HELENE ET ROSE-MARY
Le cœur n'est point fragile, il est fait d'or solide : Plût aux dieux que, pareil à l'amphore de grès, 11 ne servît qu'un temps et fût poussière aptes I Mais il ne s'use point, ô douleur! il se vide!
Sully-Prudhomme
Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit malheureux; et, avec cette fatale clairvoyance qui doublait toujours Tintenslté de ses déceptions, il s'en aperçut tout de suite. « Je me suis trompé, pensait-il au bout de huit jours, avec un commencement
d'amertume, je me suis trompé sur elle, sur moi, sur tout. Elle ne ressemble point à la reine Tahia, ni à Cléopâtre, elle n'a aucun trait des grandes amoureuses. Elle, a raison, quand elle dit n'être point ce que ses allures la feraient croire. Elle est une simple honnête femme, qu'un rayon de lune a frappée le jour de sa naissance , qui en a conservé juste assez de fantaisie pour déranger la régularité de sa vie... et de la mienne, hélas! et qui m'aime bêtement, en regrettant que je ne sois pas son mari et la douceur de tenir mon ménage. Les petits chagrins qu'elle me cause sans le savoir sont d'une affligeante mesquinerie : c'est l'ennui de me laisser traîner aux spectacles, qu'elle aime et que je n'aime pas, et auxquels elle renoncerait volontiers si je le lui demandais ; c'est une vague impression de ridicule qui me poursuit quand je sors avec elle, parce que je sens que je fais disparate et
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que des gens doivent dire en nous examinant : i< Çà, c'est un père de famille en débauche I » ce sont les regards de son impertinente bonne qui, elle, s'harmonise très bien avec les toilettes de sa maîtresse, et les indiscrétions de son obséquieux cencierge : une foule de misérables piqûres de rien, un bourdonnement de moucherons inoffensifs, les menus tracas dont j'étais las et que je comptais remplacer par pire et mieux. Eh bien, non! Elle n'est pas coquette, ou ne l'est plus, elle n'est pas intrigante, elle est bonne, elle ne sait pas imposer l'amour en faisant souffrir.
Aussi, je ne puis me faire aucune illusion :
l'amour ne vient pas, je n'en ai que l'ombre, que la fatigue et que l'ennui. »
Cette déception se doublait de la souffrance d'un mensonge permanent et nécessaire, oii Richard se mouvait avec de compromettantes maladresses, et encore d'une pénible compa-
raison entre Hélène et Rose-Mary, tout à l'avantage de la première : en sorte que cet assoiffé d'émotions, pour avoir voulu réaliser les sensations nouvelles qui voltigeaient dans ses rêveries, pour avoir tenté d'enrichir son cœur en lui ouvrant de plus larges horizons d'amour et de pousser jusqu'à la passion sa gamme sentimentale, n'avait réussi qu'à diminuer, en le divisant, l'intensité du seul sentiment qu'il éprouvât, en même temps qu'il ravalait son âme à un niveau de mensonges et de double hypocrisie ; car il trompait à la fois sa femme et sa maîtresse, et de la plus cruelle tromperie : le peu d'affection qu'il avait pour Rose-Mary ressemblait, à s'y méprendre, à l'affection solide, trempée d'habitude, rehaussée parfois d'un peu d'admiration, qu'il avait pour Hélène ; à chacune donc il volait un morceau de son bien pour le donner à l'autre, et c'était lui-même, en der-
nière analyse, qui était lésé, puisque ces larcins, il les accomplissait sur son propre fonds de tendresse, sur son fonds unique, et qu'il le senta't diminuer de jour en jour, et qu'il devenait plus sec, plus égoïste, plus indifférent, à mesure qu'il les multipliait davantage.
Hélène n'avait jusqu'alors jamais douté de son mari :' non qu'elle se crût aimée plus que de réalité, mais parce que, très intelligente et très pénétrante, elle le connaissait merveilleusement, avec ses hésitations, ses paresses, son impuissance devant toute résolution à prendre, la maladie de sa volonté qu'il ne savait jamais mettre au service de ses désirs. Bientôt, pourtant, des soupçons se glissèrent en elle : Richard sortait trop souvent, lui ^i casanier, si épris du confort de sa maison, oîi toutes ses petites manies trouvaient leur satisfaction; il changeait ses habitudes, met-
tait maintenant à sa toilette des recherches incompréhensibles, dont elle aurait souri si elle n'en avait été si troublée. Puis, elle découvrit quelques-uns de ses mensonges. Un jour, aux Français, où ils étaient ensemble, il se mit maladroitement à analyser d'avance un drame nouveau, qu'il n'était pas censé connaître, et à parler, dès le premier acte, du jeu des acteurs.
— Tu connais donc la pièce? s'écria-t-elle aussitôt. Quand Tas-tu vue?
Il se troubla.
— Non, fît-il en hésitant... j'en ai seulement lu des comptes-rendus...
— Toi qui ne les lis jamais !...
Elle a'insistd pas, mais sa méfiance était éveillée.
Elle observait aussi sa continuelle préoccupation, son indifférence à tout ce qui l'intéressait jadis, même à la petite Jeanne, avec la-
quelle il ne jouait plus, sa nervosité quand approchait l'heure où il voulait sortir, la façon abrégée et brusque dont il parlait des affaires qui l'appelaient dehors.
— Qu'as-tu? lui demandait-elle parfois, quels soucis?...
Il répondait :
— Rien... que veux-tu que j'aie?...
Et cela sonnait faux, et, quand il sortait, elle raccompagnait de suppositions inquiètes, commentait ses allures, ses gestes, les mots qui lui avaient échappé.
Ce douloureux travail d'imagination, ces incertitudes, cette continuelle tension de l'esprit sur un point vague, minaient la jeune femme comme une consomption, et Richard, dont toute la tactique consistait à la fuir, dut pourtant s'apercevoir qu'elle changeait. Son humeur, d'une égalité qui bravait d'habitude tous les petits ébranlements de la vie quoti-
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dienne, s'altéra. Elle eut de longues tristesses où elle s'abîmait, les mains molles, les yeux fixes, douloureusement résignée jusqu'à l'indifférence : elle aussi, maintenant, repoussait souvent Jeanne, et l'enfant, épeurée entre ses deux aflfections éteintes, s'en allait jouer gravement avec sa poupée, puis l'oubliait dans des coins pour venir observer sa mère, d'un œil qui devinait, essayant parfois de se faire consolatrice et finissant par pleurer de ce deuil qui l'enveloppait. Elle eut des silences lourds de reproches : et Richard, qui feignait le plus volontiers de ne pas les entendre, essayait aussi de les rompre, quand ils vibraient dans la conscience remuée. Mais elle, qui autrefois accueillait avec une reconnaissance souriante et dévouée ses moindres témoignages de tendresse, s'efforçait en vain maintenant de leur trouver une douceur. Ils la faisaient souffrir davantage, comme des
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ressouvenirs aigus de jours heureux; elle refoulait pourtant, dans un effort suprême pour être amicale, les larmes qui gonflaient ses yeux fidèles. Cent fois, elle fut sur le point de demander grâce : les mots étaient prêts, elle avait arrangé ses phrases, elle s'était dit qu'il aurait pitié d'elle, qu'il la rassurerait, qu'il lui montrerait que tout cela n'était qu'imagination. Mais à le voir toujours froid, étranger, pressé de sortir, quelque chose lui serrait la gorge, les mots ne sortaient pas, elle avait la cuisante sensation que son angoisse était fondée et qu'aucunes paroles ne pourraient l'apaiser, et elle se rejetait dans son désespéré silence. Quand Richard, l'esprit errant, restait une heure ou deux devant sa table de travail tandis qu'Hélène travaillait derrière lui, tous deux dans les poses qu'ils avaient au temps de leur intimité, leurs pensées s'en allaient en sens inverses,
pour se rencontrer encore très loin, sans le savoir, se contredire, se heurter, les laisser chaque jour un peu plus séparés que la veille. Dans ces moments-là, plus souvent qu'Hélène ne l'aurait cru, Richard s'occupait d'elle. C'était d'elle que partait sa rêverie, de son expression attristée , de ses regards dévoués et navrés. Suivant sa disposition, il s'irritait 'ou s'attendrissait, exaspéré contre elle du mal qu'il lui faisait, ou, au contraire, la plaignant, d'une pitié stérile, en accusant de ses propres cruautés la cruauté du sort, en évoquant la vision des êtres qui s'en vont en longue chaîne ployés sous la loi fatale du malheur... Cet attendrissement, d'ailleurs, ne durait guère, et bientôt il le reportait sur lui-même : quelle déception pouvait être pire que la déconfiture de son rêve? quelle angoisse plus mortelle que cette étouffante sensation de sécheresse dont il
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avait en vain tâché de délivrer son cœur?
quel poids plus lourd à porter que celui de son double mensonge?... Hélène et Rose- Mary : il les évoquait ensemble dans un même apitoiement, Tune ayant déjà, grâce à lui, sa place marquée dans la file douloureuse, l'autre condamnée à Tavoir demain ; celle-là dévorée par les larmes qu'il lui faisait répandre, celle-ci pressentant peut-être Teffroi du vide qu'elle allait découvrir en lui ; toutes deux victimes , ses victimes ; — mais toutes deux ayant ce qui lui manquait, ce qu'il aurait voulu acquérir au prix de leurs larmes: la puissance d'aimer; toutes deux ayant vibré par lui sans être pour lui autre chose que les termes d'une même désillusion... En sorte que par tous les chemins il revenait à luimême, et que sa propre autolâtrie les vengeait largement du mal qu'il leur avait fait : « Hélas ! pensait-il, c'est moi que j'ai aimé
à travers elles, c'est moi que je plains à travers leurs souffrances, c'est moi que je retrouve à tous les bouts de ma pensée, au fond de tous mes sentiments ! Le Moi me domine et me subjugue. Je le fuis, il me retrouve. Je le secoue, il me reprend. L'amour duMoiatuéFamour. Pas plus qu'Hélène, Rose-Mary n*a su me le donner, et nulle autre ne le saurait mieux. En vain je le cherche,
en vain je le chercherais ailleurs ; je ferais saigner d'autres cœurs sans entamer le mien, et, dressé sur les ruines que j'aurais semées, je m'adorerais encore... Pauvre idole, qui hait sa divinité. . .Baal bien las de ses encens ! . . . Alors, pourquoi continuer une stérile expérience?... Pourquoi la faire pleurer, elle, la douce, la résignée, la bonne, dont l'amitié fidèle me caressait si doucement?... Heureu* sèment qu'elle ne sait pas!... »
Elle savait Non les détails, ni le
nom, ni le fait ; mais elle savait, avec une certitude absolue, qu'elle n'était plus rien pour Richard, et qu'il n'y avait plus seulement entre elle et lui une vague mésintelligence, comme une zone neutre de sentiments inexplorés, mais quelque chose de précis, n'importe quoi, que ce fût une femme ou que ce fussent simplement, comme elle s'efforçait encore de le croire, de nouvelles pensées, de ces odieuses pensées étrangères qui l'avaient gâté, quelque chose en tout cas d'hostile, de toujours plus menaçant, — main noire qui s'étendait sur eux, fatalité qui les enveloppait. Et quand, le mystère constaté, elle fut gagnée par la curiosité de le pénétrer, elle devint observatrice, sagace, fureteuse.
Justement, deux ou trois mensonges de Richard éclatèrent. Un jour qu'il était soidisant allé chezBaïlac, Baïlac vint le demander, et fut reçu par Hélène :
— Richard n'est pas là ?...
— Je le croyais avec vous.
Baïlac sortit son carnet, le consulta, s'écria :
— Tiens I c'est vrai !... J'avais rendez-vous avec lui au café Riche... à quatre heures...
pour une affaire,... et je l'ai oublié... Quelle têtel... Mon Dieu I quelle tête 1...
Mais Hélène ne fut pas dupe, et le mensonge de Baïlac l'inquiéta plus encore que le mensonge de Richard : il était donc dans la confidence, puisqu'il trouvait ainsi, tout de suite, im prétexte à l'absence de son ami ?
Et quand Richard rentra, elle fit la contreépreuve :
— Eh bien I comment va-t-il, ce bon
Baïlac?...
— Très bien, gai comme toujours.
— L'as tu vu chez lui, ou au café ?
— Chez lui.
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Il lui fallut un effort pour demander encore :
— Et sa femme ?
Et Richard répondit sans broncher :
— Elle va bien aussi... Elle te fait saluer... Deux jours après, Hélène était sortie pour
des emplettes, laissant son mari absorbé dans quelque lecture. Comme elle allait entrer au Louvre, elle Taperçut dans un fiacre. Il lisait un journal et ne la vit pas. Quand elle rentra, en retard sur Theure du dîner, il était de retour et avait repris son livre. Elle lui demanda :
— Eh bien! qu'as-tu fait, cette après-midi?
Il lui montra son livre :
— Tu vois, je n'ai pas bougé.
Pourquoi ne lui disait-il pas simplement :
« Je suis sorti? » Oii donc allait-il? qu'avaitil à dissimuler? pourquoi mentir, toujours mentir ? Elle aurait pu, sans peine, lui mon-
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trer du doigt ses mensonges, le prendre au filet de ses propres contradictions. Elle ne le fit pas, sa délicatesse Ten empêchait, elle ne voulait pas 'avoir honte de son embarras, elle s'interdisait de le pousser à un mensonge de plus ; et pourtant, elle voulait savoir. . .
D'ailleurs, rendu audacieux par Thabitude, Richard devenait de moins en moins prudent. Ses égards pour Hélène diminuaient à mesure qu'il la faisait souffrir davantage. Il ne cherchait plus de prétexte pour sortir. Il disait d'un ton sec :
— Je sors.
Et cela devait suffire. Il ne s'astreignait plus à rester à la maison, quelquefois, par esprit de justice ou par pitié : la présence d'Hélène, avec ses silences pleins de reproches et ses yeux tristes, lui était trop pénible. Et il la fuyait, même sans cause. D'ailleurs, elle ne l'interrogeait pas. Mais la petite Jeanne,
qui cependant ne l'approchait plus guère qu'avec des timidités d'enfant qu'on repousse, le troublait de temps en temps, par des questions inattendues et naïvement directes :
— Papa, pourquoi tu t'en vas toujours?...
Il répondait brusquement :
— Je m'en vais parce que j'ai affaire.
Alors, les grands yeux clairs de la petite se
voilaient de larmes, elle se réfugiait vers sa mère, et lui disait toute désolée :
— Maman, pourquoi papa me gronde?...
Je suis sage pourtant, dis ?
Hélène l'embrassait sans répondre, caressait doucement ses cheveux, et il lui semblait que les angoisses qui lui dévoraient le cœur se répercutaient dans le petit cœur sensible de l'enfant comme des cris de douleur que répéterait le cristal d'un écho.
Cette situation ambigiie se prolongea, en s'aggravant, pendant plusieurs semaines ;
puis le hasard fît ce qu'Hélène n'osait faire, et lui donna la certitude qu'elle redoutait et cherchait en même temps, non sans la promener encore à travers de cruelles alternatives de doute et de foi.
Un jour qu'Hélène rentrait en fiacre, assez tard, son mari l'ayant avertie qu'il ne dînerait pas, elle vit, comme dans un rêve, au milieu de la foule qui s'agitait, devant un restaurant à la mode, une voiture s'arrêter... Richard en descendre.... puis une jeune femme à laquelle il tendit la main. Ce fut rapide, incohérent, obscur comme une hallucination, et il n'en resta que le va-et-vient des passants, des omnibus, des fiacres, au milieu d'un bourdonnement de foule. Puis, à leur tour, les fiacres, les omnibus, les passants s'évanouirent, se confondirent, ne furent plus qu'un fonds brumeux, tandis que dans ce chaos se dessinait, seul réel, seul visible, le
groupe inoubliable. Aussi nettement que tout à rheure, Hélène voyait, comme dans un jeu mécanique, la voiture s'arrêter... Richard en descendre... puis la femme... Ah! cette femme... Elle aurait pu dessiner les moindres détails de sa tapageuse toilette, retrouver sur une palette le ton exact de ses cheveux roux, reproduire ses traits, recomposer son maquillage. Vertigineusement, elle imaginait son histoire, lui dressait un état civil, lui donnait un caractère. Elle la voyait à table vis-à-vis de Richard, avec le garçon qui les servait. Elle se figurait leur amour. Elle entrait dans leurs âmes, les fouillait, les épelait, et se trouvait seule, désespérément seule dans son pauvre fiacre abandonné qui maintenant suivait une rue déserte, qui s'arrêta devant sa porte, d'où il fallut descendre — comme l'autre, mais sans main amie pour s'appuyer...
Elle demanda Jeanne. On l'avait couchée.
Elle dormait déjà ; mais Hélène ne put s'empêcher de la prendre dans ses bras, de la couvrir de baisers, de caresses, sans obtenir autre chose de l'enfant ensommeillée qu'une demi-plainte paresseuse :
— Fatiguée, maman... faire dodo I...
En sorte qu'elle dut la recoucher, et qu'elle la vit se rendormir aussitôt, les yeux fermés, le souffle régulier, si calme, si calme !
