DE LA MEMOIRE
<( Daignez, Messieurs, daignez me répondre.
« Le premier Ministre des Finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril? qu'un jour, une heure, un instant pouvaient lo rendre mortel? »
Deux phrases de cet exorde nous serviront aie rësuuier : Ramener à la délibération du jour.
Tout délai acj grave le péril.
« Avons-nous un plan à opposer à celui qu'il nous propose? Oui, a crié quelqu'un dans l'Assemblée. Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n'est pas connu, qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer; que tïit-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper; que fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il s'est trompé; que, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison; qu'il se pourrait donc que l'auteur de cet autre projet, même en ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque sans l'assentiment de l'opinion pubhque, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances... Et moi aussi, je ne crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles; mais le Ciel me préserve, dans une situation si critique, d'opposer les miens aux siens. A'ainement je les tiendrais pour préférables : on ne rivalise pas en un instant une popularité prodigieuse, conquise
plus grave était un impôt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, très tiabilement, propose de voter ce pian auquel on na rien à substituer immédiatement et d'en laisser la responsabilité au Ministre. (Aulard, les Orateurs de l'Assemblée constituante.)
par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu, et s'il faut tout dire, des hasards, une destinée telle qu'elle n'échut en partage à aucun autre mortel.
c< Il faut donc revenir au plan de M. Necker. »
Ce long paragraphe est le développement de trois idées.
1° Tout nouveau plan (Timpô/s demanderait des délais nouveaux;
2" Il aurait contre lui ropinion publique acquise à M. Necker;
3° Il faut donc en revenir au plan, de M. Necker.
<( Mais avons-nous le temps de Texaminer, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs?... Non, non, mille fois non. D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu'allons-nous faire par le renvoi de la délibération? Manquer le moment décisif; acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble ([ue nous n'avons même pas conçu, et diminuer par notre intervention indiscrète l'influence d'un Ministre dont le crédit financier est, et doit être plus grand que le nôtre..., Messieurs, certainement, il n'y a là ni sagesse, ni prévoyance...; mais du moins y a-L-il de la bonne foi. >•>
RÉSUMÉ. — // // a nn intérêt supérieur à prendre ce plan tel qu'il est, sans examen, sans discréditer son auteur dont le crédit doit être plus grand qne le nôtre.
« Uh ! si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre hor-
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reur pour l'iniàme mol de « banqueroute », j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer Tacte d'un grand dévouement, certainement inefficace s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de l'impôt : Qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts?... Mes amis, écoutez un mot, un seul mot. »>
RÉSUMÉ. — Qui nous retient dans r adoption spontanée et d'autant plus efficace de ce plan? La peur d'un impôt? La banqueroute est le plwi désastreux des impôts.
« Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le roj'aume est près de s'engloutir. Il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien ! Voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez ; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit.' Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; il va se refermer... Vous reculez d'horreur.... Hommes inconséquents! hommes pusillanimes ! Eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souil-
lez d'un acte mille fois plus criminel, et chose inconcevable, gratuitement criminel ! Car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyezvous parce que vous n'aurez pas payé que vous ne devrez plus rien ? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes (pii perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, étes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre, ni la délicatesse?,.. Non, vous périrez et, dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. »
RÉSUMÉ. — Frappez /es j^liis riches : il faut qiiun petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple. Si vous reculez., cous attirerez s^ir vous tous la foule des maJhcureux et cous ne saucerez rien de l'oraçje^ pas même C honneur !
«Voilà où nous marchons J'entends parler de patriotisme, d'élans du patriotisme, d'invocations du patriotisme. Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède! Eh!
DE LA MKMOIRE 49
Messieurs ! ce n'est là que de la simple arithmétique ; et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, Messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique ? Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez- vous à la liberté ? Quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus, si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est point le garant de votre constitution?.... Je vous dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle ; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes. »
RÉSUMÉ. — II ne n'agit plus d'un appel au patriotume, mais: d'un appel à VégoUme et à Vintérêt penonnels bien entendus. Les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.
« Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant! Votez-le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens (doutes vagues et non éclaircis), vous n'en avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance k le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps ; le malheur n'en accorde jamais...
« Eh ! Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais
d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Home, et Von délibère. Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur... et vous délibérez! »
RÉSUMÉ. — Votez l'impôt sans délai., ce n'est plus un iniaf/inairr Catilina qui est à nos portes. C'est la banqueroute.
Après avoir établi soigneusement la solide charpente du discours, nous pouvons en retrouver facilement les images, les expressions, les ornements. Nous sommes en état de reconstituer la chair à l'entour des os. Nous avons choisi ce discours précisément à cause des difficultés qu'il offre à la mémoire. Il est certain que peu de diseurs arriveront facilement à se mettre le second paragraphe dans la tête : « Avons-nous un plan », etc.. etc.. s'ils ne prennent soin de bien remarquer l'enchaînement, la progression et les conclusions successives de chaque jugement.
