‹ Les trois dames de la KasbahChapitre 4 sur 8 · X X V II · texte numérisé non relu

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Ils ne voulaient pas, les trois Bretons, ils avaient peur. Cette femme parée comme une idole, dans ce lieu triste, leur inspirait une crainte superstitieuse... Et puis aussi elle ressemblait à la Vierge de quelque chapelle bretonne, adorée dans leur enfance, restée gravée dans leur imagination naïve de pauvre mousse, avec une parure d'un luxe aussi sauvage, et une coiffure semblable, faite d'argent et d'or.

Mais les trois Basques étaient plus enlmprenants; ils se sentaient en humeur de bonne fortune. Elsagarray, cherchant par

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OÙ on pouvait bien entrer dans la demeure de cette belle, Huit par découvrir la petite porte basse qui se dissimulait dans le reirait du mur, et se mit à frapper.

Le judas s'entr'ouvrit, et la tôte charmanle y reparut, à deux pas d'eux, éclairée par une lampe de cuivre.

Garçon sceptique par nature, et habitué aux manières des femmes perdues, Elsagarray le canonnier eut Timpudente idée, pour se faire ouvrir, de montrer une pièce blanche qui par hasard lui restait.

Macache fjamais)! fit la jolio tôte sans corps, on claquant de la langue d'un air dédaigneux et désappointé.

En effet, ce n'était pas son tarif.

Et, passant par le judas ses petites mains aux ongles teints en rouge, elle indiqua en comptant sur ses doigts qu'il lui en fallait cinq fois plus.

Les trois Bretons avaient bon cœur :

— Tiens, dit Yvon, je te les donne! — et il mit dans la main d'Elsagarray le reslr de sa bourse ; la somme exigée so trouva complète.

Kerboul et Le Hello, réunissant tout leur avoir, voulurent le donner à Guiaberry, pour Fizali qui venait de paraître. Le marché rapide fut conclu pour les deux sœurs, et les deux Basques passèrent en se baissant par la petite porte sinistre.

Barazère restait, qui voulait entrer aussi,

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pour les grands yeux niornos do Ljilla Kadidjii l.'i mère. Il avait aperçu derrière Fatmah ce lourd regard noir.

Il n'avait plus rien, lui, et les trois Mauresques iiKjuiètes allaient s'unir \un\v essayer de le chasser dehors.

Mais, à ce moment, Lalla-Kadidja sentit qu'elle était vieille, et, remarquant cjur Harazère était beau et qu'il était ivre, elle le prit par le bras avec un sourire cynique, pour l'entraîner auprès d'elle...

La porte lestement retomba sur ses charnières massives, et fut, en un tour de main, verrouillée par de grandes barres de fer.

De profundis!... Les trois qui restaient dehors se rep:ardèrent, essayant encore une fois de démêler leurs idées, et puis s'assirent par terre, sur les pavés, pour attendre...

Ils voulaient rester là, comprenant encore qu'il ne faut pas se séparer dans un lieu pareil. Ils auguraient mal de cette maison qui venait de se refermer sur leurs compagnons de bord.

Si un Breton y fût entré, ils l'eussent attendu jusqu'au matin. Par tous pays, entre matelots qui courent bordée la nuit, ce lien résiste le dernier à l'égarement des plus ivres : on ne se quitte pas entre enfants d'un même village ou d'un même pays.

Mais ces canonniers après tout étaient des Basques, et, le matin, ils les connaissaient

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à peine. Ils les attendirent longtemps, et puis les oublièrent. Et l'un d'eux s'étant levé, ils se remirent à marcher.

A trois voix ils avaient repris la chanson du Joli Baleinier y et s'en allaient devant eux.

C'étaient toujours les mêmes petites rues, ils les reconnaissaient bien ; mais maiiitenant une foule d'apparitions pareilles à celle de Fatmah se montraient sur leur passage. — A tout instant, dans un mur teint de chaux blanche, on voyait s'éclairer un petit trou par lequel souriait une tête peinte, qui était couverte d'argent, de corail, et de fleurs d'oranger enfilées.

Quelquefois une porte s'ouvrait. A l'intérieur, des femmes qui avaient des voix très

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douces cliantaieni : « Dani daiin, dani dann, » en frappant des mains, devant un n'cliaud de cuivre d'où sortait une fumée d'encens. On les voyait groupées sous ([uel({ue antique colonnade de marbre d'une forme exquise ; elles avaient des vestes de soie et d'or, des pantalons à mille plis, et de petites babouches de perles; leurs costumes étaient composés de ces couleurs suaves, extraordinaires et sans nom qu'aftectionnent les fées.