Puis, une interminable soirée commença, dans le cabinet de travail, au milieu des livres abandonnés, sous les regards tendres, passionnés, mystérieux, cruels de ces six femmes dont Richard avait voulu s'entourer comme pour se troubler le cœur. Peu à peu, elles s'animèrent dans leurs cadres sombres : les lèvres épaisses de la reine Tahia se tendirent en une moue bestiale et ses yeux brillèrent de sensualité, tandis que la Vierge rhénane,
dont les joues pales se colorèrent d'une roseur furtive, s'abîrnait dans sa voluptueuse extase. Cependant la Pia, tournant toujours autour de son doigt l'anneau qui la rivait à sa destinée, chantait d'une voix d'agonie un cantique de mort ; et l'amante de la Chimère, serrant ses deux bras autour du monstre qui allait s'élancer dans l'abîme, poussa soudain un cri déchirant de terreur et d'amour qui alla se perdre dans l'infini. Ahl ces yeux menteurs, ces voix fictives, c'était tout ce qui lui restait de l'âme de Richard I
Elle voulut les fuir en elle-même. Hélas 1 son cœur n'était plus un refuge! Le désespoir y gémissait sourdement, d'une plainte presque résignée d'enfant malade, d'une plainte épuisée de blessé qui n*a plus de sang, puis soudain, dans un réveil de ses forces, éclatait en sanglots — sanglots déchirants de moribond qui ne veut pas mourir.
Et comme elle avait besoin de rester malgré tout maîtresse d'elle-même , elle cessa de pleurer et retourna auprès du petit lit de Jeanne, qui dormait toujours.
Quand Richard rentra, tard dans la nuit, Hélène l'attendait, comme au temps de leur intimité; mais si pâle, si effondrée, si douloureuse, qu'il eut l'intuition d'un danger immédiat. Il affecta l'étonnement, et, de son air le plus naturel :
— Tiens! fît-il... Tu m'as attendu, ce soir?... Quelle nouveauté... Pourquoi?...
Elle répondit :
— Je ne sais pas... Je suis lasse d'être toujours seule...
— Tu dois être joliment fatiguée!... Il est tard, allons nous coucher!...
Elle ne bougea pas :
— Oui, dit-elle lentement, je suis fatiguée... Pas d'avoir veillé, non..., mais je
suis sortie, aujourd'hui..., j'ai passé sur le boulevard, vers sept heures...
Il comprit tout, et, parant au danger avec un sang-froid dont il s'étonna lui-même, il l'interrompit d'un ton qu'il s'efforçait de rendre simple :
— Nous aurions pu nous rencontrer... J'ai dîné au cabaret avec Baïlac et sa maîtresse...
Elle n'avait pas vu Baïlac, mais, après tout, il pouvait être descendu du fiacre après la femme aux cheveux roux : pourquoi pas?... elle avait passé si vite!... Alors, si c'était vrai, il n'y avait plus rien à reprocher à Richard, plus qu'une complaisance excessive et un peu faible, si bien dans son caractère, si bien lui... Tout s'expliquait, Tangoisse n'était qu'un mauvais rêve, la.vision funeste se fondait, la confiance pouvait renaître...
Dès que cette explication se fut esquissée
dans r.esprit d'Hélène, elle s'y cramponna, elle se força de Faccepter, dans une détente soudaine de sa volonté crispée, ne raisonnant plus, pardonnant déjà, et, laissant éclater ses sanglots :
— Ah ! que je suis heureuse que tu m'aies dit la vérité I s'écria-t-elle... Car je t'ai vu... je t'ai vu avec une horrible femme à cheveux roux... Mon Dieu! que j'ai souffert!... Et c'était sa maîtresse, sa maîtresse, à lui?...
— Mais oui, c'était sa maîtresse... Elle n'est pas horrible du tout, par exemple, elle est même fort jolie... Tu sais bien que Baïlac est un homme à bonnes fortunes..., et un homme de goût...
Il essayait de plaisanter, tandis qu'elle pleurait toujours.
— Mon Dieu ! je veux te croire!... fît-elle entre ses larmes... Et pourtant, tu m'as si souvent menti, ces derniers temps... Pour-
quoi me mens-tu toujours, à présent, dis?...
Il se troubla, balbutia quelques mots pour accuser Baïlac, tandis qu'elle sentait chanceler sa foi de tout à l'heure.
— Écoute, reprit-elle, dis-moi la vérité, je t'en supplie 1... j'aime mieux la savoir et tu me la dois!... Je sais que tu ne m'aimes plus, depuis longtemps, et j'en souffre!...
Ah 1 j'en souffre à en mourir!...
Il voulut l'interrompre ; elle le fit taire du geste :
— Non, laisse-moi tout te dire... Tu peux être franc avec moi, je t'assure : je comprendrai... Nous avons bien souvent parlé de ces choses autrefois, quand elles étaient si loin de nous que nous ne les croyions pas possibles... Te rappelles-tu?... Tu me le disais toi-même ; c'est le mensonge surtout qui est odieux!... Oui, il est odieux, je ne te le pardonnerais jamais. . Si tu ne m'aimes
plus, il faut avoir le courage de me le dire... J'aime mieux cela : c'est plus digne de toi..., et de moi aussi... Et je serais malheureuse, mais je ne te mépriserais pas!...
Il la prit dans ses bras, il lui jura qu'elle se trompait, et qu'il l'aimait toujours, que c'était bien la maîtresse de Baïlac, qu'elle devait le croire, si troublé, qu'il en devenait persuasif :
— Baïlac te le dira lui-même, si tu veux...
Il me demande mille sacrifices de temps que je ne puis lui refuser. Tu sais comme nous sommes amis, tous les services qu'il m'a rendus... Mais je ne veux pourtant pas que tu souffres pour lui... Ça, c'est trop!... Je le lui expliquerai... je ne sortirai plus : tu verras... Comment as-tu pu te figurer que je ne t'aime plus!... et que je te trompe. Voyons, raisonne un peu : est-ce que je sacrifierais notre affection, notre bonheur, à des ca-
priées de hasard?... Est-ce dans mon caractère?... Ne me connais-tu pas assez pour savoir que je t'aime autant que je puis aimer, même quand je n'en ai pas l'air?...
Elle se laissait bercer par ces mots qui semblaient sincères, quand même une voix intérieure lui criait que tout cela n'était qu'un suprême mensonge, plus lâche que les autres. Et elle luttait pour imposer silence à cette voix d'instinct. Et elle était lâche aussi, à sa manière, lâche devant la certitude du malheur, lâche parce qu'elle aimait mieux croire à son erreur, puisqu'elle le pouvait encore, que se trouver en face de la vérité.
— Je te crois, fit-elle, je te crois... Ce serait trop affreux, si je ne te croyais pasi... Mais si tu m'avais menti, ahl ce serait la fin, je sens que je ne pourrais plus vivre avec toi!...
Cette scène permit à Richard de mesurer
le danger qui le menaçait et qui, conjuré une fois, pouvait renaître d'un moment à l'autre. Jusqu'alors, il s'abandonnait à l'illusion qu'Hélène ne savait rien, rien de précis du moins; et, escomptant son ignorance, il évitait d'examiner les éventualités qu'un hasard révélateur pouvait faire surgir. Ces éventualités s'étaient présentées, et il en demeurait terrifié : ce n'était point la résignation passive qu'il espérait un peu, c'était la lutte, les reproches, les larmes, le départ, la maison vide, qui sait? Des interventions de famille, le divorce peut-être, avec le scandale public et l'effroi d'un procès... Pourtant, entre les deux, la femme et la maîtresse, c'était certainement la femme qu'il aimait le mieux, celle à qui l'attachaient les plus douces habitudes, les meilleurs souvenirs, les plus solides liens : il l'avait bien compris en la voyant pleurer. Alors, par quelle inconséquence
allait-elle, celle-là justement, disparaître de sa vie, pour le laisser en tête-à-tête avec l'autre, la nouvelle venue, Tétrangère? Puisqu'il fallait choisir, son choix ne pouvait être douteux... Et il écrivit à Rose-Mary pour prétexter une indisposition : c'était toujours du temps gagné.
Ce furent alors quelques jours de repos, très calmes et très doux. La maison triste se ranima. Des heures sereines coulèrent dans le cabinet de travail, d'où les soucis mauvais avaient fui. Jeanne, sur les genoux de son père qui caressait ses cheveux, écouta de nouveau de belles histoires. Hélène, rassurée, retrouva ses gaietés tranquilles, jouissant davantage d'un bonheur qu'elle avait cru perdu. Quant à Richard, sorti du cercle d'idées qui avaient gâté sa paix, il oubliait son faux amour, il s'abandonnait à la douceur de vivre sans dérangement ni désir,
dans une atmosphère déchargée. De temps en temps, une pensée importune Tétreignait :
il faudra pourtant que « cela » s'arrange...
Il la chassait, avec cette imprévoyance des gens faibles qui se croient à l'abri du danger quand ils évitent de le voir. Et ce demi bonheur dura toute une pleine semaine. Une lettre de Rose-Mary vint le bouleverser.
Pas de plaintes, pas de menaces : rien qu'une inquiétude désespérée, des supplications de donner signe de vie, des phrases touchantes de tendresse et de confiance. Elle ne doutait point de la parole de Richard. Elle le croyait malade, comme il l'avait dit, très malade ; elle avait peur ; elle se désolait de ne pas être auprès de lui.
Des déclamations l'auraient laissé froid ; ce ton de tristesse angoissée, dicté par un sentiment simple et vrai, le troubla profondément. Il ne se doutait pas qu'un lien l'ai-
tachait à sa maîtresse. Il s'était cru un incident dans sa vie, qu'elle oublierait aussi facilement que lui-même, après quelques mois d'une liaison dont se lasseraient leurs fantaisies. Et voici qu'il sentait une secousse inattendue de la chaîne. Cette femme l'aimait. Elle avait un cœur, comme Hélène. Elle pleurait pour lui. De quel droit la faisait-il souffrir? N'avait-il pas contracté un devoir envers elle aussi, un devoir d'autant plus sacré qu'il ne reposait sur aucune sanction ? Les idées de sensualité, d'hypocrisie, d'égoïsme qui l'avaient jeté dans son aventure, s'étaient évanouies dans leur demi satisfaction, et il restait en présence d'un problème de conscience dont il n'aurait jamais soupçonné l'acuité :
deux cœurs souffraient par sa faute : il ne pouvait guérir l'un qu'en brisant l'autre ; que faire?...
Il répondit qu'il allait mieux et pourrait
bientôt reprendre ses sorties, gagnant ainsi deux ou trois jours encore.
Un homme capable de soumettre ses actes à la notion correcte et simple du devoir n'aurait point hésité : il n'y a qu'un moyen d'expier le péché, quand on en est las, c'est de renoncer à ses fruits en sacrifiant s'il le faut ses complices ; l'amour illégitime porte en lui-même sa punition, celles qui l'acceptent savent bien qu'il doit finir, tant pis pour elles quand sonne l'heure qu'elles devaient prévoir. Mais la souple intelligence de Richard faisait bon marché de tels principes, dont elle pénétrait la rigide iniquité. Le bien, le mal, ces vieux mots spécieux et commodes, étaient pour lui vides de sens. Il se jugeait au-dessus des impératifs de la morale courante; il entendait agir selon la notion de la justice qu'il trouvait dans sa conscience particulière, non pas selon Tidée qu'en
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a imposé le travail brutal et maladroit des générations qui, de code en code, de religion en religion, n'avaient, selon lui, que cristallisé leurs préjugés. Et il hésitait d'autant plus que son cœur se trouvait, cette fois, d'accord avec la loi vulgaire, et qu'en sacrifiant Rose- Mary sous prétexte de devoir, il eût simplement agi selon l'impulsion du moment :
« Hé quoi, se disait-il, elle s'est librement donnée, parce que je lui ai juré que je l'aimais; elle m'a cru; elle a confié son bonheur au hasard de ma loyauté... Je me suis trompé, c'est vrai ; je Tai rangée dans une catégorie d'êtres à laquelle elle n'appartient pas ; j'ai cru qu'elle saurait se faire aimer et n'aimerait pas, et, curieux d'aimer, curieux de souffrir, j'ai attendu d'elle des émotions qu'elle ne m'a pas données. Mais est-ce à elle à supporter le poids de ma double erreur? faut-il qu'elle souffre parce que je
ne Tai pas comprise et me suis méconnu? »
Certes, quand l'image de Rose-Mary, quelques semaines auparavant, venait prendre place dans ses rêveries entre deux des figures que sa fantaisie aimait à faire vivre, la reine Tahia et la Judith de Sodoma, avec ce quelque chose d'énigmatique et de coupable qui Tavait séduit, quand il décidait qu'elle serait sienne et courait chez elle après avoir embrassé sa femme avec la fatuité de son hypocrisie et l'orgueil de sa perversité, il ne se doutait guère que le plaisir cherché se résoudrait en un cas de conscience. Et le plaisir n'était pas venu, et le cas de conscience était là, douloureux, angoissant. On s^ignore toujours si bien soi-même, qu'on vaut parfois mieux qu'on ne se juge.
Pourtant, en dernière analyse, ce fut Tégoïsme qui l'emporta. Revenu de caprices dont il avait reconnu Terreur, désenchanté
LES TROIS COBURS 151
de ses rêves de passion, fatigué de dérangements et de mensonges, Richard était trop tranquille entre sa femme et sa petite fille, trop heureux du bien-être de son cœur cheminant à plat, pour prolonger une situation fausse qui ne pouvait lui réserver que de fâcheuses surprises. Aussi, le jour où il alla sonner chez Rose-Mary, était-il décidé à rompre, — après une explication toute loyale, se disait-il pour se relever à ses propres yeux : car en même temps, il avait conscience de sa lâcheté et honte du mal qu'il avait fait.
Rose-Mary était seule, très triste, point nerveuse. Elle l'accueillit avec un cri de joie et en se jetant dans ses bras :
— Cher!... Ah! cher, c'est enfin vous I...
Depuis votre dernière lettre, je ne vis plus... Et je n'osais pas vous écrire... Je pensais que vous ne m'aviez pas dit la vérité, que vous
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étiez très malade, que je ne vous reverrais pas...
Richard était décidé à rompre sans chercher de prétexte, en expliquant sa situation avec la franchise qui, brutale, cruelle, grossière, pouvait seule pourtant lui éviter les lenteurs d'une rupture savamment calculée.
Là encore, sous un spécieux prétexte de loyauté, il choisissait la voie à lui la plus facile. Il répondit donc, d'une voix qu'il voulait « triste et ferme » :
— En effet, Rose-Mary, je ne vous ai pas dit la vérité... Je n'étais pas malade... Je vous mentais.
Elle se retira avec un cri qui était une question ; et il entreprit de s'expliquer. Pénible instant! La faculté de dédoublement que Richard possédait à un si haut degré ne l'avait pas quitté ; en sorte qu'à mesure qu'il parlait, il percevait avec une désespérante
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netteté la contradiction entre ses sentiments et ses paroles, l'égoïsme qui guidait sa franchise, TindifFérence cachée sous sa feinte émotion, et sa sécheresse de cœur qui allait absorber, comme une terre ingrate et brûlée, les larmes dont les yeux de Rose-Mary se gonflaient. Et, humilié devant lui-même plus encore que devant elle, angoissé de honte sinon de douleur, il disait :
— Oui, il faut que je vous dise tout... Je vous dois la vérité... Vous verrez si je suis malheureux, vous jugerez... Vous êtes une amie, vous me connaissez mieux que moimême, vous connaissez toute ma vie... Votre amour est si peu égoiste, que vous vous êtes souvent intéressée à mes choses de famille... Quand je vous ai aimée, vous saviez que j'étais parjure en vous aimant... Je le savais aussi, moi, et c'était, je vous assure, une cruelle pensée I... Mais enfin, n'ayant pas su
résister à mon cœur, je pensais que la faute resterait entre ma conscience et moi... Eh bien, nonl... Nous avons été imprudents quelquefois... Et maintenant, on sait que je vous aime...
Rose-Mary écoutait, sans un geste, cette étrange confession. Richard reprit :
— Pour éloigner les soupçons — et je le devais, n'est-ce pas? — il m'a fallu reprendre ma vie d'autrefois : de là, les quelques jours que j'ai dû passer sans sortir... A présent, le danger est conjuré... je le crois, du moins... Mais je suis surveillé, je ne pourrais presque plus vous voir, notre amour deviendrait clandestin... Et puis, je suis écœuré des mensonges où je me meus, je me sens coupable, je n'en puis plus...
Elle l'interrompit, et sa voix avait des sifflements menaçants de colère :
— Vous ne mentez pas, maintenant, pour-
LES TROIS GOBUBS 155
tant ! . . . C'est la vérité, que vous me dites là. . . et crueJlement. . . Avec moi, pas besoin de se mettre en frais de prétextes !... Mais je vous connais, comme vous dites, et je sais ce qu'il y a sous vos paroles... Vous êtes las du jouet qui vous a servi pour quelques semaines de désœuvrement... Vous en avez assez, voilà tout... Et vous me le dites... Et vous pensez que je vais disparaître de votre vie comme j'y suis entrée... Elle est venue, je l'ai prise ; elle me gêne, elle s'en ira...
— Chère ! chère !... Comment pouvez- vous parler ainsi !... vous qui devez sentir combien je souffre, si vous croyez que je vous aime...
— Oh!
— Vous en doutez , maintenant I . . . Me faites-vous l'affront de croire que je vous aurais demandé votre amour si je ne vous avais pas aimée ?
