‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 47 sur 91 · LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS · texte numérisé non relu

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

Autrefois le rat de ville Invita le rat des champs D'une façon fort civile A des i-eliefs d"nitolans.

Sur un tapis de Turquie, Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis.

Le régal fui fort, honnête.

Rien ne manquait au festin.

Mais quelqu'un troubla la fête Pendant qu'ils étaient en train.

A la porte de la salle, Ils entendirent du bruit.

Le rat de ville détale, Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire :

Rats en campagne aussitôt, Et le citadin de dire :

« Achevons tout notre rôt. »

« C'est assez, dit le rustique , Demain vous viendrez chez moi ; Ce n'est pas que je me pique De tous vos festins de roi;

Mais rien ne vient m'interrompre.

Je mange tout à loisir;

Adieu donc. Fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre! »

Pour l'interprétation de cette fable, nous conseillons de la dire comme si elle était notée toute en croches de même durée, et de considérer chaque vers individuellement, à de très rares exceptions, comme n'ayant qu'un accent rythmique sur le septième pied, sur le pénultième dans les vers féminins ' :

Exemple :

Autrefois le rat de ville

1. Donnez ù li'Icraent niéludique limporlunce cunvt'nablo, en vous préoccupant surluut de ne pas briser le mouvement rythmique général.

ETl'DE DE QUELQUES RYTHMES i73

Reiuarquez que chacun de ces veis a deux. ucceiiU rythmiques

Sur un tapis de TurqiîTe, Le couvert se trouva mis".

Néghgez, passez légèrement sur les accents qui sont dans Tintérieur du vers, ne vous arrêtez pas aux détails, ce que vous feriez évidemment, si vous aviez à lire le texte latin d'Horace abondant en trouvailles, en ingéniosités; contentez-vous de ne pas détruire ce rythme du vers de sept pieds, rythme incomplet, retardé encore ici par le croisement des rimes, qui ne permettent de saisir la réalisation de l'ensemble qu'à la fin de chaque quatrain.

Le vers de sept pieds nous a donné souvent l'impression d'une dissonance musicale qui ne trouve sa résolution qu'à la fin du distique ou du couplet.

Notez qu'il est composé de sept pieds, et qu'il n'y peut entrer le plus souvent que des combinaisons de nombres premiers entre eux, qui n'ont pour diviseur commun qu'euxmêmes ou l'unité.

Autrefois — le rat de ville.

Je man — ge tout à loisir.

1 ti

Rien ne manquait au festin, etc.... etc..

Le vers de sept pieds, par son caractère incertain, hésitant, — nous allions écrire discordant, — convient à merveille à la raillerie, aux sentiments qui supposent dans l'àme une blessure, une contrariété, l'absence de calme, le désir de vengeance.

174 TRAITK DE DICTION

Lisez ces vers du vieux Corneille, écrits, sur un ton un peu âpre, à un,' marquise dont il a sujet de plainte :

Marquise, si uion visage A quelques traits uu peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge, Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un alîront, Il saura faner vos roses, Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits ; On ma vu ce que vous êtes.

Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore, Mais ceux que vous méprisez Poun^aient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit.

Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

Pensez-y, belle marquise, Quoiqu'un grisou fasse effroi, 11 vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi.

Le diseur qui interprétera ce poème devra donc s'appliquer H en rendre le caractère un peu âpre, à en accuser l'amertume voilée. Imaginez qu'un musicien yeuille le traduire symplioniquement à l'orchestre, il n'en confiera pas le chant à l'harmonieuse flûte, incapable d'exprimer la colère ou les sentiments d'une certaine force intérieure.

Le poète a bien raison d'écrire, en parlant du vers de sept pieds, qu'il emploie pour exprimer ses sentiments et ses préférences :

Il est ciselé, mais dur, Le vers où j'ai mis mon âme, Le vers se forge en sa llamme Oii trempe souvent sa lame.

Il souffre pour qu'il soit pur, Le vers où j'ai mis mon àme.