Il nous a semblé piquant, à propos d'un discours du plus grand orateur de l'Assemblée Constituante, de rapporter quelques opinions sur la meilleure manière d'apprendre, recueillies par Hérault de Séchelles, un des orateurs de la Convention qui la présida. pendant quelque temps.
« Trois opérations graveront dans votre esprit ce que vous exigez de lui qu'il retienne : d'abord, bien concevoir; ensuite, raisonner chaque chose ; enfin, relire souvent son écrit.
DE La MÉMOtRË U
« Cependant il arrive souvent de relire dix fois la même chose, et de sentir qu'elle n'entre point dans la tète, quoiqu'on entende tous les mots. Il semble qu'il en devrait être autrement, puisque l'écriture donne un corps aux idées. Je crois en saisir'la cause, c'est qu'on veut se remplir de l'écriture avant de se remplir de la chose même. Quand on compose, les idées naissent, l'écriture vient ensuite qui les réalise, et les idées se retiennent. Vous voyez que l'écriture n'est ici qu'en second; au lieu que, lorsqu'on apprend par cœur, l'écriture se présente d'abord et, pour peu que l'esprit sente l'intérêt s'affaiblir, il a beau être à l'écriture, il n'est plus à la chose. Le travail de la mémoire est donc précisément le même que celui de la composition.
« Lekain, pour appren(h-e un rôle, le lisait deux fois le matin, deux fois le soir, il le lisait ainsi pendant longtemps et ensuite il apprenait les vers.
« .T'ai ouï dire à Larive qu'il avait étudié longtemps ses rôles, couplet par couplet. Cette manière le fatiguait beaucoup ; il en a imaginé une autre dont il se trouve mieux ; c'est de lire dix fois, vingt fois, un rôle tout entier, sans même l'apprendre ; il suffit de le comprendre. Cette méthode est la même que celle dont j'ai parlé, l'analyse : saisir l'ensemble; elle fortifie la tête. »
<( La liaison des idées, dit très bien Condillac, est le principe de la mémoire. Elle dépendra donc principalement de l'ordre et de l'analyse que l'on met dans ses idées. Le meilleur genre de mémoire et le plus sûr est celui qui consiste à faire de la mémoire avec du jugement. »
Le but principal de l'ordre, c'est de nous représenter les choses au moment où nous en avons besoin.
b2 TRAITE DE DICTION
Sans aller plus loin, rappelons-nous les invincibles difficultés que nous avons eues au lycée à nous faire entrer dans latète vingt malheureux vers grecs d'Homère, lorsque nous avions négligé — ce qui nous arrivait plus souvent que de raison — d'en écouter en classe la préparation et d'en noter la traduction verbale et commentée faite par le professeur. Les mots alors ne représentaient plus k notre esprit que des sonorités vides, décousues, privées de ce lien merveilleux qu'est l'idée : ils s'égrenaient et se dispersaient dans notre mémoire, comme les grains d'un collier dont on a enlevé le fil s'échappent de la main qui veut les prendre.
Nous sommes presque arrivés à la fin de la première partie sur la diction correcte. Avant d'aller plus avant nous tenons k élucider certain point dont la clarté importe à la suite de ce travail.
On a remarqué que, dans notre préface, nous avons surtout parlé des diseurs et que nous nous sommes abstenus de prononcer le mot « acteurs ».
Y a-t-il une différence entre un acteur et un diseur? Oui, certainement. Il y a d'abord la même différence essentielle qu'entre les deux mots latins agere et dicere qui, par leur supin, ont donné naissance aux mots action, d'oii acteur, diction, d'où diseur. Ar/erc, en latin, c'est agir, faire, mettre en action, conduire, pousser, représenter, c'est un verbe qui signifie l'activité visible, matérielle : age?'e versum, c'est débiter un vers avec la mimique qui lui convient. Dicere, c'est dire, exprimer par des paroles, c'est plaider, prononcer; dicere versus, c'est même (dmnter les vers.
La loi du comédien, de l'acteur, c'est le mouvement.
La loi du diseur, c'est l'expression par la parole. Il y a d'autres différences :
Par cela même qu'il extériorise un rôle, l'acteur est
54 TRAITE nE DICTION
condamué à une sorte de spécialisation. L'acteur fait voir, fait entendre avec sa voix, avec sa stature ; or sa voix et sa stature ne conviennent guère à tous les mouvements, à tous les rôles. On ne voit guère l'acteur qui a incarné Othello jouant ensuite le rôle d'un jeune premier de comédie ; on ne s'imagine pas davantage un jeune premier de comédie dans le personnage d'Othello. De plus, M. X..., qui fait merveille dans le personnage de Crispin, ue passera pas du jour au lendemain du camp des comiques, où il est très estimé, dans celui des tragiques.