— Pourquoi pas ?. . . Il vous fallait un peu
156 LES TROIS CQBURS
de piquant, dans votre vie trop calme...
Alors, VOUS vous êtes dit : une étrangère, qui va, qui vient... Maîtresse commode... Peu d'embarras... secret facile... puis un beau jour! pst, disparue !... Et vous m'avez aimée, comme vous dites!... Mais voilà que je vous dérange... Vous en avez assez, du « piquant » , vous voulez rentrer dans le calme... manger votre pot-au-feu sans moutarde... Et vous venez me dire : Adieu, portezvous bien I
Richard se sentit deviné ; il entrevit des difficultés, des scènes de violence, des éclats de jalousie et de rancune, et il eut peur ; et il s'écria, avec toute l'énergie qu'à défaut de conviction lui inspirait l'imminence du danger :
— Vous ne pensez pas un mot de ce que vous venez de dire... Si vous le pensiez, vous ne m'auriez jamais aimé ! . . .
Elle ne le regardait plus ; elle murmura :
— Est-ce qu'on sait pourquoi l'on aime I...
— Non, continua-t-il, vous ne le pensez pas!... Eq ce moment, c'est ce qu'il y a de mauvais en vous qui parle... Injustes soupçons, méfiance, colère, voilà ce que vous vous efforcez de faire sortir de votre cœur... Mais écoutez l'autre voix, la bonne, celle que voulez faire taire : vous comprendrez qu'il n'y a rien de fondé dans vos reproches...
Des reproches! je n'en mérite pas, car je soujBFre autant que vous... C'est après de longues angoisses que je me suis résigné à tout vous dire... Il l'a failli... Que voulezvous que je fasse, dites?... Voulez-vous que je divorce ! me le demandez-vous ?
En lançant ces derniers mots, Richard savait qu'il frappait juste, à cette place sensible qu'il y avait dans le cœur de Rose-Mary, à cette place toute molle du regret des joies
douces qu'elle ne pouvait plus connaître :
foyer paisible, enfants, amour régulier... Et en effet, sa colère était tombée. Elle restait assise, détournant la tête, qu'elle soutenait de sa main, fixant sur un point du vide ses yeux où se formaient lentement de grosses larmes, qui tombaient, une à une, sans que sa figure changeât. Ce silence, lourd de pensées, se prolongea ainsi pendant deux ou trois longues minutes. Puis elle se leva, et dit, la voix ferme, Tair résolu :
— Allez!... Partez!... Et tâchez d'être heureux !...
C'était si généreux, cela partait d'un sentiment si puissant, si vrai, si dévoué, que Richard, qui venait de calculer tous ses effets en homme qui n'aime pas, qui jusqu'à présent était resté parfaitement maître de lui, exécutant avec une résolution presque froide un plan arrêté d'avance» se sentit touché
jusqu'au plus profond de soii être, dans une soudaine détente de sa volonté, dans un élan d'admiration et de tendresse :
— Non, non, s'écria-t-il, je ne peux pasi...
Je ne peux pas te quitter... Je t'aime, voistu !...
Et il tomba dans ses bras, en versant de vraies larmes...
Mais le lendemain, en présence de sa situation, qui demeurait la même, aggravée plutôt par son essai avorté de rupture, ayant pour Rose-Mary plus d'estime et pas plus d'amour, il regrettait la minute d'attendrissement où son cœur l'avait emporté. Pour sûr, c'était comme un coup de cet « inconscient » qui, dans le fonds obscur de son être, s'agitait en continuels désirs indécis et contradictoires comme son âme, et par l'appât jamais atteint du sentiment, l'entraînait sans cesse vers des régions inconnues. Et mainte-
nant, il fallait recommencer les manèges de la veille, Tinquiétude plus aiguisée, avec des ruses plus habiles, en risquant davantage, sans espoir d'aboutir qu'au vide.
Richard, donc, réduisit ses sorties, n'en risquant jamais aucune sans prétexte ingénieux et abusant de la complaisance de Baïlac» qui lui servait de paravent avec une inaltérable bonne humeur ; il se montra tacticien consommé ; il fut prudent jusqu'à l'hypocrisie, amical avec Hélène, qu'il prenait en grippe à cause de ses airs douloureux, affectueux envers Jeanne, qui l'agaçait, parce qu'elle reflétait les tristesses de sa mère. En vain : les femmes ont l'intuition des mystères qui les concernent. Hélène devina le premier mensonge de Richard, ne crut pas plus à ses témoignages d'affection qu'aux prétextes de ses absences, le suivit à travers toutes les phases de son intrigue, et, sans moins l'aimer peut-
être, le méprisa. Avant de le juger irrévocablement, elle voulut pourtant une preuve ; et elle Teut : cachée derrière la vitre d'un fiacre, elle le vit entrer dans une maison inconnue, en ressortir avec la femme à cheveux roux, qu elle reconnut bien, l'accompagner au nouveau cirque et rentrer avec elle. En sorte qu'en se faisant reconduire après les émotions, l'angoisse, l'humiliation de cette demijournée d'espionnage, elle n'avait plus même
un doute...
Souvent, lorsqu'il lui restait encore un peu d'espoir, elle s'était dit : « Quand j'aurai une certitude, je partirai... » Et son imagination lui représentait alors la scène de son propre départ : la lettre qu'elle écrirait à Richard, les préparatifs, le moment où elle prendrait Jeanne par la main, et quitterait à jamais cette maison familière où resterait d'elle, en
souvenir impalpable, toute la vie de son cœur.
Elle se représentait ces choses avec tant de vivacité, que parfois les larmes lui montaient aux yeux : et pourtant, Témotion lui en semblait supportable... Maintenant, l'heure sonnait : plus une chance à laquelle attacher encore un doute; plus une illusion sur cet homme qui la trompait, et qui, feignant de croire efficaces ses ruses d'écolier, ne voyait pas, ne voulait pas voir son agonie ; plus rien à attendre de l'avenir qui s'étendait désolé devant elle, avenir éteint de femme délaissée, avenir de vœux stériles, de honte à dévorer. Et pourtant, d'infrangibles attaches la retenaient : l'effroi delà complète solitude, le culte de ses souvenirs, une tendresse qui, malgré tout, persistait en elle et noyait son ressentiment ; et aussi des pensées d'ordre pratique : que deviendrait Richard, quand il n'aurait plus même pour dernier régulateur le respect des « apparences ? » Dans quelle
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catastrophe irait-il s'abîmer et engloutirait-il peut-être Tavenir de leur enfant ? Est-ce que, brisée en se séparant, leur double destinée ne briserait pas du même coup le sort de la pauvre petite, qui regardait soujBFrir sa mère avec des yeux remplis d'inquiète sympathie, qui déjà, rien qu'à la voir triste, perdait sa gaieté, qui ne jouait plus et recommandait à sa poupée de ne pas rire, comme si, par une suprême barbarie du destin, par l'exécution de la menace impie qui punit sur les enfants les fautes des pères, elle dût, ' elle aussi, innocente, ignorante, souffrir comme d'un mal ignoré du mal que faisait Richard. Des nuits d'insomnie, des jours d'angoisse passèrent dans la contemplation de ce projet de fuite, dont les difficultés saillaient toujours davantage et qui se dissipait dans l'irréel. Hélène ne voyait pas un des bibelots qu'elle aimait» pas
164 LES TROIS GGEURS
un de ses meubles de choix, les fleurs de ses jardinières, les plantes vertes de son salon, sans se rappeler aussitôt qu'il faudrait les quitter et sans sentir en même temps vibrer dans sa chair tous les liens qui la retenaient. « Il y a pourtant, se disait-elle, des femmes qui divorcent, qui plaident, avec le courage de leur bon droit; il y en a aussi qui, simplement, s'en vont : elles se sont détachées ; les liens d'autrefois sont brisés ; de pâles souvenirs sont impuissants à les arrêter, et, prenant leur enfant par la main, elles partent sans retourner la tête... Moi, je ne peux pas ! Je n'ai pas de courage ! Et je reste sur ce bûcher où je me consume devant le spectacle de mon malheur, sans force, sans résolution, à me dévorer le cœur... Je pourrais me refaire une nouvelle vie : il y a l'oubli, qui emporterait ces nuages ; il y a l'inconnu du lendemain, les affections qui peuvent ger-
mer sur les cendres des affections mortes...
Mais non... Je reste, comme si mon deuil était une chaîne, je reste pour pleurer... »
Et elle ne partit pas. Peu à peu, un calme relatif se fit en elle : sa douleur aiguë s'apaisa, pour devenir une tristesse dont l'amertume avait disparu, et qui la rongeait pourtant, pareille à ces consomptions qui vous tuent lentement, sans révolte, sans crise. Trop perspicace pour ne rien voir, Richard assistait au drame de sa résignation. Mais comme elle ne lui demandait aucune explication, comme elle ne se plaignait jamais, comme elle évitait de mettre un reproche même dans ses yeux, il réussissait parfois à se persuader à lui-même qu'elle ne savait rien...
MADAME d'hAYS
âme pensive! C'est un nouveau petit esprit d'Amour qui apporte de vant moi ses désirs.
Dantr.
— Mon cher ami, dit Baïlac, je viens vous demander un service ; mais il faut que vous me le rendiez sans interroger ni comprendre.
Richard, qui était distrait, devint attentif.
— Convenu, répondit-il. De quoi s'agit-il?
— Voici : j'ai besoin d'un prétexte pour me trouver mercredi soir dans une maison
que je fréquente quelquefois. Vous m'accompagnerez, et il sera convenu que c'est vous qui avez désiré d'y être introduit. Comme la maison dont je vous parle est celle de madame d'Hays, votre désir n'aura rien que de fort naturel. Si même vous étiez un autre homme, vous l'auriez éprouvé dès longtemps, et vous seriez un habitué de ce charmant salon.
— Entendu. Il va sans dire que je connais de nom madame d'Hays ; nous avons des amis communs, et je ne sais comment il se fait que je ne l'aie jamais rencontrée. Est-ce que...
— Voilà que vous oubliez nos conditions :
pas de questions, n'est-ce pas?...
— Mon Dieu ! que vous êtes mystérieux !
Moi qui vous dis tout...
. — Ce n'est pas tout à fait la même chose : vous avez une maîtresse qui ne demande qu'à s'afficher, avec vous. Moi, j'en ai une...
— Une?...
— Oui, une... entr' autres, la vraie... une que je cache. Ainsi, non seulement vous ne demanderez rien, mais encore vous ne regarderez pas... Cela dit, causons de vous : je sais que çà vous fait plaisir, et vous êtes toujours intéressant sur ce chapitre... Il y a quelque temps déjà que vous négligez vos alibis... Qu'est-ce que cela signifie?...
— Hélas 1 mon cher, cela signifie que je n'ai plus besoin d'alibi... Quand je prends la peine d'en fabriquer, c'est seulement pour me tromper moi-même : ma femme a des soupçons, plus que des soupçons, une certitude... Elle ne me fait pas de reproches, c'est vrai; elle ne se plaint jamais, mais je n'en suis que plus troublé, car je sens qu'elle sait tout.
Baïlac devint sérieux.
— Cela, fit-il, c'est plus grave que vos
chimères habituelles... à moins que ça n'en soit une encore.
— Non, non! affirma Richard, je ne me trompe pas, je vous assure, quand même je le voudrais bien... Je la vois changer, pâlir, maigrir... Surtout, elle a une façon de se replier devant moi qui me donne le frisson...
Vous saviez si nous étions intimes? Eh bien, nous sommes maintenant deux étrangers qui prennent quelquefois leurs repas sur le même bout de table, et restent aussi distants Tun de l'autre que s'il y avait le monde entre eux... Elle souffre horriblement, par ma faute... Il me semble que je suis son bourreau... Comment faire?...
— Il faut la détromper, lui rendre la confiance...
— Impossible : elle ne me croit plus...
D'ailleurs, comment m'y prendrais-je?... J'ai été aussi prudent que possible, et j'ignore les
indices qui, après notre réconciliation, ont réveillé ou confirmé ses soupçons.
— Alors; mon cher, il faut rompre avec l'autre... Vous n'êtes pas fait pour ces complications-là; vous finiriez par être très malheureux; donc, rompez : c'est bien simple!...
— Je ne peux pas!...
— Êtes-vous pris à ce point?... Oh I pauvre I et moi qui...
— Mais non, je ne suis pas « pris », comme vous dites... Je suis si peu « pris » que je ne Taime pas... Je ne l'aime pas, entendezvous?...
— Vous ne l'aimez pas?... En êtes-vous bien sûr?
— Oui, parfaitement!
— Mais alors, qu'est-ce qui vous retient?...
Auriez-vous peur du vitriol, par hasard?..- C'est que vous en seriez presque capable...
— Non, je n'y ai* jamais pensé, au vitriol,
et elle non plus, je vous en réponds... C'est beaucoup plus compliqué que ça... Et je me demande si vous, coureur comme vous êtes, vous comprendriez un mot à mon cas... Voulez-vous que je vous l'explique tout de même?...
— Expliquez!...
— Eh bien, vous savez, n'est-ce pas, que Je l'ai connue longtemps avant qu'elle soit ma maîtresse?...
— Vaguement... Récapitulons un peu, s'il vous plaît... Malgré toutes vos confidences, je n'ai jamais bien connu les détails...
— Les détails... Il n'y en a pas ou il y en a trop... Je l'ai rencontrée comme on rencontre toutes les étrangères voyageant sans mari, à une table d'hôte... C'était à Villers, il y a quatre ans... Nous avons causé littérature et philosophie mêlées : très bien. Nous nous sommes promenés au bord de la mer. Bien.
Sans penser à rien, d'ailleurs. Je la trouvais fort agréable. Et c'est tout; et je la recherchai plutôt que d'autres, qui ne la valaient pas.
— Et votre femme ?. . .
— Ma femme était enceinte et sortait peu...
Là-dessus, nous rentrons à Paris. Elle loue un petit appartement meublé, qu'elle arrange avec un goût ravissant. Je vais la voir, je me plais auprès d'elle, dans ce nid exotique qui faisait voyager mon imagination un peu partout. Elle devient affectueuse. Moi, je ne m'échauffe pas. Pourquoi? Mon Dieu, j'étais marié depuis dix-huit mois, épris de ma
femme; je ne désirais aucune aventure...
— Je vous reconnais bien là. Moi, le lendemain de mon mariage, j'avais déjà le canif tout prêt!
— Oui, vous, mais pas moi : c'est ce qui fait la différence... Un beau jour, elle m'annonce son départ subit, pour Nice. Elle est
174 LES TROIS COEUBS
très émue. Nous échangeons des paroles comme ceci : « Quandnous reverrons-nous?...
Jamais, peut-être 1... Est-ce que je compterai pour quelque chose dans votre souvenir?... »
etc. : ce qu'on se dit en pareil cas. Elle part. Alors, je m'aperçois qu'il manque quelque chose à ma vie; je m'étais accoutumé à la voir; j'aimais ses allures, ses parfums, son petit home artificiel, nos causeries... Diraije que je l'aimais?...
— Ça m'étonnerait...
— Moi aussi... Enfin, mon imagination s'emballe, quoi!... Je me mets à la regretter. Je me dis que je suis un imbécile de ne pas l'avoir aimée tout de bon. Je me représente ce qu'aurait été notre liaison : une idylle étrangère en plein Paris, charmante, déhcate, raffinée, et terminée brusquement par un départ, paf I en sorte qu'il n'en demeure rien que d'agréable. Pas un de ces lendemains
fâcheux qui gâtent ce qu'il y a de mieux dans l'amour : le souvenir. Une ombre de bonheur, puis Toubli... Je cours après cette ombre!... J'écris, poste restante, un tas de bêtises tendres. Pas de réponse. A-t-elle reçu ma lettre, ou non? Problème que je poursuis et qui me casse la tête. Il y a un moyen bien simple de savoir : partir pour Nice. Mais je suis trop sage pour faire une telle folie : je ne pars pas. Cela se passe, peu à peu; elle s'eflFace à demi ; elle ne vient plus à moi que de temps en temps, comme l'ombre d'une morte morte depuis longtemps ; et c'est délicieux, savez-vous, ce commerce avec un souvenir qui s'en va... Puis, quand je commençais à n'y plus penser, je reçois une lettre : elle part pour l'Amérique; si je me souviens encore d'elle, il faut que j'aille la chercher gare de Lyon pour la conduire gare Saint-Lazare : c'est l'occasion de nous dire
un dernier adieu... J'hésite un peu. A quoi bon?... Puis je vais gare de Lyon, espérant à peine une petite émotion... Une heure superbe, mon ami, la seule bonne peut-être de ma vie, où...
— En fiacre?...
— Taisez-vous, vous êtes toujours à côté...
énervée par le voyage, elle pleurait... J'étais exalté... Elle m'a avoué depuis que si je lui avais demandé de rester, elle serait restée...
— Mais vous ne le lui demandâtes pas...
— Naturellement... J'en eus l'idée, pourtant...
— C'est déjà beaucoup pour vous...
— Mais je la repoussai... C'eût été par trop déraisonnable, n'est-ce pas ?. . .
— A coup sûr...