<( Dani dann, dani dann..., » dans les petites rues qui semblaient les restes d'une ville morte, dans les maisons rong-ées de vétusté, près de tomber en poussière, tout cela avait je ne sais quel air d'emliantement et de « Mille et une Nuits ». — Elles souliaient, les invitant à entrer; et eux s'arrêtaient devant elles, charmés mais n'osant pas.

Il y en avait de toute sorte, de ces femmes, et plus l'heure s'avançait, plus les vieilles portes s'ouvraient.

Des Mauresques toutes roses, cachées à

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demi sous des voiles de gaze de soie bianflic Des juives pâles, aux sourcils minces, au corsapre de velours. D'autres qui, pour se prostituer, étaient venues de deux cents lieues dans l'intérieur, des oasis lointaines, et qui avaient d'étranges figures du désert; immobiles à leur porte, elles se tenaient les yeux baissés, la voix rauque, avec de hautes coiffures en plaques de métal, et des bijoux barbares.

Même il y avait des négresses d'un type rare et d'une laideur très surprenante.

Enveloppées de la tête aux pieds dans des cotonnades bleues à carreaux, elles étaient les plus entreprenantes, et, en allongeant de grandes pattes noires, elles les tiraient par leur manche pour les faire entrer. Eux les regardaient sous le nez, éclataient de rire, et passaient leur chemin.

Ils commençaient à comprendre maintenant, les trois Bretons, dans quel lieu ils étaient tombés...

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Et, (|uuiid ils voyaient sortir do quehiuo vieux palais musulman une jolie créature avec de grands yeux artificiels, tout l'tincelante dans l'obscurité, comme une péri, — ils s'approchaient pour la toucher. De près, le plus souvent, elle était fanée, ses broderies d'or étaient défraîchies, ses bijoux n'étaient plus (jue du clinc^uant, simulant les vrais qu'elle avait vendus à des juifs. Alors Kerboul offrait par dérision des sous qui lui restaient, la fille lui j(;lait en français quelque injure ignoble (|u'elle avait a[)prise d'un zouave, et refermait sa porte.

D'ailleurs la retraite était battue, en bas, dans la ville française; les soldats et les spahis, qui ont leurs casernes tout en haut, passaient pour rentrer à l'appel. Ils en croisaient des bandes, qui montaient bras dessus bras dessous, comme chez eux, chantant à lue-tôte l'Artilleur de Metz ou quelque chanson d'estaminet, sous les

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arcades mauresques. I/anlique Kasbali, où jadis on eûl massacré l'imprudent giaour, était pleine de braillements d'ivrognes.

Cependant il se faisait tard. Ils (Hainit fatigués, et ils avaient soif.

Peu à peu les boutiques de barbiers où on faisait de la musique, les rafés maures où on dansait, s'iHaient fermés. Même les portes des filles ne s'ouvraient plus, l/lieure de la grande prostitution du dimanche soir était passée. La ville arabe retombait dans le silence et la nuit noire.

Ils auraient voulu entrer ({iichiue part, pour boire encore et dormir. Mais, à eux trois, ils n'avaient -plus que les sous de Kerboul.

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KL puis Vvoii simiiiiéLail du deux tout petits chats ({u'il avait volés par affection, et (pii se [)laignaicnt dans sa chemise de matelot, où il les avait lof;«:-s pour qu'ils eussent plus chaud.

Ils descendaient maintenant une lon;:ue rue déserte. Ils y trouvèrent une porte de marbre, toute sculptée de fleurs très anciennes, d'inscriptions arabes et de dessins mystérieux. Elle donnait. dans un couloir de faïence aux mille couleurs; une lampe y était suspendue, qui jetait une lueur au dehors sur les pavés.

Des gens qui avaient mauvaise mine y entraient furtivement. Ils entrèrent aussi pour voir.

C'était un bain maure mal famé. Les baigneurs étaient partis, et des hommes sans gite, métis indéfinissables, éclos au hasard du vice, venaient coucher pour deux sous sur les nattes pleines de vermine qui avaient servi au massage.

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Ils passèrent devant ce peuple étendu qui s'endormait; puis ils ari-ivèrenl à des éluves profondes qui avaient de grands dômes et (pii suintaient comme des cavernes. On y voyait à peine, dans une buée cliaude qui embrouillait l'obsiMirité; l'air humide y avait une pesanteur étrange ; — et un homme jaune, nu sur du marbre comme un cadavre, ciiantait avec une voix de fausset un air lugubre à faire peur.

Ils jugèrent ce lieu immonde, etsorlirenl.

Longtemps enroro ils marchèrent sans plus rien voir.

Et puis ils entendirent un grand Ijrail qui partait d'une maison fermée : une musique d'enfer, et des cris et des rires.

Ils écoutèrent. On parlait français làdedans, — et munie on parlait breton!...

Ils fr^ippèrent. — On n'ouvrit pas.

Alors ils enfoncèrent la porte à coups d'épaule. — On les accueillit à bras ouverts.

