‹ Les trois DumasChapitre 32 sur 58 · AI.EX.\NM)IU: DUMAS III.S · texte numérisé non relu

AI.EX.\NM)IU: DUMAS III.S

« anil>iiieux, monteurs, incapables ou fous. Nous « ne pouvons pas èlre plus malheureux que nous « sommes, t;uit pis : Vive la l{épubli(ine !

« La Uépul>li(iue française, si elle dure dix ans « sans excès et sans discordes, c'est la république « européenne, c'est le monde entier républicain. »

C'est à l'un des moments les plus sombres de notre histoire et mali;ré l'éloignoment instinctif qu'il éprouve [loiir la formule égalitaire, qui^ Dumas fils jette au |)cupli' celle prédication d'espérance. 11 s'illusionnait, hélas ! Malgré sa clairvoyance et son désir de dire la vérité, il était aveuglé encore par sa bonté native et par sa confiance en l'indestructible et souveraine ()uissance de la patrie française.

« La seule voix que riiomme doit écouter est la « voix de Dieu, son maître unique, voix qui vient « d'en haut; toute autre voix ne peut venir que d'un « des êtres issus ou dépendant de lui, inférieurs à lui « par conséquent, et toute autre voix, venant d'en « bas, ne s'adressera jamais, quelles que soient les « promesses qu'elle fasse, qu'à la partie inférieure de « son être, à celle qu'il a cachée instinctivement parce « qu'elle l'assimilait h la béte. »

C'est dans la préface de VUomme-Femme que Dumas fils écrit ces belles paroles qui pourraient servir d'épigraphe au grand livre de la philosophie universelle. On voit sur quelle base immuable, éternelle, il établit son système moral. Il n'est pas de chemin qui ne ramène à Dieu. Parfois, il identifie la conscience avec le principe divin, mais c'est toujours pour constater en nous une puissance supérieure dont le conseil infaillible peut nous guider sùiement à travers les tristes chemins de la Vie.

« Si nous ne sommes pas avec Dieu au départ, nous

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le Irouvcrons à l'arrivée. Il en est de la science et de la philosophie à la recherche de la grande vérité, comme des convois de chemins de fer qui traversent un tunnel en plein jour. L'obscurité est au milieu, mais le jour est aux deux bouts. Quel que soit le côté par lequel on sort, c'est toujours dans la même lumière qu'on rentre. C'est le même Dieu qui est au commencement de la foi et à la fin de la science. »

Il ne se contente pas de croire à l'existence d'un Dieu unique, universellement bon, il répète la parole du Christ avec une foi vive et sincère.

Il écrivit les Idées de M"" Aubvcuj par un impérieux désir d'attirer l'attention et même la discussion sur les grands principes de solidarité, de charité, de pardon qui servent de base à la morale de Jésus. Ame chevaleresque, loyale et confiante, Dumas fils professe instinctivement l'amour du prochain et c'est celte vertu qui lui fait aimer les lois évangéliques. Il croit le monde bon au fond :

« Parmi les chrétiens du dehors, il en est un grand nombre qui feraient et font tous les jours très simplement le sacrifice de leur fortune, de leur vie, pour la satisfaction de leur conscience, de leurs idées. Tout le monde veut le bien et le veut sincèrement. Ce n'est pas le désir qui manque, ce n'est pas la persévérance, c'est l'union. »

Donc il y a un défaut dans noire constitution morale. Les hommes ne sont pas unis et la lutte qui nous divise le plus et qui empêche l'humanité de réaliser un idéal de bonté toujours fuyant, c'est la lutte engagée entre les deux sexes.

« Les deux manifestations extérieures de Dieu sont la forme et le mouvement dans l'humanité : le masculin est mouvement, le féiminin est forme. De leur rapprochement naît la création perpétuelle; mais ce rapprochement ne se fait pas sans lutte. — Le mouvement veut entraîner la forme avec lui, la forme veut retenir le mouvement en elle. »

ALi:XAM)l!i: DUMAS KILS lltO

Or, pour que riiarnionio universelle suit, trouvée, il faut que riioninie et la femme s'entendent et se soumettent à Dieu, car v la famille se com[)osarit d'abord de deux individus, homme et femme, époux et épouse, père et mère, la société se composant des familles, les nations se composant des sociétés, et le monde se composant des nations, avec Dieu au sommet, autour et dedans, il est bien certain que le jour où les individus seront en Conscience, le monde sera en harmonie et le ciel et la terre ne feront (pi'un. Amen ! »

Et le moyen?

