‹ Les trois DumasChapitre 21 sur 58 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le Tliéàlrc-IIisloriquo. — La Reine Margot, le Chevalier de Malson-liouge, etc., elc. — Toujours les romans.

Publier soixante volumes en un an, cela est déjà bien prodigieux et on pense bien que la légende des secrétaires de Dumas est fatalement vraie. Car en réduisant même les volumes à un format raisonnable, il en reste encore plus qu'un homme ne peut en faire à lui tout seul.

Mais, par-dessus le marché, fonder un théâtre, le diriger, écrire les pièces nécessaires pour l'alimenter, tout en continuant à écrire des romans, cela commence à dépasser toute conception.

?]h bien! cet homme prodigieux, cet homme en qui semble s'être incarnée toute l'Energie, la Vie tout entière, cet homme, sous prétexte qu'il n'a rien à faire tant que son théâtre ne sera pas construit, est pris d'une fi)lle envie de visiter l'Afrique !

Et le voilà parti, emmenant naturellement avec lui toute une maison.

Son fils, d'abord, âgé à ce moment de ;2;2 ans, Giraud, le peintre, Desbarollcs, dont il était le fervent admirateur et dont l'élève, M'"" de Thèbes, aura toute la confiance de Dumas fils, enfin Auguste Maquet, son principal collaborateur à cette époque, celui qui tra-

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vaillait avec lui à tous ses romans et à toutes ses pièces.

Dumas lui fiM'a, à l'ouverture du Théâtre-Historique, signer avec lui la Reine Margot et il ne faisait aucune difficulté de reconnaître sa part de travail.

A propos des collaborations de Dumas père, Mirecourt, le Nicolardot de ce temps-là, raconte l'histoire suivante :

Dans un cercle de la rue Laffitte, un de ses lecteurs assidus, après l'avoir comblé d'éloges, se hasarde néanmoins à lui dire que, dans l'un de ses romans, il a commis une erreur géographique.

— Bah! dans lequel? demande l'illustre écrivain.

— Dans le Chevalier dliarmeuthal, répond son interlocuteur.

— Ah diable! je ne l'ai pas lu! répond étourdiment Dumas. Qui m'a fait cela? Bon, c'est ce petit Auguste, je lui laverai la tète!...

Il n'y a pas là de quoi crier au scandale. En admettant même que le mot soit exact, il peut être simplement une jolie plaisanterie, assez crâne et reconnaissante pour Maquet.

Mais sans aller si loin, tous ceux qui ont travaillé d'après un travail de secrétaire, savent bien dans quelle mesure celui-ci peut être votre collaborateur, surtout quand il s'agit d'hommes comme Alexandre Dumas, si personnel. On accepte d'avance ce qui est plan, donnée générale, renseignements précis, souvent des scènes entières, mais on en remanie d'autres, on en ajoute de nouvelles dans lesquelles est toute votre griffe, en admettant que le secrétaire ne se soit pas efforcé de vous imiter dans ses ébauclies.

Oui, Alexandre Dumas a eu des secrétaires sans lesquels il n'eût point écrit les deux cents volumes — plus de trois mille alors — qui forment aujourd'hui son œuvre complète. Mais il est non moins évident que ces mêmes secrétaires, sans lui, n'auraient pas écrit une ligne des romans de Dumas. Et en admettant

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que leur rôle n'ait pas consisté à faire surtout les recherches historiques nécessaires aux romans, il faut avouer que leur sort fut bien triste d'avoir tant de génie et de n'avoir jamais pu le prouver qu'à Alexandre Dumas!

Et la parole vraie, à ce sujet, a été dite par M. Blaze de Bury, qui s'écrie:

« D'une anecdote il faisait une nouvelle; d'une nouvelle il faisait un roman ; d'un roman il faisait un drame, et il n'abandonnait une idée qu'après en avoir tiré tout ce qu'elle pouvait, non pas simplement rendre, mais lui rendre. Tout ce que la critique reproche à Dumas, je veux l'admettre : collaborations, imitations, plagiats, soit! Mais il a ce qu'il n'était pas au pouvoir d'aucun de lui donner; cela nous le savons, pour avoir vu ce que faisaient ses collaborateurs quand ils opéraient seuls et pour leur propre compte. »

Mais revenons à nos voyageurs.