-^ Et je rentrai chez moi, désespéré, harcelé par l'idée que j'avais manqué le bonheur, par le regret des paradis entrevus, par le dé-
sir fou de ressusciter cette heure d'exaltation où j'avais été un autre homme, un homme passionné, ivre, heureux !... Un jour de désespoir et une semaine de tristesse : c'est bien fini, le rêve est mort, je n'ai plus qu'à vivre en bon •bourgeois, en père de famille, — car j'étais devenu père, entre temps; — la passion, ce n'est pas pour moi I Allons, bonhomme, contente-toi de l'afifection, le pot-aufeu du cœur I
— Hé ! hé ! c'est peut-être le bon lot. . .
— Aussi vous vous êtes bien gardé de le
choisir, vous !... D'ailleurs, on ne choisit pas,
on subit... Des mois se passent. Je l'oublie.
Elle flotte pourtant quelquefois encore dans
mon souvenir. Elle m'apparaît de moins en
moins souvent, à l'état d'image, de vision,
presque irréelle, toujours avec un je ne sais
quoi d'irrévocablement enfui qui lui prête un
charme extraordinaire. Ses traits s'efifacent.
178 LES TROIS GOBURS
Je me Timagine très loin, de Tautre côté du monde, entourée d'êtres dissemblables de moi, menant une vie dont les détails m'échappent, aimant sans doute quelque Yankee robuste, flegmatique et brasseur d'affaires. Je pense avec amertume qu'elle est la seule femme que j'aurais pu aimer, et que je ne l'ai pas aimée, et que je ne la reverrai jamais... Elle ne m'écrit pas; je n'en suis guère étonné, je ne désire pas qu'elle m'écrive... Que me dirait-elle?...
Et que lui répondrai-je?... Soudain, une lettre, mais timbrée de Paris... Elle est ici, de nouveau, dans le même appartement. Elle m'attend...
— Ah ! ce n'est pas trop tôt.
— Le même petit salon, avec des bibelots de plus, des étoffes nouvelles, et cet air d'exotisme auquel je ne résiste pas... Cette fois, il faut qu'elle soit à moi...
— Vous mettez le temps à vous décider, vous I...
— Attendez^ ce n'est pas fini. L'exaltation est passée, et quand je lui jure que je Taime, pour me tenir ma parole, je sens bien que je ne lui dis pas la vérité... Elle me croit, pourtant... ou bien elle feint de me croire... Car parfois, il me semble qu'elle est un être de même race que moi, ou qu'elle me connaît trop bien, enfin, que son amour est aussi vacillant que le mien, et que nous nous jouons l'un à l'autre une triste comédie...
Voilà où j'en suis, mon cher. Avez-vous compris?...
— Oh I très bien, quand même vous vous ingéniez à comphquer une situation très simple. . . Tout ce que vous venez de me raconter là, cela veut dire simplement que votre maîtresse vous a déçu... Vous l'avez aimée, oui, vous l'avez aimée, quand même vous
prétendez que non, en chercheur de midi à quatorze heures que vous êtes. Et vous ne Taimez plus. Quoi de plus naturel ? On aime, puis on cesse d'aimei^, mais c'est la viel... Et la fin de Tamour n'a pas plus de cause appréciable que son commencement... Le vôtre a fini un peu vite, parce que vous êtes un peu plus mobile que la moyenne des hommes... Voilà tout !... Et je ne comprends pas pourquoi la rupture vous est si difficile...
— C'est qu'elle et moi, nous avons trop bien joué nos rôles... Nous avons réussi à nous illusionner tous les deux, et maintenant, nous flottons dans des doutes sans issue... Si elle ne m'aime pas, elle est du moins persuadée qu'elle m'aime ; en sorte qu'elle aussi, souffre par moi... Et je ne me reconnais pas le droit de la faire souflFrir; je me suis engagé, je ne suis plus libre; j'ai une espèce de
LES TROIS CQEORS 181
devoir envers elle, et je n'ai ni le courage, ni la volonté d'y manquer.
— Mon Dieu ! quelle casuistique !... Mais en raisonnant ainsi, on ne pourrait jamais changer de maîtresse !... C'est la fidélité érigée en article de foi I... Est-ce votre faute, je vous en prie, si vous ne trouvez pas en elle ce que vous demandez à l'amour ?
— Non, mais ce n'est pas non plus la sienne...
— Si fait, c'est la sienne... Les femmes doivent savoir se faire aimer ; c'est leur seule raison d'être...
— Ohl...
— Vous le savez bien ! . . . Voyons, ne faites pas l'idéaliste... Si vous n'aviez pas la fâcheuse manie de vous poser en énigme et de vous casser la tête sur des problèmes que tout le monde a résolus, il y a longtemps que votre situation serait éclaircie... Mais
VOUS tenez à votre métier de sphinx, et vous êtes incorrigible... Exemple : Vous avez pris une maîtresse qui ne vous convient pas; que ferait un autre, un homme qui ne lit pas les romans psychologiques et n'a pas de prétentions slu quattrocento ^ un homme simple et raisonnable, comme moi? Il changerait. Vous, vous accomplissez un périple autour de votre cœur, vous en examinez tous les recoins, excepté, bien entendu, ceux où vous trouveriez quelque chose, et vous déclarez que vous n'avez pas la « puissance d'aimer»!... Ce sont des mots, mon cher, des mots vides de sens... La « puissance d'aimer » I Avec ça que tout le monde ne Ta pas... L'amour est un instinct, un besoin.
On a la « puissance d'aimer » comme on a la puissance de boire et de manger... Tenez!
vous êtes un romanesque; et les romanesques, c'est la pire engeance qu'il y ait...
LES TROIS COBBURS 183
— Je savais bien, dit doucement Richard, que vous ne comprendriez pas un mot à ce que je vous dirais...
— Mais c'est vous, qui ne comprenez pas I... Vous êtes trop intelligent, voyezvous... Les gens qui ont trop de sang meurent d'apoplexie avant l'âge : ceux qui ont trop d'intelligence tombent dans une façon de folie qui les fait ressembler à des imbéciles... Heureusement que je suis là, moi, homme positif, point abstracteur de quintessence, d'esprit borné et pratique... Je vais donc vous tirer d'aflFaire avec un bon conseil...
— Pour un homme positif, croire qu'avec un conseil...
— Je fais ce que je peux... Ahl si je pouvais agir à votre place, ça serait vite fini, je vous en réponds ! . . .
— Mais vous ne pouvez pas... Allons ! don-
nez votre conseil, je me garderai bien de le suivre...
— Eh bien, vous avez le choix entre deux alternatives : la première, que je vous ai déjà dite, serait de rompre avec votre Américaine et de vivre en paix chez vous... Ce serait la sagesse, cela !...
— Sans doute, mais c'est impossible, pour les raisons que je vous ai expliquées...
— Parlons-en !...
— Et pour une autre...
— Si elle vaut les premières. . .
— Je ne trouverais plus chez moi la paix, comme vous dites... Je l'ai détruite... Entre ma femme et moi, il y aurait toujours le passé, la méfiance et la rancune...
— Bahl votre femme vous pardonnerait :
les femmes pardonnent toujours !... Mais enfin, si vous ne voulez pas, c'est votre affaire... Reste alors la seconde alternative.
celle que je choisirais, moi : cherchez une troisième femme, qui vous consolera des deux autres...
— Hein I...
— Oui, c'est très simple. . . Et vous aurez alors le cœur si occupé, qu'il ne vous restera pas de temps pour vous tourmenter l'esprit...
— Ah I mon cher, que vous me dites là des choses inutiles... Ne discutons plus, cela vaut mieux : je finirais par vous prendre en grippe...
— Moi aussi, et ce serait bien dommage...
En tout cas, ne nous fâchons pas avant jeudi, puisque je compte sur vous mercredi soir. . .
Et les deux amis se quittèrent en se serrant la main : « Il paraît, se disait Richard, qu'il en est de l'amitié comme de l'amour :
elle aussi ne repose que sur un malentendu.
On parle une autre langue, on s'ignore, on ne se comprend pas, — et l'on s'entr'aide,
et Ton se fait des confidences comme si Ton était le complément Tun de l'autre, et Ton agit d'accord comme si l'on s'entendait!...
Baïlac me donnant un conseil, c'est l'oiseau expliquant au lièvre comment on vole... Je suis d'ailleurs convaincu qu'il a raison, et cela ne m'empêche pas de ne pas plus l'écouter que s'il avait tort... » Et comme il avait devant lui quelques heures, il alla les passer seul au Bois, à errer par les allées presque désertes, sous les arbres dont le vent arrachait les dernières feuilles.
Sa vie s'assombrissait de plus en plus :
chez lui, c'était le continuel reproche muet d'Hélène, sa pâleur, son silence désespéré, la consomption qui la minait lentement ; et parallèlement, la petite Jeanne dépérissait, avec des grâces languissantes de fleur qui ne s'épanouira pas, avec des mots profonds d'enfant qui voit tout et qui sait trop de
choses. La mère et la fille semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal ; seulement, ce mal, conscient, aigu et surtout moral chez la femme, devenait chez l'enfant un état physique d'atonie qui la dévorait comme un fièvre lente. Toutes deux dégageaient une atmosphère de malaria qui les enveloppait lourdement : on eût dit la maison abandonnée, tant il s'y faisait peu de bruit, tant le mouvement y était rare. Le cabinet de travail surtout, la pièce familière, le home intime d'autrefois, semblait maintenant une chambre sacrée, la chambre d'un mort où l'on évite d'entrer, qu'un pieux souvenir cherche à conserver intacte : maintenant, les six portraits de femme y vivaient seuls de leur mystérieuse vie de créatures artificielles ; le roi Cophetua languissait aux pieds de sa mendiante et la Pia tournait sa bague dans un air aussi vicié que celui de la
Maremme. Dans le jardin, qu'Hélène avait aimé à soigner elle-même, où Jeanne avait poussé tant de cris de joie devant les fleurs et les papillons, des herbes poussaient dans les allées, des plantes mouraient, et personne n'allait secourir quelques rares chrysanthèmes qu'atteignait et étouflFait une robuste vigne du Canada.
Richard fuyait cet intérieur qui lui renvoyait son image tragique et déformée, où les moindres détails lui donnaient la vision du mal qu'il faisait, où agonisaient ces deux êtres qu'il tuait et qu'il aimait pourtant. Il en évitait ainsi le remords et l'angoisse ; mais, dehors, il ne trouvait ni l'oubli ni le bonheur, d'importunes pensées le poursuivaient, et quand, descendant en lui-même, examinant son cœur, il se demandait pourquoi, pour quelles jouissances, pour quel plaisir, pour quelles éinotions il avait trou-
blé une si douce paix et prégarait de telles ruines, il ne trouvait qu'une réponse, pleine d'amertumes et qui aiguisait ses remords ; pour rien...
En effet, il ne devait à Rose-Mary aucune joie égale à celles qu'il connaissait dès long- * temps, aucune augmentation de sa puissance d'aimer, aucun élargissement de son être.
Elle ne le retenait ni par Tesprit, ni par le cœur, ni par les sens. Il s'ennuyait auprès d'elle, et revenait pourtant dans son ombre, par habitude, faiblesse et désœuvrement, et il lui en voulait de n'oser ni pouvoir la quitter. Et chez elle, dans ce petit appartement dont le charme exotique ne le distrayait plus, il commençait à éprouver, à peine plus faible, la même sensation d'étouflFement, le même malaise que chez lui. Rose-Mary avait compris qu'elle n'était point aimée : or, susceptible de beaucoup d'amour et de beau-
coup de noblesse dans les élans de sa nature excessive, elle n'avait ni Théroïsme ni la dignité de souffrir en silence. A l'envers d'Hélène, elle se plaignait : enquêtes indiscrètes ou insidieuses suivies de crises de nerfs, ca-
* priées subits exigés avec violence, récriminations passionnées, soupçons agressifs, cris et larmes, Richard avait tout à subir d'elle ;
' en sorte que, quand il quitttait le tombeau silencieux de sa maison, c'était pour le tapage irritant de son faux ménage. Il le préférait presque, du reste : plus tourmenté par Rose-Mary, il Tétait moins par lui-même, et les violences qu'il souffrait d'elle atténuaient ses remords comme une sorte d'expiation.
Ce mercredi, où Baïlac devait le conduire chez madame d'Hays, Richard déjeuna chez lui : ce qui ne lui arrivait plus guère. Ce fut lugubre. Jeanne, ses grands yeux pensifs
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fixés curieusement sur son père qu'elle examinait comme un étranger, refusait absolument de manger. Comme sa mère insistait, elle éclata en sanglots.
— Est-ce qu'elle est malade? demanda Richard.
— - Non, répondit Hélène, c'est tous les jours la même chose, à présent... Elle a tout à fait perdu l'appétit.
Et elle consola l'enfant, la serra dans ses bras, la baisa passionnément, tandis que Richard murmurait :
— Il faudrait consulter, sans retard...
Hélène, d'ailleurs, se contentait aussi
d'effleurer les mots sans rien dire. Trois ou quatre phrases insignifiantes tombèrent dans le silence :
— Prendras-tu du café ?
— Non, merci, pas aujourd'hui... Je suis un peu pressé...
Il restait pourtant devant son assiette, cherchant des mots qui ne venaient pas.
Jeanne ne pleurait plus et s'eflFaçait dans un silence grave. Sur un signe de sa mère, elle se leva de table et s'approcha de Richard.
Elle hésitait, elle le regardait de ses grands yeux timides :
— Eh bien, fit-il, tu ne viens pas embrasser ton papa? Tu ne Taimes donc plus?...
L'enfant eut un élan :
— Oh! si...
Et elle lui tendit le front.
Il caressa ses cheveux, d'une main distraite, en cherchant des mots amicaux :
— Il faut manger, fillette,... de la bonne viande.., et de la bonne soupe... pour se bien porter... pour devenir grande...
Comme la petite ne répondait rien et cachait son visage, Richard, gêné, se leva à son tour. Il tendit la main à Hélène qui la
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prit et la serra d'un mouvement machinal.
Et quand il fut dans la rue il se crut soulagé d'un grand poids.
Mais le même poids retomba sur lui chez Rose-Mary. Depuis trois jours il évitait de la voir ; il la trouva à la fois exaspérée et larmoyante, et pleine de ces reproches maladroits qu'une femme plus habile ou moins éprise aurait évité d'exprimer. A travers ses larmes, en mordillant un mouchoir qu'elle mit en pièces, elle lui répéta qu'il ne l'aimait pas, qu'il ne l'avait jamais aimée, tellement qu'il perdit patience et s'écria :
— Hé! ne le dites donc pas tant, vous finiriez par me le faire croire :
Ce fut alors une explosion de plaintes, toutes sortes de petits détails de leur histoire analysés et accumulés comme dans un réquisitoire, avec beaucoup de pénétration,
d'ailleurs, de manière à lui faire toucher la
misère de son cœur. Il subissait Torage, morne, répondant à peine un mot de temps en temps. A la fin, il tira sa montre et dit, avec un calme aflFecté :
— J'avais ime heure à pa,sser avec vous...
Oui, une heure seulement, je dois dîner en ville ce soir, et il faut que je rentre m'habil- 1er.., La voilà passée... elle a été bien douce, et vous avouerez que si je ne vous aimais déjà beaucoup, vos tendresses d'aujourd'hui auraient suffi à faire ma conquête...
Et il sortit là-dessus, sans plus rien écouter, soulagé dès qu'il fut dehors, avec une bonne soirée de liberté devant lui.
Il dîna au cabaret avec Baïlac, longuement, dans l'attendrissement des bons vins, des liqueurs fines, de la causerie intime.
II s'efforçait de chasser ses préoccupations coutumières :
— Dieul que c'est bon d'être tranquille,
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avec un vieux ami, sans craindre des reproches, des larmes, des désespoirs !...
Mais, malgré lui, il revenait toujours aux soucis qui le hantaient, avec une gaieté un peu forcée, en tâchant d'en rire ; au café , il raconta et mima sa scène avec Rose- Mary :
— Et voilà les ivresses de Tamour illégitime !...
Baïlac sourit, dans un rêve :
— C'est que vous ne savez pas vous griser, mon pauvre ami... Ah I si vous saviez! Si vous saviez !... Mais vous ne savez pas, voilai... Et comme vous êtes un homme très ingénieux, vous trouvez de l'absinthe dans une ruche à miel ! . . . Allez ! allez 1 mieux vaut se régaler sans comprendre, et la joie d'aimer vaut bien qu'on laisse son intelligence à la porte ! . . .
Allongé «ur sa chaise, la bouche gour-
mande, les yeux brillants, il semblait savourer d'avance un bonheur parfait.
— Puisque c'est si bon, racontez un peu !
flt Richard.
Baïlac secoua la tète :
— Nenni, mon cher, rien du tout... Et partons ! . . . Voici Theure ! . . .
Madame d'Hays recevait une trentaine d'intimes qui s'entretenaient familièrement en petits groupes. Elle accueillit Richard en ami et remercia Baïlac de l'avoir amené.
Baïlac, dont Tceil quêteur avait rapidement fait le tour du salon, se mit à circuler de groupe en groupe, serrant des mains, un peu inquiet. Quant à Richard, il resta auprès de la maîtresse de maison.
