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Les trois dames de la Kasbah

Et ces trois dames s'appelaient Kadidja, Fatmali et Fizali. — Kadidja était la mèic; Fatmali et Fizali étaient les deux lilles.

¥A ces trois d<ainos s'ennuyaient beaucoup, parce que, tant que durait le jour, elles n'avaient rien à faire. — Quand elles avaient fini de peindre leur visage de blanc et de rose, et leurs grands yeux de noir et de henneh, elles restaient assises par teiTe, dans une petite cour très profonde, où régnaient un silence mystérieux et une fraîcheur souterraine.

Autour de cette cour, une colonnade de marbre blanc soutenait des ogives mauresques ornées de faïences bleues, et, tout

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en haut, cette construction antique s'ouvrait en carré sur le ciel.

Pour entrer dans la maison de ces trois dames, il n'v avait qu'une seule petite porte, si renfoncée et si basse, qu'on ciU dit une porte de sépulcre. Elle ne s'ouvrait jamais qu'à demi, en grinçant sur ses vieilles ferrures.

Les fenêtres, — sortes de trous irréguliers, grands h peu près comme des chatières, — étaient g-arnies do lourdes g-rilles scellées dans la muraille; c'étaient des judas qui semblaient percés pour des regards furlifs de personnes invisibles et qui ne recevaient aucune lumière du dehors ; — car les maisons centenaires, en se rejoignant par le haut, faisaient voAte au-dessus de la rue déserte, et jetaient sur les pavés des demiobscurités de catacombes.

Tout était vieux, vieux, dans la maison de ces trois dames, si vieux, que le temps semblait avoir ronsré la forme des choses.

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Les murs n'avaient plus d'angles; il n'y avait plus df saillies inillo part ; on ne savait f)lus quelles Heurs de pierre ni quels enroulements d'arabesques les artistes d'autrefois avaient voulu représenter aux chapiteaux des colonnes, aux frises des terrasses; des couches de chaux, amassées depuis des siècles, embrouillaient tout dans des rondeurs vagues. De petites ouvertures se dissimulaient çà et là dans l'épaisseur des murailles, conduisant à des recoins pareils à des oubliettes ; ces ouvertures n^avaient plus forme de porte, tant elles étaient usées par l'âge, et on eût dit de ces creux que font les bêtes pour entrer dans leurs demeures sous terre. Seulement c'étaient des tanières blanches, toujours blanches ; la chaux immaculée les recouvrait comme d'une onctueuse couche de lait, et tout se confondait dans ses blancheurs molles.

Les marches et les dalles paraissaient toutes gondolées, tant les babouches et les

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pieds nus dos fommes y avaient tracé de sillons ; le marbre des colonnes torses avait pris cette teinte Jaunie t't ce poli particulier que donnent les frôlements des mains Immaines ([uand ils ont duré des siècles, — et qui est une des manifestations de la vétusté.

Seules, les Heurs ima^-inaires peintes sur les carreaux de faïence plaqués aux murs avaient gardé sous leur vernis, — à travers révolution des temps, — leurs fraîches couleurs bleues.

Tout cola s'était iminobilisi'', comme les rues de la vieille Kashah, sous le ciel de l'Algérie, et les moindres détails des choses ramenaient l'esprit bien loin dans le passé mort, dans les époques ensevelies des anciens jours de l'Islam.

L'air, la lumière, tombaient en lon^^ue g^erbe, dans cette maison nmrée, par le grand carré béant de la cour intérieure. Rien n'y venait de la rue, rien des maisons voisines ; on conimuni({uait directement avec la voûte du ciel, avec ce ciel de l'Alf^érie, quelquefois sombre les Jours d'hiver, quelquefois terni par le soleil les jours d'été, quand soufflait le siroco du Sahara, — mais le plus souvent bleu, d'un bleu limpide et admirable.

C'était bien cette solitude de cloître, qui

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caractérise les deiiieuies aralics et p'vèlc a elle seule tous les soupçons jaloux, lout<'S lus surveillances laroiiclies de la vie nmsulniane.

Le soloil (oinbait d'en li.iiit, plissant le long" (le toute celte l)lancliotir dos murs, s'étcif,'nant par degrés pour arriver, en luour douce et diffuse, en bas, oCi la cliaux mêlée d'indigo avait un layonnementbleu. C'était comme une lumière azurée de feu de Rengale ou d'apothéose, qui tombait sur le sommeil des trois dames assises. Et, ainsi éclairées, tout le jour elles poursuivaient dans le silence leurs rôves indécis, aussi ténus que les fumées du kief.

En se cambrant comme des aimées, elles appuyaient leurs têtes contre le marbre des

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colonnes, cl rolevaient au-dessus leurs beaux hr.is nus, orn^s de lirarelets d'ar^zenl, de corail et de turr{uoises. Leiauve de leurs bras ronds contrasiait avec le rose artificiel et la pâleur peinte de leurs visages ; elles avaient l'air de figures de cire ayant un corps d'ambre ; leurs grands yeux, tout noyés dans du noir, se tenaient baissés avec une expression nnystique. Leurs vestes et leuFS ba])0uches étaient dorées ; elles étaient toutes brillantes de vieux bijoux très lourds (|ui faisaient du bruit quand elles levaient leurs bras ; elles avaient au front des ferronnières d'argent.

Dans Lcllu pônonibic bleue, elles sciublaieiit des êtres chimériques, des prêtresses taccroupies dans un temple, des courtisanes sacrées dans un sanctuaire de Haal.

Ces trois femmes qui vivaient là, enfermées dans ces "muis, bien haut dans la Kasbah, au milieu du vieux quartier mahomélan, loin de l'Alger profané et souillé (ju'habitent, près de la mer, les Roumis infidèles, paraissaient avoir conservé le mystère et l'inviolable des musulmanes d'autrefois.

Tout le jour ces trois dames s'ennuyaient dans leur vieille prison blanche.

Elles étaient peu parleuses. A peine échangeaient-elles, d'un air nonchalant, quelques réflexions brèves. Deux ou trois sons gutturaux, — âpres comme le vent de la nuit au désert, — sortaient de leurs lèvres rouges ; et puis c'était fini, et, pendant plusieurs heures, elles ne disaient plus rien.

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