‹ Les trois dernières epidémies de peste du CaucaseChapitre 1 sur 4 · CHRONOLOGIE — GÉOGRAPHIE — PROPHYLAXIE · texte numérisé non relu

CHRONOLOGIE — GÉOGRAPHIE — PROPHYLAXIE

Tout ce qui se rapporte à l'histoire des épidémies de peste est aujourd'hui nécessairement à l'ordre du jour. Le fléau étant le même symptomatologiquement et dans son mode d'évolution, ses causes sont sans doute identiques à celles des temps passés, et son traitement médical et sa prophylaxie doivent être probablement encore soumis aux mêmes incertitudes et aux mêmes divergences d'opinion que celles dont l'histoire nous a gardé le souvenir. En attendant les découvertes que promet, dit-on, le microscope et en leur faisant ci l'avance une grande place dans les études zoïmologiques, la saine et prudente raison indique assez, il me semble, qu'il ne faut pas faire table rase des documents

anciens, mais au contraire, les rassembler, les coordonner et les discuter. Je me suis appliqué à cette étude depuis une douzaine d'années, autant que me l'ont permis les rares loisirs de ma position. J'avais compris, en 1867, que la peste nous menaçait de nouveau de ses ravages (1) ; aussi me suis-je attaché depuis lors à étudier l'histoire ancienne et moderne du fléau (2). Aujourd'hui je voudrais entretenir le lecteur d'une question qui ne manque pas d'intérêt, bien qu'elle ne se rapporte pas au temps immédiatement actuel. On n'avait aucune donnée positive sur les épidémies de peste au Caucase, quand j'ai publié, en 1875, d'après les rapports officiels russes [Acti archéographitchkie Cafcaza . un grand nombre de faits relatifs à cette question. Ma relation s'est arrêtée, à cette époque, en 1818. Des documents nouveaux de différente source me permettent maintenant de poursuivre ce compte-rendu

(1) U?ie épidémie de peste en Mésopotamie en 1867. Paris, 1869. page 73 et passim.

(2) J'ai fait voir d'abord qu'après une disparition de trente-deux ans c'était bien la peste, et non une maladie nouvelle, comme l'avait laissé supposer le conseil de santé de Constantinople, qui avait reparu en Mésopotamie en 1867. J'ai signalé ensuite le premier au public médical l'épidémie du Kurdistan persan en 1871 {Gazette médicale de Paris). En 1873, j'ai fait voir que la peste pouvait se développer à toutes les altitudes, contrairement à l'opinion régnante depuis le célèbre rapport de Prus, qui ne reconnaissait que trois foyers principaux de peste : l'Egypte, Constantinople, la Syrie {Comptes-rendus de l'Académie des Sciences). Dans les années 1874 et 1875, j'ai publié, en trois monographies, l'Histoire de la peste en Perse, en Mésopotamie et au Caucase, en Arménie et en Anatolie. Enfin, en 1874-75-76-77, j'ai mis sous les yeux des savants spéciaux le résumé des épidémies de peste qui se sont déclarées successivement en Mésopotamie, en Arabie, dans la Cyrénaïque et en l'erse. (Comptesrendus de l'Académie des sciences.)

jusqu'en 1843, date de l'extinction de la peste dans cette région. On aura ainsi une période de quarante-cinq années dans laquelle il sera possible d'indiquer d'une manière positive l'époque et les lieux où la maladie se montra et disparut après une durée plus ou moins longue. Cela permettra de comparer le fléau à lui-même à différentes périodes de ce laps de temps d'un demisiècle, de voir son allure tour à tour envahissante et décroissante, et son retrait, d'abord progressif , puis définitif.

L'histoire des épidémies de peste, dans notre siècle même, est si peu connue qu'il est nécessaire de réunir à ce sujet. tous les documents qui existent, afin de bien déterminer les caractères véritables d'un fléau qu'il serait si important de connaître dans ses modes divers de manifestation en attendant qu'on puisse, s'il y a lieu, en pénétrer la nature. Avec les hypothèses issues du système exclusif d'une contagion grossière, on a, de propos délibéré, obscurci pendant longtemps un problème qui demandaità être étudié sans idée préconçue et à la seule lumière des faits historiques. En voulant rattacher la disparition de la peste, après J844, aux mesures restrictives et hygiéniques décrétées par les administrations de la Turquie et de l'Egypte, on a forcé la signification des faits, et on les a en quelque sorte dénaturés. J'aurais le désir de faire voir dans ce travail que les mêmes mesures sanitaires, dont le commencement d'exécution ne remonte pas en Turquie à une époque antérieure à 1839, furent appliquées, depuis le commencement dé

ce siècle, avec une rigueur et une persistance exemplaires dans le Caucase. Ceux qui compareront, comme je l'ai fait, les données épidémiques de cette période aux moyens prophylactiques employés ne pourront s'empêcher de mettre en doute l'efficacité et la valeur pratique de ces derniers. La seule manière d'apprécier leur mode d'action, soit pour anéantir, soit pour arrêter ou amoindrir les épidémies, ne consiste-t-ellc pas à mettre en regard des précautions prises les résultats obtenus? Jusqu'ici, il faut le dire, on n'a pas voulu faire cette vérification. On est tellement persuadé de la valeur des moyens employés que toute idée d'enquête ressemblera'je le crains, à un commencement d'hérésie. Mais enfin la contagion de la peste n'est pas un fait tellement connu et arrêté qu'il n'y ait pas lieu de faire de nouvelles investigations à ce propos, et de chercher à déterminer, par exemple, ses degrés et son activité suivant les temps et les lieux. A-t-elle toujours la même force? Le fléau a-t-il, à toutes les époques, le même pouvoir d'expansion? Les épidémies de peste n'ont-elles pas, comme toutes les maladies de ce genre, des périodes de grande propagation et des temps de retrait et de disparition spontanée, indépendants de nos moyens d'action actuels ? Telles sontles questions qui s'imposent aujourd'hui au public savant.

