‹ Les trois DumasChapitre 34 sur 58 · LA DAME AUX CAMÉLIAS · texte numérisé non relu

LA DAME AUX CAMÉLIAS

Au mois de septembre 18ii, Dumas fils, au retour d'une visite au château de Monte-Cristo, entra, un soir, au théâtre des Variétés, en compagnie de son ami Eugène Déjazet.

Dans une avant-scène du rez-de-chaussée, celle de droite, se tenait une femme, célèbre alors par sa beauté, Marie Diiplessis. Derrière elle, le vieux comte russe S. ..De sa loge, Marie Duplessis faisait des signes à une opulente personne qui se trouvait dans la loge en face. C'était une certaine Clémence P..., modiste sur le boulevard de la Madeleine, cité Yindé, dans la maison mitoyenne de celle que Marie Duplessis habitait.

Depuis longtemps, Dumas (ils désirait connaître Marie Duplessis. Eugène Déjazet connaissait Clémence P..., il fut convenu qu'après le théâtre, on irait chez Clémence et que, si le comte S... ne reconduisait Marie que jusqu'à sa porte, on monterait chez celle-ci.

Ce fut ainsi que cela se passa. On soupa et au milieu du souper, Marie Duplessis fut obligée de quitter la table, prise d'une toux violente.

Tels furent les débuts des relations de Dumas fils avec Marie Duplessis. Voilà la scène d'où naquit La Daine au.v Camélias, dont les personnages ont déjà été reconrms.

Dans la réalité, seulement, Marie Duplessis mourut

pendant le voyage en Espagne de Dumas fils avec son père. Et voici quelques- uns des vers qu'il adressait à son souvenir:

J'ai rouvert les rideaux qui, faits de satin rose, Et voilant, au matin, le soleil à demi Permettaient seulement, ce rayon qui dépose Le réveil hésitant sur le front' endormi.

Mais, vous, toutes les nuits éclairée à sa flamme, Vous regardiez le feu dans le foyer courir ; Car le sommeil fuyait de vos yeux, et votre àmo Souffrait déjà du mal qui vous a fait mourir.

Maintenant vous avez parmi les fleurs, Marie, Sans crainte du réveil le repos désiré ; Le Seigneur a soutîlé sur votre àme flétrie El payé d'un seul coup le sommeil arriére.

La pièce de La Dame aux Camélias fut écrite dans l'été de 1849, en huit jours. Le deuxième acte a été écrit en cinq heures.

Avant de se décider à faire cette pièce, Dumas avait donné à M. Antony Béraud l'autorisation de tirer une pièce du roman. Et le produit le plus bizarre était sorti de ses mains.

Il devait y avoir un prologue où on aurait vu la fille du duc mourir de la poitrine, et c'eût été la même actrice qui eût joué la fille du duc et Marguerite.

Un acte se serait passé chez Nichette, avec scènes d'étudiants et rondes, musique de Pilati. Dumas fils ne put jamais rien faire de ce travail pour lequel Antony Béraud partagea les droits d'auteur de La Dame pendant 2o0 représentations, au bout desquelles, Béraud étant mort, Dumas fils put racheter ses droits à sa veuve.

La pièce, faite par Dumas fils et approuvée (voir la Biographie) par son père, fut lue au Théâtre-Historique, où elle fut accueillie par des applaudissements unanimes et les larmes des acteurs et actrices. Parmi

ALEXAXDRR DUMAS FILS 213

ccllcs-ci se trouvait une pauvre fille, Mathilde fiiiizolpiie, qui devait jouer Olympe. Elle était malade de la poitrine aussi, le savait et avait acheté le lit de Marie Duplessis, dans lequel elle mourut...

Quinze jours après la lecture de la pièce, le Théâtre- Historique ferma. La Caité et l'Ambigu refusèrent l'ouvrage. Le Vaudeville le prit mais... ferma ! M. Lecourt, successeur de Paul Ernest, qui avait « fermé », rendit le manuscrit. Damas fils le porta au Gymnase, où Mnniigny le refusa.

Puis eut lieu une lecture chez Déjazet, sans résultat, un projet de lecture chez Uachel qui échoua parce que Rachel préfera aller, le soir même du rendez-vous, faire une partie de loto! Et Dumas fils, très découragé, rendait de mélancoliques visites à la tombe de Marie Duplessis, visites au retour desquelles il s'enfermait pour pleurer.

Un jour, passant sur le boulevard, il s'entendit appeler. C'était Bouffé, non point l'acteur, mais le directeur de théâtre. Et Bouffé lui dit :

— Vous avez une pièce qu'on me dit très bien. Convenons d'une chose. Lecourt, du Vaudeville, est incapable de se tirer d'affaire tout seul. Avant six mois il m'appellera à son aide. Promettez-moi de me garder votre pièce six mois et je vous la joue aussitôt que je serai directeur.

Le marché fut conrlu. Et il fut tenu.

Par quelles péripéties celle œuvre allait passer avant de voir le feu de la rampe, la préface de l'édition populaire le raconte.

Donnons des détails moins connus.

L'un des censeurs qui avait interdit la pièce s'appelait M. de Beau fort.

Dumas fils, étant allé lui demander les raisons de rinterdiclion, reçut celle réponse :

— C'est p;ir intérêt pour votre père et pour vous. 1! ne faut pas que le 111s d'Alexandre Dumas débute p;ir une œuvre à scandale.