Dans ses pièces et dans ses préfaces, Dumas fils >, s'efforce d'indiquer d'une façon bien précise les devoirs X de la femme et ceux de l'homme. La femme veut surtout un maître juste et doux. Elle veut être dominée, conduite et elle subira l'homme, dont elle ne saurait se passer, n'étant que forme. C'est dans le champ de l'amour que les deux êtres vont se rencontrer, se fondre ensemble ou s'exterminer. Il s'agit pour riiomme, lorsqu'il traverse cette épreuve, desavoir s'il va s'y retremper ou s'y perdre, car l'amour donne à la fois la vie et la mort.

« La Femme y naît par ce qu'elle reçoit, l'Homme y meurt par ce qu'il donne, s'il ne reprend pas tout de suite son mouvement ascensionnel, s'il ne fixe pas la Femme dans la maternité, c'est-à-dire dans sa fonction et dans sa destinée, s'il ne rentre pas enfin en possession de son action souveraine dans laquelle il ne demande pas mieux que de l'entraintM' au nom de ridé-iil commun. ->

Dumas fils accorde la suprématie à l'homme; il ne "^ conçoit point l'égalité des sexes telles que la révent aujourd'hui les apôtres du féminisme. Malgré toute sa tendresse raffinée à l'égard de la femnje, il ne peut s'empcclier de la traiter un peu en protecteur indulgent et résigné. 11 la croit au fond imperfcciihle. Certes, il déclare que les vraies femmes transformeraient l'humanité si elles étaient utilisées; mais où les

trouver? Eslime-l-il autant les femmes qu'il les aime? Ecoutez ces aphorismes et jugez :

« Cet X charmant qu'est la femme. — Les femmes ne se rendent jamais au raisonnement, pas même à la preuve; elles ne se rendent qu'à l'émotion ou à la sensation. — Si l'on dit à la femme qu'elle n'a pas à se plaindre, qu'elleest toute-puissante, etc., elle pleure et vous montre les luis; si on la déclare intérieure à l'homme et qu'on nie sa puissance, elle rit et vous montre les moeurs. — Les femmes lèvent la tète, elles sont les sauterelles dont parle Moïse. »

îNe trouvez-vous pas ce lani^age d'une tendresse un peu hien ironique? Dumas fils est l'Ami des Femmes, mais il sait que pour se faire aimer profondément et à jamais, il faut se faire craindre.

11 redoute pour cela les théories philosophiques nouvelles qui afiVancliissent la femme de toute obligation vis-à-vis de l'homme ; il redoute le moment où tout le féminin libéré de l'oppression et de l'animalité, affamé lui aussi de la liberté, de jouissance et d'idéal vague, va sejetcr sur nos sociétés abâtardies, épuisées, anémiques, avec toutes les énergies accumulées pendant des siècles.

Dès à présent « il est des lieux où la femme se sépare et veut se passer complètement de l'homme. Convaincue qu'il ne veut pas la seconder dans sa renaissance et qu'elle est son égale en intelligence et en force, elle cherche sa fonction en dehors de lui. Elle se dérobe aloi'S à sa mission d'amante, d'épouse et de mèi'e, elle supprime ou asservit son organe le plus impérieux (à moins qu'elle ne lui fasse, au nom de la libre-pensée et de la loi de nature, les concessions physiques qu'il réclame) ; elle met une culotte; elle s'extrait de sa base; elle gonlle son cœur comme un ballon; elle monte dans sa tète comme M"'^ Malborough dans sa tour, et, ne voyant rien venir, elle part toute seule à la conquête d'elle-même sur la première Rossinante venue. La voilà poursuivant les

am:x\ni)Ui: oumas i ils -Jdl

moulons, coinliaiUiiit les moulins, csc;il;ii!;ii;t I( s iribuiios des salles de conléreiices, l'undaiil des jouiTiaux, S(tule\"aiit les grosses questions qui ont écrasé les plus rudes athlètes, révisant les codes, combattant les institutions oi!i la société et la religion l'enferment et l'annihilent, dit-elle, enfin, combattant l'homme, loyaliMiient j'en conviens, de face et de haut. C'est Iléloïse se faisant Aboiard, ce qui n'est pas très di((icile à un certain moment. »

La femme doit être libre, c'est le seul moyen de la rendre inolïensive; mais elle doit s'associer à l'homme pour devenir quelqu'im.