Tout de suite, au premier regard qu'elle lui avait jeté, à la première parole qu'elle lui avait dite, il s'était senti envahi par une
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irrésistible impression de douceur, de bienêtre, de calme, pareille à celle que produit une belle musique, par un apaisement où s'éveillaient des idées enchanteresses. Il subit le charme avant de l'avoir vue, avant de l'avoir écoutée, à l'instant précis où il leva les yeux sur elle. Dans la suite, il devait analyser cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune femme un être exceptionnel, un être de rêve, en dehors et au-dessus de la notion de la beauté; pour le moment, il en avait la sensation directe, et il s'y abandonnait délicieusement. La conversation s'était engagée sans effort, et roulait sur les sujets que préférait Rcihard. A chaque mot, ils se découvraient des goûts analogues. Elle aimait tout ce qu'il aimait, et en parlait comme il en eût parlé lui-même, avec plus de grâce seule-
ment, plus d'intime intelligence, de sa voix douce, prenante, qui avait des insinuations et des caresses, et qui soulignait certains mots oîi tenait l'infini. Comment eût-il résisté à son ravissement? Depuis des mois, sa pensée croupissait dans de mesquines inquiétudes, figée dans les déceptions d'un amour avorté, son horizon fermé de tous côtés par des tracas obsédants; et voici qu'elle se relevait soudain, délivrée comme par une baguette magique, prête à s'envoler dans des espaces grands ouverts. Il se retrouvait luimême, il était gai, vif, brillant, l'esprit léger, l'âme en repos, ayant ainsi passé du malaise noir qui l'enveloppait tout à l'heure, à une sérénité supérieure, olympienne.
Soudain l'entrée de nouveaux invités obligea madame d'Hays à le quitter; et quand il la vit s'éloigner, en se cachant comme un débutant dans l'embrasure d'une
fenêtre, sans autre idée que de la rejoindre, il se disait :
« C'était elle!... »
Espoir, ou regret ?... Pensa-t-il à la double chaîne qui le rivait au sol et ne se relâcherait point pour le fantôme de bonheur dont le signe l'appelait? Eut-il l'amertume de se dire que ce sentiment qui s'esquissait en lui s'évanouirait comme un souffle dès que les réalités de la vie l'auraient reconquis?
Ou bien, au contraire, le salua-t-il comme l'aurore d'un sort nouveau, comme le geste d'ange qui allait enfin lui ouvrir les paradis du cœur ? Il ne savait : une immense tristesse et une immense joie fondaient son âme comme au même feu : l'espoir et le regret ne faisaient qu'un, et cette fois, c'était peut-être l'amour...
On le remarqua dans le coin où il ne voyait personne. On vint à lui. On le conduisit dans
un groupe qui parlait politique. Il prit Tair d'écouter, et tandis que ses yeux, furtivement, suivaient madame d'Hays, il essayait de penser à des choses plus précises :
Qui donc était cette femme dont le charme vainqueur venait de le conquérir? On parlait d'elle; les journaux citaient les habitués de ses mercredis ; on lui avait fait une réputation d'esprit ; parce qu'elle recevait des écrivains et des artistes, d'aucuns osaient la plaisanter, la traiter de bas bleu. Tout ce qu'on savait de sa biographie pouvait tenir en ces quelques mots : mariée à vingt ans à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, riche et célèbre, elle restait veuve au bout de trois mois... Après?... Rien... On se taisait, on n'accolait aucun nom au sien, et six années avaient passé...
Cependant, elle se rapprocha du groupe où Richard la guettait, jeta quelques mots
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dans la conversation et s'éloigna de nouveau. Machinalement, il se leva pour la suivre ; mais à ce moment, il sentit une main se poser sur son bras. C'était Baïlac, — un Baïlac transformé, pâle, presque hagard, effondré.
— Hé! mon Dieu! qu'avez- vous?... Êtesvous malade ?. . .
— Non... Venez, sortons... Je vous dirai...
Richard voulut répondre, mais Baïlac
n'écoutait pas et marchait vers la porte. Il fallut le suivre. La vision du salon qu'Elle irradiait s'éteignit dans l'obscurité de la rue. Et ce furent, à peine dehors, quelques excla* mations sans suite par lesquelles seules Baïlac répondait aux questions de Richard. Puis il se calma un peu, ôta son chapeau, passa sa main sur son front :
— Oui, je vous dirai tout, fît-il... Il faut que je parle. . . je souffre trop. . .
Et, en petites phrases haletantes, il se mit à conter son histoire. Cette liaison, dont il venait de célébrer les joies avec toute la bonne humeur de son heureuse nature, n'était en réalité qu'un long calvaire. Depuis cinq ans, intermittente, laborieuse, elle se traînait douloureusement à travers des angoisses, des soupçons, des attentes déçues, des rendez-vous toujours remis. C'est à peine si, à de lointains intervalles, avec des précautions infinies, il pouvait recevoir sa maîtresse, une heure ou deux, dans l'appartement qu'il avait loué pour elle, et où combien de fois il l'avait attendue en vain ! De plus, il se méfiait d'elle, toutes sortes d'idées tenaient en éveil sa jalousie, il passait des jours à l'épier de loin, ourdissant des ruses de détective avec un cœur dévoré :
— Aujourd'hui, par exemple, elle devait venir chez madame d'Hays... Je ne la vois
LES TROIS COBURS 203
pas... En revanche, son imbécile de mari était là... Je l'interroge, il me répond qu'elle est chez son amie madame ***, qui est très malade et Ta fait appeler... Or, madame ***, je l'ai rencontrée hier, très biçn portante, faisant ses malles pour partir aujourd'hui même pour le Midi...
— Elle a pu tomber malade là nuit passée, ou ce matin, insinua Richard.
Baïlac secoua la tête :
— Non... Je sens que c'est un mensonge...
D'ailleurs, nous allons voir !...
Il héla un cocher, lui recommanda d'aller vite, et sauta dans le fiacre, suivi par Richard, qui reprenait son idée et cherchait à le rassurer. Mais Baïlac ne voulait rien entendre :
— Ce n'est pas la première fois qu'elle me ment, allez?... Tenez 1 Jeudi dernier, il y avait un bal de bienfaisance à l'Hôtel Conti-
nental... La veille, je la vois par hasard, je lui dis que j'y serai et lui demande si elle compte y aller... Elle me répond que non...
Je lui dis que, dans ce cas, je n'irai pas non plus... Naturellement, j'y vais tout de même, flairant quelque chose... Et en effet, je l'aperçois au bras d'un académicien, sous l'œil paternel du mari... Je la suis, sans qu'elle me voie... Le lendemain, je cours dans quatre maisons où j'avais chance de la rencontrer... Je la rencontre et lui demande, sans avoir l'air de rien, où elle a passé sa soirée la veille... « Chez moi, j'étais un peu souffrante »... Pourquoi ce mensonge inutile, dites?...
— Est-ce qu'on peut savoir?... Il y a des femmes qui mentent pour mentir...
— Si elle a menti encore aujourd'hui...
Oh! je le saurai bien!... Et je saurai oCi elle est!... Je courrai toute la nuit pour la cher-
cher!... Et si je la trouve... Tenez! je ne sais pas de quoi je serais capable!...
— Voyons, fit Richard, raisonnons. Si...
— Non, ne raisonnons pas, je vous en prie!... Il n'y a pas à raisonner, vous comprenez, c'est trop simple... Elle ment ou ne ment pas... Et si elle ment, elle a des raisons pour cela!...
— Mais comment allez-vous faire pour vous en assurer?. . . Il vous faut un prétexte, pour entrer chez cette dame à onze heures du soir... Y avez-vous pensé?...
— Ce n'est pas cela qui m'inquiète; le prétexte, je le trouverai en tirant la sonnette...
Le fiacre s'arrêtait au coin d'une rue.
Baïlac descendit et disparut dans le brouillard. Richard resta seul. Un instant, sa pensée suivit son ami, avec un mélange de pitié et d'admiration peut-être teintée d'envie; car
enfin, ce bon compagnon réalisait son rêve, et, sans en avoir l'air, sans que sa gaie humeur habituelle en fût altérée, .vivait cette vie du cœur où il aspirait vainement à entrer; puis, elle le ramena à sa soirée interrompue; il ferma les yeux, revit l'image (le madame d'Hays, et la contempla longuement, dans un demi-rève qui l'emporta ' très loin et qu'interrompit le retour de Baïlac. Il revenait, le sourire aux lèvres, la voix vibrante de gaieté :
— Elle y était, s'écria-t-il en ouvrant la portière... Elle y était!...
— Ah! vraiment! lit Richard... Racontez un peu...
— Eh bien, je suis monté, j'ai sonné...
Je m'attendais à trouver l'appartement vide... Au lieu de cela, j'entends des allées et venues, qui déjà me rassurent un peu... Une bonne vient ouvrir et demande si c'est le méde-
cin... Je comprends aussitôt que toute l'histoire était vraie... Et je la prie bravement d'avertir madame ***^, qui doit être là, que j'ai une commission pressante à lui faire de la part de son mari... Elle arrive... Je lui explique tout sur le pas de la porte... Au fond, les femmes sont toujours flattées quand on souffre pour elles... Elle me gronde de mes soupçons, mais elle était ravie... Et elle vient... Maintenant, je vais l'attendre... Vous voyez, c'est tout bénéfice d'être jaloux!... Bonsoir, et merci de votre compagnie...
Et sans attendre de réponse, Baïlac referma la portière, donna l'adresse de Richard au cocher, et se posta sous un réverbère...
MADAME d'haYS ET ROSE-MARY
— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Et pourquoi donc veux-tu qu'il m*en souvienne ^
Padl Verlaine.
Alors, une vie nouvelle commença pour Richard : une vie Imaginative, presque irréelle, qui tenait du rêve et de Textase ; ^ une vie artificielle et sincère à la fois, qu'avait longuement préparée Teffort de sa pensée continuellement tendue vers un fuyant idéal d'amour, et qui pourtant répondait aussi à un
besoin naturel de son âme. Madame d'Hays lui avait dit : « Revenez », et bientôt, son unique affaire, ce furent les douces visites qu'il lui faisait, toujours plus fréquentes, d'abord le mercredi soir, avec les habitués ordinaires de son salon, puis d'autres jours, puis sans cesse. Le reste n'existait plus. Il ne voyait pas se creuser toujours davantage les joues d'Hélène, tandis que les grands yeux sagaces de la petite Jeanne brillaient de fièvre et que des souffles de douleur et de mort couraient par sa maison. Il ne voyait pas que Rose-Mary l'observait avec une inquiétude attentive, et n'entendait plus les reproches dont elle le fatiguait. Tout cela, sa femme, son enfant, sa maîtresse, et ses travaux, et le monde, c'étaient de menus incidents à peine bons à le troubler un instant, qu'il avait bientôt fait d'écarter. Une seule chose existait : les heures délicieuses qu'il
passait auprès de son amie, et les prolongements délicieux de ces heures dans ses rêveries. Il n'analysait plus : sa clairvoyance ne savait quelle part dans ce sentiment était spontanée, et quelle revenait à la « littérature ». Pour la première fois, une complète harmonie s'était établie entre son imagination, son intelligence et sa volonté, qui l'avait transformé lui-même et avec lui celle qu'il aimait, selon le double modèle d'images intérieures. Aucune sensualité ne se mêlait à ce sentiment tout juvénile, aucun désir ne venait le transformer en passion ; il ne renfermait pas un germe de souffrance. Richard avait retrouvé un cœur de dix-huit ans :
heureux d'un regard , enivré d'un salut, il renaissait à une jeunesse naïve, dans la fratcheur d'impressions adolescentes. Il lui arrivait de rôder par les rues, pour la rencontrer , interrogeant son instinct dans les
carrefours, prenant les boulevards que lui indiquait une voix secrète, ému à en trembler quand son cœur bondissait en lui disant : « Elle approche », désespéré quand il fallait reconnaître que son cœur et ses voix l'avaient trompé. Son œil exercé à quêter à travers les foules et qui les fouillait de loin. Taoercevait dès qu'à un contour apparaissait sa voiture, perdue parmi les retours du Bois. .Aussitôt, tremblant d'angoisse à l'idée qu'elle pouvait passer sans le voir, il appelait ses regards de tout l'effort d'énergie qu'il pouvait faire.
Quelquefois, comme il l'avait craint, elle ne le distinguait pas parmi la foule, et disparaissait, à demi cachée par son ombrelle.
Mais, d'autres fois, leurs regards se croisaient; elle lui rendait son salut en souriant un peu, et, dans un élan de bonheur, il la suivait un moment, à pas rapides, en jouant dçs coudes, se sentant très fqrt et très Ubrer
Puis, il se disait : « Je suis fou, je suis bête! » Et comme il jouissait de pouvoir être, une fois, bête et foui... Pourtant, quelquefois, quand un hasard le rendait pour un instant à la possession de soi-même, il pressentait le ver rongeur qui déjà minait son bel amour. Un soupçon Teffleurait, qu'il chassait, c'est vrai, mais dont il avait senti le vol froid, dont il devinait la menace : que c'était peut-être encore son Moiy inévitable, toujours triomphant, qu'il adorait dans ses extases, et que madame d'Hays, femme comme toutes les femmes, n'en était que le prétexte irréel, fantôme créé par lui pour lui, qu'un jour ou l'autre le souffle qui l'avait formé ferait tomber en poussière.
Madame d'Hays et Rose-Mary vivaient si loin Tune de l'autre, dans des milieux si différents, que l'idée que l'une d'elles pût seulement soupçonner l'existence de l'autre et
quelque chose de son rôle, ne s'était jamais présentée à Tesprit de Richard. Sans se connaître, elles devaient pourtant se rencontrer et se deviner, grâce à ces hasards qui, comme les vagues jouent avec des algues ou des épaves, se plaisent à rapprocher, heurter et secouer nos destinées.
Une première fois, dans l'avenue des Champs-Elysées où il flânait, Richard aperçut 4umème coup d' œil madame d'Hays et Rose- Mary> dans deux voitures qui filaient Tune à côté de l'autre. Madame d'Hays était seule, si correcte, si discrète, qu'on l'eût à peine cru belle; Rose-Mary, en toilette bruyante, en chapeau garni de rouge, causait en riant et gesticulant avec une autre femme à tournure suspecte. Toutes deux le remarquèrent, toutes deux lui rendirent le salut que chacune prenait pour elle, en sorte qu'il demeura surpris et troublé, comme si cette rencontre
qu'il n'avait jamais prévue pouvait avoir un sens menaçant.
Madame d'Hays vit-elle quelque chose, et, si elle vit, eut-elle les soupçons qu'il redoutait? Il ne le sut jamais. Mais Rose-Mary, avec son instinct d'amoureuse, et d'amoureuse qui sent son amour en péril, remarqua, dans le quart de minute que dura la scène, l'embarras de Richard, son émotion, le sourire éclairé par lequel on lui avait répondu. C'en fut assez pour donner corps à la vague jalousie qui la tourmentait depuis quelque temps, et le lendemain elle harcela Richard de questions :
— Je voudrais pourtant bien savoir, moi aussi, qui vous avez salué hier... Etait-ce moi,, ou cette autre femme qui passait en même temps?...
Il essaya de prendre un air étonné :
— Quelle femme?...
— Vous le savez bienl... Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, je vous en prie, vous m'inquiéteriez... Et puis, je vous la décrirais si exactement, qu'il faudrait bien vous la rappeler...
— Ah I oui, fît-il, croyant en finir plutôt, en effet... Mais... je vous ai saluées toutes deux...
— Bien vrai?... Enfin, c'est possible... Mais en tout cas, vous n'avez regardé qu'elle... Et vous étiez ému..., ému comme vous ne le seriez pas pour moi... Qui donc était-ce, je vous prie ?. . .
— Vous ne la connaissez pas, que voulezvous faire de son nom?...
— Je tiens à le savoir... Je l'ai déjà rencontrée plusieurs fois ; elle a une figure qui m'intéresse...
— Eh bien, elle s'appelle... madame de Cluses*..
Il avait eu, dans la voix, une légère hésitation qui n'échappa pas à Rose-Mary :
— Je crois que vous ne me dites pas la vérité, fît-elle en le regardant en face... Vous avez tort... Songez donc, si je découvrais un jour que vous m'avez dit un faux nom, tout ce que je pourrais supposer !...
Elle n'insista plus ; mais ce petit interrogatoire, avec la menace qui lui servait de conclusion, laissa Richard assez troublé. En répondant par le premier nom qui s'oflfraità son esprit, il avait obéi à un sentiment indéfinissable, à une délicatesse qui lui interdisait de prononcer le nom de la femme aimée devant celle qu'il n'aimait plus. Maintenant, il comprenait sa faute, et que son mensonge risquait de donner de l'importance à un incident qui autrement n'en aurait point eu ; il sentait qu'un rien suffirait à fixer Rose-Mary; qu'au point oii ils en étaient, des scènes de jalousie
218 LES TRflIS COEURS
aboutiraient inévitablement à une rupture, et que la rupture, avec ses violences et ses éclats, mettrait fin, sans qu'il sût au juste ni comment ni pourquoi, à Tère de bien-être paisible où il se complaisait en ce moment.
