‹ Les trois dernières epidémies de peste du CaucaseChapitre 2 sur 4 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il y a eu trois épidémies de peste en Géorgie et dans les autres provinces du Caucase depuis le commencement de ce siècle. L'une, qui constitue une véritable endémo-épidémie, part de 1798 et se prolonge avec plusieurs alternatives de rémission et de recrudescence jusqu'en 1818. Elle se relie aux épidémies des pachalicks de Kars et d'Akhaltzik et des parties voisines de la Turquie; elle s'étend à tout le Caucase et s'avance en Russie jusqu'à Saratof. L'autre commence en 1828 et a aussi son origine en Turquie, mais elle cesse après trois ou quatre ans. Sa durée, sa gravité, son extension géographique sont beaucoup moindres que celles do la longue endémo-épidémie précédente. La troisième enfui, qui vient encore de la Turquie, est tout à fait localisée. Ces trois épidémies sont séparées l'une de l'autre par un intervalle de répit de dix ans.

En 1798, il y eut en Géorgie une grande épidémie de

peste qui se reproduisit en différents points les cinq années suivantes. Dans l'automne de 1802, on la retrouve à Tiflis (1) et au village de Kodi (2). On était à cette époque au début de la conquête ; il n'y avait pas un nombre suffisant de médecins, et il n'était pas possible d'administrer les secours nécessaires ni de prendre des mesures sanitaires. Il est question déjà cependant de l'établissement des quarantaines. — Au commencement de l'été de 1803, la peste se déclare au nord de l'Imérétie; elle continue à Tiflis. Là, dans les hôpitaux militaires, elle n'avait pas d'intensité, mais elle était grave sur la population civile. On craignait un soulèvement du peuple à cause de la défense de quitter la ville. Les habitants terrifiés s'enfuyaient malgré les gardes. Les nobles arméniens ayant rappelé dans une requête que, dans les années antérieures, quand une épidémie semblable se montrait, ils étaient libres de sortir de la ville avec leur famille et de se disperser dans les campagnes, on les emprisonna. Bientôt on ne trouva plus de médicaments, tous ceux qui en vendaient s'étaient enfuis. A la fin de juillet, le comité de santé du Caucase ordonna de détruire par le feu tous les objets auxquels les malades avaient touché, à l'exception de ceux de cuir, de fer et de cuivre. Le 7 août, la peste parut à Douchet (3). On autorise enfin, à Tiflis,

(1) Capitale de la Géorgie, à 411 mètres d'altitude.

(2) Village à 30 kilomètres au sud-ouest de Tiflis, à 585 mètres d'altitude.

(3) A 90 kilomètres au nord de Tiflis et à 988 mètres d'altitude.

la sortie de la ville, à condition de ne pas emporter d'effets susceptibles ni suspects. On prescrivit de brûler tous les effets des morts, à l'exception des objets de métal ou de cuir qui devaient être passés au vinaigre. On ordonna d'ensevelir les morts à une plus grande profondeur dans le sol. On établit une quarantaine à Douchet, ainsi qu'à Tiflis et à Mozdok (1).

Le 31 août, les habitants de Douchet se sont enfuis dans les montagnes et dans les forêts voisines. A Gori (2), la peste s'étant déclarée, les habitants se sont dispersés dans la montagne malgré la quaran taine et les défensesles plus sévères. Sur le personnel médical récemment arrivé à ïiûis, il est mort quatre personnes. Le 12 septembre, un ordre de Saint-Pétersbourg- prescrit l'établissement de cordons sanitaires et de quarantaines rigoureuses sur la frontière de la Russie et du Caucase. En Géorgie, la venue du froid et des pluies fait espérer qu'on sera bientôt délivré du fléau. Le 14 octobre, la peste est dans les montagnes du flanc nord du Caucase, en Kabarda. On établit un cordon sanitaire qui empêche toute communication de la Russie avec ce district. A. Yladi-Cafcaz, au débouché delà route du Kasbec qui conduit de la Transcaucasie en Russie (3), on dirige tous les voyageurs qui vont en Russie sur Mozdok, pour leur faire subir la quarantaine.

(1) Au nord du Caucase, sur la rive gauche du Térek, à 141 mètres d'altitude.

(2) Sur le Kour, à 150 kilomètres au nord-ouest de Tiflis, altitude G23 mètres.

(3) Vladi-Cafcaz, à 737 mètres d'altitude.