Un bouge à moitié arabe. Quatre nègres tout nus jouant des castagnettes de cuivre et battant du tambour, sur un rythme nubien.

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Et, au son de cet orchestre, une dizaine de couples de zouaves et de mal<'lots dansaient entre eux, en se tenant par la taille; gravement; — des zouaves qui avaient mis des chemises de matelot, des matelots qui avaient mis des bonnets de zouave.

Et, quand les (juatre nègres exténués faisaient mine de s'arrêter, les danseurs leur montraient le poing, et ils continuaient, enrageant de leur impuissance...

Alors ils voulurent, eux aussi, babiller un zouave, pour en faire un tVère. Un grand blond s'y prêta de bonne grâce, et chacun des trois Bretons lui donna pour le Iransformer une pièce de son costume.

Ensuite ils sortirent ensemble, sur le minuit, après avoir bu, sans le payer, un litre d'une eau-de-vie poivrée <(ui biùlail comme du feu.

Ils étaient quatre mainlenanl, avec cette recrue nouvelle, et ils recommencèrent à errer, plus ivres que Jamais.

Uiio heure du malin. — 11» se lelroiivaient, sans savoir comment, tout on liaul de la Kasbah. Ils étaient assis sur des rochers, à rentrée d'un bois d'eucalyptus, dont une bouffée de vent agitait de temps à autre les feuilles légères.

Au-dessous d'eux la ville arabe, et plus bas la ville chrétienne, s'étaient endormies ; les derniers cris, les derniers chants d'orgie venaient de finir. L'antique Kasbah, protégée par la majesté et les pudeurs de la nuit, redevenait elle-même et se recueillait dans le passé.

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On voyait des entrées de rues centenaires, qui descendaient se perdre dans des profondeurs noires. La lune éclairait avec une pAleur sereine des groupes de constructions mauresques, restées, malgré leur grand âge. d'une blancheur mystérieuse, et qui semi)laient des habitations enchantées. Au loin s'étendait la mer gris-perle, avec des feux «le navires.

Toutes les exhalaisons humaines étaionl tombées, avec les odeurs d'épices, do maisons k boire et de prostituées. 11 n'y avait plus que le parfum suave des orangers, avec je ne sais quelle autre senteur fraîche et saine, qui montait de la campagne comme un rajeunissement.

L'air avait ce calme tiède et celte transparence des nuits de l'Algérie ; un souffle de vent, qui se soulevait à intervalles réguliers comme la respiration des choses, faisait remuer derrière eux les feuillages du bois.

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Un apaisemunl se faisait aussi dans ifiir tôle; ils sonf^eaienl à toutes ces femmes entrevues dans los vieilles maisons aux murailles de faïence, qui chantaient << Dani dann » en battant dos mains avec un bruit de bagues et de bracelets. Ils son^'oaiont aussi à leurs trois compagnons basques, qu'ils avaient abandonnés au milieu d'elles : ils se demandaient s'il ne serait pas possible, en cherchant bien, de retrouver cette porte et de retourner à leur secours...

Yves, lui, se rappelait la Bretagne, les grandes falaises de granit où souftle le vent humide de l'Océan, et les brumes grises se traînant comme de longs voiles sur l'immensité de la mer houleuse, et les grands paysages mornes du pays celtique. Tout cela, vu de rAl|.,'érie, était pâle comme une vision maladive, suave et triste comme une poésie du Nord. Et puis il revoyait le pays de Léon; la lande plate et fleurie, toute jaune d'ajoncs en fleurs; et le clocher

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à jour se dressant dans la plaine, sur le fond terne et mélancoli(jue du ciel ineton... Une lueur lui revenait de sa claire intelligence. Il avait honte, il nevoulail plus êtie ivre, et il passait ses mains sur son tVonI, comme pour enlever de devani ses yeux If voile pesant de l'alcool.

A ce moment on entendit rouler une voilure, qui remontait de la ville.

Elle se rapprochait et passa près d'eux. C'était une espèce de char à bras, un grand coiire noir comme pour receler des cadavres : . il était trainé par deux hommes qui se pressaient, avec un air d'avoir fait un mauvais coup.

Un gémissement partit de ce coffre fermé. Alors ils se levèrent tous.

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— Ilr, h's lioMiiiios! — Que rouloz-voiis comme ça, en vous cachant la nuit?...

— Des chiens, messieurs les matelots, répondirent les deux passants avec un gros rire.

Celait tout bonnement la voitui-e des chiens errants qu'on menait en fourrière.

Mais, au mouvement qu'ils s'étaient donné et au l)ruit de leur propre voi.x, ces rêveurs de tout à l'heure étaient devenus de simples matelots ivres.

Se prenant tout à i-oup |itnn' cr.s ixiuv'es

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