CHAPITRE yir
Nous avons vu, d'après les données scientifiques exposées dans le chapitre précédent, quelle est la nature du rythme et de la rime. En analysant ces données, en réunissant celles qui sont communes, en les synthétisant et en faisant abstraction du reste, nous pouvons arriver ii nous constituer une idée d'ensemble très suffisante pour nous donner la clef du problème de la diction des vers.
Le rythme est un produit direct de l'émotion que la raison tempère, et régularise ; venu de l'émotion, il la provoque à son tour, il suggère dans l'âme de celui qui écoute les mouvements qui l'ont suggéré lui-même; on même temps, il économise l'attention do l'auditeur et lui permet de se récréer en diminuant la dépense d'énergie intellectuelle nécessitée par l'adaptation sinmltanée des facultés de l'intelligence tendues vers la perception du vers.
- Quant à la rime, elle a pour nécessité et pour fonction d'apporter un ordre formel et perceptible dans la po('sio ; elle est à la fin du vers, comme la barre à la fin d'une mesure musicale; elle permet d'évaluer sans i)erte de temps la valeur des rythmes à travers la diversité dos groupements syllabique«. Et <le même que la mesure mu-
sicale indiquée par des temps forts épargne à l'auditeur l'effort d'évaluer exactement et mathématiquement la valeur des groupes de notes, des retards, des syncopes usitées dans une mélodie, de même la rime nous aide à sentir sans calculs le rythme interrompu par les rejets et les enjambements que les poètes mettent à dessein dans leurs œuvres.
De ces constatations résulte, pour un diseur, la nécessité absolue d'observer le rythme et de battre la
rime.
Comment se fait-il donc que l'observation du rythme et le battement de la rime amènent presque toujours la monotonie dans le débit de la plupart des diseurs, ainsi que le fait remarquer judicieusement M. de Souza dans les Hgnes suivantes :
« Depuis que s'est perdue l'habitude de chanter le vers, selon la méthode des acteurs tragiques du xvif siècle, l'art de la diction, fait toujours prédominer le sens sur le rythme, et de plus en plus, suivant en cela le goût public, qui ne peut supporter la monotonie de la cadence classique. Et cependant, lorsqu'on dit des poèmes où tout est ménagé pour faciliter à la déclamation les effets d'asymétrie qu'elle recherche, le pubhc se plaint de ne pas sentir le vers, dans ces observations naïves si souvent répétées : (( Est-ce que ce sont des vers? On ne dirait pas des vers... »
(( Néanmohis, lorsque ce même public entend
déclamer leurs vers aux auteurs qui, pour la plupart, les rvthment et théoriquement, avec raison, il en supporte mal l'audition; cela le choque, le fatigue ou raniuse, comme un rabâchage, comme un fastidieux bercement.
« Cette contradiction apparente n'est-elle pas la preuve que le public sent inconsciemment :
(( i" Que notre poésie ne peut pas vraiment posséder toute sa force expressive sans un accord plus parfait entre le sens et le rvtliine;
« 2" Que le rvthme actuel ne le satisfait plus^ »
La première conclusion de M. de Souza est légitime.
Quant il la seconde, nous Tamenderons ainsi :
Si le rvthme actuel ne satisfait plus le public, c'est qu'on Ta toujours travesti, trahi dans l'interprétation. Les rythmes de notre poésie sont aussi riches que ceux de toute autre poésie étrangère; ils sont plus cachés, plus subtils ; c'est leur défaut, mais compensé par cet immense avantage que ces rythmes sont toujours subordonnés à la logique la plus impérieuse.
La mesure d'un vers est créée par le nombre dos pieds qui le composent.
Le rythme est créé dans la langue française, en général par l'accent tonique, que Hatzfeld et Darmsteter nomment si justement dans leur Dictionnaire^ « un accent d'intensité ».
Qu'est-ce donc exactement que l'accent tonique?
« L'accent tonique est un accent prosodique qui prend le nom de tonique quand il a pour caractère spécial do produh'e l'élévation de la voix sur une des syllabes d'un mot et de mettre en relief cette syllabe au milieu de celles qui l'environnent »-.
« L'accent tonique est l'élévation do la voix sur la der-