Du 17 octobre au 4 novembre, il y eut une légère recrudescence depeste,àTiflis. Aulieu de l'attribuer aux allures naturelles du fléau ou aux variations atmosphériques, on fait observer que, malgré les ordres les plus sévères, les effets des pestiférés ne sont pas brûlés et que, au contraire, on en fait le trafic malgré toutes les peines édictées. Le 4 novembre, la peste faisait des ravages dans la ville de Télav (1) et aux environs. Dès le mois de décembre 1803, on ne parle plus de peste, les hôpitaux de pestiférés sont vicies à Tiflis et dans les autres villes. Les quelques cas sporadiques qui se produisent sont soigneusement isolés.

Le 12 août 1804, le comité de santé annonce que la peste a tout à fait cessé au Caucase, le 22 décembre 1803 ; à Télav le 22 novembre, à Gori en mai 1804, aux environs de Gori, à Annanour (2) et aux environs le 15 avril, à Tiflis, en juin. Se basant sur cette disparition générale du fléau, il demanda la suppression des quarantaines en Géorgie. Il ignorait que, dès le mois de mai, les Cosaques du Volga, qui avaient quitté Alexandrovsky (3) pour retourner aux environs d'Astrakan, avaient transporté la peste avec eux, dans les effets qu'ils rapportaient du Caucase. Peu de temps après, en effet, la peste se montra près de Georgievsk (4) ; mais on ne sut pas si elle vint des environs de Mozdok avec les

(1) Arrondissement de Tiflis, à 737 mètres d'altitude.

(2) A 100 kilomètres au nord de Tiflis, à 711 mètres d'altitude.

(3) Sur la rive droite du Térek, vis-à-vis de Mozdok.

(4) Au nord-ouest deMoKdokj à 211 mètres d'altitude.

Cosaques, ou bien, par une autre voie, des parties montagneuses du Caucase habitées par les Tartares (1). En 1805, la peste parut de nouveau chez les Tartares, à Paulovsky (2), en juin et en juillet. En été, elle fut très grave, surtout près du fort de Constantinogorsky (3). En 1806, pour la troisième fois en trois ans, l'épidémie parut au nord du Caucase, et elle y présenta encore plus d'intensité et de développement que les années précédentes. Elle se montra à Georgievsk et aux environs, ainsi qu'à Mozdok et à Paulovodsk (4), où du 25 mai au 5 juillet elle causa cent six décès. A Mozdok, elle dura jusqu'à la fin de décembre.

Ainsi, avant d'atteindre les rives du Volga, le fléau répète trois fois ses coups sur la frontière de la Russie méridionale, qu'il dépasse même un peu ; puis, à la fin de l'année, il franchit le Kouban à l'ouest, le Térck et IaKouma à l'est, et se montre près d'Astrakan sur les Tartares nomades et au village de Tsaref sur la rivé gauche de l'Aktouba (5), entre Astrakan et Tsaritzine.

(1) Montagne de Becht ou "Wecht, le Patigora des Russes.

(2) Au nord de la grande Kabarda, à 35 kilomètres de la Malka.

(3) Sur la frontière nord-ouest de la grande Kabarda, à 40 kilomètres à l'ouest de Georgievsk.

(4) Un peu à l'ouest de Mozdok.

(5) Principale branche du Volga au commencement de ce siècle; aujourd'hui la petite ville de Tsaref en est éloignée de plusieurs kilomètres. C'est à tort que, dans mon Histoire de la peste au Caucase, en Arménie et en Anatolie, j'ai écrit Saref au lieu de Tsaref. Il est important de comparer la position de cette localité avec celle du district de Iénotaievsk où la peste éclata en 1870. Les deux localités appartiennent au gouvernement d'Astrakan; la première est éloignée du chef-lieu de 513 kilomè* très, la seconde de 152 seulement. La propagation de la peste en 180G eut lieu plus à l'est et plus au nord qu'en 1879.

11 ne sera peut-être pas sans intérêt de faire remarquer ici, pour ceux qui ne voient pas dans la dilFusion de la peste un effet de pure et simple contagion, que, en même temps que le fléau pénétra dans la Russie méridionale, il eut dans tout le Caucase une nouvelle recrudescence qui le porta, en 1805, au sud-est de la Transcaucasie, à Élisabethpol, sur la route de ïiflis à Bakou. En

novembre 1806, il régnait avec intensité dans la petite

Kabarda, et s'étendait, au sud-est de cette région, dans le pays des Ingouches, dont les habitants furent obligés d'abandonner leurs villages dans la crainte du fléau.