Peu do jours après, Richard était aux Français, où il savait que serait . madame d'Hays. Dès le premier entr'acte, il alla la saluer dans sa loge. Elle l'invita à rester auprès d'elle, et, à l'entr'acte suivant, il lui offrit le bras pour la conduire au foyer. A peine étaient-ils dans le couloir, qu'à quelques pas d'eux, sur leur chemin, Richard aperçut Rose- Mary. Impossible de l'éviter : et elle portait la plus compromettante de ses toilettes, et elle causait bruyamment, au milieu d'un groupe d'hommes. En reconnaissant Richard, elle s'interrompit, braqua sur lui des yeux qu'elle chargea de colère, et se mit à dévisager sa compagne, de l'air le plus impertinent
qu'elle put prendre. Quand il passa devant elle, Richard, qui avait hésité jusqu'à la dernière seconde, la salua, dans un trouble extrême. Il sentit alors que la main de madame d'Hays se crispait légèrement sur son bras, et crut remarquer qu'elle pâlissait; pourtant, elle continuait à lui parler de sa voix calme, sans qu'il trouvât un mot à lui répondre ; mais quand ils furent de nouveau devant sa loge, et qu'il prit congé, elle ne le retint pas.
Que pensait-elle de lui?... Ce mouvement qu'il avait remarqué, cette pâleur, était-ce dépit de le voir saluer une inconnue que ses allures classaient dans une caste au moins suspecte? étaient-ce des indices d'un sentiment plus profond, et avait-elle senti se froisser quelque chose d'autre que sa dignité?... Richard voulut s'en assurer dès le lendemain, et alla sonner chez elle ému jusqu'à l'angoisse,
attendant un « Madame ne reçoit personne »
qui serait un congé sans appel. Mais non. II fut introduit comme d'habitude, reçut Faccueil accoutumé, et partit sans savoir si ces légers symptômes qu'il avait observés avaient un sens, s'ils n'étaient qu'une illusion de son esprit inquiet ou de sa fatuité.
Il savait bien que Rose-Mary ne lui ferait pas le même accueil : aussi retardait-il d'aller la voir. Un billet sec l'appela :
« Je vous attends cette après-midi, à trois heures. Il faut absolument que je vous parle. Venez sans faute.
Il comprit aussitôt que l'heure redoutée de l'explication définitive avait sonné; et ce fut avec une appréhension où se mêlait pourtant
comme une sensation de soulagement prochain, qu'il obéit. En chemin, comme il s'efforçait, selon un précepte d'hygiène morale qu'il s'appliquait quand il voulait éviter quelque angoisse, de « penser à ce qu'il voyait », il remarqua une immense enseigne de dentiste; et il ne put s'empêcher de sourire d'une comparaison saugrenue qui se fit aussitôt dans son esprit. Peur d'une douleur aiguë qui vous délivre d'une douleur moins vive et permanente : c'était son cas... Courage! Il fallait en finir, et sortir libre I
Rose-Mary, exaspérée par trois jours d'attente, vint ouvrir elle-même, la voix vibrante, le geste irrité, et, déjà dans l'entrée :
— Ah ! vous êtes venu ! . . . C'est heureux I . . . Avouez que sans mon billet, je ne vous aurais plus revu?...
— Mais, chère, qu'est-ce...
r-^ Voulez-vQusvousjustifîer, par hasard?. . .
Allons, parlez!... Je suis curieuse de savoir ce que vous allez dire...
Ils étaient entrés au salon; Richard s'assit, très calme, et répondit doucement :
— Pour me justifier, chère, il faudrait d'abord savoir de quoi...
Elle eut un cri d'indignation :
— Ah I... Voyons, ne sentez- vous pas qu'il faut être sincère, cette fois?... Il y a trop longtemps que dure notre malentendu : je veux qu'il cesse... Je sais le vrai nom de cette femme que j'ai rencontrée avec vous : pourquoi me l'avez-vous caché?... Je sais que, pendant ces trois jours où je ne vous ai pas vu, vous êtes allé chaque après-midi chez elle... Je sais que, l'ayant à votre bras, vous avez eu honte de me saluer... Enfin, je sais que vous ne m'aimez plus... et que vous l'aimez... Et je ne veux pas de ses restes!...
11 y eut un moment de silence. Richard hé-
si tait à répondre. Il était d'ailleurs parfaitement maître de lui, sans émotion ; il n'éprouvait que de l'ennui, de la pitié, un peu de remords, tout cela s'atténuant et s'eflFaçant dans d'autres pensées plus fortes, qui l'emportaient loin de cette femme qui pleurait pour lui, vers l'autre, vers la seule aimée.
— Puisque vous savez tout, fit-il enfin en soulignant le mot « tout » avec une légère ironie, je n'essayerai pas de vous détromper.. . Et pourtant, que ce « tout » est peu de chose !... Oui, c'est vrai, je vois souvent madame d'Hays : votre petite police vous a bien renseignée... Et il n'y arien d'autre, rien...
— Il n'y a rien... Cela veut dire, n'est-ce pas, qu'elle n'est pas votre maîtresse?...
Il répondit d'un geste .
— Hé I que m'importe qu'elle soit votre maîtresse ou non?... Vous l'ainaez, c'est tout ce qui me touche... Vous l'aimez... Osez me
dire le contraire!.,. Il continuait à biaiser, par intérêt, par politesse, par lâcheté :
: — Vous ne me croiriez pas...
— Et vous me Tavouez !...
— Permettez, je ne vous avoue rien : je vous dit que vous ne me croiriez pas...
Ces atermoiements la révoltèrent.
— Mais enfin, s'écria-t-elle , toutes vos réponses, c'est me crier que vous ne m'aimez plus?...
Il y eut encore un court silence, puis Richard renonçant à ses défaites, reprit :
— Laissez-moi vous expliquer ce qui s'est passé, ce qui se passe en moi... Laissez-moi être sincère... Vous comprendrez... et vous serez juge!...
Elle écoutait, contenue et comme apaisée par le calme de sa voix soudain devenue affectueuse, presque caressante ;
^^ Je vous ai beaucoup aimée, Rose-
LES TROIS GOBDRS 225
Mary... Vous avez peut-êtrç le droit d'en douter aujourd'hui, et c'est pourtant vrai : je vous ai beaucoup aimée... Je vous dois les heures les plus complètes de ma vie, les seules heures d'exaltation que j'ai connues... Mais... vous estimez que la franchise est seule digne de nous; je suis franc... Cette exaltation est passée... et c'est la seule chose de mon amour pour vous qui soit passée... Il n'est pas mort, il s'est transformé... Il est redevenu ce qu'il était à son origine, quand je venais vous voir en ami... Pourquoi ne l'accepteriez- vous pas tel qu'il est ?... Il pourrait nous donner de beaux moments encore ; et dégagée des éléments de passion qui l'ont troublée, notre affinité ne pourrait-elle pas être de nouveau ce qu'elle a été longtemps : une source de pures joies...
Rose-Mary secoua la tète :
— Non, dit-elle avec amertume, elle ne le
pourrait plus!... En somme, vous m'oflFrez
226 LBS TROIS GQBURS
votre amitié, n'est-ce pas?... C'est généreux, à coup sûr... et c'est l'offre qu'on fait toujours en pareil cas... « Je ne vous aime plus d'amour, restons bons amis tout de même... Je vous ai pris un peu de votre vie, beaucoup de votre jeunesse et de votre cœur... J'en ai assez, je n'en veux plus, mais si cela vous convient, je viendrai vous faire une visite tous les dimanches, et nous causerons de la pluie et du beau temps. » Eh bien, moi I je n'accepte pas cette aumône... Et franchise pour franchise : vous m'avez fait votre confession; écoutez la mienne; et puis, comprenez et jugez, comme vous dites!... Vous m'avez aimée quelques heures... Oui, quelques heures, cela ressort clairement de ce que vous venez de me dire, quelques heures... de temps en temps, quand votre imagination ou vos lectures vous exaltaient. . . Moi, je vous ai aimé trois ans... Pendant trois ans, de
près ou de loin, vous avez été mon unique pensée... Je suis partie, parce que je sentais grandir cet amour qui m'effrayait; je suis revenue, parce qu'il m'a ramenée... J'ai voulu être à vous... Et ce n'était ni vertu, ni coquetterie, parce que, vous le savez bien, je ne suis ni coquette, ni vertueuse... Je vous avais deviné, voilà tout!... Ohl la première semaine où nous nous sommés connus, le premier jour où je vous ai vu, sur un signe de vous, j'aurais été vôtre, tout de suite, sans hésitation... Mais plus tard, en apprenant à vous connaître, j'ai compris qu'une fois votre maîtresse, je ne compterais plus pour rien dans votre vie... J'ai compris que je ne pouvais rien avoir de mieux de vous que votre amitié, et j'ai fait le rêve de la conserver longtemps, d'en panser tant bien que mal la plaie de mon cœur, que l'amour aurait * élargie. . , Vous n'avez pas voulu, et j'ai cédé. . .
parce que je vous aimais... Maintenant, vous pensez sans doute qu'il y a du dépit dans mes reproches... Mais, si je souffre, si je me plains, c'est que je vous aime encore !..•
Cet aveu s'étouffa dans un râle sourd. Richard voulut parler. Rose-Mary le fit taire du geste, et continua :
— Tout cela vous étonne peut-être... Vous n'avez sans doute jamais vu en moi une femme à grands sentiments... Vous dîtes que vous m'avez beaucoup aimée : je voudrais vous croire, je ne puis... Ai-je été pour vous autre chose qu'une aventure?... Un peu de mystère, un peu de plaisir, un peu d'attendrissement. C'est là ce que vous attendiez de moi... Est-ce ma faute, si je vous ai donné davantage ?.. . Je vous plaisais, vous m'avez prise ; je ne vous plais plus, vous me le dites. Et c'est tout... Votre cœur a fini son air : séparons-nous ; que le mien soit encore
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plein de vous, vous n'en avez cure... Eh bien, comprenez, comparez, jugez!...
Elle avait fait un immense effort pour aller jusqu'au bout d'une voix à peu près ferme, et pourtant, l'émotion qu'elle exprimait donnait à toutes ses phrases un sens presque tra^ gique. Mais quand elle eut fini, ses nerfs se détendirent elle éclata en pleurs. Richard comprit qu'il n'avait rien à répondre, et que, sur cette douleur vraie, ses protestations son-» neraient leur mensonge. Remué jusqu'au fond de l'âme, il s'agenouilla devant elle, et, lui prenant la main :
— Pardonnez-moi, murmura-t-il.
Elle se calmait, peu à peu : son irritation de tout à l'heure semblait apaisée, comme fondue dans lyie souffrance déjà résignée :
— Oh! oui, répondit-elle, je vous pardonne!... Je ne voulais pas, mais c'est plus fort que moi... Je ne vous laisserai ni un
regret, ni un remords... Vous êtes libre, Richard... Allez votre chemin... Je n'accepte pas votre amitié : elle vous serait une charge, et ne me consolerait guère... Je partirai...
Oui, je partirai, dans trois jours, si vous voulez... Seulement, pour ces trois jours, soyez à moi, tout à moi, en frère !... Puis, vous me conduirez à cette même gare où nous nous sommes tant aimés I... Et ce sera tout, je disparaîtrai de votre vie, vous n'entendrez plus parler de moi... Et notre pauvre amour aura fini comme il avait commencé... doucement... doucement...
... Avec la lenteur de leurs heures mornes, ces trois jours passèrent, tristes comme une fin d'automne, fastidieux et longs. Richard et Rose-Mary n'avaient plus rien à se dire : en un instant, ils étaient redevenus étrangers l'un à l'autre, plus étrangers que lorsqu'ils se
rencontraient à la table d'hôte de Villers.
Avaient-ils jamais cessé de l'être ? Le caprice de leur imagination, Teffort de leur volonté, la fièvre des sens, avaient pu les égarer un temps; Tillusion d'amour avait noué leurs corps ; une ivresse, trompeuse comme toutes les ivresses, leur avait fermé les yeux sur l'abîme qui les séparait. Mais cet abîme existait toujours, vaste comme l'Océan qui allait s'étendre entre eux ; soudain réveillés, ils le voyaient, ils en pouvaient mesurer la profondeur, et les ténèbres qui en montaient allaient les envelopper et les cacher à jamais l'un à l'autre... Pourtant ils se jouaient la fin de la comédie. Elle, le cœur gonflé de jalousie, secouée par instant de frissons de haine, désespérée dans la révolte qu'elle réprimait, restait affectueuse et bonne, et trouvait des sourires; lui, tâchait de cacher l'immense indifférence qui chassait déjà son émotion de
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remords et de pitié > et laissait entrer une autre image dans ses yeux fixés sur Rose- Mary. Elle parlait de sa voix naturelle, en réprimant les sanglots intérieurs qui, par moment, la secouaient toute ; il faisait trembler la sienne pour feindre un trouble qu'il n'éprouvait pas. Elle évitait les tendres paroles qui lui montaient aux lèvres, ramenées par la douce habitude d'autrefois, ou jaillissant de son cœur encore rempli ; il en cherchait au fond d'un répertoire artificiel, avec une sorte de politesse mille fois plus cruelle qu'un aveu d'indifférence, dont elle sentait le vide glacé. Elle pensait à lui, se figurant sa vie lorsqu'elle en serait sortie, et le regret de lui qui la poignerait, là-bas, de l'autre côté de monde ; il tâchait de penser à elle, et sa pensée prenait une autre direction, s'en allait distraitement, vers ce nouvel amour qui naissait et croissait sur les ruines de l'autre, et
qu'il sentait vaguement menacé, et que boirait la sécheresse insatiable de son cœur. Chacun devinait quelque chose du sourd travail qui s'accomplissait dans l'autre, et en souffrait : elle, pour le désastre de ses illusions, lui, pour l'avoir méconnue. Ainsi, se connaissant mieux, ils chantaient ensemble, avant de mettre entre eux un espace qu'ils ne franchiraient jamais, le poème discordant des éternelles mésintelligences :
« Je me suis trompé, pensait-il, a vec un remords qu'assoupissait pourtant la satisfaction de sa liberté reconquise... Je croyais qu'une commune fantaisie nous avait unis pour un jour l'un à l'autre; je croyais cultiver une de ces liaisons faciles et simples, où chacun ne met dans l'enjeu qu'une petite part de soi-même ; je croyais qu'il y avait entre nous un peu d'amitié, un peu d'amour, un peu de jeunesse, rien de plus... Eh bien ! non, elle
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m'aimait comme j'avais rêvé d'aimer moimême, comme je n'espérais pas être aimé ; elle m'aimait à être mon roman, à illuminer ma vie. Et j'ai passé sans le voir à côté de ce soleil d'amour ; je n'en ai pas senti la chaleur entrer dans mon être ; il va s'éteindre, ou, qui sait, briller pour d'autres, et ses rayons auront en vain frappé sur moi... »
(c Je me suis trompée, pensait- elle en s' abattant sous le poids de son erreur... Je croyais qu'il m'aimait comme je l'aimais moi-même; je croyais entrer dans sa vie, en être le centre et le soleil, mettre un peu de mon âme dans la sienne, lui donner un peu de ce bonheur dont je lisais dans ses yeux la nostalgie... Je croyais l'enlever aux autres pour moi seule, comme je me donnais tout entière à lui seul, je croyais à son amour comme à l'amour, en lui comme en Dieu...
Ohl pauvre!... Le soleil a fondu mon cœur
sans réchauffer le sien... Ma voix seule chantait tout le duo... Il me fuyait . quand je le croyais près de moi... J'ai tout offert sans qu'il ait rien daigné prendre... Une autre lui donnera le bonheur que je lui apportais et qu'il n'a pas vouJu de moi !... »
Il ajoutait :
(( Elle va partir, à présent, c'est fini... Ce soleil allumé dans son cœur, qui brillait pour moi, s'éteindra; nulle puissance ne le rallumerait... Notre amour est perdu dans les choses passées, parmi l'essaim des souvenirs qui se dissipent... Nous serons séparés par un espace immense, — moins vaste, hélas !
que l'infini étendu entre nos cœurs... Bientôt, ses regrets s'apaiseront; elle pensera à moi sans colère et sans tendresse; je ne serai plus qu'une fuyante image qui la hantera en des heures rares de plus en plus; d'autres images succéderont à la mienne, puis ce sera
comme si jamais elle ne m'avait connu... Et de même son image s'effacera de mes yeux, son nom ne vibrera plus dans ma mémoire que comme l'écho d'un son oublié, son amour ne laissera pas plus de traces dans mon cœur que ses baisers n'en ont laissé à mes lèvres. »
Elle ajoutait :
c( Il va partir, à présent, c'est fini... Quand il m'aura reconduite à la gare, il me regrettera... peut-être... un jour, une semaine, un mois..., non pour ce que j'étais pour lui, mais pour ce qu'il était pour moi... Sa pensée ne me suivra pas jusqu'au bout du voyage...
Je ne serai plus rien pour lui, rien qu'un souvenirimportun qu'on chasse, si discrètement il ne s'enfuit de lui-même... L'oublierai-je aussi?... Peut-être... En sorte que tout cela n'est qu'un rêve, où j'ai beaucoup perdu de moi-même, d'où je sors pour m'en aller vers
LBS TROIS CQBURS 237
rinconnu de ma destinée, le cœur plus faible, toute foi chancelante. »
Il lui demanda :
— Vous m'écrirez, n'est-ce pas?... Ce serait affreux, si je ne savais rien de vous!...
Elle lui répondit :
— Oui, je vous écrirai, certainement...
Et en faisant cette demande, il se disait :
« Qui sait les cendres que ses lettres viendraient remuer?... Qui sait les remords qu'elles m'apporteront?... Car enfin, je suis responsable d'une part de sa destinée...
