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CHAPITRE II

LES IDÉES POLITIQUES, MORALES ET SOCLiLES DE DUMAS FILS

Aux lieures où la France décidait soudainement de changer la forme de son gouvernement, aux heures d'angoisse et de folie qui accompagnaient nos défaites et nos révolutions, Dumas fils a pris la parole, non pour profiter des circonstances et pour chercher, dans telle ou telle fraction, les partisans d'une politique devant servir ses amhitions, mais pour examiner sérieusement nos torts, indiquer un remède à nos défauts, à nos passions, et trouver dans les événements un enseignement précieux pour l'avenir. 11 piiss/dait celte (jualité qui n'est donnée qu'à de rari'.-^ jdiilusophes, de rester prestjue comph'tement froid devant le spectacle furieux ({u'offrent dans la rue les masses exaltées par le fanatisme.

11 écoute, mais ne subit point la contagion des foules ; il examine, analyse, et devant ce grand corps convulsé (ju'tîst la populace, il reste en apparence aussi insensible (jue le médecin devant son malade endormi. Aucun cri ne le trouble quand il est mêlé

aux révolutionnaires qui acclament Barbes, et plus tard, quand il se joint à la populace ivre, grossière et méchante ruée sur Versailles, il parvient encore à échapper au terrible courant qui entraîne tous les esprits.

Grâce à cotte faculté d'abstraction, Dumas fils

^ démêla souvent les véritables raisons de nos désastres et reconnut clairement où étaient les torts. Ses arrêts ne furent pas touj(^urs pris au sérieux, même par les hommes de lettres pour lesquels l'auteur de La Dame aux Camélias revendiquait si hautement et si fièrement le droit de s'intéresser aux choses du gouvernement. Il se plaignit sans cérémonie de cette injustice et continua, quand il jugeait l'heure convenable, de donner franchement son avis sur les hommes qui tenaient entre leurs mains les destinées de la France.

Théoricien en matière de théâtre, cherchant avant tout à construire ses pièces et ses « caractères » d'après des principes bien définis, il établit de même, peut-être sans s'en rendre compte, tout un système politique. A la vérité il a bien de la peine à se décider pour telle ou telle forme gouvernementale : tantôt il déclare que la France a la République dans le sang, tantôt il laisse percer clairement des préférences monarchiques. Mais il a des idées arrêtées sur la fai^on de diriger les peuples.

« La générosité est un beau sentiment avec lequel on peut faire de beaux poèmes, dit-il; mais à côté de la générosité il y a la Justice, à côté de l'Evangile qui dit : « Pardonne ! » il y a le Code qui dit : (( Punis! » à côté de la Clémence, il y a la politique sévère, indispensable, éternelle. »

Et pourtant l'homme qui parle ainsi, comme un juge implacable, sait qu'il y a au-dessus de la force humaine, une éternelle loi d'amour et de pardon.

\/ Toute idée, chez Dumas fils, est subordonnée à la croyance en un Dieu éternellement juste et bon. C'est

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la base de tout son système social et philosophique; c'est la base de sa j)olili(|Ue. Il croit même aux avertissements célestes et s'il aperçoit de lourds nua.q'cs en temps de révolte, il ne maïKjue jamais de dire : « Décidément Dieu ne veut pas ce qu'on veut là-bas. » Le jour où les votes tombent sur Louis-Napoléon comme une pluie d'or, il remarque que le ciel a bien lait les choses :

« Avouons que jamais soleil plus rayonnant n'a mieux éclairé deux journées d'hiver. Dieu voulait donc ce qui est arrivé puisqu'il s'en est fait si majestueusement le complice. »

Se trouvant en Hollande à l'époque du couronnement du roi (iuillaume 111, il constate que « décidément Dieu n'a pas d'opinion poliliijue puisqu'il donne le même temps à toutes les fêtes, qu'elles soient monarchiques ou républicaines. > Enfin après la guerre de 70 y il al'lirme courageusement dans sa lettre deJunius que ^ la France fut grande parce qu'elle fut religieuse.

« Nous sommes religieux, très religieux, nous sommes toujours prêts à manger du prêtre, et nous ne laissons jamais offenser Dieu, un Dieu que nous sentons et que nous nous gardons bien de vouloir expliquer. Avant un an, nous aurons peut-être séparé l'EglisQ de l'Etat et nous irons plus que jamais à l'église parce (juc rien ne nous forcera plus d'y aller.

« Si j'avais été Bazaine, j'aurais fait placer une image de la Vierge au milieu de mon armée, le lo août — non parce que c'était la Saint-Napoléon, mais parce que c'était la Sainte-Marie — et j'aurais livré bataille au Dieu que le roi Guillaume tire de temps en temps de sa poche, derrière lequel il parle comme un ventriloque, et qui n'est pas le Dieu des batailles, par la raison bien simple qu'il n'y a pas de Dieu de batailles. J'aurais dit à mes soldats : « Mes « enfants, je mets la Vierge au milieu de vous. La « Vierge c'est la fille, c'est la fi;uicée, c'est la femme, « c'est la sœur, c'est la mère. H y a là, en face, un

« Dieu masqué qui veut la violer, défendez-la et « gagnez-lui une bataille pour sa fête. » Et les Allemands eussent été battus. Il y a, il y aura toujours dans le soldat français du Frank de Clovis et du Croisé de Saint-Louis. »

Toujours il revient ù cette idée que rien ne pourra naître ni subsister dans le monde qui n'aura pas pour point de départ, pour point d'appui, pour point d'arrivée cette admirable axiome de la charité chrétienne : « Aimez-vous les uns les autres. »

Il est fier que la France soit le peuple chrétien par excellence, que l'Eglise l'ait appelée la « fille ainée de l'Eglise », fier et heureux surtout parce que dans cet éternel retour vers l'idée de Dieu il voit le plus consolant des gages pour l'avenir politique de sa patrie.