Deux années nous séparent à peine du jour où le comité de santé de Tiflis avait demandé la suppression de toutes les quarantaines dans le Caucase, qu'on est obligé de revenir à ces mesures et d'en augmenter la rigueur. En 1807, on voit la continuation des mêmes faits épidémiques, en deçà et au delà du Caucase. Dès le mois de janvier, une peste grave est dans le district de Pembeck , limitrophe du pachalik de Kars, d'où ou croit qu'elle fut apportée. Aussi se hâte-t-on, bien que trop tard évidemment, d'établir une quarantaine sur la frontière. Dans lepremiertrimestre.de cette année, la peste éclate dans différentes villes du Caucase, et à la fin de mars elle existait déjà dans quatre districts et dans onze localités. A Georgievsk, il y avait ou seize maisons infectées et les habitants avaient pris la fuite. En août, la peste sévissait avec intensité sur les troupes turques d'Akhaltsik et sur les Lazes, le long du rivage sud-est de la mer Noire. Au nord du Caucase et dans la

petite Kabarda, toute une tribu de montagnards périt, à l'exception de deux individus. Dans beaucoup de localités de la grande Kabarda, presque toute la population disparut. Au sud du Caucase, en Géorgie, beaucoup de localités étaient infectées, toutes les quarantaines regorgeaient de personnes qui quittaient leur pays et leur demeure. On punit sévèrement un médecin qui tolérait des infractions aux règlements quarantenaires. On établit de nouvelles quarantaines àKaïchaour, Annanoui-, Misket(l). Le 16 octobre, on attribue aux quarantaines et aux cordons sanitaires la cessation de la peste à Douchet. La peste ayant éclaté dans deux familles, près de la forteresse deKobi(2), on les a expulsées dans la mongne. Sur la route de Géorgie il y a maintenant quatre quarantaines, au lieu de trois, car on en a ajouté une à Kobi. La première, à Misket, se trouve à 6 kilomètres de Tiflis, Les trois autres s'échelonnent de là jusqu'au versant nord du Kazbec.

Le 4 décembre 1807, la peste s'étant déclarée dans deux villages de Géorgie, une nouvelle quarantaine est établie de ce côté, et des mesures sont prises pour empêcher toute communication des habitants avec les Ossètes, peuple pasteur qui habite les montagnes voisines. Des cordons sanitaires sont établis à cet effet, desfumigations sontprescrites pour le bétail. Les Ossètes étant obligés de s'approvisionner de selà Cartalina (3), on en établit

(1) Ka'ichaour, fort et montagne près du Kazbec. Les trois localités ici désignées se trouvent sur la grande route de Vladè-Cafcaz a Tiflis.

(2) Forteresse sur la route précédente, à 2,000 mètres d'altitude.

(3) Ancien nom d'un district entre l'Imérétie et la Géorgie.

un dépôt à la frontière. Le résultat de ces mesures excessives ne se fait pas longtemps attendre. Le 10 décembre, le médecin de Gori écrit que les paysans ont attaqué et chassé les troupes qui formaient le cordon.

Dans cette même année, la peste se déclara à Astrakan. Haeser rapporte à l'année 1808 seulement l'invasion du gouvernement d'Astrakan (1). Nous avons vu ci-dessus qu'il faut rapporter cet événement à la fin de 1806. Au commencement de 1808, la maladie se déclara à Saratof et aux environs. L'épidémie chemina, dit-on, d'Astrakan à Saratof, et de cette ville au Caucase. Cette invasion de la peste dans la Russie méridionale en 1806, 1807, 1808, rappelle par plusieurs traits l'invasion de 1879. Dans les deux cas, les Cosaques du Volga sont attaqués les premiers; dans les deux cas, la maladie débute dans de petites localités, au nord d'Astrakan; dans les deux cas, c'est au commencement de l'hiver que la maladie est signalée, soit à Tsaref sur les Tartares nomades en 1806, soit à Saratof en 1808, soit à Vétlianka en 1879. Dans le district de Saratof, dit Haeser, qui se plaint du manque de données détaillées, sur 100 cas il n'y eut que 10 guérisons. Un cordon sanitaire établi autour du district et d'autres mesures restrictives la firent disparaître de Saratof en août; mais déjà, en juin, elle avait cessé spontanément à Astrakan. Dans un des documents officiels du Caucase, il est dit que le point

