‹ Les trois cœursChapitre 7 sur 7 · HELENE ET RICHARD · texte numérisé non relu

HELENE ET RICHARD

Les homn^es instruits ne se lamentent ni sur les vivants ni sur morts.

Bhagavadgita.

Le temps a passé, versant Tapaisement, sinon Toubli.

D'abord, les jours qui suivirent la mort de Jeanne, la maison semblait vide : vide de ses derniers restes de gaieté, des derniers vestiges d'espoir qu'y maintenait malgré tout la présence de l'enfant. Hélène et Richard, ré-

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conciliés sans amour , rapprochés par leur commune douleur, qui pouvait efifacer le passé, non le rendre, vivaient côte à côte, bienveillants et indififérents l'un pour Tautre. Hélène avait pardonné, comme si là Mort, en soufflant sur sa plus chaude tendresse, eût éteint du même coup ses rancunes.

Richard ne désirait plus rien, comme si la poignante douleur inattendue qui venait d'arrêter sa dernière rêverie sentimentale eût enfin satisfait son inquiet besoin d'émotions, et ne cherchait plus que le calme d'esprit dans la régularité des habitudes. Puis — le cœur vivace renaît obstinément de ses cendres — à mesure que le regret se faisait moins cuisant, à mesure que se rassérénait leur souvenir de Jeanne, ils ont senti recroître en eux la fleur de vie, la fleur d' affection qu'ils croyaient flétrie à jamais. Les drames passés ne les troublent guère : ils en sont trop

loin; surtout, ils en sont séparés par quelque chose d'infiniment plus réel, comme un abîme que le pied touche nous sépare des mirages dressés à Thorizon. Ces amours, nées d'une fantaisie oisive ou malade, et greflFées sur un cœur rebelle qui rejetait leur sève, comme la jalousie qu'un moment elles poussaient jusqu'à la haine, ce sont des fantômes disparus; il n'y a eu de vrai, dans tout cela, que la catastrophe finale, si lugubrement éloignée de la pièce, en rapports à peine saisissables avec la succession logique de ses scènes. Jamais, ou presque, Richard ne pense à Rose- Mary : n'ayant reçu d'elle aucune lettre, il en a conclu qu'il était oublié; en revanche, quelquefois, le souvenir de madame d'Hays le fait sourire doucement, comme l'évocation d'une chose très pure et très belle, qu'on a vue, qu'on ne reverra jamais, qu'on ne cherche plus à revoir. Quant à Hélène, il lui

semble que ces deux femmes, dont les visages, les attitudes, les regards avaient été gravés en elle comme au fer rouge, n'ont existé que dans un mauvais rêve et se sont dissipées comme l'impression d'un cauchemar.

Ainsi, en voyant de plus loin le conflit qui les avait mis aux prises, ils en comprennent mieux les phases et apprennent à se mieux juger : ils se sont fait beaucoup de mal, Tun à l'autre et chacun à soi-même, et ils le savent. Elle fut plutôt victime, il fut plutôt bourreau, mais, qu'importe? puisqu'ils ont soufifert tous les deuxl Toute rancune est morte, Hélène a oublié les cruautés de Richard et sait seulement que son cœur a saigné d'une même blessure; Richard a laissé s'envoler ses chimères, qui ne l'attirent plus vers le goufifre de l'inconnu; et si leur bonheur a disparu, si leur amour s'est éteint à jamais, ils ont pourtant trouvé dans la com-

pâtissante intelligence qu'ils ont acquise l'un de l'autre, la source d'un sentiment nouveau qui les unit encore.

« Elle a beaucoup souffert par moi, se dit Richard, parce qu'elle m'aimait. Son cœur — je le sais à présent — était assez vaste pour que j'y désaltère tous mes rêves. Elle m'offrait les émotions que je cherchais ailleurs, si délicates, si subtiles, que je les ai laissé fuir. Et pour l'avoir méconnue, je lui ai fait un mal irréparable : j'ai tué sa jeunesse, sans lui donner sa part de bonheur, sans la laisser fleurir. Maladroit virtuose, j'ai brisé mon meilleur instrument. Hélas I il ne chantera plus le chant triomphant de l'amour! ... Mais peut-être pourra-t-il murmurer encore un de ces doux adagios où des notes graves et lentes disent la mélancolie des tristesses apaisées et font vibrer parfois comme un écho des bonheurs perdus... »

<( Sans doute, se dit Hélène, il a été coupable envers moi, et m'a infligé de cruelles souffrances. Mais est-ce sa faute, ou la mienne?... N'aurais-je pas dû deviner que son âme est une âme riche et qu'il lui faut du luxe et du prestige?... N'aurais-je pas dû deviner cet immense besoin d'émotions qui sonnait en lui comme un irrésistible appel vers des régions inconnues et l'entraînait loin de moi?... N'aurais-je pas dû me multiplier pour lui offrir tout ce qu'il rêvait, conserver un peu de mystère poUr retenir sa curiosité, un peu d'au delà pour laisser voyager sa fantaisie?... Je l'aurais pu, je le sais à présent. Et c'est trop tard. L'heure est passée. Il s'est épuisé à poursuivre des chimères, moi à les regretter. Que du moins notre vie soit une paisible promenade, par des bosquets d'automne, dans des paysages défleuris et verts encore^ sous un pâle soleil sans chaleur^ non

