‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 42 sur 91 · JESSICA, LORENZO · texte numérisé non relu

JESSICA, LORENZO

JESSICA

Voici la nuit qui tombe et j'ai peur d'être seule.

LORENZO

Allons voir les bleuets, s'cndormii' d;uis l'éteiile.

JESSICA

Il faut aller dormir comme les bleuets bleus.

LORENZO

O mon âme, vois-tu Thorizon nébuleux

Frémir comme un chœur blond de sylphides dansantes.

« Aux anniversaires, il récitera une ode en l'honneur d'un poète ; à une inauguration de statue, il lui faudra célébrer en strophes éclatantes la renommée d'un grand homme; dans les salons, on lui demandera de dire un des

Qui vont en secouant leurs robes sous les sentes? Un frisson de pnrfums berce les bois troublés Et court sur les coteaux en caressant les blés.

.lESSICA

Comme la lune dort doucement sur ci's mai'bres.

LORENZO

Le zéphyr glisse et met dans les feuilles des arbres De courts baisei's d'argent qui no biuissent pas.

.TE s. s ICA

Le silence est si pur qu'on croit ouïr les pas l)e quelque séraphin qui mnrche sur des roses.

LORKNZO

C'est pour nous que Dieu lit la volupté des choses ; C'est pour les nuits d'amour qu'il fit la paix des cieux. J'^t nous les lit si beaux pour nous voii' plus joyeux...

{Ils s'asspoient .'m/- un Im Sui' mon épaule, bï... viens... Relève tes voiles. Et jn tn bercei'ni sous les yeux des étoiles. ... I^es viiis-tu scintiller, loin, dans l'azur sans fond? Ivres de leur lumière, ivres d'être, elles vont Chantant, chantant l'amour, chantant la nuit bénie, Et chacune est un chant dans l'immense hnrmonie. Pelles vont se cherchant, s'aimant, se poursuivant. Et chacune d'en haut verse au monde vivant Un conseil d'être heureux et d'être aimé comme elles.

JESSICA

J'en vois dont le regard me rit dans tes prunelles.

LORENZO

Mou cœur qui s'élargit les voit toutes en vous ;

Je veux emplir mon cœur du ciel qui luit sur nous.

Et boire dans vos yeux tout l'infini des mondes...

JESSICA

Je t'aime 1

LORENZO

Endormez-vous parmi vos boucles blondes.

Et pour mieux vous bercer, je rythmerai des lais. En vous disant de vieux récits d'amour.

JESSICA

Dis-les.

(Shylock, adaption d'Ed. Haraucourt.)

chefs-d'œuvre de nos poètes contemporains. . . Il aura aussi, sans doute, Toccasion de dire des vers sur la musique elleiiiùme, puisque les artistes et le public semblent prendre aujourd'hui un viî plaisir à l'union de ces deux arts.

« Or, par ses études premières, le comédien n'est pas j)réparé à ces différents travaux, et il reste fatalement inférieur à sa tâche, à moins qu'il n'ait été marqué d'un signe pour adorer et servir la poésie.

" Dans les concerts, dans les soirées mondaines, on peut entendre remarquablement chanter quelquefois ; il est assez rare d'y entendre dire les vers tout à fait bien, même par des artistes connus. Telle de nos actrices dont le nom est célèbre, dont la réputation est solidement établie au théâtre comme dans les salons, serait incapable de dire un sonnet à la satisfaction d'un véritable ami de la poésie ; il lui manquerait les ressources d'une voix harmonieuse, la souplesse de l'articulation, la magie du style, et ce n'est ni la fantaisie la plus jaillissante, ni l'effort le plus intelhgent vers le réalisme, qui peuvent tenir lieu de tout cela dans cet art particulier. On pourrait citer l'exemple d'un grand comédien, qui interprète Victor Hugo d'une façon lamentable et qui, en disant des strophes dans des représentations d'adieu, a provocpié la grande indignation des poètes présents. Il n'est pas prouvé d'aillems que ces poètes auraient tous été capables de le remplacer supérieurement; chez eux aussi plusieurs qualités auraient manqué peut-être, qu'ils dédaignent trop facilement et dont ils ne sentent pas assez toute l'importance. »

Tout en jetant des fleurs aux poètes, M. Brémond ne manque pas l'occasion de leur dire, en passant, leur fait