(1) Geschichte d'er epidemische Krànkkeiten. Iena, 1865. Haeser note la coïncidence importante de la guerre, de la disette, du manque de sel ; mais la disette existait-elle déjà en 1806, lors de l'invasion première?

d'origine de cette maladie fut la petite Kabarda. On ajoute que, comme il a été impossible d'en arrêter la marche sur Astrakan et sur Saratof , c'est dans son foyer qu'il faut l'attaquer par des mesures restrictives plus parfaites et plus sévères que celles des années précédentes. Dans ce but, on enjoint d'examiner avec soin toutes les routes qui mènent de la petite Kabarda dans le Caucase et d'y établir des quarantaines, de maintenir les mesures restrictives longtemps après la disparition de la maladie et de brûler tous les effets infectés. Haeser fait cesser spontanément la peste du Caucase, comme celle d'Astrakan, en juin 1808. Les documents officiels que j'ai fait dépouiller attestent que, du 29 février au 7 avril 1808, la peste disparut tout à fait du Caucase; mais ils font observer que cette épidémie avait déjà présenté plusieurs fois des rémissions complètes au milieu desquelles il survenait quelquefois des explosions intenses à une distance considérable des premiers foyers. Ainsi on la vit enjamber en quelque sorte une distance de 460 kilomètres, d'Ekatérinograd (1) à Oustlaba, et de là se répandre sur les Russes et sur les Nogaïs. Une lettre du 29 février porte que, quoique la peste se fût introduite, en 1807, en Géorgie, des pachaliks de Kars et d'Akhaltsik et des montagnes- du Caucase, et qu'elle se fût étendue de là jusqu'à Annanour, grâce aux mesures prises, elle disparut complètement de la Géorgie. Le 7 avril, la correspondance officielle répète que la

(1) Sur la Malka, avant sa jonction avec le Térek, à 178 mètres d'altitude.

peste a tout à fait disparu du Caucase et qu'elle n'existe que sur les Abases et les Nogaïs ; cette correspondance ajoute que, pour faire disparaître complètement là maladie, il faut l'attaquer dans son foyer originel, dans le pays de la Kabarda et dans toutes les localités situées près des montagnes depuis la source du Kouban jusqu'à la rivière Sounja , l'un des affluents du Térek (1). Cet espace, qui comprend les hautes vallées de la grande et de la petite Kabarda, est habité, dit-on, par des montagnards difficiles à surveiller ; attirés par l'appât du vol ou du pillage, ils passent à travers les cordons sanitaires. Il faut donc augmenter encore les barrières et placer dans certains points des postes militaires. Pour empêcher toute communication du côté de la grande Kabarda, il faudrait placer ainsi trois postes militaires confiés à des officiers capables ayant sous leurs ordres de nombreux soldats et de l'artillerie, afin de traiter en ennemi toute personne qui voudrait forcer le passage.

On voit , d'après ces documents , qu'à Saint-Pétersbourg, au commencement de ce siècle, les idées étaient tout à fait les mêmes que celles de beaucoup de gouvernements européens aujourd'hui. Un laps de temps considérable de soixante-dix années , dans lesquelles tant de progrès se sont accomplis dans les différentes branches des sciences médicales et surtout dans ce qui a trait à l'hygiène publique, n'a rien pu changer à la pro-

(1) Le Kouban a sa source entre le Daman Dagh et l'Elbourz, sur le versant nord du Caucase. — La Sounja prend sa source à l'est du défilé de Darial et du Kazbec.

phylaxie des épidémies. Quand il s'agit de ces grands fléaux qui apportent subitement la mort dans les populations, on ne réfléchit plus comme en temps ordinaire; on croit pouvoir les détruire par les moyens coercitifs usuels, comme on dompterait une armée ennemie. On en fait une maladie tout à fait différente des autres, une maladie que l'on peut arrêter dans sa diffusion et détruire dans son foyer originel, comme si cela était chose facile ou même faisable en toute circonstance ; on agit comme si on en connaissait la cause palpable et matérielle. L'erreur est pourtant ici bien évidente : si on voit naître quelque part le mal chez soi, il a toujours dû venir dir dehors à chaque recrudescence comme à chaque irruption'. Quand la Turquie ne peut pas être accusée d'avoir communiqué la maladie, parce qu'elle éclate au centre même du Caucase, la faute en est aux sauvages habitants des montagnes les plus escarpées, aux Ossètes, aux Ingouches, aux Nogaïes. Jamais la maladie ne peut naître, ni même renaître chez nous, bien que l'insuccès constant des mesures restrictives dut donner à cet égard plus d'un doute. Les faits épidémiques que nous avons encore à relater et les mesures prophylactiques auxquelles ils ont donné lieu, serviront de corollaires à ces réflexions.

