CHAPITRE Mil
Les dei'aicros années d'Alexandre Dumas. — Sa mort.
Lorsque les diverses colères — politiques et financières — qui l'avaient chassé de Paris se furent apaisées, Dumas rentra.
Son premier soin fut de se rejeter dans la mêlée. Il fonda un journal, Le Mousquetaire, qui devint plus tard Le Monte-Cristo, et dans lequel il publia ses Mémoires.
Ces Mémoires que j'ai cités sans scrupule, pensant bien que le lecteur préférerait la prose de Dumas à la mienne, sont bien le plus admirable monument d'égotisme, mais ils sont aussi le plus beau roman que Dumas ait jamais écrit.
D'ailleurs, les autres ne sont point oubliés dans ce livre en dix volumes. Son père, le général, y occupe un volume entier et vous savez de quelle épopée il est le héros; puis tout le long de l'ouvrage, tous ceux que Dumas a connu défilent abondamment : toute une génération de lettrés, peintres et d'acteurs, la grande génération de 1830.
Aussi Mes Mémoires eurent-ils dans Le Mousquetaire un succès considérable. Ils s'arrêtèrent à 1848. Alexandre Dumas pensa que dix années, au juste, le séparant de cette date, il était convenable de ne pas
ALliXA.NDllE DUMAS
aller plus loin. De nos jours, il aurait peut-èlre, lui aussi, publié son Journal d'il y a trois ans...
Gela n'empêchait pas, bien entendu, la publication des romans. Personne ne voulait de romans que de lui. 11 était le grand fournisseur de tous les journaux. C'est ainsi qu'il avait avec Véron et Girardin, directeurs du (^.oustilutionnel et de La Presse, un traité par lequel il devait fournir la matière de dix-huit volumes par an aux lecteurs de ces journaux.
Mais bientôt, à force de travailler ainsi, de nouveau « les fourmis lui montèrent dans les jambes. »
Depuis longtemps l'Italie l'appelait. EtGaribaldi lui offrant de devenir conservateur des musées de Naples, il partit.
Son premier soin fut de vouloir opérer de nouvelles fouilles à Pompéi. La foule s'y opposant, il n'insista pas, mais n'en resta pas moins quatre années à Naples, où il écrivit, en vivant avec joie et délices dans ce pays enchanté, les Mémoires de Garibaldi et prépara la San Féliee.
Ce beau rêve italien terminé, il rentra à Paris. 11 avait soixante ans. G'était la vieillesse qui commençait. Mais c'était aussi la grande gloire qui s'assurait. Une aussi longue absence avait fait oublier toutes les folies passées ; on ne se souvenait plus que de sa bonté, de sa gaieté, de son entraînant amour de la vie, de son élan, de son génie.
Son retour fut fêté comme celui du Père prodigue, lui-même se prêta complaisammentà ce rôle et la villa Catinat, à l'.nghien, vit se dérouler les mêmes fêtes que le Monte-(>rislo de Saint-Germain, saisi et vendu depuis longtemps.
Pourtant, il travaillait toujours et c'est à Enghien qu'il écrivit un drame pour la Gaité : Les Mohicans de Paris.
La censure eut tout à coup la fantaisie d'interdire ce drame. Dumas, dont la grande gloire qu'il possédait avait développé le légitime orgueil, protesta
contre cet arrêt par la lettre suivante qui, à cette époque, fit sourire avec des reproches d'orgueil, mais qui, aujourd'hui, ne paraît que naïve dans sa franchise touchante et si vraie !
A Sa Majesté L'Empereur Napoléon III.
Sire,
Il y avait en 1830, et il y a encore aujourd'hui trois hommes à la tète de la littérature française.
Ces trois hommes sont Victor Hugo, Lamartine et moi.
Victor Hugo est proscrit.
Lamartine est ruiné.
On ne peut me proscrire comme Hugo : rien dans mes écrits, dans ma vie ou dans mes paroles ne donne prise à la proscription.
5lais on peut me ruiner comme Lamartine et en effet on me ruine.
Je ne sais quelle malveillance anime la censure contre moi.
Je suis le plus populaire des trois, peut-être parce que l'un est un penseur, l'autre un rêveur et que je ne suis, moi, qu'un vulgarisateur.
Des 1,200 volumes que j'ai publiés il n'en est pas un qu'on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint-Antoine le plus républicain ou à une jeune fille du faubourg Saint-Germain, le plus pudique de nos faubourgs.
Eh bien, sire, aux yeux de la censure, je suis l'homme le plus immoral qui existe.
La censure a successivement arrêté depuis douze ans :
Isaac Laquede^n, \endu. 80,000 francs au Constitutionnel ;
La Tour de Nesle, après 800 représentations (le veto a duré 7 ans) ;
Angèie, après 300 représentations (le veto a duré 6 ans);
Antony, après 3o0 représentations (le veto a duré 6 ans) ;
La Jeunesse de Louis XIV, qui n'a jamais été jouée qu'à l'étranger, et qu'on allait jouer au Théâtre-Français ;
La Jeunesse de Louis XV, reçue au même tliéàtre.