En dehors de l'homme la femme n'agit pas, elle s'agite. C'est une cane qui pond sans que le canard s'en soit mêlé. L'émancipation de la femme par la femme est une des joyeusetés les plus hilarantes qui soient nées sous le soleil. Le véritable moyen d'émancipation pour la femme c'est le mariage, « l'institution admirable qui reste un de nos derniers moyens de moralisai ion. »

Le mariage est le moment solennel et décisif de la lutte entre le masculin et le féminin. De là dépend le bonheur. On ne trouvera pas l'amour autre part que dans le mariage : il n'est que là, parce que là seulement il y a estime. Or, l'amour sans l'estime ne peut aller bien loin ni s'élever bien haut. C'est un ange qui n'a qu'une aile.

« Marie-toi donc dans n'importe quelle classe, pourvu que celle que tu épouseras soit croyante, pudique, laborieuse, saine et gaie, sans ironie. N'épouse jamais une fille railleuse. La raillerie, chez la femme, est symptôme d'enfer. Connais bien les parents. Tels parents, tels enfants, toujours ! Lorsqu'il y a exception à cette règle, l'exception n'est qu'apparente; on a mal observé, (iaide-loi d'imposer à ta femme la maternité, fais-la lui d'abord comprendre et désirer. l'tilise-Ia souvent, mais resj)ccte-la toujours dans sa forme; ne la glorifie que dans sa valeur d'épouse et

dans sa fonction de mère ; mais qu'elle soit mère dans le grand sens du mot, et qu'elle le soit le plus souvent possible. Les nombreux enfants d'une mère comme elle et d'un père comme toi, c'est non seulement la bénédiction de la famille, c'est l'exemple, et l'exemple vaut mieux que la leçon, sans doute parce qu'il est plus difficile à donner. — Sois aussi irréprochable toi-mètne que tu demandes à ta compagne de l'être, afin de ne lui causer aucun chagrin et de ne lui fournir aucune excuse. Initit-Ia iDvalement à ta destinée humaine et divine, afin que, si tu viens à mourir avant que tes enfants soient capables de se diriger eux-mêmes, elle n'ait pas besoin d'un autre homme pour cette direction, et qu'elle se constitue mère et père, le plus haut grade auquel puisse arriver la femme mise et développée en sa valeur. — N'oublie pas qu'en la prenant pour aide tu t'engages à être pour elle époux, ami, frère, père et prêtre. »

Si l'homme a rempli scrupuleusement ses engage- , ments et que la femme, pour exprimer sa reconnais-

V sance, prostitue son nom, il faut la supprimer, « Tue- la », a dit Dumas fils dans sa préface de r Homme-Femme, et il a mis le conseil en œuvre et en action dans la Femme de Claude.

Ne croyez pas que son arrêt soit inspiré par une confiance aveugle en l'homme. 11 sait que le « masculin » est la plupart du temps incapable et indigne de ce gouvernement et de cette autorité quelui accorde la nature. Sur cent femmes coupables, il y en a quatre-vingt-cinq qui le sont de la faute de leurs maris.

J Dumas fils est donc paitisan du divorce autant qu'il est partisan du mariage; la femme incomprise par tel homme peut devenir l'associée parfaite et idéale de tel autre.