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sans clarté!... Ce n'est pas le lot des heureux, c'est une bonne part pourtant; et qui sait si, à savourer cette calme fin d'année, nous

n'oublierons pas l'été que nous n'avons pas eu?... »

Cette intelligence et cette pitié les rendent indulgents et bons ; et la bienveillance qui les anime tous deux leur remplace en partie les sentiments qu'ils n'ont pas. Hélène, pour qui le dévouement est une seconde nature, n'a point de peine à se plier aux menus sacrifices qu'exige la vie commune ainsi comprise. Mais Richard a dû perdre beaucoup de son égoïsme.

De fait, plus attentif aux autres, il s'occupe moins de lui-même; et quand, par hasard, il s'examine encore et moralise, ses pensées le sortent du cercle étroit de ses désirs, et, dans ce monde du sentiment où il aime toujours à les promener^ elles découvrent des points de vue très simples, qu'il ne connaissait pas :

lu^

« De faux horizons ont miroité devant moi, se répète-t-il souvent ; j'ai cru aux mirages que je me créais. Passion, fantaisie, extase : mots trompeurs, mots vides de sens, qu'a crevés mon effort pour leur en donner un.

Pour la passion, notre sang est trop pauvre; pour la fantaisie, nos rêves n'ont plus d'ailes ; pour l'extase, nos esprits sont trop clairvoyants. Et sans passion, sans fantaisie, sans extase, on peut aimer pourtant. Ah I les poètes sont de grands criminels! Ils nous aveuglent de mots éblouissants; nous les croyons quand ils dépeignent des transports d'âme qu'amplifient les fougues du rythme; nous suivons sur leurs traces des chimères qu'enflent leurs métaphores, et, méconnaissant ainsi notre vraie nature, nous nous créons un cœur artificiel dont nous trompent les battements factices. Ne sont-ce pas là des comparaisons décevantes entre leur monde et

la réalité qui persuade les hommes de mon temps de leur impuissance d'aimer? Mensonge qui court les livres, erreur dont j'ai fait le pivot de ma vie sentimentale, et que je reconnais trop tard. Nous aimons autrement, voilà tout! Il y avait en moi des puissances d'affection, de dévouement, de tendresse, qui valaient peut-être l'extase de Dante et la passion de Musset. Seulement, elles sommeillaient, et, au lieu de les éveiller, je me suis épuisé à vouloir ressusciter des choses mortes I Adieu, RoUa, des Grieux et don Juan I. Les sentiments se transforment comme les idées, et l'amour d'aujourd'hui — le vrai, celui des nobles cœurs qui ont évité la souillure banale du plaisir — ne ressemble pas plus à celui d'hier que nos formes politiques ne ressemblent à celles du passé. L'intelligence l'atténue et l'embellit, le baigne de

teintes neutres, lui enlève ses violences, ses

excès, ses scories. Elle le cultive comme une fleur rare, raffinant sa forme et son parfum ; elle disserte et raisonne avec lui, ajoutant aux charmes qu'il possède celui des belles pensées dont elle le décore. Pour être moins bruyant, il n'en est pas moins profond : il est pareil à ces lacs de montagne dont les vents rident à peine la surface, et dont nul œil ne connaît le fond. Il est conscient et sage, il est bienveillant et bon. Jamais il ne commettra de crime : repoussé, il s'écarte sans plainte; la jalousie le tue — hélas I je l'ai bien vu I — mais en lui épargnant le délire et les violences. On le croit faible, parce qu'il est doux. On le croit muet, parce qu'il parle bas. On méconnaît ses joies, parce qu'elles sont de délicate essence. On l'ignore enfin, parce que nul ne l'a décrit. Hélas I ce roman que personne n'a fait, j'aurais pu le vivre : pourquoi ne l'ai-je pas vécu?... »

Par un soir d'hiver, au coin du feu, Hélène et Richard ont causé du passé. C'est venu tout seul, sans effort de Tun ni de l'autre pour amener ni pour écarter le sujet, par d'imperceptibles liaisons d'idées qui les ont conduits d'un point quelconque à ces choses mortes dont ils ont sans trouble remué les cendres :

— Nous en sommes si loin ! a dit Hélène...

Nous en pouvons parler en curieux désintéressés. . . Au fond, j'ai su très peu de chose. . . Ne me diras-tu pas qui était cette femme?...

Richard a hésité, un peu gêné :

— Tu tiens à parler d'elle?... C'était une étrangère, une Américaine, divorcée...

— ... Elle avait eu un mari?...

— Oui, je crois... Elle valait mieux que tu ne penses. . . C'est vrai qu'elle avait des allures inhabituelles, des toilettes excentriques, des cheveux rouges... Mais, je t'assure, ce n'était pas une malhonnête femme,..

— Vous autres hommes, vous avez sur notre honnêteté des notions qui ne sont pas les nôtres... Et tu Tas aimée?...