En mai, la peste prend de l'extension dans le district d'Alexandrowski (1) sur les Nogaïs; on pense que la maladie leur a été communiquée par les Abascs, qui

(1) Au sud-est de Stavropol et au nord de Pétigorsk.

habitent le bord oriental de la mer Noire, et avec lesquels ils sont en communication fréquente. On propose l'émigration forcée et en masse de ces tribus. Le 16 août, la peste existe dans les villages et les campements des Abases; les médecins pensent que cette reprise de la maladie est due aux communications des Abases avec les montagnards. Il n'est pas prouvé que la maladie existe chez ces derniers, mais il faut bien la faire venir de quelque part et lui trouver chaque fois une racine exotique. On prescrit de garder les passages des montagnes ; mais, avec des populations aussi peu soumises, la chose n'est pas possible. On revient alors à l'idée beaucoup plus politique que prophylactique de l'émigration des Nogaïs et des Abases.

La correspondance du 18 août apprend que, la peste ayant cessé dans le Caucase, on a rétabli les communications et on a donné de nouvelles instructions pour la surveillance de la frontière du gouvernement d'Astrakan et pour celle du pays des Cosaques du Don et de ceux de la mer Noire. On supprime en même temps le conseil de santé de Georgiesvk. La persistance de la maladie sur les Abases et les Nogaïs exige, pense-t-on, l'établissement d'un cordon sur cette ligne. On étudie en même temps de nouveau la question du transport des Abases et des Nogaïs sur le Kouban. Le 18 octobre seulement, on supprime les cordons sanitaires en Géorgie; mais on continue les quarantaines et les moyens de désinfection contre les provenances de la montagne. Au commencement de 1809, et peut-être à la fin de 1808, la

peste parut cà 120 kilomètres de Kizliar, du côté de l'embouchure du Térek, â Aksaï et à Kostukoff (1). On défend la grande pêche qui se fait au printemps à l'embouchure du fleuve. On empêche l'arrivée des voyageurs à Kizliar et leur départ delà pour Astrakhan. C'est la quatrième année que la peste paraît dans cette saison d'hiver, sur ces terres basses qui bordent au nord-ouest la Caspienne, et c'est lapremière fois que nous la voyons si près de l'embouchure du Térek (2).

Le 10 juin, on apprend que la peste existe près de la frontière turque. Les commandants des cordons sanitaires reçoivent de nouveau l'ordre de ne laisser passer les habitants de la Kabarda et les autres montagnards que sur permis et après les avoir soumis à une quarantaine. Une dépèche du 17 août fait savoir que la quarantaine de Misket (3) a été transportée tout à fait dans la montagne, à Kobi; on blâme cette mesure qui permet aux montagnards de communiquer avec la Géorgie. On établit une quarantaine à Annanour, du côté des Ossètes, et une autre à Gori, du côté de l'Imérétie. Le 4 novembre la peste a débuté à Akhaltsik (4). On maintient les mesures précédentes ; indépendamment de la quarantaine de Gori, on en établit une autre à Bor-

(1) Aksa'i, sur la rivière de ce nom qui se jette dans le Térek vis-à-vis Kizliar.

(2) A 65 kilomètres de la mer.

(3) Au confluent de l'Aragba et du Kour, à 16 kilomètres au-dessus de Tiflis.

(4) Ce pachalik, comme celui de Kars, confine à la frontière ouest de la Transcaucasie.

tchal (1); on a toujours la quarantaine de Misket et celle du Kazbec.

