‹ Les trois DumasChapitre 1 sur 58 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Le général symbolise V ivresse guerrière de la Révolution et de l'Empire. Alexandre Dumas est bien le type du romantique exaspéré, exubérant, débordant, avide de liberté, jmis — jjIus tard — de plaisir, de la Monarchie de Juillet et du Second Empire. Enfin, Dumas fils c'est bien le p/its bel exemple de l'homme moderne, grave, préoccupé des problèmes moraux et sociaux, prenant la vie au sérieux et, à l'encontre de Beaum.archais , ne se hâtant pas de rire parce qu'il pourrait y avoir, plutôt, à j)leurer.

Pour établir ces récits, je me suis renseigné de tous côtés, dans toutes les publications diverses qui ont été faites sur les Dumas.

Mais il est bien entendu que les Mémoires d'Alexandre Dumas ont été ma principale source, soigneusement contrôlés pourtant, car ce nndâtre avait du sang de Bordelais dans les veines. Je me suis surtout attaché, par mes citations, à donner de ces Mémoires une idée qui les fera aimer, en conseillera la lecture, à. cause de leur verve débordante et de leur prodigieux dramatique.

Pour ce qui est de Dumas fds, son œuvre s'offrait à moi. Son âme y est tout entière. Je n'ai eu qu'à lire, jniisque, pour la biographie, l'heure n'est pas venue des détails menus et divers. Si belle et digne cpi'ait été une vie, il faut se garder de la divulguei' trop tôt. Ma biographie de Dumas fils ne néglige rien, pourtant, de ce c[u'il est nécessaire de connaître pour le bien comjorendre.

J'espère, enfin, qu'on accordera quelcpie attention aux chapitres deuxième et troisième de Dumas fds. Le chapitre deuxième est un résumé pratique des idées du nuiitre, jjrises à travers ses brochures et ses préfaces. On aura là en vingt pjo.ges son âme entière. Le cha-

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pitre troisième est composé de Vamilyse et des fragments des notes de V « Edition des Comédiens », qui ji'u jamais été mise en vente.

A la vérité, souvent, les journaux en ont donné des morceaux et leur ont emprunté bien des anecdotes. Mais personne n'avait encore fait, sur elles, le travail d'ensemble cpiej'ai essayé d'accomplir.

Paris, mai 1896

LE GLWÉRAL DUMAS

CUAPITRE PREMIER

Sa naissance. — Son enfance. — Sa jeunesse. — Ses premières armes. — Sa brouille avec son pore. — 11 s'engage. — Mort de son père.

Thomas-Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie, père de l'auteur des Trois Mousquetaires, naquit le 2o mars \Hr2, du marquis Antoine-Alexandre Davy de la Pailleterie, colonel et commissaire général d'arlillcrie, et de Louise-Cossette Dumas, pauvre petite négresse, d'esclave passée au rang d'épouse, aimée peut-être du marquis, l'aimant à coup stîr, morte dix ansa[)rès avoir mis au monde un fils farouche et bon, morte sans s'être fait jamais connaître que par sa douceur et sa bonté.

Le père de Thomas-Alexandre, le marquis Davy de la Pailleterie, s'était expatrié de France vers l'GO. C'était l'époque où l'on allait, comme on disait alors, « aux Iles » c'est-à-dire k l'aventure, chercher fortune dans le commerce des pays neufs, dans l'exploitation agricole, souvent enfin fuir, simpleinent, Paris, la Cour et la misère...

C'est ainsi qu'était parti René de Chateaubriand, le l)ère de l'auteur iVAtala, c'est ainsi que celui-ci partit lui-même et c'est ainsi que le manpiis de la Pailleterie dut partir, las de la vie Irivole qu'il menait et, pour-

tant, incapal)le de rompre avec elle par sa seule volonté. 11 fallait mettre, entre elle et lui, tout un océan.

Ce fut à Saint-Dt)mingue (ou Haïti) qu'il débarqua.

A peine arrivé il s'établit. Ayant acheté une étendue de terrain considérable — oh ! à très bon compte! — vers la pointe occidentale de lile, il fixa sa demeure au lieu dit le Trou-Jérémie.

e Un jour que vous n'aurez rien à faire et qu'il ne fera pas trop chaud, descendez au sud de l'île, jusqu'à Jérémie, sur le golfe de Leogane.

