‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 56 sur 91 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dans la voix, ce qui frappe d'abord avant toute réflexion, c'est le timbre. Tout le monde sait ce qu'est une voix sourde ou une voix sans timbre et une voix timbrée.

Dans un instrument de musique, le timbre est caractérisé par le nombre, la qualité et le rapport des harmoniques.

Le timbre de la llùte, instrument aux sons mous, sans force et pauvre en harmoniques, est bien loin de ressembler à celui des instruments à cordes aux sons expressifs, riches et pénétrants ou encore à celui de la clarinette, qui ne contient que dos harmoniques impaires.

Or, parmi les voix humaines, il en est qui ont le caractère de la fk'ite, d'autres qui rappellent le timbre de la clarinette, d'autres qui ont le charme et la gravité du violoncelle.

De plus, chaque voix est susceptible de changer de timbre suivant la nature des sons qu'elle rend et sous l'empire des diverses émotions qu'elle traduit.

Donc la voix humaine a cet avantage iuimense sur tous les autres instruments d'expression de pouvoir changer de timbre à volonté.

M. Legouvé distingue cinq ou six voix, parmi lesquelles, la voix d'or, la voix d'argent, la voix de velours, la voix

d'airain, etc. Il a raison, et de pareilles distinctions sont légitimes ^Sganarelle n'a pas la voix de Valère ; la voix d'une ingénue est loin de ressembler à celle de Dorine, ia servante délurée qui a ses coudées franches, la répartie prompte et l'esprit de décision ; et vous n'imaginez pas le timbre de la voix de Scapin fertile en fourberies, en expédients, pareille à celui de Vadius, le pédant lourd et bouffi. Un bon diseur, comme un musicien qui connaît son orchestre, enlisant un morceau, devine à merveille la voix qui convient à son interprétation. /ïl y a des" mdicaiioiTs "qïïTWB'tfornpent jamais. Supposons que vous ayez à dire Ni'igps (T An tan de Bouilhet, poème déjà cilé au cours <le la seconde partie de ce livre ; il y a dans ce morceau comme des gammes de légèreté et de délicatesse. Ou vous êtes un mauvais diseur et vous choisissez pour ces gammes la plus lourde des voix, celle qui rappellerait le trombone, instrument qui convient aux notes lancées énergiqnement et tenues, mais peu propre aux tours de souplesse, ou vous êtes un diseur susceptible de goût et vous confiez l'interprétation de ce morceau à cette partie de votre voix qui a la légèreté du violon avec la douceur de la flûte. Passons de cette poésie à la lamentation suivante de Georges Rodenbach, le poète mort trop jeune, sans avoir <lonné la mesure complète de son talent :

Quelque chose de moi, dans les villes du Nord. Quelque chose survit déplus forl que la mort.

En leurs quartiers lépreux qu'affligent des casernes, Quelque chose de moi pleure dans les tambours.

Et parles soirs de pluie, en leurs mornes faubourgs, Quelque chose de moi brûle dans les lanternes,

Et tandis que le vent s'exténue en reproches, Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.

Une surtout, la plus triste des villes grises. Murmure dans l'absence : « Ah 1 mon âme se brise. »

Murmure avec sa voix d'agonie : « Aimez-moi ! » El je réponds : « J'ai peur de l'ombre du befïVoi,

.l'ai peur de l'ombre encor de la tour sur ma vie, Où le cadran est un soleil qu'on crucifie. »

La voix reprend avec tendresse, avec émoi :

" Revenez-moi! Aimez mes cloches, aimez-moi! »

Et je réplique : " Non ! les cloches que j'écoute Sont les gouttes d'un goupillon pour une absoute,

La voix sobstine, encor plus tendre : " Aime mes eaux; Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux ! »

Mais je réponds : « Non ! les roseaux dont l'eau s'encombre Sont des flûtes de mort où ne chante que l'ombre. »

En lisant ces vers empreints d'une mélancolie sans appel, sans espoir, on dirait que le poète a en conscience, quand il les écrivait, de la fin prématurée qui Ini était réservée. Ils expriment le même amour que les anciens Grecs nourrissaient pour la lumière; mais quelle différence dans l'expression : ici les regrets se font jour moins nettement, moins ouvertement, mais ils sont tout aussi profonds; dans la plainte, im pressentiment surnage, vague et douloureux ; quand le poète affirme que quelque chose de lui « survit plus fort que la mort, » c'est son amour pour la vie, son horreur des ténèbres, son culte pour le

soleil qu'on crucifie, qu'il proclame; quand il sent c^ue quelque chose de lui meurt déjà dans les cloches, c'est la lamentable dégradation que chaque jour apporte en lui qu'il déplore, et il la déplore à la manière d'un être sans force, d'un malade agonisant, pour qui déjà l'horizon s'enténèbre.

Pour rendre tous ces sentiments enfouis dans la compréhension des mots, dans les sonorités grises et amorties des syllabes, voilez le timbre de votre voix, donnez-lui, le son couvert qu'on donne pour les cérémonies funèbres ' aux cymbales en les recouvrant d'un lambeau de crêpe. La moindre sonorité détonnerait étrangement et grossièrement dans les plaintes, obscurément exprimées à dessein, du poète.

Pour procéder par contrastes, lisons ensemble maintenant la délicieuse et divine poésie de Leconte de Lisle qui a pour titre :

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