Un ordre du 20 janvier 1810 insiste sur la nécessité de modifier les règlements des quarantaines de la frontière turque. Certaines prescriptions, utiles en 1801, quand ces établissements furent institués, ne sont plus nécessaires actuellement; mais cela ne touche en rien aux principes défensifs, car la quarantaine est toujours en permanence. Voilà bien un ensemble de mesures restrictives telles qu'on n'en a peut-être jamais prises, dans aucun pays, de mieux combinées contre la peste. On était bien en droit d'attendre, après tant de sacrifices, que le mal ne se montrerait plus dans le Caucase et dans la Géorgie en particulier; mais il ne s'écoule pas longtemps sans que la maladie reparaisse. Elle se montre en effet au printemps à Tiflis, h Signak (2), à Gori, à Élisabethpol (3), à Télav (4), et dans la plupart des villages situés autour de ces villes. En mai, la maladie commence à perdre de l'intensité à Tiflis, Anna-

nour, Élisabethpol, Gori, Télav, Signak, Bortschal et aux environs. Sur la population civile il y eut plus de 3700 décès de peste. Cette fois, mieux inspirées que dans les années précédentes, les autorités de Tiflis, dans la crainte de l'encombrement, permettent aux

(1) District élevé qui borne à l'est le Somkhéti et qui est traversé par les routes d'Akhaltsik et de Kars.

(2) Dans le Kakhétie, à 150 kilomètres à l'est de Tiflis et à 762 mètres d'altitude.

(3) A 461 mètres d'altitude.

(4) Dans le Kakhétie, à 111 kilomètres à l'est de Tiflis.

habitants de sortir de la ville et de s'établir aux environs. Au commencement des froids, l'épidémie diminua ; cependant, en octobre, elle continuait encore ses ravages dans la partie élevée de Cortalina et dans lTmérétie. En octobre, on autorise la population à rentrer dans la ville, à condition que cette rentrée soit faite sous la surveillance du comité de santé qui devra aussi veiller cà la désinfection des maisons. La quarantaine, pour les personnes venant de localités où la peste avait cessé depuis six semaines, fut fixée à vingt-quatre heures. Pour les provenances des localités où la peste n'avait cessé que depuis trois semaines, la quarantaine fut fixée à trois jours. On mit en usage la désinfection, la ventilation, la destruction par le feu des hardes et même des maisons infectées; on interdit les rassemblements dans les églises et même sur les places publiques. Dans les marchés, on n'acceptait la monnaie de cuivre qu'après l'avoir fait passer par le vinaigre. Quant aux localités où la peste persistait, on leur interdit toute communication avec l'extérieur, si ce n'est pour l'arrivée des aliments. Du 28 octobre au 12 novembre, il y eut encore à Tiflis 42 décès de peste et un nombre considérable de malades.

Le 28 octobre 1811, le conseil de santé de Tiflis propose d'établir le marché hors de la ville. On y plaça des barrières afin de séparer entièrement les habitants de la ville de ceux des localités voisines. Une grande difficulté se présente cette année au sujet de la rentrée en ville des habitants qui avaient émigré. Les trois qua-

rantaines établies hors de la ville ne peuvent désinfecter chaque jour que les effets de 85 personnes et il y en a 10,000. On décide alors de ne retenir à la quarantaine que les personnes qui ont eu la peste ou ont été en contact avec les pestiférés. Le 15 novembre, la peste s'étant montrée dans deux villages voisins de Kodi, on interrompt immédiatement toute communication avec ces localités. Malgré toutes ces mesures, la peste existait toujours à Tiflis le 28 novembre. Le 3 décembre, elle disparaît enfiu, ou du moins elle suspend ses ravages. Les églises qui n'ont pas servi de magasin d'effets sont ouvertes; mais on en défend l'entrée aux individus vêtus de peaux. Les effets sont soumis aux fumigations et ensuite aérés pendant huit jours dans des églises affectées à cette destination. Les soies de Schamaki ne sont pas désinfectées parce que ce district a été indemne de peste dans les deux dernières années ; pour le même motif, les balles de coton venant de Perse et d'Érivan ne sont pas ouvertes; mais les voyageurs et les conducteurs des caravanes sont soumis sans distinction aux quarantaines. Quant aux provenances de la frontière turque, et entre autres celles de Kars et d'Akaltsik, elles subissent une observation de trois jours, puis la fumigation et la ventilation.