« C'est un véritable voyage ; c'est un véritable pèlerinage que je vous demande de faire.

« C'est là qu'au printemps de 1162 une petite esclave noire mettait au monde un petit mulâtre, lequel devait être un jour le général Alexandre Dumas. *

Ces lignes sont de Dumas fils lui-même, l'arrièrepelit-fils de « la petite esclave noire ». Le marquis de la Pailleterie avait distingué la pauvre esclave, Cossette Dumas, parmi celles qu'il employait à défricher sa propriété. Il en fit sa compagne ; en lit-il son épouse ?

Alexandre Dumas père l'affirme et en donne comme preuve l'acto, de mariage de son père, où il est qualifié de fils du marquis et où se trouve la mention : vu Vacle de naissance.

Les probabilités pourtant sont contre cette hypothèse. Outre qu'on s'explique mal le marquis de la Pailleterie, qui n'avait pas quitté la France à cinquante ans sans esprit de retour, épousant une petite esclave, si profond fût son amour et si digne en fùt-ellc ; outre l'absence, sur cet acte de mariage, de la mentit)n à la suite du mot fils: légitime ou naturel; outre cela, le fait que son fils, lorsqu'il le quitta, renonça au nom de la Pailleterie et prit le nom de Dumas, qui était celui de sa mère, prouve qu'il ne se reconnaissait pas légalement le titre de mai-(juis. Quittant son i)ère, il quittait son nom, qu'il eût gardé s'il eût été le sien.

LE gi;m;kal uumas o

Mais qu'importe? Y avail-il au Trou-Jéréinio une municipalité?.. On vivait avec ceux qu'on aimait et Cosseltc dut adorer son époux devant Dieu, comme le marquis dut aimer sa peliie esclave soumise et douce.

L'existence de Thomas-Alexandre au Trou-Jérémie, de i"(r2 à lltSO, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il revint en France avec son père, fut ce que vous pensez : la vie au grand air, libre et lâchée à travers la plaine et la montagne, sur la mer clémente, une vie de petit animal développant ses muscles et son cœur dans la nature bienfaisante.

Puis, le soir, le marquis, qui s'admirait dans cet enfant souple et vigoureux, lui apprenait ce qu'il pouvait savoir de son pays et de sa famille, ce qu'il n'ignorait pas, ce qu'il n'avait pas oublié de ses lectures. Et lorsque le petit mulâtre voudra fuir un père oublieux de ses devoirs, il ira chercher au régiment la paix et la liberté, dans la vie libre et épanouie des camps.

La petite esclave noire mourut en lll^. Le marquis, qui s'était reposé sur elle du soin de faire prospérer le bien de leur enfant, sut mal gérer, seul, sa propriété. La nostalgie aussi, sans doute, le tourmentait...

Il prit le parti de revenir en France. Il y revint en 1~80, avec son fils, qui avait donc dix-huit ans.

A peine rentré, le petit mulâtre se trouva jeté dans la société inéme que son père avait voulu fuir et aux mauvais instincts de laquelle il devait, par conséquent, d'être au monde...

Il ne parut point avoir pour elle aucun dégoût. Parmi les Lauzun, les La Fayette, les Lameth, les Dillon, il vivait en vrai (ils de famille.

« Beau de visage, dit son (ils dans ses Mémoires, quoique son teint de mulâtre donnât un caractère étrange à sa physionomie ; élégant comme un créole, admirablement fait à l'époque oîi c'était un avantage d'être bien fait, avec des pieds et des mains de femme. . .

mon père devait avoir et eut une foule d'aventures. »

En voici une qui va nous peindre ce bon et brave enfant, au physique et au moral, bien mieux que toutes les analyses.

Il se trouvait, au théâtre de la Montansicr, dans la loge d'une jolie femme, sa compatriote. Un mousquetaire, soudain, lit irruption dans la loge et se mit à causer avec la dame, qui lui fit alors remarquer la présence d'un tiers.

— Oh ! pardon ! je prenais monsieur pour votre laquais!

Une seconde après, le mousquetaire tombait sur la tête des spectateurs du parterre. Le jeune de la Paillerie l'avait saisi par le col et la ceinture et l'avait simplement jeté par-dessus la loge.

