CHAPITRE IX QUALITÉS REQUISES D'UN DISEUR
Hérault de Séclielles déjà cité, orateur- distingué de la Constituante et de la Convention, fut de son vivant lié avec tout ce que son époque comptait de plus illustre au théâtre et dans les lettres. Nous avons trouvé dans ses écrits ce passage caractéristique où il note la dominante de chacun de ses contemporains :
« J'ai rencontré dans le monde plusieurs hommes célèbres. Chacun avait une tournure d'esprit différente, et cette différence se faisait sentir dans leur conversation. Je les ai beaucoup observés, car je suis entré jeune dans la société et j'ai fait longtemps le rôle d'écouteur. Aujourd'hui'que je me rends compte de ces observations, il m'a semblé que l'on avait un prodigieux avantage, soit comme homme du monde, soit comme orateur, si Ton était venu à bout de réunir :
(( L'air inspiré, l'expression enthousiaste et poétique de l'abbé Arnaud ;
'( La tournure piquante, élégante, académique de l'abbé Dehlle ;
« La voix forte et mâle, le port noble, le geste majestueux, la beauté, la franchise fière et bonne de Larive ;
« Les pinces mordicantes de l'esprit de Chamfort ;
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« La liberté, Taisance, la grâce théâtrale et sociale de Mole ;
« Le ton noble et poli, l'esprit de jnstice de M. Ducis ;
« L'attitude et la voix politique, soutenue, royale, de M"- Clairon;
« L'air d'un homme à part, isolé, le ton bonhomme qui conte des histoires et sème les vérités, de M. de Buffoii ;
<i Le silence du célèbre Frankhn ;
<( Le débit concentré, riche d'inflexions, les éclats soudains et perçants du fameux Lekain ;
« Les harangues longues et soudaines, la présence d'esprit, la voix forte de d'Épresmenil ;
<c La manière de conter de d'Alembert ;
« L'entretien continu et bien français de Marmontel ;
« La tournure simple, mais supérieure et entièrement exempte de ce qu'on appelle misères, l'esprit sérieux, étendu, calculateur, géomètre, instruit dans tous les genres, l'habitude constante et l'amour des détails, la facilité d'y apporter une philosophie saine, des vues politiques et administratives, une connaissance du comu* humain, un peu de malignité même dans les récits de M. de Condorcet. »
C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela.
disait l'Henriette des Femmes savantes, et nous pr()})0sons volontiers à l'imitation des futurs (Hseurs cette apphcation de l'auteur de ta Visite à Montbard à démêler dans les gens qu'il avait fréquentés la qualité maitresse, la faculté principale qui lus distinguait; mais nous
souhaiterions que l'observation et Tattention de ceux qui cherchent à devenir de bons diseurs se portassent surtout sur les dons d'expression ou d'émotion communicative qui sont dévolus à certains hommes, pour tâcher de se les assimiler par le travail.
Les manuels, pour aussi complets qu'ils soient, ne peuvent qu'avertir ceux qui les consultent, que fortifier leur jugement; ils sont incapables d'apprendre à éprouver des sentiments ou à se passionner. L'émotion, voilà ce que les principes et les lois ne peuvent pas mécaniquement déterminer dans une sensibilité naturellement peu développée. La première qualité qu'on puisse souhaiter d'un diseur, c'est une curiosité avisée, intelligente, servie par des sens subtils et déHcats. Qu'il s'attache à suivre les signes extérieurs des sentiments qui se livrent bataille journellement autour de lui, qu'il cherche à en évaluer la profondeur, la vérité ; les modèles à utiliser ne manquent pas ; la réalité dépassera toujours la fantaisie la plus féconde. Chaque individu possède des vices et des qualités qui ont pris chez lui une plus grande extension que chez le voisin.
Éviter les uns et s'attribuer les autres, c'est, suivant le mot d'Hérault de Séchelles, s'assurer de grands avantages comme homme du monde et comme orateur. Or le diseur n'est-il pas une manière d'orateur qui exprimerait ses sentiments dans des phrases écrites par d'autres que lui?
Nous verrons dans la troisième partie de ce livre comment la curiosité doit s'accompagner de sympathie et quelles sont les qualités de la sympathie que nous demandons au diseur. Auparavant, nous étudierons dans la die-
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tion rythmique les lois du rythme, du mouvement, et leurs rapports avec Témotion dont elles sont le signe direct et premier.
Les règles de l'orthographe de la diction que nous venons d'exposer peuvent suffire à ceux qui enseignent, aux professeurs, aux démonstrateurs, qui n'ont besoin que d'exposer froidement, clairement et qui ne se proposent que de conclure d'après des données logiques, régulières, prévues et irréfutables. Mais si, au lieu de conclure, on se propose de convaincre, il faut s'adresser à la sensibilité et non à la raison ; là où on ne répandait que de la clarté, il faut faire circuler une chaleur cominunicalive : or la chaleur ne se dégage que par le mouvement en physique comme en diction.
C'est pourquoi la diction rythmique, qui fait suite à cette première partie, aura pour objet le rythme, cette loi harmonieuse du mcnivement.