Aujourd'hui, la censure arrête les Mohicans de Paris, qui allaient être joués samedi prochain.
Elle va probablement arrêter aussi, sous des prétextes plus ou moins spécieux, Olympe de Clèves et Balsamo, que j'écris en ce moment.
Je ne me plains pas plus pour les Mohicans que pour les autres drames; seulement je fais observer à Votre Majesté que pendant les 6 ans de la Restauration de Charles X, pendant les 18 ans du règne de Louis-Philippe, je n'ai jamais eu une pièce
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ni arrèléo ni suspcntluo cl j'ajoute, toujours pour Votre Majesté seule, qu'il me parait injuste de faire perdre plus d'un demi-million à un seul auteur dramatique, lorsqu'on encourage et que l'on soutient tant de gens qui ne méritent pas ce nom !
J'en appelle donc i)Our la première l'ois, et probablement pour lu dernière, au prince dont j'ai eu l'honneur de serrer la main à Arenenberg, à Ilam et à rKlysèe, et qui, m'ayant trouvé comme j^rosélytcsur le chemin de l'exil et ^ur celui de la prison, ne m'a jamais trouvé comme solliciteur sur celui de l'Empire.
A. Dumas.
Paris, 10 août 186 i.
L'interdiction fut levée et le drame obtint un grand succès.
Ce fut le dernier triomphe de Dumas. A partir de cette époque, son étoile va s'obscurcir et ce seront les dernières années, six douloureuses années de déchéance glorieuse. Il fit tout, jusqu'à des conférences, en province et à Paris, pour reconquérir la faveur populaire. Elle était perdue et ne revint pas. Ponson du Torrail avait tout pris.
Il ne faudrait pas, bien entendu, exagérer. Alexandre Dumas était et est encore, sans avoir eu besoin de le redevenir, le grand romancier français, l'imagination la plus belle et la plus féconde qui ait jamais paru.
Mais à cette valeur absolue, toujours reconnue de tout temps et dans tous les pays, vient s'ajouter la vogue, la mode. Or, vers i8Go, Dumas perdit celle-ci. Il était supplanté par Ponson du Terrail. L'avenir a lait justice.
11 rouvrit un nouveau théâtre, le Grand Théâtre- Parisien. La pièce d'ouverture : Les Gardes forestiers, fit sen>^alion. Puis b' public se désintéressa de nouveau et une souscription lancée pour fonder un théâtre de drame échoua.
L'année 1800 s'achevait; il partit pour Francfort, dans le but de prendre des notes pour un roman sur la guerre austro-prussienne.
Le pauvre grand homme en était là, maintenant, à
écouter tous les vents qui soufflaient et à marcher à tous les bruits qu'il entendait, espérant toujours qu'il ressaisirait sa popularité, en profitant d'une occasion. Hélas! l'occasion perdue, c'était sa jeunesse...
Et pourtant ! pourtant son roman La Terreur prussienne n'était pas le plus mauvais. Au contraire, et aujourd'hui que les événements qu'il y prédit se sont réalisés, nous le trouvons plus beau encore.
Mais le public ne croyait plus à lui. Il s'offrit alors en pâture, lui et ses originalités. Il publia un livre de cuisine, se montra dans des conférences, et, en même temps, voyait les directeurs de théâtre, autrefois à ses genoux, lui refuser M'^^ de Chamblay...
Ce fut une société d'artistes qui la lui joua à la salle Ventadour. Cette comédie, reprise à la Porte-Saint- Martin par Rousseil, eut un gros succès.
Cela consola un peu le pauvre vieillard, qui se remonta pour un moment, le temps d'écrire Les Blancs et les Bleus.
11 eut encore la force de tirer un drame de ce roman. Et ce fut tout.
Ce cerveau surmené, ce corps harassé, si puissants aient-ils été, si féconds et infatigables que Dieu les lui avait remis, ils étaient enfin terrassés par les abus qu''il leur avait imposés.
Son embonpoint augmentait, il s'engourdissait. Souvent, dans la journée, en plein travail, il s'endormait, il sedécourageaitet la misère était presque à la porte...
Un été, celui de 1869, passé à Roscoff, parut le remettre un peu. Mais dans l'hiver 1869-10, le mal redoubla. 0 suprême amertume, il connut le 3Iont-de- Piété...
Dès le printemps, son fils l'installa dans sa villa de Puys, près Dieppe, avec sa sœur M""^ Petel.