Le diseur renonce à faire voir, il s'attache surtout à exprimer, à faire comprendre; s'il a du tact, de la mesure, s'il sait modestement et simplement rester à sa place, il peut tout entreprendre, tout oser. Tout est de son ressort, La Fontaine, Victor Hugo, Molière, Racine, Rabelais, Maupassant : la nouvelle, le discours, le poème, le conte, la chanson. Une seule qualité est impérieusement requise du diseur, la souplesse de l'esprit en même temps que celle de la voix.
A l'acteur, le théâtre, les lumières, la fièvre de l'action, du geste; la griserie du triomphe, la vie double, les sensations qui brûlent, qui énervent et qui exaltent la sensibilité.
Au diseur, la méchante table de bois, devant des murs nus, dans une salle froide, le contact d'un public qu'aucune majesté n'impressionne, que rien n'échauffe, peutêtre prévenu, de mauvaise humeur parce qu'il est mal assis, et, pour lutter contre tant de circonstances hostiles, une pauvre, une faible voix et la maigre flamme de deux yeux sur lesquels passe de temps à autre un nuage de trouble. Pas de camarades, pas de réplique, pas de chaleur, pas de fièvre.
Autre différence : le comédien a des triomphes, une personnalité : il peut faire sa chose d'un rôle, l'interpréter à sa façon, donner des leçons à l'auteur, séparer sa cause de la cause de l'écrivain et triompher où celui-ci tombe. Alfred de Musset n'avait pas du tout compris j'Abbé d'// ne faut jurer de rien, comme Got le composa ensuite. Alfred de Musset avait en vue une manière c'abbé de cour galant et mièvre, une sorte de pendant à labbé du Cercle de Poinsinet de Sivry. Got, au contrah-e, de l'abbé de cour fit un curé de campagne lourdaud d'espit et de tournure, assez embarrassé de sa personne, facile à duper et, par conséquent, prêt à se laisser prendre aux pièges d'une ingénue comme Cécile, aux malices d'une petite pensionnaire.
L'auteur, avant la représentation, tenta quelques remontrances près du comédien qui, têtu comme un vrai Breton qu'il était, persista judicieusement dans son idée.
Le succès de la pièce vint le justifier. Alfred de Musset
reconnut lui-même son erreur et féhcita publiquement Got
d'avoir persévéré malgré tout dans son interprétation^.
- Le diseur ne peut tenter rien de pareil : il est et doit
rester l'humble interprète de la pensée de l'écrivain. Cri-
1 tiquer, pour lui, c'est se rendre compte de son admiration,
''ç'est en chercher les causes réelles. Il est permis à
Sarah Bernhardt et à Mounet-SuUy de comprendre diffé-
1. Un autre trait beaucoup plus connu d'interprétations de comédiens substituées judicieusement à Tinterprétation des auteurs se rapporte a Frederick Lemaitre. On sait comment ce dernier, de concert avec son camarade, changea du tout au tout lidée que les auteurs de VAubenie des Adrets se faisaient de leur Robert Macaire et commeul il uicla e bouffe à un rôle composé surtout detîets tragiques et sinistres dans la pensée des auteurs.
remment le rôle de Hamlet. Pour celle-ci, le héros de Shakespeare est un prince rêveur et fantasque, que la nécessité d'agir trouble et halluciné douloureusement, c'est une âme malade. Pour cet autre, c'est une sorte de misanthrope hautain et amer qui a vu le tréfonds de la misère humaine, et qui ne trouve de consolations aux cruelles obsessions de sa pensée que dans la mort. Poui; un troisième, ce sera un Oreste du Nord, condamné pat la fatalité à une œuvre de haine et de vengeance, qui l'enveloppe de nuit, de cauchemars et de représailles. Vengeur, il porte le poids de la vengeance dont il s'esl, fait l'instrument. Le rôle est long ! le génie de Shakespeare est sans bornes et, dans l'ampleur de la pensée créatrice du poète, il y a place pour plusieurs interpré-i tations.
Remarquez, du reste, que les transformations que des comédiens font subira un rôle, ne portent que sur l'extériorisation de ce rôle, et qu'elles ne peuvent ni ne doivent affecter le fonds même du rôle. Vous pouvez, si vous êtes acteur, faire d'Alceste un butor mal appris au lieu de l'homme du monde enragé de vertu, que Molière a voulu mettre sur la scène. Qu'importe? pourvu que vous respectiez le fonds do son caractère, qui est la misanthropie.