Aussi ne cache-t-il point sa tendresse et sa reconnaissance pour les dynasties qui régnèrent chez nous en vertu d'un principe divin. Il glorifie Henri IV, Louis XI et Louis XW, et les préfère à Ledru-Rollin, Barbes et Blanqui, ce qui n'étonnera point. Il regrette la société corrompue de Louis XV, quand il la compare à la société bourgeoise « poitrinaire et bâtarde » qui nous a valu la Révolution.

Se raèle-t-il à tous ces chagrins un peu du dépit de l'homme amoureux du panache et de l'habit de cour, qui voit disparaître les ornements dont il aurait pu se vêtir? A Amsterdam, pour représenter dignement la France, il a endossé un habit de diplomate tout chamarré et doré. Petit défaut de famille bien compréhensible si l'on se souvient que l'ancêtre, le marquis Davy de la Pailletterie, père du général, fut l'ami intime du plus élégant et du plus spirituel des Français, le duc de Richelieu.

Dumas fils ne sera donc jamais un pur républicain ; il conservera toujours un peu l'attitude d'un rallié. Avant tout, du reste, il est l'ennemi des tueries par lesquelles furent établies nos trois Républiques. Par-

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tout il laisse voir clairement son mépris hautain pour les homnios de 89 : « Mirabeau, ce Talma révolulioniiaire, Marat,ce Néron de la rue, Robespierre, ce mélanine de I.ycuriiue et de Calii^ula, Saint-Just, Foufjuier-Tliinville, Carrier, ces comparses de la grande tragédie. »

La République, suivant lui, est un droit et une impossibilité : un droit par la raison et une impossibilité pour les hommes. II en admet le principe, mais il lui conteste avec énergie ses moyens violents : « En 93, la République tue ses fils ; en 48 elle tue ses frères, en 11 elle tue sa mère. Quelle que soit la date, elle tue, elle tue, elle tue toujours. Elle appelle cela fonder. Le génie, la gloire, la vertu, Chénier, Lavoisier, Malesherbes, M""" Elisabeth, les Rréa, les Clément Thomas, les Lecomte, les Darboy, les Deguerry, les Bonjean, tout y passe, »

Sa croyance intime est qu'un pays sera grand, non par l'adoption de telle ou telle forme de gouvernement, mais par l'effort individuel vers un idéal de paix et de fraternité. Après l'année terrible il écrivait ces paroles que l'on croirait presque prononcées par un prêtre :

« Il faut que la France vive de privations, qu'elle passe les nuits, qu'elle ne rie plus, qu'elle soii recueillie, modeste et patiente, que le père travaille, que la mère travaille, que les serviteurs travaillent jusqu'à ce qu'elle ait reconquis l'honneur de la maison. Il faut que lorsqu'on entendra de par le monde le grand bruit régulier et continu que fera ce travail universel, à quiconque demandera : Quel est ce bruit? Chacun puisse répondre: C'est la France qui se libère et se transforme. »

Il a indiqué les défauts qu'il fallait à tout prix combattre; le portrait moral qu'il nous laisse de la France n'est pas aussi creusé et aussi détaillé que celui qui fut tracé par Renan, mais il n'est pas moins ressemblant et aboutit aux mêmes conclusions.

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Dumas fils possède au surplus ce don de l'orateur qui excite et stimule les courages par d'heureuses boutades, trop exagérées pour qu'on puisse s'en froisser et trop imagées pour qu'elles ne frappent point vivement les esprits. S'il lui arrive de dire que les Français sont les « écrevisses de la civilisation », il sait bien qu'on s'attachera plus à l'esprit qu'à la lettre de sa comparaison un peu forcée.

C'est dans son grand amour pour sa chère France qu'il puisa le courage nécessaire pour accomplir sa besogne pénible de « semeur de vérités ». Son patriotisme lui fait redouter comme le plus grand danger, cette « République démocratique et sociale » qu'il voit triompher pendant la Commune. C'est une « liberté vêtue de rouge, tenant un glaive d'une main, une tète de l'autre, et foulant sous ses pieds le Code et l'Evangile. » « Le drapeau rouge est un linceul teint dans le s?ng. »

Il a le respect de la fortune, du foyer et de la vie ^ des hommes et condamne ceux qui violent la liberté individuelle au nom d'une liberté supérieure.

Son rêve le plus ardent est la régénération de la France par des moyens pacifiques. Il croit à la suppression définitive des guerres entre grandes nations; il avoue que les suprématies princières ne conviennent plus à nos époques égalitaires ; finalement il admet une République, pure, noble, une République de Tintelligence et de la volonté soumise à la révélation divine.

« Puisque nous sommes en République, essayons « d'y rester. Après tout, quand depuis tant de siècles, « on paie de son argent, de son sang, du sang de « ses enfants, les fautes de ses gouvernements, il « est temps, après la plus rude liquidation que nous « ayons eue en ce genre, de reprendre la direction, « le gouvernement et la responsabilité de nous- « mêmes. Les règnes d'un homme sont finis ; le « règne de l'homme commence. Assez de princes

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