Mieux vaudrait donc que notre adieu fût absolu, mieux vaudrait que je ne susse jamais rien d'elle et qu'elle ne sût jamais rien de moi, puisque nous ne pouvons rien apprendre l'un de l'autre qui ne soit amertume ou regret. . . Que le passé soit à jamais passé ! » Et en lui répondant, «lie se disait :
« Non, certainement, je ne lui écrirai pas...
Pourquoi lui écrire ?. . . De quel œil indifférent, glacé, ennemi peut-être, lirait-il mes lettres?... Et puis, qu'y dirais-je?... Entre la lâcheté de pleurer pour lui, le mensonge de lui cacher mon deuil, la tristesse de l'oubli, si l'oubli me fait la grâce de venir, que lui montrer?... Et ses réponses, il me semble que je les lis déjà: il m'a écrit la pensée ailleurs, parmi les occupations qui l'absorbent, en marchandant la place qu'il accorde à ce souvenir inutile, que d'autres ont effacé; il ne sent pas un des regrets qu'il exprime, pas une des phrases affectueuses que sa main seule a tracées... Non, notre adieu sera définitif; le dernier mot que nous échangerons sur le quai du départ sera le dernier mot de notre roman...
Après, laissons dormir les choses mortes !... » Il voulut aussi l'interroger sur ses projets d'avenir, sur la vie qui l'attendait là-bas, sur les figures aimées qu'elle retrouverait. Elle
lui donna quelques détails, comme à regret :
à quoi bon parler de ces choses à l'étranger qui n'y prenait qu'un pâle intérêt, à l'indifférent qui lui tenait poliment compagnie, en comptant les heures?...
Ainsi, les paroles qu'ils échangèrent n'exprimaient rien de leurs pensées, et jusqu'au bout, Rose-Mary cacha son deuil intime, ce deuil qu'elle se reprochait d'avoir laissé crier dans leur explication suprême. A peine quelr ques larmes, le dernier soir, parmi les malles ; à peine, comme il lui prenait la main, quelques mots émus. Pourtant, aux plis de son front vieilli, à l'angoisse de ses regards, au tremblement brisé de sa voix, Richard devinait l'intensité de sa douleur ; et, l'admirant, ilse méprisait, lui, une fois de plus, pour son épuisement d'âme. Car il ne pouvait pas plus souffrir de son départ qu'il n'avait pu l'aimer : à mesure qu'approchait l'heure
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finale, il sentait comme un poids se soulever de sa poitrine, en même temps qu'une autre espérance, comme une aurore, se levait en lui... Éternelle, éternellement changeante, éternellement renouvelable est l'illusion d'Amour; les cœurs les plus morts en tressaillent, les esprits les plus clairvoyants prennent ses mirages pour des réalités, et toujours leur parait passagère, attribuable aux imperfections de l'aimée, la déception qu'ils portent au fond de leur âme et qui est celle de leur propre faiblesse.
Elle arriva, cette heure finale, comme elle devait venir, avec son cortège d'émotions coupées par les incidents habituels des départs. Les bibelots, les étoffes, tous les jolis riens exotiques disparurent dans les quinze malles de Rose-Mary, et l'appartement retrouva son aspect banal et louche de garni.
On prit le dernier repas dans la salle à
manger qui, réduite à sa table ronde, à son dressoir, à ses six chaises, n'avait plus rien d'amical, et semblait attendre déjà d'autres locataires. Pour la dernière fois, on passa devant la loge oii le concierge regardait du même œil indiJBFérent ceux qui arrivent et ceux qui partent. Puis le fiacre qui les emmenait, elle et lui, cahota sur les pavés. Elle détournait les yeux et suivait, par la portière, le défilé des paysages de rues qu'elle ne reverrait plus jamais; il la regardait d'un air profond, triste comme on l'est par convenance dans les voitures d'enterrement, lorsqu'on tient compagnie aux parents.
Soudain elle se détourna et se renversa, étouffée par un flux subit d'émotion. Il lui prit la main, la serra. Elle put refouler ses sanglots, remit la tète à la portière et, comme on passait devant un poteau d'affiches, elle
murmura :
— Tiens Ion joue Sigurd, cesoir, àTOpéra.
Sa voix sifflait, donnant un sens tragique à cette phrase si loin de ses pensées.
Puis, comme Richard ne disait rien, elle fit encore :
— Mon Dieu ! que ce fiacre va lentement ! . . . Il la rassura.
— Oh! nous avons de l'avance...
— Oui, vous ne m'auriez pas laissé manquer le train!...
Il ne releva pas le reproche.
D'ailleurs, le fiacre s'arrêtait. Richard alla prendre le billet et enregistrer les bagages, très aJBFairé à compter les colis. Tout encourant d'un bout à l'autre de la salle des pasperdus, il la voyait, immobile et désespérée, dans son manteau de voyage, le visage fermé, les traits muets, regardant sans voir droit devant elle, dans le va-et-vient des camelots, des employés, des voyageurs. Enfin,
tout fut en règle, on passa dans la salle d'attente. Les portes s'ouvrirent. Richard courut en avant avec une valise, la jeta dans un coupé, installa Rose^Mary, très attentif à son bien être.
— J'espère que vous ne serez pas dérangée, lui dit-il... Vous pourrez dormir...
Elle le regarda.
— Vous croyez ! fit-elle.
Ainsi, dans chaque mot, dans chaque geste, quoiqu'ils fissent pour imposer à leurs paroles le sens qu'ils voulaient leur donner, ils se révélaient l'un à l'autre leurs vrais sentir ments...
Quelques minutes s'écoulèrent, qui durèrent un infini. On circulait sur le trottoir. On menait grand bruit. Des retardataires couraient. Personne, pourtant, n'entra dans le coupé de Rose-Mary. Us se tenaient debout devant le wagon, déjà séparés, regardant
Tespace, cherchant quelles paroles ils pourraient se dire encore.
— Avez-vous tout ce qu'il faut pour la nuit? demanda Richard.
— Oui.
— Pourquoi n'avez-vous pas voulu un
sleeping?
— Je les déteste.
Ils se turent de nouveau. La locomotive, qui manœuvrait encore, tamponna le train qu'elle allait emporter, et qui se secoua avec un bruit de ferrailles. Richard regarda l'horloge.
— L'heure approche, dit-il... Plus que cinq
minutes...
Elle répéta :
— Plus que cinq minutes.
La voix lui manquait. Il reprit :
— Quand aurai-je de vos nouvelles?
— Bientôt.
LBS TROIS GoesaRS 245
Un employé criait ; « En wagon! » Elle monta. Richard ferma la portière, et ils restèrent encore à se regarder, tandis que s'écoulaient les suprêmes secondes. Le signal du départ retentit. Rose-Mary se pencha en avant :
— Richard!...
Il monta sur le marche-pied, et prit la main qu'elle lui tendait. Elle le baisa au front.
— Rappelez- vous... dit-elle.
Et la fin de sa phrase s'étouffa dans un sanglot.
Le train marchait déjà. Richard agita son chapeau.
— Adieu!... adieu!...
Un instant encore, il la suivit des yeux.
Puis, il ne vit plus que le mouchoir blanc qu'elle agitait. Puis, plus rien. Et lentement, il sortit de la gare.
Il s'en alla, par les boulevards, sans but :
trop tard pour se présenter chez madame d'Hays, trop tôt pour rentrer chez lui. Rue du Havre, il alluma un cigare. Des idées très vagues bourdonnaient en lui : remords qui s'assoupissaient déjà, restes d'amour un instant réveillés et prêts à rentrer dans leur sommeil, un peu de la tristesse du « jamais plus » qu'il se répétait, un peu de ce vide que laisse après soi chaque phrase achevée de notre vie... C'était fini : ces minutes élargissaient l'espace qui s'étendait entre eux, où chacun s'engoufiFrait sans plus rien voir de l'autre, comme dans un trou noir... C'était fini : rien ne restait du désir éperdu qui l'avait un instant poussé vers Rose-Mary, rien des moments où leurs deux cœurs avaient battu la même marche, rien de leurs caresses, rien de leurs déceptions. Une page effacée, un parfum disparu... C'était fini: le temps allait passer, blanchir leurs cheveux, les
rouler vers la mort, jamais il ne ramènerait ce rien qu'il venait d'emporter, ce rien qui avait été leur amour. . . C'était fini : et celle qui partait n'était déjà plus qu'un obstacle écarté entre lui et son nouveau rêve de bonheur... C'était fini : et sur ce rêve qu'il voulait caresser s'étendait, comme une ombre dangereuse, la vision de ce départ qui ne lui laissait qu'une fausse tristesse, de cette fin où sombre tout ce que nous aimons, tout ce que nous pensons, tout ce que nous sommes, — chaque jour un peu de nous-mêmes, dévoré par cette insignifiante succession d'incidents qui est notre vie...
Puis, les sensations qui s'estompaient ainsi dans l'esprit de Richard s'atténuèrent. Il regarda la foule. Il écouta le bruit. II cessa de penser. Il n'éprouva plus qu'un immense désœuvrement devant la soirée qu'il avait à passer seul, n'ayant pour se distraire qu'à
examiner la foule ou à entrer à quelque spectacle. Soudain, il fit un signe de joie : il venait d'apercevoir Baïlac, qui s'en allait à pas rapides, gesticulant, sans voir personne. Il l'arrêta :
-— Mon bon ami!... Quelle chance de vous rencontrer!... Vous savez, je vous ai, je vous garde... Où allez-vous?...
— Où vous voudrez, dans un café, à l'Eden, peu m'importe !
' — Mais qu'avez- vous donc ? Vous êtes vibrant, comme uïie chanterelle... Est-ce que, de nouveau...
Baïlac l'interrompit :
'. — J'ai, mon cher, que je suis heureux, trop heureux... heureux à en devenir fou !... Je viens de passer deux heures avec elle!...
Quelles heures!... Deux heures divines!...
Ah! si vous saviez!... si vous pouviez com-
prendre ! . . .
Et tout à coup, changeant de ton, affectueux et railleur :
— Mais tu ne comprendrais pas, animal, avec ton sang de poisson et ton cerveau de carême I . .
HÉLÈNE ET MADAME d'hAYS
En quoi ai-je péché, enfant, à l'âge où l'on ne connaît point le mal, pour que le fil de mes jours se déroulât, sans jeunesse et sans fleur, sous le fuseau de l'inflexible Parque?
Léo PARDI.
... Seule parmi la foule des passagers, tandis que sur les eaux calmes joue le soleil, Rose-Mary regarde fuir derrière elle, avec la ligne de Thorizon qui se déplace insensiblement pour la suivre, son amour à jamais
passé. Depuis Tinstant où le sifflet déchirant de la locomotive a jeté le signal de l'irrévocable adieu, sa plaie va s'élargissant. Le roulement du voyage la berce sans Tapaiser : à chaque arrêt du train qui l'a tirée de sa demitorpeur, par les changements de paysages, dans la nuit qui s'est amassée, pendant rembarquement, après les manœuvres du départ qui, exécutées à travers les brumes du matin, l'ont un instant distraite, elle a retrouvé la même pensée, la même douleur. Maintenant, elle laisse s'esquisser en elle, sans leur donner de forme, ces projets des âmes blessées, assez profondément blessées pour oublier que tout s'oublie : renonciation, tristesse, fin. Une image se forme obscurément dans son esprit:
elle compare sa vie morale de demain à sa vie matérielle de cette heure : un glissement qu'on sent à peine à travers le vide de l'espace, sur un fluide mobile, dans un linceul
d'inflni, tandis qu'au loin s'assemblent des nuages, porteurs de la tempête et de la mort. Les matelots, le vaisseau, la mer ont pour elle cette irréalité que prennent les formes vaines qui nous entourent quand un sentiment suraigu , souJBFrance ou joie , vient multiplier notre être aux dépens des choses.
Des passagers s'approchent d'elle, la voyant seule, et lui parlent, curieux, polis, tâchant de plaire : elle les voit comme des ombres, leurs voix lui arrivent comme de très loin; elle leur répond pourtant, et leur sourit ; ils la trouvent charmante et coquette. Pour venir à table, elle s'est habillée avec soin : elle effleure les mets qu'on sert, elle échange quelques mots avec un voisin qu'étonne son peu d'appétit et qui l'engage à se prémunir contre le mal de mer. Puis, elle remonte sur le pont, malgré le soir qui tombe, la fraîcheur qui la secoue de frissons. L'étranger s'inquiète :
— Vous ne craignez pas d'avoir froid, madame?...
Elle lui répond d'un mouvement d'épaiiles, et s'éloigne en hâte, craignant qu'il la suives cherchant un coin du vaisseau ou nulle voix humaine ne vienne la troubler, où elle soit seule, bien seule, dans le silence et dans la nuit.
Car la nuit est venue, profonde, épaisse, constellée de froides étoiles lumineuses sans clarté. Les passagers, dont quelques-uns ont fait encore les cent pas sur le pont, ont disparu l'un après Fautre. Rose-Mary reste seule dans la même pose immobile. Une complète obscurité Tenveloppe : elle ne distingue plus la silhouette de l'officier de quart, elle ne voit plus la mer qui s'est fondue avec le ciel. Un chant de matelots s'est tu depuis longtemps déjà. Et, peu à peu, dans ce silence, dans ce néant, voici qu'une très vague
suggestion se glisse en elle, Tenvahit lenlcment, Tengourdit, la possède : la mort... Ce n'est pas une idée, ce n'est pas un désir, ce n'est pas un vouloir : c'est une surnaturelle puissance qui l'enveloppe, c'est un magnétisme qui Tendort. La mort vient, très calme, très douce, berçante comme un chant de mère, obscure comme la nuit, attirante comme le vide : sa voix aphone chante dans le murmure des vagues, son imperceptible haleine passe dans les souffles du vent, sa forme invisible glisse parmi les choses noyées dans les noires brumes. Elle est là, errant sur les vagues où courent des phosphorescences, flottant dans Tair qui charrie des odeurs d'algues, si discrète qu'elle semble promettre de garder son secret, si sereine que sa sérénité se répand autour d'elle comme une atmosphère de paix, d'un charme qui attire mieux qu'un chant de sirènes» Elle est
256 • LES TROrs GGEURS
là, pleine de caresses, pleine de promesses, ouverte à la douleur comme le ciel à la prière.- Un saut dans ce vide, un bruit sourd qui se confondrait avec le roulis, puis, plus rien : la souffrance serait apaisée à jamais, les sanglots n'éclateraient pas, aucune ileur d^amour ne pousserait plus dans le cœur ravagé, plus de larmes, plus de deuil,.. Après?... Rose- Mary ne se pose pas même l'angoissante question. Après, n'est un problème que pour ceux qui ne souffrent pas, pour les douleurs à demi consolées, pour les demi-désespoirs qui raisonnent; ceux qui n'attendent plus rien du siècle ne songent pas à F Après.
D^ailleurs, cet appel à la mort n^est pas un plaidoyer dont elle peut discuter les parties : c'est le signe d'une main mystérieuse, c'est l'invitation d'une voix qui chuchote avec la tristesse dont elle est envahie, avec la plainte de son âme, avec la nuit, c'est quelque chose
d'extérieur qui s'étend sur elle comme l'ombre monte le soir, quelque chose d'impassible et d'impitoyable. Et, exécutant machinalement une décision qu'elle n' a pas prise , avec une lenteur régulière d'automate, elle se penche, savourant ce geste dont elle n'est pas maîtresse, cette chute qu'un spasme suprême de sa volonté pourrait arrêter encore, jusqu'à l'instant où son poids matériel Tentraîne. Un bruit sourd, puis, plus rien ; aucun œil humain ne regarde les cercles qui s'élargissent sur la surface calme de l'eau, le vaisseau avance dans l'ombre, la mer est indifférente et se tait...
Ah ! si Richard avait connu ce dénouement, comme il l'aurait aimée I... Mais il devait l'ignorer toujours, et pendant que le corps de Rose-Mary descendait dans les profondeurs ou flottait sur les vagues, pauvre épave engloutie dans la vie inconnue de la mer, il lais-
258 LES TROIS GOSURS
sait doucement son image s'effacer de sa mémoire. La lettre attendue ne venant pas, il se sentit soulagé d'une angoisse ; et bientôt, quand, par hasard, le nom de Rose-Mary effleurait sa pensée, il souriait de la fugacité des souvenirs, delà bienfaisance deToubli...
Peu de jours après le départ de Rose- Mary, madame Noral accompagna son mari dans une de ces réunions mondaines qu'ils ne fréquentaient presque plus, et où il insista pour la conduire : depuis peu, il se rattachait ainsi à des devoirs d'habitude et de société qu'il avait longtemps négligés. Elle remarquait ce changement, sans en rien conclure :
c'étaient pour elle quelques corvées qu'elle accomplissait passivement, qui secouaient un instant son indifférence, qui ramenaient à ses lèvres des sourires figés et d'insignifiantes paroles, sans accorder de trêve au deuil de
son cœur. Ce soir-là, elle fit un semblant de résistance :
— Jeanne est malade... Elle a la fièvre...
J'ai peur de la laisser seule...
Mais Richard — pourquoi ? — ne céda pas :
— Dis à la bonne de veiller... Je le veux...
Tu t'occupes trop de la santé de cette enfant... Elle a besoin d'un changement d'air, voilà tout... Je vous enverrai toutes deux à la mer Tété prochain...
Et ils partirent.