Le 30 mars 1812, des symptômes de peste existaient encore à Mozdok et à Kizliar. A cette date, le même mal se montrait de l'autre côté et à l'ouest du Caucase, sur la frontière turque. Le 5 avril 1812, il n'y avait plus de peste dans toute la Géorgie; le gouverneur de cette pro-

vince écrivait à Saint-Pétersbourg qu'on devait la cessation du fléau à l'application des fumigations guytoniennes. Mais bientôt, et comme pour donner un démenti à cette assertion, la maladie fait une nouvelle irruption. Elle n'avait pas après tout aussi complètement disparu qu'on le pensait; au mois de mai, elle se montra près de Tiflis, dans un hôpital militaire, où il y eut 79 cas dont 36 douteux. Tous ces malades furent mis en quarantaine. Le 2 juin, on ne comptait que 30 décès. Cette maladie, ajoute une dépêche de l'époque, se montre quelquefois à Tiflis et dans d'autres villes pour disparaître ensuite subitement. Quelques personnes prétendaient dans ce temps que cette dernière peste venait de l'Imérétie, assertion qui ne fut pas démontrée. Le fait positif est que le mal n'avait jamais disparu du pays malgré toutes les mesures restrictives et hygiéniques. Les germes en étaient contenus, disaiton, dans les effets pestiférés, cachés et non désinfectés. Le 7 août, à Tiflis, dans une rue étroite, une maison est d'abord atteinte, puis les maisons voisines; on attribue cette éclosion à des effets suspects, et on ordonne de les brûler. Dans l'Imérétie, la peste a tout à fait cessé.

Le 29 octobre 1812, on apprend en Géorgie que la peste a paru à Théodosie en Crimée et à Odessa sur la mer Noire, ainsi que dans le Daghestan et autour de Vladè-Cafcaz et dans les pays habités par les montagnards. On insiste alors de nouveau sur la nécessité de nouvelles mesures restrictives pour empêcher la maladie de pénétrer en Géorgie. On assure que dans la Ka-

barda et dans le pays des Nogaïs la peste existe probablement toujours. On multiplie encore une fois les quarantaines et les cordons pour empêcher les communications de ces pays soit avec la Géorgie, soit avec les autres provinces. Malgré cela la peste reparaît avec intensité à Gcorgievsk, vers la mi-octobre. A la fin de novembre, l'épidémie se montre à Mozdok et à Tchcrnoiarsky.

Le commencement de l'année 1813 est calme; mais, dès la fin de septembre, la peste prend de l'intensité à Tiflis. Comment expliquer cette nouvelle recrudescence? On se rejette sur l'insuffisance du personnel de la police ordinaire, on veut créer une police spéciale pour la peste. On a découvert beaucoup d'effets suspects cachés; on fait transporter tous les malades hors de la ville. A Gori et à Annanour, quoique la peste existe encore, elle est rare et sans intensité. Du Daghestan, la peste a gagné Bakou et Kourak (1). Dans cette dernière localité, il y a eu 49 décès sur le régiment de Sébastopol. Le 10 novembre, la maladie avait cessé; on continuait les mesures restrictives.

Le 24 janvier 1814, le médecin envoyé au Daghestan écrit que la peste a tout à fait cessé à Bakou dont les habitants ont appliqué eux-mêmes avec intelligence les mesures voulues. A Kouba (2), la maladie n'a pas paru ;

(1) Sur la rivière de ce nom, qui vient du versant est du Caucase et se jette, comme la Samour, située à quelques lieues^au sud d'elle, dans la Caspienne au sud de Derbent.

(2) A 90 kilomètres sud-sud-est de Derbent.

mais à Kourak et à Derbent, où elle s'est montrée, elle a tout h fait cessé. Le 26 octobre, il y a eu plusieurs cas suspects dans la garnison d'Annanour; on les a attribués a des tapis de laine dérobés par les Cosaques à des voyageurs géorgiens.

Le 1er janvier 1815, la peste n'existait plus dans les villages de Pambak, de Gumri, de Karaclisse. Elle se montre avec peu d'intensité dans deux villages du district de Signale, à Yakiri et à Anaka; elle apparaît quelquefois sur la population civile, à Derbent, Là, dans le régiment de Kherson, il était mort en un mois un officier et cent trente-neuf soldats; mais, depuis le 5 janvier, il n'y avait plus de cas nouveaux. Sur la route militaire de Géorgie, la peste avait aussi tout à fait cessé, si ce n'est au petit village de Tchartali. Dans les premiers mois de 4818, on constate quelques cas de peste dans les villages de Yariani et Krimonicazi; daDS la dernière localité, deux familles seulement furent attaquées delà maladie pour avoir ouvert un puits où se trouvaient cachés des effets pestiférés. Dans le village d'Erevli, la peste fut apportée par une femme ossète. Les villages de Zerti et de Kerbali furent atteints sans cause connue. La maladie a cessé dans le village de Nichbiei; mais elle existe dans d'autres localités, telles que : Saciréti, Dohessi, Quagréli, Moukrani, Moutchadi et Djouari (1).