Elle souriait, comme si elle eût demandé cette confidence à un indifférent.

— Peut-être, fit Richard. . . Vraiment, je ne sais pas...

Hélène réfléchit un instant :

— Je ne te parlerai pas d'elle si cela t'ennuie... Pourtant, je voudrais bien savoir ce qu'elle est devenue?...

— Elle est partie pour son pays.

— Et puis ?. . .

— C'est tout... Je n'ai jamais plus rien su d'elle.

^— Elle ne t'a pas écrit une seule fois ?

— Pas une seule fois.

— Elle t'a donc oublié?...

^^ Il paraît bien.

^=— Et toi?...

— Oh, moi!.. .

Et le geste de Richard exprima clairement combien Rose-Mary tenait maintenant peu de place dans son souvenir...

Hélène réfléchissait. N'ayant aimé qu'une fois, elle ne comprenait pas. Ce complet effondrement de Famour, cet oubli réciproque des tendresses passées, cette indifférence venant ainsi s'étendre entre deux êtres qui s'étaient

unis, l'indignaient comme quelque chose de monstrueux. Elle n'exprima pourtant aucune des pensées qui se dessinaient dans son esprit, et, après un silence, demanda presque involontairement :

— Et l'autre?... elle t'a aimé aussi?...

— Quelle autre? fit Richard étonné.

— Tu sais bien... madame d'Hays ?...

Il n'y avait jamais eu entre eux- aucune explication à son sujet, et Richard ne se doutait pas qu'Hélène eût aussi souffert par elle.

294 LES TROIS GOEUBS

Pourtant, se sentant deviné, il ne dissimula pas :

— Elle, dit-il, tu sais, c'est une admirable nature, complète, harmonieuse, irréprochable.. .

— Je le crois volontiers.

— Je Tai rencontrée et j*ai subi son charme... Était-ce de Tamour? Je ne crois pas... J'étais inquiet tourmenté, je trouvais le calme auprès d'elle... Elle me faisait dii bien... Je la regardais comme un être d'essence supérieure, je n'ai jamais pensé qu'elle pût m'aimer . . .

— Et tu voudrais la revoir?

— Non... A quoi bon?... Et puis, elle est liée à un tel souvenir...

Aussi facilement qu'elle s'était engagée, la conversation se détourna. Ils parlèrent de

Jeanne.

— Oui, fît Hélène en s' assombrissant, c'est là la vraie douleur de notre vie ?. . .

— Et pourtant, dit Richard...

Elle rinterrompit :

— Tais-toi, je t'en prie... J'ai peur de ce que tu vas dire... J'en suis sûre, tu vas dire quelque chose de littéraire...

— Mais non, je t'assure... Ce n'est pas un mot littéraire, comme tu dis, que celui des anciens : « Ceux que les dieux aiment meurent tôt. » C'est vrai, c'est profondément vrai... Songe quel délicieux souvenir elle nous a laissé, parfaitement beau, parfaitement pur, sans rien qui le ternisse... Tout ce que nous avons vu d'elle était charmant, et l'empreinte de sa grâce est demeurée en nous... Te rappelles-tu, comme elle aimait à m'apporter des fleurs ?. . . Elle arrivait sur la pointe des pieds, la figure épanouie : « Papa chéri : veux-tu des marguerites? »

— Et le soir, quand elle faisait sa prière :

« Bon Dieu, bénis papa, bénis maman... », à

genoux sur son lit, ses petites mains jointes...

Mais tu ne la voyais jamais à ce moment-là, toif...

— Et comme elle aimait toutes les choses de la nature, les insectes, les papillons, les arbres : dans le jardin, elle semblait fondue avec les plantes, avec Tair, quand elle disparaissait dans la pelouse parmi Therbe en fleurs...

— Et le matin, comme elle gazouillait avec sa poupée en lui donnant du chocolat ! ; . .

— Mon Dieu ! que tout cela était délicieux, et que je ne voudrais pas que nous ne l'eussions pas euel... Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?... Le passé, le présent, cela se ressemble tant!... Pour elle, elle est heureuse, s'il y a un ciel où elle est un ange, ou s'il n'y en a pas, à l'abri de tout ce qui fait

souffrir et de tout ce qui souille. Pour nous» l'amertume de notre deuil s'est adoucie, nous

l'aimons morte autant que nous l'avons aimée

vivante, elle est toujours aussi près de nous. . . — C'est vrai, pourtant I fît Hélène, dont les yeux s'étaient remplis de larmes.

Plus tard, une autre enfant leur est née :

une petite fille encore, à laquelle ils ont rendu le nom de Jeanne. Mais elle ne ressemble guère à la morte : ses yeux ont moins d'éclat, ses gaietés sont rares, elle se développe lentement, chétive et pâle. Et, souvent inquiets sur elle, ils la regardent grandir, symbole de ce qu'est maintenant leur vie :

chère et gentille et triste comme une fleur d'automne, comme une de ces fleurs presque décolorées qui poussent dans l'herbe basse, sous des ciels d'estompé, pleurant l'été qui ne reviendra pas et l'hiver qui s'approche.

Genève-Petit-Bornand, avril à septembre 5889.

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