Le vers de sept pieds peut renfermer des sentiments d'une force plus saisissante encore.^ Un poète qui ne S(m trompe pas souvent dans le choix de ses mètres et qui excelle à faire rendre à la poésie toutes les réalités auxquelles les autres poètes ne l'ont pas accoutumée, Jean Richepin, a écrit une page, peint un tableau qu'on croirait détaché de la Danse macabre. Pour accuser le rythme, pour le marteler, il a supprimé cette manière de pédale sourde que constitue la rime féminine. Toute la partie représentative du poème est écrite avec dos mots pleins et sonnants. C'est par le cliquetis rythmique des mots que Richepin rend le fracas des sabots, le grincement des crincrins, tout comme Saint-Saëns imite par le timbre spécial d'un instrument le bruit dos ossements entrechoqués au rythme de la funèbre danse.

Dans ce nouveau poème, Tauteur augmente FimpressioQ de souffrance en déplaçant, à chaque vers presque, le centre rythmique, instable et boiteux de sa nature dans le vers de sept pieds : deux syllabes y font souvent un contrepoids inégal à cinq autres, et ce vers, dont les deux parties ne s'équilibrent jamais, donne à l'oreille une sensation de malaise qui remonte jusqu'à l'esprit de l'auditeur.

LKS DEUX MKNKTRIERS

Sur de noirs chevaux sans mors.

Sans selle et sans étriers, Par le royaume des morts Vont deux blancs ménétriers.

Ils vont un galop d'enfer, Tout en raclant leurs crin-crins Avec des archets de fer Ayant des cheveux pour crins.

Aux refrains des violons, Aux fracas des durs sabots, Les morts sortent des tombeaux :

« Dansons et cabriolons. »

Et les trépassés, joyeux, Suivent par bonds e>soufflants Avec une flamme aux yeux Rouge, dans leurs crânes blancs.

Soudain les chevaux sans mors.

Sans selle et sans étriers.

Font halte et voici qu'aux morts Parlent les ménétriers.

L'un leur dit à haute voix, Sonnant comme un tympanon :

« Voulez-vous vivre deux fois?

Venez, la Vie est mon nom 1 »

Et tous, même les plus gueux, Qui de rien n'avaient joui.

Tous, dans un élan fougueux, Les morts ont répondu : « Oui ! »

Alors l'autre, d'une voix Qui soupirait comme un cor.

Leur dit : « Pour vivre deux fois Il vous faut aimer encor;

Aimez donc, enlacez-vous.

Venez, l'Amour est mon nom ! »

Et tous, même les plus fous, Les morts ont répondu : c Non. »

Tous, de leurs doigts décharnés, Montrant leurs cœurs en lambeaux.

Avec des airs de damnés.

Sont rentrés dans leurs tombeaux.

Et sur leurs chevaux sans mors.

Sans selle et sans étriers, Les deux blancs ménétriers Ont laissé dormir les morts.

Pour peu que vous ayez le sens du rythme et que vous observiez une certaine correction dans la division du morceau, vous pouvez être assuré en l'interprétant d'un légitime succès.

En vous indiquant la manière de réciter le liai de ri/h' et le Rat des. champs, nous vous avions conseillé, ])our rendre le trottinement régulier et étouffe des rats, de glisser légèrement sur les accents rythmiques placés à l'intérieur du vers. Ici, la recommandation est inutile, elle serait même nuisible. Appuyez sur le rythme, accusezle, faites-le ressortir, n'évitez pas les accents mélodiques on rythmiques.

Vous pouvez en mettre jusqu'à trois dans certains vers ; n'iiésitez pas.

Ils vont — un galop — denier

Et tous — même — les plus fous

Voulez-vous — vivre — deux fols ?

Venez — la Vie — est mon nom

Gardez le rythme toujours crescendo, en augmentant d'intensité depuis les premiers vers jusqu'au moment où « l'Amour » prend la parole. Le discours de « la Vie » fait encore partie de la symphonie ; il éclate au milieu des autres instruments, parmi les hurlements des morts.

Celui de l'Amour est un récitatif presque soupiré sur une tenue de violons et de violoncelles.

Évitez à partir du vers :

Alors, l'autre, d'une voix,

toute sorte de rythme ou de mouvement. Laissez tomber avec une sorte de nonchalance sûre de son pouvoir ce vers :

Venez, l'Amour est mon nom.

Redonnez quelque intensité passagère au « Non d des morts, puis laissez-les rentrer consternés, muets d'épouvante, sans aucun bruit, avec des mouvements d'ombres, dans leurs tombeaux. Pour terminer, reprenez très affaibli, étouffé, lointain, le rythme du premier quatrain. Puisque c'est par les contrastes et les oppositions que nous saisissons le mieux le rapport des œuvres entre elles et leur signification, immédiatement après l'étude du vers de sept pieds, passons à l'étude du vers de huit

pieds. C'est le délicieux poète Léon Dierx, à qui nous emprunterons un exemple intitulé Soir d'Été.