Si vous êtes diseur, votre devoir est de vous appliquer à traduire par la parole le fonds de la pensée et de négliger sa forme visible. Quand vous vous appliquez à comprendre et à faire comprendre la fal)le la Cigale et la Foîirmi, vous pouvez vous sentir pris d'une parfaite sympathie pour la légère cigale, cette bohémienne ailée qui passe en chantant, tandis qu'au contraire la fourmi
et son sens économe peuvent vons sembler pingrerie et rë})ugnante avarice. Mais vos sympathies ou vos antipathies n'ont rien à faire avec l'interprétation de la fable. La Fontaine, plus cigale que beaucoup de ses confrères (lu xvif siècle, n'a pas pensé à formuler l'apologie do l'insouciance : il n'j- a vu que le prétexte d'ajouter une l)otite scène prise sur le vif à « l'ample comédie à cent actes divers ». Traduire cette scène, mettre en opposition les deux caractères, c'est tout ce qu'on exige du diseur, c'est le seul but qu'il puisse avoir en vue.
Nous lui demandons,"en outre, de s'effacer toujours, de ne pas avoir en vue l'effet, les applaudissements, la réputation. Faire aimer les auteurs qu'il interprète, leur rendre pour un moment les apparences de la vie, la puissance du souffle, les séductions de la voix, le rythme du mouvement, voilà l'ambition qui lui est permise, et elle est assez belle. Qu'il dédaigne les joies plus enivrantes de la vanité, assurément légitimes chez les comédiens, pour les joies plus austères de la bonne parole jetée dans les esprits, par les morts illustres qu'il ressuscite ; qu'il soit assez fort pour se réjouir d'avoir éveillé un pou de volonté et de noble curiosité dans les âmes.
Enfin, pour terminer ce parallèle entre le diseur et l'acteur et pour donner confiance au diseur, nous citerons ces quelques lignes de l'excellent ouvrage de M. J. Combarieu qui a pour titre : /<?.s- Rappor/s rie la musique et de la poésie :
« Il faut distinguer entre la poésie lue ou déclamée et la poésie dramatique. La première ne prétend pas exprimer les choses directement ; la seconde, au contraire, veut être une reproduction directe de la réalité... La poésie,
lue OU déclamée en dehors du théàtro, est indéfiniment suggestive et crée dans notre esprit une activité libre sans limite précise ; pour cette raison, on ne voit pas quel autre art pourrait lui être opposé comme ayant une signification plus riche. Quand le poète de la Légende des Siècles peint Booz endormi, lorsqu'il décrit le lever du soleil dans le Satyrr eu qu'il fait le portrait de Satan :
L'elTrayant ramasseur de haillons de l'abîme, Ayant sa hotte au dos, pleine d'âmes, son crime Sous son aile qui ploie, et son croc noir qui luit Dans son poing formidable ; et, dans ses yeux, la nuit,
il n'est ni marbre, ni toile peinte ni symphonie ou opéra, qui puisse éveiller dans mon esprit des images plus nombreuses, plus précises, plus éclatantes ou plus terribles. Le poète, dans ces conditions, tient le burin universel. L'expression idéale de son langage — parce qu'elle est idéale et ne vise à aucune imitation, enveloppe et domine toutes les expressions (hrectes de la réalité. L'absence même de tout moyen d'imitation fait sa puissance. N'étant rien, il est tout. Au lieu de toucher d'abord les yeux ou les oreilles, comme fait le peintre ou le musicien pour arriver ensuite à la raison, il touche d'abord la raison, la faculté même qui nous permet de voir et d'entendre, et par là il fait tout ce qu'il veut de notre sensibilité et de notre imagination, puisqu'il est maître du point de notre organisme à l'aide duquel on gouverne tout le reste.
« L'objet de la poésie (h^uuaticp.ie, c'est l'action; mais on peut constater combien la poésie au théâtre est impuissante à réahser son objet d'une manière complète, et les limites qui lui sont imposées de tous côtés dans im do-
maine où, semble- t-il, elle devrait régner. Elle ne peut exposer aux yeux qu'une action moyenne, atténuée, mutilée ; soit pour une raison de convenance, soit à cause d'impossibilités pratiques, elle reste le plus souvent à moitié chemin de son but. 11 y a deux sortes de faits sur lesquels elle n'a (pi'un pouvoir précaire et contestable ou à l'expression desquels elle n'arrive que par des voies détournées : certains sentiments arrivés à leur paroxysme et le merveilleux. »
Qu'on ne s'imagine pas, en lisant ce parallèle entre le diseur et l'acteur, que nous voulions les opposer l'un à l'autre en donnant l'avantage au premier. Cette pensée est loin de notre esprit, pour cette raison excellente qu'un véritable comédien est toujours doublé d'un bon diseur et que le contraire peut n'être pas vrai.
En tous cas, cette pensée de Gœtlie : « Un bon comédien nous fait bientôt oublier une misérable et ridicule décoration, tandis que le plus beau théâtre ne fait sentir que mieux l'absence de bons acteurs », prend une signification plus exacte encore et une portée plus directe appliquée au (hseur seulement.