Cette aventure lui lit faire connaissance avec le duc de Richelieu, qui avait été ami de son père. Il profita de ces relations et sa vie exubérante et dissipée de fils de famille, continua de plus belle jusqu'au jour où il fallut enrayer.

A l'âge de soixante-quatorze ans, son père épousa Marie Retou, sa femme de charge.

Un mois plus tard, il s'engageait au régiment des dragons de la Reine, sixième de l'arme, sous le numéro 4:29. Et pour rompre tout lien avec son pèie, si dur avec lui et oublieux de sa mère et de lui, il s'engagea sous le nom d'Alexandre Dumas.

Treize jours après, le 15 juin 1186, le marquis de la Pailleterie rendait son âme à Dieu, son âme un peu futile peut-être, mais assurément généreuse et tendre, puisqu'il aima Cossette et eut un fils qui fut celui (jue nous allons apprendre à aimer.

CHxVPITRE II

Son portrait. — Sos i^ratlos. — Il est nommé général en chef. — A Bayonne. — Monsieur de l'Ilnmanilé. — A l'armée des Alpes. — Le Mont-C.enis. — Son procès; acquitté. — 11 démissionne. — 11 reprend du service et rejoint Bonaparte.

A la lin du mois de juin 178G, le dragon de la Reine Alexandre Dumas rejoignait son régiment à Laon. Il avait vingt-quatre ans. Le moment est venu de tracer son portrait. Voici comment le dépeint son fils.

« C'était un des plus beaux jeunes hommes que l'on pût voir. Il avait ce teint bruni, ces yeux marrf)ns et veloutés, ce nez droit qui n'appartiennent qu'au mélange des races indiennes et caucasiques. Il avait les dents blanches, les lèvres sympathiques, le cou bien attaché sur de puissantes épaules et, malgré sa taille de cinq pieds neuf pouces, une main et un pied de femme. Ce pied surtout faisait damner ses maîtresses, dont il était bien rare qu'il ne pût pas mettre les pantoudes.

« Au moment où il se maria, son mollet était juste de la grosseur de la taille de ma mère. »

En un mot, c'était un colosse. Et sa force corrcs- [)ondait exactement à sa taille. En voici quelques exemples.

Au manège, en passant sous une poutre, il passait

ses bras autour de la poutre et enlevait son cheval entre ses jambes.

Un jour, sortant d'un château qu'il habitait, il oublia la clef de la barrière. Il prit simplement la barre transversale, la secoua deux ou trois fois et fit sauter la pierre oij cette barre était scellée.

Il introduisait chaque doigt de la main dans un canon de fusil et soulevait ainsi les quatre fusils non pas à bras, mais à doigt tendu.

Voilà l'homme physique.

Au moral, c'était un créole impétueux et nonchalant, toujours prêt à user de la force et renonçant volontiers à en faire le plus légitime usage, inconstant et violent, dégoûté des choses, dès qu'il les possédait, qu'il avait le plus désirées ; cela lui faisait donner sa démission à chaque minute ; son aide de camp interceptait cette démission et il l'en remerciait trois jours après. Il était bien, en somme, de ces sortes de monstres de la nature, colosses égarés parmi nous, qu'ils écrasent d'un mépris instinctif, et qui, s'ils triomphent parfois, au profit de la justice et de la pitié, de leur apathie, ne peuvent jamais s'empêcher d'y revenir. Ajoutez à cela le développement donné à cette nature violente, généreuse et veule, par la carrière militaire et vous aurez, complet, cet être bon, essentiellement bon, mais, en fin de compte, indolent et indifférent au moral, si au physique toutes les violences héroïques lui étaient coutumières. C'était, comme on dirait aujourd'hui, une force de la nature.

De 1786 à 1790, on ne sait rien sur sa vie. Il alla de garnison en garnison, toujours simple dragon. En 1790, il vint en détachement à Villers-Cotterets, oîi il connut la jeune Marie -Louise-Elisabeth Labouret, fille du commandant de la garde nationale et propriétaire de l'hôtel de VEcu, ancien maître d'hôtel du duc d'Orléans, le père de Philippe-Egalité.

Le 28 novembre 1792, il épousait Elisabeth Labouret.

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