On lui laissait ignorer les désastres de l'invasion. Il mourut graduellement. Il lui restait pour toute fortune un louis. Ce louis était placé sur la cheminée de la chambre. Un jour, assis dans un fauteuil près de
la fenêtre d'où Ton découvrail la mer, il causait avec son lils. Ses yeux tombèrent sur la cheminée où brillait le louis : « Il y a cinquante ans, dit-il, quand je suis venu à Paris, j'avais un louis. Pourquoi m'a-t-on accusé d'être un prodigue? Je l'ai conservé ce louis; tiens, il est là ! »
Il garda son intelligence jusqu'au dernier jour. Il mourut le o décembre 18"0, après avoir reçu l'extrème-onction par l'abbé Andrieu.
Il fut enterré à Neuville, non cà Dieppe, où les Prussiens étaient entrés le jour même de sa mort. Ses funérailles furent humbles. Des discours furent prononcés par un membre du Conseil municipal de Dieppe, M. Lebourgeois, par le directeur du Gymnase, Montigny, et par un peintre, Bénédict Masson. La mort du romancier causa une émotion profonde, émotion vite détournée à cause des malheurs qui accablaient le pays.
Comment il mourut, d'ailleurs, je laisse à son fils le soin de nous le dire. Voici le fragment d'une lettre de Dumas fils sur Puys et la mort de son père.
« C'est M"° Sand qui m'a indiqué ce petit pays en 1868. Qui croirait qu'à vingt-cinq minutes de Dieppe, une vallée boisée aboutissant à la mer par une plage de galets, devient une plage de sable accessible aux enfants même par les plus gros temps qui croirait que cette charmante vallée voi?ine des bois d'Aliermont, de la forêt d'Anjues, du petit Ijeineval et de Saint-Martin-l'Eglise, c'est-à-dire des plus charmants sites de la Normandie, qui croirait que cette vallée est restée si longtemps ignorée et reste encore à peu près inconnue ? 31'°° Sand, dans une de ces excursions solitaires et pédestres comme elle en fait presque tous les ans, et qui lui permettent d'étudier à son aise les dilTérentes natures qu'elle peint si bien, M"'^ Sand avait découvert ce petit coin, et comme je manifestais devant elle le désir de trouver la solitude
1 iS LCS TROIS DUMAS
au bord de la mer sans ra'éloigner trop de Paris, elle me dit : « Allez-là. »
« Le conseil était bon. Il n'y avait alors à Puys que quatre maisons dont deux à des particuliers, M. Cordier, fabricant de boutons, et M. Desforges, notaire à Bougival, qui venaient passer là leur été, et deux à des aubergistes qui comptaient toujours que des baigneurs intelligents viendraient se réfugier sur cette plage tranquille.
« Les baigneurs ne venaient pas. Le Parisien n'aime pas la solitude. Il aime voir le monde, s'iiabiller comme à Paris et jouer à l'écarté. De temps en temps, quelques élégantes de Dieppe, pendant la saison des bains, après avoir visité le château et parcouru deux ou trois fois la forêt d'Arqués, ne sachant plus que faire pour se distraire un peu de l'éternel Casino, demandaient où on pouvait aller passer l'aprèsmidi et on leur indiquait l'uys oij l'on pouvait manger des huitres et déjeuner en plein air chez le restaurateur Beaumais.
« Elles y déjeunaient fort bien : Beaumais est un maître cuisinier; mais l'idée ne leur venait pas d'y revenir ni surtout d'y rester.
« L'autre aubergiste, qui avait voulu faire concurrence à Beaumais, avait fait bâtir une maison, mais à deux cents mètres de la plage, et lorsque j'arrivai à Puys pour la première fois, il venait de renoncer à sa spéculation, qui était restée tout à fait improductive et il allait faire emporter les meubles. Je lui louai son hôtel, qui ne se composait, du reste, que d'une quinzaine de chambres, et je m'y installai.
« J'ai une grande maison (jui ressemble à une gare et où, quand le pays sera plus peuplé, les voyageurs viendront certainement demander leurs billets pour le chemin de fer.
ft Bien m'en a pris, cependant, de faire bâtir cette maison où j'ai pu, la première année que je l'habitais,
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en I8"0, recevoir, à la fin d'août, mon père déjà frappé du mal dont il devait mourir.
« C'est là qu'il est mort, le o décembre suivant. Grâce à Dieu, il s'est endormi sans souffrance et sans prévoir la mort que nous lui cachions de notre mieux, au milieu des siens, sur un sol envahi, mais qui était toujours le sol natal, que l'invasion ne rendait que plus cher et plus sacré. N'importe, c'est à Puys que l'on meurt quand on se nomme Dumas, et si celui qui écrit ces lignes meurt l'été, c'est là qu'il mourra ; du moins il espère. »
Alexandre Dumas mourut au moins dans les bras d'un fils adoré, dont le génie, fils du sien, s'il fut moins abondant, bouillonnant et magnifique, va doter la France des plus belles oeuvres morales que le siècle ait produites.