La prostitution n'est qu'une conséquence logique du désaccord régnant entre les deux sexes, du peu de respect que l'on accorde au mariage, où la vertu n'est plus considérée comme le plus sérieux des capitaux.

v^ Uiiaiid un peuple qui a trouvé le moyeu de se faire apj)clei' le peuple le plus brave, le plus chevaleresque, le plus spirituel de tous les peuples est assez hypocrite, assez lâche ei assez stupidc pour permettre que des milliers de filles jeunes, saines, belles, dont il pourrait faire des auxiliaires intelligentes, descompaîînes fidèles, des mères fécondes, ne soient bonnes qu'à faire des prostituées avilies, dangereuses, stériles, ce peuj)le mérite que la prostitution le dévore complètement et c'est ce (pii lui arrivera. »

Il constate avec une surprise triste les progrès de cette gangrène. La femme a retourné l'autel pour en faire une alcôve. Elle a remplacé le Dieu par je ne sais quelle guillotine dorée et elle exécute l'homme au milieu des rires et des danses. Jadis la prostitution restait discrète; aujourd'hui elle s'étale trionq)hiilement. La Dame aux Camélias ne pourrait plus é're écrite: l'auteur avoue que son récit n'est plus qu'une légende. Il s'indigne et se révolte contre l'odieuse tyrannie de ce vice. Dans une vision apocalyptique, il voit l'énorme Bète — qui avait sept tôles et dix cornes, et sur ses cornes dix diadèmes, ei sur ses tètes des cheveux d'un ton de métal — incarnation nouvelle de la femme et force destructrice de l'humanité.

Une grande partie de son théâtre nous montre les / mouvements et h^s tentatives de la prostitution, d'abord dans les mondes interlopes par lestiuels elle a commencé, puis dans les mondes supérieurs oîi luimême l'a vue s'introduire. Après M"'° d'Ange du Demi-Momie et Alberline de Laborde du Père Prodifjuc, qui n'avaient pu attaquer la famille que du dehors, il montra Iza de VAffaivc Clemenceau, M'"" de Terrcmonde de la Princesse Ceorfjes et Césariue de la Femme de Claude, essayant de détruire la vertu pure de leurs maris <m de leurs amies.

Prostitution et adultère sont presque synonymes "■ pour lui :

«• Le jour où vous vous donnez, madame, vous êtes

inférieure à la courtisane, vous commettez une action aussi honteuse qu'elle, mais plus bètc, car elle y gagne quelque chose, ne fût-ce qu'un morceau de pain, et vous y perdez tout, l'estime des autres, votre propre estime et celle de votre amant. »

« Mais pourquoi l'homme déshonore-t-il &i facilement la femme — mariée ou vierge?

« Parce que rien ne protège la femme !

« Pourquoi abandonne-t-il si facilement l'enfant qu'il a fait à une femme?

« Parce que rien ne protège l'enfant.

« Quelle est la raison sans réplique que la femme la plus dégradée peut donner de sa dégradation? Un premier homme.

a Protégez la femme contre l'homme et protégezles ensuite l'un contre l'autre. Mettez la recherche de la paternité dans l'amour, et le divorce dans le mariage. »

Telles sont les conclusions auxquelles aboutit Dumas fils api-ès avoir examiné les multiples causes de la la prostitution et de l'adultère, qui entraînent tous deux la dépopulation et la décadence de la France. L^cnfant naturel est aussi — logiquement — l'objet de toute sa sollicitude. Le Fils ?satia'el est venu prouver combien la masse était d'accord avec lui pour réparer une bonne fois cette iniquité sociale.

iSous aura-t-il amélioré par ses leçons nombreuses et si bien choisies? Son révc n'en a pas conçu la possibilité et c'est avec une douloureuse amertume qu'il écrit ces mots :

« Je n'ai pas le chimérique espoir ni le fol orgueil d'espérer quoi que ce soit aux choses qui m'entourent...

