‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 88 sur 91 · Flaubert, Tentutio/i de saint Antoine · texte numérisé non relu

Flaubert, Tentutio/i de saint Antoine

loin, et elle pousse cet admirable cri de charité, digne de l'Évangile, qui devrait donner à réfléchir à nos « arrivistes » daujourdhui :

'« Les autres ! Quel grand sujet de réflexion ! Y en at-il réellement, des autres? Concevons-nous notre existence comme isolée, et le véritable égoïsme peut-il exister?,.. L'égoïsme porte avec lui sa terrible punition. Dès que notre cœur se refroidit pour les autres, le cœur des autres se refroidit pour nous, et le bien que nous n'avons point songé à leur faire devient un mal que nous nous sommes fait. Car de se passer des autres, c'est un rêve, et le régime cellulaire au moral est pire encore qu'au physique. »

Ce sont ces lignes et surtout les précédentes qui ont inspiré à Alexandre Dumas fils la belle esquisse littéraire qu'il trace de George Sand dans la préface du Fils naturel. Nous ne résistons pas au plaisir de les citer.

u II est midi, l'heure oii l'on voit tout ! Regardez cette femme qui descend les marches de son perron. Elle a les cheveux grisonnants sous son petit chapeau de paille ; elle est toute seule, elle se prominie an soleil; doucement elle contemple son horizon vulgaire; elle écoute les bruits vagues de la nature ; elle s'amuse à suivre de l'œil les nuées... Elle cause avec le jardhiier ; elle se penche pour respirer ses fleurs qu'elle se garde bien de cueillir ; elle s'arrête, elle écoute. Quoi? Elle n'en sait rien ellemême ! Quelque chose qui n'est pas encore et qui sera un jour. Elle s'assied sur son banc de pierre. Elle ne bouge plus. La voilà fondue dans l'immensité, la voila plante, étoile, brise, océan, âme! Elle se souvient! Elle devine!

Tout ce que l'on entend au milieu des flots, elle l'entend

SOUS son dôme de lilas, et les oiseaux, et les tempêtes, et tout ce qui chante, et tout ce qui pleure, et tout ce qui rit. Elle va errer, regarder, écouter ainsi, sans bien savoir ce qu'elle accomplit, somnambule de jour, et à mesure que l'ombre gaf^nera la plaine, comme ces plantes qui se sont imprégnées du matin au soir de rosée et de rayons, de pluie et de soleil, et qui ne s'ouvrent et n'exhalent leurs parfums que la nuit, — la nuit, cette femme restituera au monde de l'àme et de l'esprit tout ce qu'elle a reçu du monde matériel et visible ; car, cette femme, elle pense comme Montaigne, elle rêve comme Ossian, elle écrit comme Jean-Jacques'. >/

Vous croyez que ces citations nous ont entraîné loin de notre sujet. Détrompez-vous. Nous avons pénétré plus avant dans la nature de la sympathie que nous demandons au diseur; comme vous le vo^vé^'*^^ esï 'iîne sorte d'aptitude à se transformer, à s'étendre, à pénétrer l'extérieure enveloppe des êtres et des choses pour parvenir jusqu'à leur essence, c'est la faculté de sortir de soi-même, d'en faire abstraction pour s'envoler avec l'oiseau, s'épanouir avec la fleur, s'immatérialiser avec la brise ou les parfums du soir. Pouracquérirun pareil don, devenez, d'abord, simples de coeur et sensibles. Vous ne pourriez rien attendre de pareil d'une imagination pauvre, d'un esprit blasé, d'une âme froide.

« Si vous ne devenez pas semblable à ces petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux », dit l'Évangile.

Si vous ne vous imprégnez pas de la naïveté des en-

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