Pour les résoudre, deux moyens se présentent : le premier et le plus simple consiste à étudier la maladie dans les pays, comme la Perse (et on pourrait dire comme la Turquie d'Asie» sans crainte de se tromper beaucoup),

INTRODUCTION. g

où il u'a été possible d'employer jusqu'ici aucun moyen restrictif ou hygiénique suffisant, et d'y déterminer avec soin l'intensité des épidémies, leur durée et l'étendue de leur diffusion. La seconde voie de recherches, celle dans laquelle je voudrais faire entrer ici le lecteur, consiste, comme je viens de le dire, à mettre en regard des moyens prophylactiques appliqués les faits épidémiques, et à les comparer pour déterminer si le remède arrête ou modifie le mal. Quels que soient les résultats de cette enquête purement scientifique, les administrations sanitaires de l'Europe décréteront de nouveau, sans doute, les prescriptions restrictives condamnées par l'expérience des temps passés. Elles agiront ainsi, pour leur propre sauvegarde et pour celle des autres peuples, avec la prudence que réclame ce but important de la préservation des grandes épidémies. Mais les savants seront prévenus que ces moyens n'ont pas, dans la plupart des cas, l'efficacité qu'on en attend. L'étude des faits passés leur aura, en effet, appris que, de même que la disparition de la peste, après sa dernière épidémie de 1840-1844, en Arménie, en Egypte et en Syrie, n'a aucunement été produite par les moyens dont disposaient alors les administrations ; de même, dans le Caucase, on n'a pu saisir aucun résultat avantageux bien avéré des mesures décrétées et appliquées, avec le plus grand soin, de 1802 àl818, de 1828 à 1830 et de 1840 à 1843.

Il a été nécessaire, à ce propos, de joindre ici, aux données purement historiques ei géographiques relatives aux éclosions et aux terminaisons do la peste, lare-

lation des moyens mis en usage par le conseil sanitaire du Caucase (et publiée par ses soins, avec une grande précision historique), dans toutes les|maiiifestations de peste qui ont eu lieu dans ce pays de 1804 à 1843. On verra ainsi que la nation qui, dès l'époque de Catherine la Grande, avait eu l'idée, comme nous l'apprend Samoïlowitz, d'envoyer des médecins sanitaires en Orient pour étudier la peste, a été la première aussi dans ce siècle à attaquer le fléau par le moyen des quarantaines de terre, des cordons sanitaires et de la désinfection j moyens qu'on l'a vue appliquer, avec un si grand déploiement de précautions, il y quelques mois seulement, contre la peste du district de Yénolaïewsk, près d'Aslrakan.

Quand ces mesures prophylactiques coïncident avec la disparition du fléau, on triomphe, et on ne se demande pas si elles ont été prises assez à temps pour avoir pu empêcher sa diffusion. Que si, par malheur, elles n'ont pas réussi, on ne manque pas d'attribuer leur insuccès à leur manque de sévérité et de promptitude. 11 serait à désirer que les diverses administrations sanitaires réfléchissent bien au vice de ce modo de raisonnement ; qu'elles reconnussent que, si on édicté des mesures restrictives, il faut le faire aussi près que possible du début des épidémies, et non pas à leur fin, comme cela a toujours eu lieu depuis douze ans. De plus, avant de tirer des conclusions favorables ou défavorables à telle ou telle mesure hygiénique, il faudrait bien peser les circonstances dans lesquelles on l'a employé*

et se demander ce qui serait arrivé si on ne l'avait pas mise en usage. Il va de soi, sans aucun doute, que la contre- épreuve directe est impossible dans ces graves circonstances, où il s'agit de la santé de toute une nation et quelquefois de tout un continent. Mais on pourrait, sans rien risquer, avoir un peu plus sous les yeux les exemples dont je suis loin de conseiller l'imitation, mais dont j'ai été forcément plusieurs fois le témoin, de la peste du Kurdistan en 1871 et en 1877, de celle de Recht en 1877, qui ont disparu sur place sans qu'aucun moyen restrictif ou hygiénique sérieux ait été mis, à temps, en usage. La peste de Recht, en 1877, est le plus frappant et le plus remarquable exemple qu'on puisse trouver. C'est une expérience toute faite sur une grande échelle devant des médecins officiellement nommés par la Russie et par la Turquie, pour l'observer. Elle était évidemment contagieuse ou plutôt infectieuse en ville ; mais dans aucun "cas elle ne s'est répandue dans les villages voisins, où plus de la moitié de la population avait été chercher un refuge ; bien différente, en cela, delà peste de 1830-1831, qui envahit tout le pays de Guilan, depuis la capitale, que nous venons de nommer, jusqu'au plus petit village. C'était bien la peste dans les deux cas ; c'était bien le même effroi de la population qui la portait à chercher partout un refuge. Mais il y eut entre ces deux épidémies cette différence que, dans la première, l'activité et la vitalité du contage fut plus grande, ou bien la prédisposition des localités à admettre l'introduction du fléau fut plus marquée.

Quelle est cette prédisposition des localités? C'est ce que l'on doit d'abord chercher à établir. Quelles sont les conditions de l'immunité ou de la non- immunité des localités contre les fléaux épidémiques? Cette importante question d'hygiène et d'étiologie contient probablement dans sa solution le principe qui résoudra, un jour, le problème complexe et presque insoluble de la contagion et de l'épidémicité.

Téhéran, 20 juin 1879.

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