Richepin, dans le poème précédent, évoquait devant nous, avec une incomparable netteté, les figures des ménétriers des anciennes légendes pour en faire des personnages de symbole. Léon Dierx agitera quelques instants devant nos yeux les fantômes charmants dont limagination de nos ancêtres peupla les bois, les sources et les fleuves. Entre ces deux poèmes, il y a toute la différence qu'on peut trouver entre l'horreur d'une hallucination puissamment coordonnée et le charme d'un songe mollement et doucement rêvé aux approches de la nuit. On peut ici, avec Verlaine, demander de la musique, et le poète ne manque pas à ce qu'on attend de lui. 11 emploie le vers de huit pieds, au rythme facilement mesuré par l'oreille, -qtti ne provoque aucun heurt, aucun malaise dans l'esprit de l'auditeur et deat.ja cadence pleine de grâce, mais sans ampleur ni majesté, convient aux sentiments voilés, aux sensations perçues sans effort, plutôt que cherchées ou provoquées, dans cet état de rêve où l'esprit n'est plus qu'un miroir réfléchissant les êtres et les pensées, comme un flot nocturne réfléchit l'image du monde extérieur.

SOIR d'été

La fenêtre sm- la nuit s'ouvre, Au fond du sombre corridor ; Une brume d'argent recouvre Le parc touffu plus vaste encor.

Le vieux marronnier, sous la brise, Incline son panache blanc Sur l'eau du bassin qui s'irise D'un rayon de lune tremblant.

IgO TRAITE DE DICTION

Seul dans l'ombre, je sens renaître Les premiers désirs à la fois.

Le passé frissonne en mon être ; 0 jeunesse ! ô parfums des bois !

Oh ! qui fera dans ce silence Éclater les l)ruyants accords D'un concert lointain d'où s'élance La voix stridente des grands cors ?

I>à-bas, quels archets minuscules A Titania, pour son bal, Dans les lys et les renoncules Chanteront un fou carnaval ?

Ce soir, quel orchestre invisible, A minuit, sur les nénuphars, Jouera la valse irrésistible Pour les willis aux fronts blafards ?

Quel aigipan brisant l'écorce Du chêne aujourd'hui son gardien, Fera luire et danser son torse Au clair de lune arcadien ?

Mais Pan est mort, le dieu d'Hellad« Couronné d'herbe et de roseaux !

Et ce n'est que dans la ballade Que les willis sortent des eaux

Le cor ne vibre ni n'expire; Et les lutins tournant en rond, Seulement dans le beau Shakespeare, Dansent aux noces d'Obéron.

Et le démon, à mon oreille.

Siffle avec un rire moqueur L'air qui, par une nuit pareille, Pour toujours a fondu mon cœur.

Et toute la nuit, dans l'allée.

J'ai vu, comme des linceuls creux, Tous mes espoirs, troupe affolée.

Se poursuivre ou se fuir entre eux.

Nous regretterions de ne pas recommander à nos lecteurs, comme dernier spécimen des vers de huit pieds, le chef-d'œuvre du poète Louis Bouilhet, l'ami de Flaubert, qui a pour titre Neiges^dWntaii. Dans le léger cadre que constitue le vers dont nous parlons, le poète, par un pro- ( lige de souplesse, fait entrer le croquis spirituel et ironique, ému et grave, de toute ime époque, et de quelle époque !

La poésie commence par un badinage, par un soupçon de regret exprimé avec une désinvolture xviif siècle ; elle se termine en nous montrant dans un éclair le couperet sinistre de la place de la Liberté, « voilé d'un nuage de poudre ». Entre le commencement et la fin, il y a place pour des pastorales, pour des bergers Watteau et des embarquements vers des Cythères ni lointaines, ni difficiles à aborder. Le tout est écrit comme Boucher peignait, avec des couleurs tendres, fraîches, avec des tons caressants et fantaisistes. Ne vous essayez pas à dire cette poésie, si vous ne possédez pas encore les nuances les plus fines, les plus ténues, les plus A'oilées de la diction. Il ne s'agit pas de peindre ici : il faut faire un pastel.