« Vous trouvez que ça peut aller comme m, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible? Va hene! Amusons-nous! Vive l'amour! Laissons la femme faire ce qu'elle fait, et, dans cinquante ans au plus, nos neveux (on n'aura plus d'en-

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fnnts, on n'aura jjIus que des neveux), nos neveux verront ce qui restera de la famille, de la relig^ion, de la vertu, de la morale et du mariage dans votre beau pays de France, dont toutes les villes auront de grandes rues, et dont toutes les places auront des squares, au milieu de l'un desquels il sera bon d'élever une statue aux Vérités inutiles. »

Nous avons passé en revue toutes les idées que Dumas professa et défendit avec une chaleur passionnée jusqu'au dernier soupir. Il eut le courage, dans notre époque troublée, d'élever tout un système d'éducation morale à la façon des philosophes de l'antiquité. Je n'aurais garde de faire de lui, par amour des rapprochements, un pythagoricien, ni un stoïcien... Mais voyez son suprême mépris pour nos raffinements intellectuels, voyez son profond amour pour tout ce ^ qui respire la sincérité, la loyauté, la santé de l'âme, et dites s'il n'appnrtient pas à la grande famille des Sages, dont l'unique souci fut l'amélioration de l'humanité.

Je m'imagine très bien que, dans l'avenir, Dumas lils se dégagera de la foule des écrivains de notre temps, comme celui qui exerça, par la constante vérité de SCS leçons, la plus grande action morale sur ce XIX" siècle, si tourmenté (;t si avide de jouissances. Il renouvela môme, peut-on dire jusqu'à un certain O-' point, la philosophie des masses par les grandes idées • qu'il jeta dans le public et sur lesquelles s'appuya tout son théâtre: l'établissement du divorce, la protection aux enfants naturels, la recherche de la paternité. Sur pliisiein-s |)oints on le sait — le divorce entre autres — la législatuie liuit par lui accorder raison.

Quoique invariablement attaché à quatre ou cinq

principes fondamentaux d'une philosophie très pratique, Dumas ne niait point que d'autres rêves que les siens avaient leurs mérites alors même qu'il lui arrivait de ne pas envisager, du premier coup, leur portée moralisatrice.

Nous l'avons vu se moquant des revendications féministes ; il accordera plus tard que les femmes ont le dnjit de voter.

« La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour que les femmes ne votent pas comme les hommes. »

^ Mais c'est bien un des seuls problèmes sociaux sur ' la solution desquels Dumas change d'avis dans l'espace de près d'un demi-siècle. C'est une des rares concessions qu'il ait faite à ses propres doctrines. Il agit, du reste, avec une entière franchise et surtout une entière indépendance et si son opinion varie sur cette question de l'émancipation de la femme, c'est que loyalement il a reconnu avoir eu tort. Son irréductible honnêteté autorise ce revirement.

« Je suis, a-t-il dit dans sa Lettre à M. Naquet, un des rares hommes en France tenant une plume, qui sait? peut-être le seul, qui puisse absolument dire tout ce qu'il pense, ou se taire quand il ne veut pas parler, sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de ses paroles ou de son silence. Je n'ai pris d'engagement avec personne, avec rien. Je n'appartiens ni à un parti, ni à une école, ni à une secte, ni à une ambition, ni à une haine, ni à une espérance. »

Le dernier mot est de trop; il a beaucoup espéré et tout son théâtre et toutes ses préfaces disent assez combien son apostolat pour notre amélioration intérieure fut fervent et inlassable. Quant à la haine, certes elle n'entra pas dans son cœur pour devenir passion grossière; mais il eut, si l'on peut dire, des haines transcendantales.

Il malmena assez fort la magistrature, parce qu'elle ^était la Défense active et implacable d'un Code contre

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lequel se dirigeaient ses principales attaques. Il ne , voulait obéir qu'aux lois de la nature, antérieures à celles du légiste. Mais cette Défense, il savait qu'elle devrait céder elle-niènie le jour où l'Idée, incarnée dans SCS pièces, serait dispersée dans la foule toute puissante. Toujours on parlant du divorce — avant le vote de 1883 — voici ce qu'il annonce :

« Les jurés et les magistrats seront sifllés, hués, maltraités peut-être. Notre magistrature, que Vélranfjcr nous envie, sera compromise ; notre belle institution du jury, soit qu'elle reste dans la sentimentalité, soit qu'elle tourne à la résistance, sera traitée d'institution caduque et grotesque; personne ne voudra plus être juré, pas même l'auteur du manifeste qui nous occupe et la réforme, depuis longtemps nécessaire, obstinément refusée, se fera, comme, hélas! se font chez nous toutes les réformes, par la violence et les excès. »