Le 5 juin, un Cosaque, qui avait déterré les effets d'un pestiféré, est mort de la peste.

(1) La plupart de ces petites localités sont situées aux environs de Signale.

Le 2u octobre, un Cosaque est mort de cette maladie dans un fort situé près du pays des Abases ; cinq autres personnes étaient atteintes. Le 10 novembre, il y avait eu huit décès dans cette localité. Le 19 novembre, la peste prenait chaque jour de l'extension à Georgïcvsk. On est obligé enfin de reconnaître, et une dépêche officielle en fait foi, que la cause réelle de la diffusion de cette maladie n'est pas connue.

En mars 1816, la peste était intense à Stavropol et elle avait paru au village de Nicolaievsk sur les Cosaques Alexandrovsky.

En 1817, le pays des Abases est de nouveau attaqué par le fléau.

En 1818, un document officiel constate qu'il n'y a pas d'exemple de l'existence de la peste sur les bords de la mer Caspienne, en dehors de l'épidémie de 1813, qui vint du Nord, c'est-à-dire du Daghestan, à Bakou et à Derbent. D'autres dépêches de la même année proposent d'établir de nouvelles quarantaines afin de garantir la Russie de la peste « qui vient toujours, dit-on, du côté de la Turquie et de la Mecque » . « Quant à la Perse, dit la dépêche n° 261, il n'y a rien à craindre de ce côté, parce que ce pays est exempt de peste. » — D'après le même document, la peste se montre avec intensité à Mozdok en 1816, et en 1818 elle existait encore sur la frontière de la milice du Don; on prescrivait aussi de surveiller les mouvements des tribus et des Kalmouks, afin d'empêcher la diffusion de la maladie à Astrakan et à Tsaritsine.

Le 6 mai 1819, on déclare que, depuis deux ans, la peste ne se montre plus dans les pays appartenant à la Russie, mais que la rive turque du Kouban est encore suspecte (1).

Malgré les mesures hygiéniques et restrictives les plus diverses et les plus sévères, la peste dura donc, presque sans interruption, pendant près de dix-huit années dans les provinces du Caucase. On l'observa d'abord dans la capitale et presque au centre du pays, puis elle s'étendit dans toutes les directions. Sa propagation la plus excentrique, la plus rapide, la plus persistante, fut vers le nord, où il y eut un commencement d'envahissement du centre de la Russie en 1806, 1807, 1808, et une menace continuelle d'invasion qui résista, de 1804 à .1818, à tous les moyens mis en usage : cordons sanitaires sur la frontière du Caucase, quarantaines multipliées sur les différentes routes conduisant en Russie, surtout sur celle de Tiflis à Yladè-Cafcaz, isolement des malades et des populations suspectes, aération, désinfection, en un mot tous les moyens dont la science disposait à cette époque. Si ces mesures furent inefficaces, si elles causèrent de grandes dépenses, si à plusieurs reprises elles furent cause du soulèvement des populations, celles-ci cependant s'y soumirent en général, même les montagnards à demi indépendants, dans la

(1) Le docteur Archangelsky vient de publier, dans le journal russe de Médecine légale et d'hygiène publique, une intéressante chronologie de la peste, où il dit qu'en 1819 la peste était encore dans le nord du Caucase.

crainte d'un tléau plus redoutable encore. Les mesures sanitaires sont souvent comme les remèdes que nous prescrivons aux malades; quand elles ne réussissent point toujours, elles apportent du moins toujours avec elles l'espoir d'une guérison ou d'une amélioration. Sous ce rapport leur utilité est incontestable, je pense; mais l'historien philosophe, qui prendra connaissance des faits que je viens de relater, devra se demander si cette longue endémo-épidémie de peste du Caucase a été influencée dans ses allures par tous les moyens sanitaires ci-dessus énumérés, si la maladie abandonnée à elle-même aurait fait plus de ravages, si elle se serait étendue plus au loin, si elle se serait terminée plus tard.

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