LES XEIGES d'aNTAN

Ce siècle froid et sérieux

Ne croit plus aux folles chimères;

Ils sont passés les temps joyeux

Dont nous ont parlé nos grand'nières ;

Quand l'amour sensible et bien né, Secouant des branches fleuries, Souriait tout enrubanné Dans la fraîcheur des bergeries,

Et le soir sous les mam'onniers, Pressait la belle qui menace, Mince dans sa robe à paniers, Comme une anguille dans sa nasse.

Siècle heureux, de bisque nourri, Dont la morale sans lisières Se consolait des du Barry.

Avec la vertu des rosières !

Gomme on prenait des airs penchés Pour mener paître dans la plaine Quatre moutons endimanchés Dont on avait frisé la laine !

Et comme, à l'ombre des ormeaux.

C'était une charmante chose D'entendre au loin vos chalumeaux, Bergers blonds en culotte rose !

Pour fuir la cour du roi Pétaud Ou les croquants de mince étoffe.

On emportait, dans son château, Son singe — avec son philosophe;

Et c'était fête tous les jours, Grâce aux amabilités jointes Du petit chien qui fait des tours Et de l'abbé qui f;iit des pointes.

Oh ! les soupers sur les balcons, Les soupers fins où la campagne Semltlait, au travers des flacons.

De la couleur du vin d'Espagne !

Oh ! l'esprit, oh ! les bons caquels, Saupoudrés de littérature.

Quand on montait par les bosquets Vers quelque temple à la Nature !

ETUDE DE QrET.QUES RYTHMES i83

L'ombre parfois faisait oser :

Sous l'abri des grottes opaques, On entendait plus d'un baiser...

Mis sur le compte de Jean-Jacques;

Les vers luisants dans les gazons Brillaient comme des émeraudes ; Le vent emportait les chansons; La nuit mouillait les têtes chaudes.

Et la bouteille aux larges flancs.

Où l'araignée a mis ses toiles, Pour les convives chancelants, Doublait le nombre des étoiles.

Mais brusquement le poète cesse ses pointes, ses traits et ses éclats de rire : il nous montre sur l'horizon une rouge silhouette, celle du bourreau. La pastorale finiraitelle en drame? On le croirait à entendre le couplet qui suit, couplet morne, couplet dégrisé, qui tranche sur les autres comme un coup de cymbale sur une broderie de hautbois, sur une gamme de flûtes.

Hélas! hélas! au gouffre ouvert

Tous sont tombés : — pas un qui bouge ^

Un soir, à l'heure du dessert.

Vint à passer l'homme au bras rouge !

Eh bien, malgré l'homme au bras rouge et le gouffre ouvert, ne sombrez pas la voix, n'attristez pas outre mesure l'expression du regard et du visage. Contentezvous de glisser un peu de gravité passagère dans le mouvement : au pied de l'échafaud, ces gens-là ne pensent pas à la mort ; ils ne songent qu'à conserver les grâces de leur politesse et qu'à faire les honneurs de leur esprit à leurs compagnons de charrette. Enveloppez les derniers

vers d'un nuage, si vous le voulez, mais que c:e soit d'un nuage de pondre, plutôt que de tristesse.

Ils se levèrent sans effort, Le calme au front, l'orgueil dans rànic, Doux et polis devant la mort Comme auprès d'une grande dame.

Le jeune au vieux cédait le pas Avec des grâces enfantines ; L'urbanité de leur trépas Fit un salon des guillotines.

On eût dit, à les voir venir Vers les sanglantes boucheries.

Qu'ils récitaient, pour mieux finir, L'oraison des galanteries ;

Et leur tête en ces jours ardents Où le peuple agitait sa foudre, Tomba, — le calembour aux dents, — Avec un nuage de poudre ^.

Nous recommandons aux diseurs d'éviter, dans cette dernière partie, toute interprétation trop dramatique ; d'ailleurs le vers facile et sceptique du poète ne les suivrait pas dans une interprétation si contraire à leur rythme.

Lorsque le vers de huit pieds se balance en équilibre sur la césure après le quatrième pied, il possède un rythme parfait, mais il offre aussi la ressource de pouvoir déplacer librement la césure pour communiquer au vers le mouvement, l'agitation, l'inquiétude. La strophe de quatre vers ne permet guère les grands mouvements : en l'augmentant, on augmente sa puissance.

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