‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 13 sur 91 · CHAPITRE I L'ORTHOGRAPHE DE LA DICTION · texte numérisé non relu

CHAPITRE I L'ORTHOGRAPHE DE LA DICTION

Il est impossible de parler de Tart de dire sans exposer quelques théories : nous le regrettons, car les théories sont forcément fastidieuses, parce qu'elles sont très restreintes, qu'elles ne sont presque jamais un adjuvant sérieux puisqu'elles ne peuvent avoir rien de général, d'absolu et qu'elles tombent souvent d'elles-mêmes devant l'imagination et la fantaisiste initiative d'un artiste.

Montesquieu a dit : « Tous les ouvrages de l'art ont des principes généraux; mais, comme les lois sont toujours justes dans leur être général et souvent injustes dans l'application, de même les règles, toujours vraies dans la théorie, peuvent devenir quelquefois fausses dans l'hypothèse. Quoique tout effet dépende d'une cause générale, il s'y mêle tant d'autres causes particulières que chaque effet a, en quelque façon, une cause à part. Ainsi l'art donne des règles et le goût des exceptions ; le goût nous découvre en quelles occasions l'art doit soumettre et en quelles occasions il doit être soumis. »

En art on ne peut donc qu'émettre des idées : on ne peut affirmer aucune théorie ; selon le mot du grand acteur et professeur Régnier : « Il y a peut-être une perfection, — en tous cas, il y a cent manières de s'en approcher. »

Cependant, — n'exagérons rien, — l'art de dire a des principes, des principes absolus; ce sont ceux qui concernent la diction correcte.

La diction correcte peut s'apprendre comme l'orthographe. Elle n'est faite que de règles absolues. iL'élève <levra, tout d'a])ord, respecter la ponctuation qui conduit et soulage le lecteur, sans laquelle il serait impossible de distinguer les bornes du sens, sans laquelle le discours serait une espèce d'énigme. Pour témoigner de l'importance de la ponctuation, on cite souvent l'exemple de Fairfax, un des juges de Charles II, qui avait négligé de ponctuer les opinions émises par lui au cours du procès, afin de pouvoh' les interpréter selon les circonstances.

Le mépris de la ponctuation a fourni des exemples plus saisissants encore : un malheureux nommé Brion fut accusé, au commencement de ce siècle, d'avoir assassiné sa femme et condamné par les capitouls, sur la déposition de plusieurs témoins qui, disaient-ils, avaient entendu la victime crier à plusieurs reprises : « Au secours, au secours! Brion me tue. » Quelques années après, le mari de la victime ayant été déclaré solennellement coupable du meurtre de sa femme et exécuté, le véritable assassin fut découvert. 11 avoua son crime, et déclara que, pendant qu'il perpétrait le meurtre, la femme de Brion appelait son mari à son secours, en criant : (( Au secours, Brion ! on me tue.» La malheureuse avait omis, bien à tort, une ponctuation nécessaire et causé ainsi, et la mort et la

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honte d'un innocent : vous voyez qu'une ponctuation défectueuse peut amener de graves erreurs judiciaires.

« La grande affaire des points et des virgules a fourni quelques remarques piquantes (écrit le D"" Ménière dans son journal publié par la Revue hebdomadaire), cela n'est pas neuf. Les oracles de Delphes en tiraient grand parti. On change le sens d'une phrase en déplaçant la ponctuation. Ibis, redibis, non morieris ibi, disait l'oracle à un héros. Il mourut cependant siu- le champ de bataille. On accusa le prêtre d'Apollon de s'être trompé. Il fit voir que la virgule devait être placée après non et non pas avant : « Tu iras, tu ne reviendras pas, tu mourras « là. » Et voilà comment les gens habiles se tirent d'affaire. »

Toutes les fois qu'on demande à un élève de ponctuer, il s'imagine qu'on lui fait une recommandation aussi inutile et ridicule que celle de prendre un parapluie quand il pleut ou de ne pas sortir sans mettre des chaussures. On le désoblige en insistant ; on Tétonne en lui apprenant que l'art de ponctuer offre de sérieuses difficultés et qu'il faut l'apprendre avec beaucoup d'efforts.

Les gens du peuple s'imaginent aussi que l'on marche naturellement, et cependant il faut de longs mois à l'enfant avant de se tenir sur ses jambes et d'apprendre à s'en servir judicieusement : nous n'avons plus aucune idée, nous n'avons jamais eu aucune conscience des obstacles que nos yeux ont dû vaincre avant de voir, avant d'établir les rapports de deux plans dans l'espace ; cependant nous savons scientifiquement que l'éducation de l'œil ne se ferait jamais sans le toucher, sans de longs tâtonnements, sans des redressements incessants de nos premières erreurs visuelles a l'aide de nos autres sens : or, sachez-le, ponc-

tuer c'est établir des rapports très complexes entre une idée générale et des idées relatives ; c'est situer ces différentes idées sur différents plans, et ne ponctue pas ainsi qui veut.

' Il y a tels et tels acteurs au-dessus de la moyenne qui ne s'élèveront jamais aux premiers rangs, parce qu'ils ne savent pas ponctuer : il n'y a pas d'ordre dans leur débit parce qu'il n'y en a pas dans leur espritTTls négligent et négligeront toujours la ponctuation des textes qu'on leur donne à interpréter.

D'ailleurs, la ponctuation du vrai diseur est autrement compliquée que celle du « liseur )», destinée aux yeux et non à l'oreille.

p Pour les yeux nous avons les points, simples, d'inter- Irogation, de suspension et d'exclamation, les deux points, le point et virgule, la virgule. Pour l'oreille, nous avons .les temps plus ou moins longs, toutes les suspensions indiquées parles signes précédents, les respirations sinuilées qui ne sont autres que des retards dans l'émission de la voix, avant tel ou tel membre de phrase qu'on veut dessiner en relief. Nous possédons tous les artifices ou moyens accessibles à la voix pour mettre en lumière ou laisser dans Tobscurité telle ou telle proposition, suivant sa valeur.

Dans le discours de réception de Racine à l'Académie pour la réception de Thomas Corneille, nous pouvons lire le passage suivant ainsi ponctué :

« Oui, Monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les Etats, nous ne craindrons point de le dire à l'avantage des lettres et de ce corps

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