Accompagné de sa cour, Dumas arriva à Madrid avec éclat. Il tomba dans les fêtes du mariage du duc de Montpensier et, naturellement, voulut briller sans rival à la cour d'Isabelle. En quelques jours, il dépensa dix mille francs — en 1846 — et, satisfait du faste déployé, il partit comme un brillant météore.

Il débarqua à Oran, visita Bùne, Alger, Tunis, fit la chasse au lion, délivra des prisonniers des mains d'Abd-el-Kader et regagna la France.

Le Théâtre-Historique allait ouvrir. Comme on le pense bien, ce n'est pas Dumas qui fournissait les fonds. C'était Ilostein. Mais, par exemple, c'était Dumas qui fournissait les pièces. Il devait même toutes les fournir. Et son but était de continuer au théâtre ce qu'il avait commencé dans le livre: créer une scène pour la représentation des œuvres qui ont principalement trait aux chroniques nationales.

Le Théâtre-Historique ouvrit le 20 février 1847, Auguste Maquet signa à côté d'Alexandre Dumas le drame d'ouverture : la Reine Margot.

Le succès fut assez médiocre. Dumas donna d'autres drames et, avec des fortunes diverses, le théâtre dura quelque temps.

La seconde année de l'exploitation fut marquée par les représentations du Chevalier de Maison-Rouge.

On sait que le sujet de ce drame est la délivrance de 3Iarie-Antoinette au Temple.

A un certain moment, les Girondins chantent en chœur :

Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie 1

La pièce ayant remporté un succès considérable, tout le monde savait par cœur cette chanson.

Aussi, lorsqu'éclata la révolution de 1848, ce fut aux accents du Chant des Girondins qu'elle se fit.

Non content, enfin, d'abreuver son théâtre, Dumas en fournissait encore d'autres. Il donna à cette époque La Conscience à l'Odéon et Romulus à la Comédie- Française,

Cette époque qui précède l'année 18o0, c'est-à-dire entre 1845 et 1850, fut certainement la plus brillante de sa vie de romancier. Jusque-là, le théâtre avait régné en maître dans son esprit. Le jour où il comprit quel admirable déversoir de son génie pouvait être le roman, il s'y abandonna complètement.

En somme, son premier vrai roman, c'est le Capitaine Paul paru en 1838. Puis vinrent Pauline (1839), Acte (1839); le Chevalier d'Harmenthal, Amaurij, îine Fille du Régent, la Dame de Montsoreau, les Deux Dianes, les Trois Mousquetaires, Monte- Cristo, etc., etc.

Le Théâtre-Historique, pendant ce temps, faisait faillite. Et Dumas fut obligé, pour éviter les ennuis d'argent, de s'exiler à Bruxelles, où il écrivit Isaac Laquedem pour le Constitutionnel. Celui-ci, effrayé de voir le Christ et la Vierge mis en scène, supprima

des passages du feuilleton. Dumas entra en fureur, fit un procès et le perdit...

Notons enfin, qu'avant ce voyage forcé à Bruxelles, il avait fait une tentative politique qui n'avait pas réussi.

Il fonda un journal : La Liberh' qui mourut peu de temps après sa naissance. Aussitôt il fit paraître : Le 3/o/s, résumé historique et politique de tous les événements jour par jour, heure par heure, entièrement rédigé p-dv Alexandre Dumas.

En même temps, il se présenta comme candidat à l'Assemblée constituante, dans l'arrondissement de Corbeil.

Pour mieux séduire ses électeurs, il mit ses décorations. On lui fait observer qu'il a bien des croix pour un républicain!

— C'est pour ne pas chagriner les rois qui me les donnent; ce matin même, on vient encore de m'en envoyer une. » Il retire de sa poche un paquet cacheté; il l'ouvre: « Oui, tenez, justement, c'est du roi de Hollande... pourquoi voulez-vous que je lui fasse de la peine, à ce pauvre roi de Hollande? »

Les habitants de Corbeil s'amusèrent beaucoup, mais ne votèrent point.

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