F. Sarcey, Cu/iiédie/is et Comédiennes
DU DETAIL DANS i/exPRESSION 255
Dans cet ordre d'idées, les fables de La Fontaine sont un écueil pour les diseurs qui, par une conception bizarre, semblent vouloir ajouter à leur valeur, au lieu de se contenter de celle qu'elles ont et qui est très suffisante, puisqu'elles comptent nombre de chefs-d'œuvre.
Nous nous souvenons encore d'avoir eu l'occasion d'entendre Got, le regretté doyen de la Comédie, se plaindre qu'on les chargeât, qu'on les dramatisât autant. Il réclamait, pour leur interprétation, la simphcité, l'absence d'effet et de cal)otinage; sous prétexte qu'elles sont des drames, on en fait des mélodrames ; sous couleur de rendre leur incomparable comique, on les modernise jusqu'au monologue, en les alourdissant d'une grossière mimique. C'est étrangement méconnaître leur prix, leur beauté naturelle sans ajustement.
Et la grâce plus belle encor que la beauté
de leur naïveté précieuse.
Dans chacune des fables dîl Bonhomme, il y a quelques traits essentiels qu'il faut mettre en sailHe, en relief, en opposition ; amusez- vous du reste comme il s'en est amusé lui-même.
Dans un poème quelconque, après avoir pris une juste vue de l'ensemble, le diseur doit choisir quelques détails essentiels sur lesquels il concentre l'effort de son geste, de sa physionomie et de son expression ; mais gardez-vous d'accumuler indications sur indications, de pécher par un excès de précision. Dans une fable comme celle des Animaux malades de la peste, opposez sobrement les caractères les uns aux autres. Marquez d'un trait exprès-
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sif la noblesse du lion qui s'accuse et se frappe la poitrine, sans daigner courber Téchine ou la tête ; l'ironique subtilité du renard, la naïveté bonasse de l'âne et la lâche férocité du loup. Indiquez: l'esprit de l'auditeur fera le reste du travail.
Ces lignes de M. Combarieu s'appliquent aussi bien au diseur qu'à l'auteur, et l'on peut en tirer pour la sobriété dans l'expression d'excellentes indications :
« Non seulement la précision du détail n'empêche pas un sentiment très général ou des images très riches de se produire dans l'esprit. Mais,' à ce point de vue, le détail est de beaucoup supérieur aux idées générales... En outre, un détail est bien supérieur, comme évocateur d'ensemble, à une grande abondance de détails. Il ne manque pas de poètes, depuis les Alexandrins jusqu'à nos jours, qui, pour célébrer la beauté d'une femme, ont consacré tout un poème à la description de sa chevelure et de ses yeux. Ces nomenclatures oii rien n'est omis disent en somme peu de chose.
(( Elles obligeraient l'esprit à saisir trop de relations et de rapports, s'il fallait prendre au sérieux chacun des faits qui s'y trouvent mentionnés.
« A cette synthèse parfaite de l'objet réel que l'imagi-, nation fait si bien et si vite, quand elle est vivement frappée sur un point, elles substituent une construction pénible et lente, toute de tâtonnements, de reprises et de juxtapositions, qui, au lieu d'éclau-er l'esprit par une illumination soudaine et décisive, le gène en ne lui laissant plus sa liberté d'interprétation, diminue son plaisir en supprimant son initiative, l'ennuie enfin en reculant sans cesse le moment où l'ensemble sera terminé. Une telle