Dans l'étourdissement des lumières, des toilettes, des fleurs, des conversations qui couraient de groupe en groupe, interrompues par un monologue ou un air d'opéra, lasse, à peine entrée, du bruit, de la chaleur, des parfums, s'efforçant de rester inaperçue, et d''ailleurs peu recherchée, Hélène, en arrivant, avait remarqué une jeune femme, dont
la grâce discrète Tattirait insensiblement et
que toujours ses yeux rencontraient. Plus
tard, elle se trouva près d'elle ; une amie les présenta Tune à l'autre. C'était madame
d'Hays. Quoique le silence eut été requis pour quelque production, elles se mirent à causer à voix basse. Hélène s'attendait aux banalités d'usage, sur la romance qu'on chantait ouïe livre à la mode. Mais non : madame d'Hays lui répétait, d'une voix d'amie, qu'elle désirait depuis longtemps la connaître, et tout de suite, comme avec une vieille affection, entrait dans sa vie, lui disait :
— Vous avez une petite fille, n'est-ce pas?... qui s'appelle Jeanne, je crois?... et qui est souvent malade, m'a-t-on dit... Parlons d'elle, voulez-vous?
Un peu étonnée, mais surtout heureuse de cette sympathie inattendue et dont elle ignorait la source, Hélène répondit, confiante.
LES TROIS GOEORS 261
donnant des détails, décrivant Tanémie qui rongeait son enfant et la dévorait d'angoisse. En sorte que leur conversation était tout amicale quand Richard s'approcha d'elles.
A la façon dont il salua madame d'Hays, au regard dont il l'enveloppa, aux quelques paroles familières qu'il échangea avec elle, Hélène se sentit comme mordue au cœur, dans un réveil subit de sentiments qu'elle croyait à jamais endormis. Elle devina, et ce fut la révélation de tortures qu'elle ignorait encore, d'un aiguillon nouveau, inattendu, qui venait rouvrir et raviver ses plaies. Manœuvrant donc de manière à isoler Richard, elle lui demanda, soudain ranimée et vibrante :
— Tu ne m'as jamais parlé de madame d'Hays... Tu la vois donc souvent?... Elle nous connaît si bien...
Il ne remarqua pas la transformation qui s'opérait en elle, et répondit distraitement :
262 LBS TROIS COEURS
— Oui, je la vois quelquefois... Elle a un salon fort agréable... Désires- tu venir chez elle?...
Et sans attendre ce. qu'elle allait lui dire, il la quitta, pour rejoindre madame d'Hays.
Ils semblaient intimes. Ils réussirent à s'isoler dans un coin du salon. Hélène ne les uittait pas des yeux.
Si elle avait su, pourtant, si elle avait pu lire ce qui se passait entre eux I...
Au lendemain du départ de Rose-Mary, Richard avait couru chez madame d'Hays, dans la joie de la revoir librement, d'être à elle sans arrière-pensée, délivré de la chaîne de l'amour médiocre qui le gênait. Mais en entrant chez elle, en prenant la main qu'elle lui tendait, il avait senti que, de la veille, quelque chose était mort en lui.
L'émotion de bonheur qu'il avait escomptée s'atténuait, comme si l'aimée n'éveillait plus
en lui que des vibrations plus lentes, comme si Tombre de Tamour qu'il venait de tuer s'étendait déjà sur son amour nouveau. Et avec un commencement d'effroi, il pressentit que ce sentiment auquel il rêvait de se livrer tout entier, n'était ni plus puissant, ni plus sûr que l'autre, enveloppé de la même incertitude, atteint déjà du même mal, condamné aussi à périr. Ce ne fut d'abord qu'une obscure angoisse, un malaise dont il écartait l'explication. Mais cette angoisse alla grandissant, devint consciente et raisonnée : dans la parfaite harmonie où il se croyait avec madame d'Hays, Foreille trop exercée de Richard perçut des dissonances ; entre elle et lui, il reconnut l'infranchissable et mystérieux obstacle qui le séparait des autres êtres et toujours le rejetait dans sa solitude; il la vit, ill'écoula sans émotion. Elle, cependant, ne changeait point. Elle restait la même avec
lui, raccueillait avec les mêmes sourires, affectueux de plus en plus, lui parlait de la même voix qui, pour lui, prenait une douceur de cristal. Et il la voyait autre.
Et l'image qu'il s'était faite d'elle se déformait, se déchirait, tombait en flambeaux...
Mais en le voyant assidu auprès de madame d'Hays, en observant à travers la foule leurs gestes et leurs regards, Hélène ne pouvait rien soupçonner de ce travail intérieur. Leur intimité la froissait comme une offense ; et, se rapprochant d'eux, elle essaya de faire comprendre à son mari, par signes, qu'elle voulait partir. Mais les yeux de Richard ne rencontraient pas les siens. Alors, profitant d'un instant où un tiers, interrompant leur a parte, échangeait quelques mots avec madame d'Hays, elle fut tout près d'eux, et, se penchant vers Richard :
LES TROIS CŒDRS 265
— Je me sens très fatiguée, ne partonsnous pas bientôt?...
Il répondit, l'air ennuyé :
— Oui, dans un moment.
Et elle s'éloigna, trop accoutumée à céder pour insister.
Lorsqu'en voyant Rose-Mary descendre de voiture avec Richard devant un restaurant du boulevard, Hélène Tavait d'un coup d'oeil jugée et classée, elle ne croyait pas pouvoir souffrir davantage que de cette jalousie oii se mêlait du mépris. Pourtant, cette fois, sa douleur fut plus vive : entre elle et son mari, en effet, elle ne voyait plus seulement une créature d'autre espèce, qu'avec un consolant orgueil elle se figurait inférieure à elle-même, ne régnant que par sa bassesse, ne pouvant inspirer qu'un amour méprisable et nécessairement passager, un amour dont elle n'aurait pas voulu, qui souillait le cœur de son
Richard et qui un jour en disparaîtrait comme une tache. Non. Cette fois- ci 5 il s'agissait d'une femme comme elle, qui peut-être valait mieux qu'elle, plus belle en tout cas, plus spirituelle, plus séduisante, d'un charme si grand qu'elle-même l'avait subi, qui sans doute serait longuement aimée, et qui, — hélas I cela se lisait dans ses yeux I — qui aimait, qui aimait comme aiment les nobles femmes, d'un amour généreux, d'un amour qui reste saint jusque dans la faute, d'un amour qui les embellit quand il est heureux et les ennoblit quand il les fait souffrir. Ah ! celle-là ne serait pas une maîtresse d'un jour, et Richard aurait pour elle des tendresses que sa femme n'avait jamais connues I...
Et Hélène les observait toujours, cherchant à surprendre le secret de leurs paroles. L'importun s'était éloigné ; ils étaient seuls de
nouveau, indifférents aux couples qui les frôlaient, imprudents, remarqués à coup sûr, objets d'observations malveillantes, dont quelques-unes l'atteignaient sans doute, elle, la délaissée, pour la souffleter de pitié dédaigneuse. Elle craignit de laisser voir quelque chose de sa douleur et cessa de les regarder. Un invité lui offrit le bras pour la conduire au buffet. Elle accepta, et dut écouter quelques propos insignifiants auxquels elle tâcha de répondre. Puis, seule de nouveau, elle erra à travers les salons. Enfin, n'y tenant plus, elle s'approcha de Richard, qui ne la vit pas venir, et, lui frappant l'épaule de son éventail :
— Je t'en prie, mon ami, je suis trop fatiguée, je vais me trouver mal... Partons I...
Il se leva :
— Partons I fit-il d'un air résigné.
Madame d'Hays allait inviter Hélène à venir
chez elle, d'une phrase aimable et déjà prête. Mais à rencontrer son regard, à recevoir son salut glacé j les mots s'arrêtèrent sur ses lèvres ; et ce fut peut-être l'instant où elle comprit qu'elle aimait Noral.
Dans la voiture qui les emmenait, Hélène et Richard restaient silencieux. Ce silence, gros de pensées, leur pesait. Richard osa le rompre en demandant d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent :
— Eh bien, comment te plaît-elle, madame d'Hays?
Elle répondit, après une brève hésitation :
— Beaucoup... A toi aussi, n'est-ce pas?...
— Oui, je la trouve très charmante.
Il y eut un nouveau silence, qu'Hélène rompit à son tour :
— « Très charmante », c'est bien banal, et cela n'exprime pas ta pensée, j'en suis sûre... Pourquoi donc ne m'as-tu jamais con-
duilechez elle, puisque tu y vas si souvent?... Sa voix se faisait agressive.
— Tu aimes si peu le monde I dit-il.
Elle répliqua aussitôt :
, — C'est vrai... mais chez elle, je crois que j'aurais du plaisir!...
Et il conclut :
— Eh bien, quand tu voudras... Mercredi prochain, par exemple... C'est son jour...
Us se turent. Leurs paroles avaient vibré comme des défis. Ils devenaient plus étrangers, maintenant : ils étaient ennemis, et la rancune grandissait dans leurs cœurs.
Comme ils s'arrêtaient devant leur porte, Hélène remarqua qu'une lumière veillait dans sa chambre à coucher :
— Mon Dieu ! qu'y a-t-il donc ? s'écria-t-elle.
Et elle monta précipitamment.
La bonne, affolée, était seule près de Jeanne mourante.
— Un médecin 1 dit Richard.
— On en cherche un, répondit la bonne.
Et elle expliqua comment tout à coup Ten-
fant, qu'elle croyait endormie, s'était dressée sur son lit, les yeux hors de la tête, étouffant. Depuis, elle restait épuisée, le corps brûlant parcouru de frissons de fièvre, secouée de temps en temps par un rauque accès de toux, si molle, si indifférente, si livide, que par moments elle semblait morte. Pourtant, ses yeux se levaient, elle aperçut les figures angoissées d'Hélène et de Richard penchées sur elle, et, de sa voix fêlée qui sonnait creux, elle murmura plaintivement :
— Papal...
Pourquoi Tappela-t-elle, lui justement, lui que depuis si longtemps elle ne voyait passer à côté d'elle que comme un étranger dont elle avait presque peur, lui qui ne la caressait jamais et la regardait à peine?... Fut-ce un
hasard, un obscur ressouvenir de Taffection d'autrefois passant parmi ses hallucinations? fut-ce au contraire un merveilleux instinct, un cri dicté par une inconscience plus claire que la raison?...
En tout cas, Richard tressaillit à ce plaintif appel comme jamais il n'avait tressailli, dans un élan passionné de douleur, de tendresse, d'angoisse, dans un soudain oubli de son égoïsme,dans un immense besoin de soulager cette soufifrance qui criait à lui, et, s'affaissant à côté du petit lit, il se mit à pleurer... Hélène, elle, agissait déjà, préparait des sina. pismes, des compresses, très brave, ne perdant pas une minute en désespoir stérile.
Un instant, elle s'arrêta devant son mari, le regarda pleurer, et, après une brève hésitation, lui posa la main sur l'épaule, d'un geste amical de pitié :
— Richard I fit-elle doucement.
Il leva ses yeux pleins de larmes :
— Ah! s'écria-t-il, si nous étions rentrés plus tôt!...
Et il lui serra la main comme pour demander pardon.
Enfin le médecin arriva. Il fallut le voir dépouiller le pauvre petit corps amaigri qui grelottait dans ses bras, appuyer son oreille sur la poitrine et sur le dos, écouter siffler la respiration, examiner la gorge, puis, d'une voix neutre, toute sa personne conservant l'impénétrabilité professionnelle, donner ses prescriptions.
— Y a-t-il de l'espoir? demanda timidement Richard.
— Il y en a toujours.
— Mais qu'est-ce donc?...
— Une simple fluxion de poitrine... Seulement, l'enfant paraît très faible... Elle est anémique... Il faudra beaucoup de soins...
LES TROIS GOBURS 273
Et il alla reprendre son sommeil interrompu.
Des heures passèrent, des jours, dans des
alternatives de crainte et d'espoir. Parfois,
Jeanne semblait mieux : elle se ranimait, ses
joues et ses yeux perdaient leur factice éclat
de fièvre, sa voix cassée disait les gentilles
choses d'autrefois, elle demandait sa poupée,
sa grande poupée, qu'elle couchait à côté d'elle
en racontant qu'elle était malade aussi, et
qu'elle toussait, et qu'elle avait froid. Mais ces
bons moments, chaque fois salués comme des
signes de convalescence, duraient peu; et
bientôt elle retombait dans sa prostration
qu'interrompaient seulement des accès de
toux, desétouffements, et ses plaintes sourdes
quand on exécutait sur elle les douloureuses
ordonnances.
— - Maman, demandait- elle parfois, pourquoi me fais-tu si mal?...
— C'est pour te guérir, ma petite.. *
— Et si ça ne me guérissait pas, qu'est-ce qu'il arriverait, dis, maman?...
— Mais cela te guérira, petite folle 1 . . .
crois-tu que ta maman te ferait du mal pour rien?...
Les grands yeux de Jeanne erraient dans le vide, et elle murmura :
— Oh ! je sais bien ce qui arriverait, maman, si je ne guérissais pas!... Je serais mortel... Et alors, je ne bougerais plus!... Et tu pleurerais, avec papa... tu pleurerais... tu pleurerais...
Puis, tout à coup, avec une indicible expression d'angoisse :
— Maman, est-ce qu'on a encore mal, dis, quand on est morte ?. . .
Une nuit, pendant qu'Hélène sommeillant un peu, Richard veillait à son tour, Jeanne se dressa sur son séant, soudain très éveîUlée, et tout à coup :
LES TROIS COBUBS 275
— Papa, raconte-moi une histoire, veuxtu?...
— Je veux bien, chérie... Mais tu seras bien sage, après, tu dormiras... Quelle histoire faut-il te raconter?. . . Celle du Petit chaperon rouge?...
— Non papa, une autre... une que j^aime tant!... tu sais, la Princesse bleue...
C'était un conte que Richard avait inventé un soir, qui avait émerveillé la petite, et que pourtant il n'avait pas répété depuis des mois.
— Je ne sais pas si je m'en souviendrai, chérie... Enfin, je vais essayer...
Et il commença :
— a II y avait une fois une petite princesse, qu'on appelait la princesse bleue. Elle avait trois ans. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une mouche, et elle avait une voiture en coquilles de noix* Elle avait des jouets très beaux, une poupée qui parlait et qui mar-
chait toute seule. Et pourtant elle n'était pas très heureuse, parce que son papa était un méchant papa... »
Jeanne l'interrompit et tendit vers lui sa petite main.
— Papa, écoute...
— Que veux-tu, ma chérie?...
— Je crois que toi aussi, tu étais un méchant papa...
11 sentit son cœur se serrer :
— Que dis-tu là, Jeanne, moi qui t'aime tant t . . .
Elle reprit :
— Oui, tu étais un méchant papa, je t'assure... tu faisais pleurer maman, toujours... Mais tu es devenu un bon papa, comme dans l'histoire...
Il continua, déroulant les péripéties de son récit :
« Le méchant papa tourmentait la princesse
bleue, à laquelle une bonne fée offrait un asile» dans une grotte en diamants... » Et tandis qu'il parlait, d'une voix qui par moment lui manquait, un tableau se dessinait dans son souvenir : Jeanne, rose, fraîche, en robe bleue, assise sur ses genoux, écoutant de toute son attention, ses grands yeux brillants de plaisir, tandis qu'Hélène faisait sa broderie et écoutait aussi, avec un bon sourire de bonheur et de tendresse... « Cependant, la bonne fée se mettait en devoir de corriger le méchant papa. Elle allait le trouver,- dans un rêve, et lui disait que... »
Mais la petite n'écoutait plus. Un violent accès de toux la secoua; elle retomba, toute inerte, sur son oreiller...
Et le lendemain, vers le soir, Jeanne mourut. Ses grands yeux brillants s'éteignirent ; son petit corps amaigri se raidit et se glaça, sa voix se tut à jamais. Hélène et Ri-
chard, qui n'avaient pas encore voulu désespérer, sanglotèrent longtemps dans les bras Tun de l'autre.
Il y eut ensuite les billets de faire-part à expédier, la visite du médecin des morts qui vint tâter et retourner le petit corps inerte, Tenterrement, avec le bruit des clous dans les planches, les gros pas lourds des employés des pompes funèbres, les couronnes de fleurs blanches amoncelées sur le drap mortuaire : tout cet accompagnement obligé du deuil qui le rend plus amer et qu'on écoute comme en rêve, les nerfs détendus, la volonté brisée, repris et maté par la barbare tyrannie des convenances.
Parmi les lettres que reçut Richard, il y en avait une de madame d'Hays : elle vibrait de sympathie sincère, avec des mots consolants comme des caresses, des mots berceurs, des mots affectueux, une tendresse inexprimée
qui rayonnait de chaque phrase, toute la bonté d'un cœur qui aime et compatit.
Richard la lut, sans plus d'émotion que beaucoup d'autres, qui toutes, amicales ou indifférentes, dictées par la pitié ou par la politesse, réveillaient sa douleur avec la même intensité. Il la lut, et il lui sembla que madame d'Hays était une étrangère, rencontrée autrefois, longtemps auparavant, dans des lieux incertains, dont le souvenir ne vivait plus en lui que faiblement, dont les traits, qu'il retrouvait encore par un effort de mémoire allaient bientôt s'effacer tout à fait. Et il lui répondit par le simple envoi d'une carte de visite.