Entre nous, les poètes méritent qu'on leur fasse la leçon. Ils affichent trop de prétentions, entre autres celle, assez comique, d'avoir appris à Sarah Bernhardt la diction du vers. Les uns, pour quelques qualités naturelles, s'imaginent pouvoir se passer des autres et tout savoir de la révélation. Ils connaissent les secrets du rythme, mais ils en abusent. D'autres croiraient se déshonorer en articulant ou en se rendant intelligibles à la masse ou en s'efforçant de rendre lem- émotion visible : ils lisent leurs vers sans même froncer le sourcil. Jupiter y condescendait cependant lorsqu'il voulait faire trembler l'Olympe. L'Olympe et le inonde entier ne sont d'aucun poids })()ur ceux dont nous parlons, naïfs orgueilleux qui s'imaginent que la poésie existe sans l'universelle et adorable sympathie qui unit le poète à tout ce qui vit, à tout ce qui existe sous le ciel et sur la terre.

C'est à la première catégorie que s'adresse M. Hrémond quand il écrit :

« Quand ils disent leurs vers, les poètes sont presque toujours fort intéressants : ils les enveloppent du charme de leur personnalité et peuvent par là donner une précieuse indication au diseur de profession; mais' bien souvent, ils n'ont pas l'articulation, ni la virtuosité, ni cette variété, qu'on n'acquiert précisément qu'en changeant ses sujets d'études; il leur manque aussi parfois la voix de leurs vers, alors que beaucoup de comédiens sont doués de voix naturellement riches que le travail a pu étendre et assouplir.

« Ce qu'il faut, du moins, reconnaître, c'est que les poètes savent en général trouver dans leurs instincts le maniement des cadences^ le balancement des phrases

nES DIFFERENTES ECOLES DE DICTION 143

rythmées, l'exacte répartition des accents, tout ce qui laisse au vers lyrique son charme et son envolée, son développement et sa raison d'être. »

Après avoir exposé les désirs, l'idéal de l'École lyrique, nous voyons qu'en un siècle ces désirs se sont renforcés, ont pris conscience d'eux-mêmes et se sont- réaHsés : il ne nous manquerait plus que d'exposer l'esthétique de l'École adverse et ses moyens. Malheureusement il est difficile de le faire parce que l'École du naturel n'existe, à parler vrai, que négativement'. L'idéal de cette école parait avoir été de ramener le vers au ton de la conversation et d'en briser la cadence pour arriver à ce résultat. Dhannetaire, au xviii- siècle, recommande de réciter les vers deux à deux, comme si c'était abolir les difficultés que les additionner.

Il veut qu'on phrase ainsi la fameuse tirade d'Alceste k Phihnte :

Allez vous devriez mourir de pure honte... Une telle action ne saurait s'excuser, et tout liomme d'honneur s'en doit scandaliser...

« Je vous vois accabler un homme de caresses et témoigner pour lui les dernières tendresses, de protestations d'ofï'res et de serments, vous chargez la fureur de vos embrassements... Et quand Je vous demande, après, quel est cet homme, à peine pouvez-vous dire comme il se nomme...

C'est tourner la difficulté par un procédé enfantin, ce n'est pas la résoudre.

Samson, l'un des meilleurs maîtres du xix" siècle, conseille de ne pas faire sentir la cadence dans les vers, il

1. Nous parlons au point de vue de la diction lyrique, bien entendu !

le conseille au nom du bon sens et du naturel. Or Talma et Rachel, qu'on nous donnerait volontiers comme des chefs d'École et des réformateurs du bon sens et de la vérité, n'ont-ils pas cadencé le vers suivant le rythme et l'harmonie? Imagine-t-on Phèdre ou Camille se lamentant selon les règles du parler ordinaire et du langage de la conversation?

A la vérité, la différence entre les deux Écoles n'a jamais été très marquée : il y a eu surtout des comédiens et des tragédiens, les premiers grands amateurs de la simplicité du langage et de l'action, ce qui, venant d'eux, était naturel : les seconds s"efforçant de rendre selon leurs moyens le lyrisme du vers ; quelques-uns n'y sont parvenus qu'en sacrifiant le naturel et la vérité, les autres ont su allier heureusement le lyrisme, la noblesse et la vérité : tels Talma, Rachel et M'"^ Mars.

Un tragédien qui s'efforce d'introduire trop du naturel de la vie ordinaire dans la tragédie échoue toujours, comme Aufresne échoua devant la pompe et la noblesse de Lekain : un comédien qui veut transporter les qualités requises pour la comédie dans un rôle de drame poétique s'expose à un échec retentissant, comme l'a récemment prouvé la tentative malheureuse d'un comédien réputé et mort depuis.

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