DU DETAIL DANS L EXPRESSION
Il faut qu'un bon diseur fouille suffisamment les textes pour en trouver les détails, qu'il s'appliquera k rendre suivant leur importance : si la sensibilité lui manque au début, ce qui est normal, il travaillei-a k la développer, tout comme im adulte travaille k développer sa poitrine ou ses jarrets.
Il ne faut cependant pas pousser les choses k l'extrême et vouloir mettre de la sensibilité, de l'esprit ou de l'expression dans toutes les parties d'un texte et « faire un sort » k tous les mots d'un rôle ou d'une poésie. L'abus de la lumière est aussi pernicieux que celui de l'ombre. Distribuer judicieusement l'une et l'autre, mettre certaines phrases en vigueur et en relief, plonger les autres dans l'obscurité , d'où elles ne doivent pas sortir, voilk le rôle il'un véritable artiste.
A propos des diseurs qui veulent peupler leur débit d'intentions.
Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos,
connue dit Cléante, Francisque Sarcey nous fournit l'anecdote suivante :
« Un des acteurs qui, en ce temps, ont eu le plus d'esprit, me contait, qu'un soir, il entra au Vaudeville, avec Arnal, comme Delannoy était en train de jouer le Choir r/'un gendre, un assez joh vaudeville de Labiche. Arnal, (]ui était volontiers hérissé et grognon, grommelait des inj tires entre ses dents, tandis que Delannoy disait son rôle. Il s'agitait sur son fauteuil et, enfin, n'y tenant plus :
« — Allons-nous en », dit-il k son voisin. — Je ne peux plus entendre ça.
« — Et pourquoi? demanda l'autre.
« — Il me prend pour un imbécile; ça m'ennuie. »
« Il y avait, dans cette boutade, une critique qui ne manquait pas de justesse. Oui, Delannoj sentait comme un besoin d'enfoncer chaque mot de son rôle dans la cervelle du spectateur ; il prolongeait et forçait l'intonation ; il appuyait sur le geste; il prenait des temps. Avec lui, point de demi-teintes, point de passages déblayés pour donner plus de valeur à une phrase. Tout était en pleine lumière ; tout était en saillie. On sentait part(Kit la })réparation de l'effet ' . »
Une autre jolie critique de ceux qui veulent mettre do l'expression partout est contenue dans un spirituel monologue — (il y a des monologues qui sont spirituels) — dont le titre est : Le Rôle du chirurgien, dans le Roi s'amuse.
Il s'agit, dans le monologue en question, d'un élève du Conservatoire auquel on veut confier le rôle du chirurgien dans le Rui s amuse de Victor Hugo ; le rôle, très épisodique, comporte deux lignes :
Elle a dcuis le flanc gauche une plaie assez forte; Le sang a dû causer la mort en TétoufTanl.
Et c'est tout.
Notre <( jeune lionmie », quia de l'ambition, veut creuser, cette (( panne » et en faire un rôle. De là, une mimique désordonnée et des intonations impossibles qui demandent, de sa part, un commentaire d'une quinzaine de pages. On lui accorde de « la grandeur », mais on lui retire le rôle.