On remarquera toujours chez Dumas fds ce penchant ^ très accusé à vouloir donner à ses discours une allure prophétique. Il faut, du reste, lui reconnaître le don de distinguer sûrement, parmi plusieurs questions -, sociales, celle qui agitera le plus l'avenir. Il suflit de "^ lire, pour s'en convaincre, les pages qu'il écrivit sur ^^ la science, cette religion de l'avenir, puis celles qu'il consacra à « l'âme des foules. » Il s'est arrêté môme avec une certaine complaisance à cette dernière idée; il voyait grandir cette nouvelle force aveugle inconsciente : la colU'clivite, dont le suffrage universel est devenu, en quelque sorte, le symbole.

a Le suffrage universel est un roi ; c'est le nôtre. Seulement c'est un roi avec des millions de bras, un ventre, pas de tète et une couronne dessus; quelque chose comme un crabe; ra marche tout de travers. » Admirable véi'ilé !

Ce qui domine toute la philosophie do Dumas fils, ce qui s'en dégage avec persistance, c'est une bonté chevaleresque, noble, une bonté vaillante, pleine de

confiante humeur. Il semble qu'on se réchauffe au contact d'un cœur généreux, d'une amitié très sûre, en hsant ses préfaces. Je ne relève dans tous ses écrits que trois pages — admirables de profondeur, de vérité et d'inspiration philosophique — où il se laisse aller au découragement du fataliste. Lui qui souhaitait et espérait sincèrement une époque d'égalité morale sociale et légale, lui qui croyait au progrès de l'Idée et à la perfectibilité incessante de l'Homme, il a reconnu, dans un langage qui semble inspiré de celui de Vlmitalion de Jésus-Christ, In vanité des efforts terrestres pour atteindre le bonheur.

« Ce qui fait le malheur de l'être humain, en dehors de la misère et de la maladie natives, c'est qu'il met son bonheur dans les choses périssables, lesquelles, en se désagrégeant par la loi des épuisements et des métamorphoses, laissent dans le vide, dans la stupeur et dans le désespoir, ceux qui se sont attachés à elles. Tout être qui ne s'attache qu'aux choses éternelles ne connaîtra pas ce malheur-là. De là cette sérénité des religieux et des grands philosophes; de là leur mépris bienveillant, charitable et doux pour les infortunes humaines dont ils ont trouvé la cause dans les erreurs et les faiblesses du petit désir humain. »

Ce qui n'apporte point de déception, c'est l'amour exclusif, sans calcul, de l'art. Dumas fds a passionnément aimé son art, au-dessus de toute chose, au-dessus des ambitions terrestres même; rien n'était pour lui supérieur à la destinée de l'écrivain, rien, si ce n'est la mission du prêtre. Et c'est dans la préface du Fils naturel que nous allons trouver les lignes qui résument les plus nobles et les plus intimes croyances du merveilleux artiste:

« Nous sommes plus puissants que la guerre, car nous ne détruisons pas, nous créons, et nul, fût-il César ou Charlemagne, ne peut noua reprendre nos conquêtes. Au coutr;iire, plus on nous envahit, plus on nous étend ; plus on nous pille, plus on nous enri-

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cliit; plus puissants que la politique, cnr nous ne devons dire que la vérité, car nous ne relevons pas des événements et ne dépendons pas des faits ; plus puissants que la presse, car nous avons le relief, la couleur, la répétition quotidienne, réij:ulière, animée de notre pensée, nous avons la parole, le regard, le geste, l'action, la vie en un mot, et tous les sens de l'homme nous sont ouverts ; plus puissants enfin que l'éloquence elle-même, car notre corps n'est pas forcé de se transporter là où nous voulons parler; nous nous distribuons à l'infini, nous substituant à nous des centaines de personnages, des milliers d'interprètes, et nous avons sous nos doigts le clavier humain, depuis le rire le plus insensé jusqu'aux larmes les plus amères. Une seule puissance nous est supérieure — la religion, parce qu'elle ne traite que du côté divin de l'homme et ne l'entretient que de ses aspirations sublimes, profondes — et dernières. »

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