M. de Beaufort assista à la première et fut un de ceux qui applaudirent le plus. Et, quelques années plus tard, devenu directeur du Vaudeville, il fut sauvé de la faillite par une reprise de La Dame aux Camélias!

On sait que la piènefut créée par M'"* Doche et par Fecliter. Dumas fils eut avec celui-ci une scène assez curieuse.

Il n'avait cessé de demander à Fecliter, aux répétitions, de jeter M""" Doche par terre, après l'aveu qu'elle aime Varville, et de lever la main sur elle. Fecliter s'y était toujours refusé. Dumas fds insistait toujours, si bien que la veille de la première Fecliter lui répondit :

— Tout ce que vous voudrez, après tout; comme la pièce n'ira pas jusque-là, ça m'est bien égal.

Or, dès le premier acte, le succès fut éclatant. Il alla croissant, si bien qu'au quatrième acte Fecliter, se rappelant tout à coup la prière de Dumas, exécuta le mouvement. Mais M'"" Doche, n'étant pas prévenue résista; il y eut lutte... surtout lorsque les protagonistes furent rentrés dans la coulisse ! Et Fechter ne trouva pas d'autre réponse que : C'était la volonté de l'auteur!

Dumas avait offert le manuscrit de sa pièce à l'éditeur Tresse, pour quinze cents francs, qui le refusa. Dumas le vendit cinquante francs à MM. Giraud et Dagncaux, qui en tirèrent en quelques semaines 20,000 exemplaires.

Quant aux droits d'auteurs Dumas voulut les vendre pour cinq mille francs. II ne trouva jamais acquéreur. Heureusement!

niAMi: DE LYS

J'ai déjà dit, dans la Biographie, comment, à la suite de quelle aventure |iei'sonnelle, Alexandre Dumas fils fut amené à écrire Diane de Lijs.

Je n'ai donc pas à y revenir.

Cette pièce fut interdite par la censure comme la première, et avec moins de motifs encore.

Il y avait évidemment quelque vengeance de M. Persigny, qui s'éiait opposé à la reprise de La Dame aux Camélias et avait dû céder aux revendications de M. de Morny.

M. de Persigny avait aussi un autre motif de vengeance. La cantate impériale pour être exécutée à l'Opéra le lîi août 18o-2 avait été commandée à Gounod pour la musique. On demanda les paroles à Dumas fils.

Celui-ci refusa de les écrire, déclarant que lorsque la France possédait quatre poètes comme Lamartine, Hugo, Musset et Déranger, c'était à eux qu'elle devait s'adresser.

On insista, vainement. Ce fut surtout Nestor Koqueplan, directeur de l'Opéra, qui fut chargé d'insister. Kl cette insistance se termina ainsi :

— Enfin, voulez-vous, oui ou non?

— Non.

— Eh bien! eh bien... vous avez raison.

La pièce étant interdite, voici la lettre que Dumas fils écrivit à l'Empereur :

Sire,

Chaque fois quun écrivain consciencieux a vu S07i œuvre défendue par une censure préventive, il en a appelé à l'autorité directe et absolue du roi.

C'est ainsi que Tartufe a pu arriver à la scène; c'est ainsi que le Mariage de Figaro a été joué.

Je ne suis ni u)i Molière )ii un Beaumarchais, mais il ne m'est pas interdit d'essaifcr de le devenir, d'autant plus que je trouve déjà sur mon chemin les obstacles quils ont rencontrés. Ma première pièce La Dame aux Camélias, arrêtée par la censure et jugée par elle impossible, a déjà été jouée cent vingt-quatre fois et Votre Majesté elle-même a sanctionné une fois par sa présence le succès de ce début.

fai écrit une seconde pièce, qui représente un travail de six mois, et les censeurs, les mêmes qui ont défendu la première, défendent encore celle-ci. J'ai déjà eu raison une fois contre leur opinion; ma conviction est qu'ils se trompent encore. Malheureusement, l'interdiction est formelle et n'a d'appel qu'auprès de Votre Majesté. Je me permets donc de m' adresser à Elle, convaincu ciuElle est disposée à protéger tout écrivain sincère et adonner à l'art une indépendance dont les véritables artistes n'abusent jamais.

Je suis l'héritier d'un des premiers noms littéraires de ce temps, j'ai tout intérêt à continuer ce nom de mon mieux, et je déclare avec confiance que mo7i œuvre ne renferme aucune des intentions immorales que la censure me prête. Seulement, je crois que la censure oublie trop que le théâtre est destiné, s'il j peut servir à quelque chose, à donner des leçons tout 'k en donnant des t'xemples, et qu'il ne peut être original et grand qu'à la condition de représenter franchement, avec leurs correctifs indispensables, toutes les nuances des passions, des ridicules et des vices.

Ai,l,\ANI>Ki; I1U.MA.S IILS 217

Cc.sf ce que Jios maîtres ont pensé ; c'est ce que, bien l'un d'eux, je nie suis cru autorisé à penser aussi ; c'est avec cette conviction que f ai exécuté une première pièce; c'est dans ces idées, je l'avoue, que j'ai écrit la seconde.

Votre Majesté vuudra-t-elle m'accorder la protection que je me permets de lui deinander et qui jieut avoir une si heureuse iulluence sur ma carrière?

Si mon drame échoue devant le public^ la faute en sera à l'auteur que Votre Majesté aura tout (ait pour encourafier : s'il réussit, ce sera à l'auteur de n'oublier jamais qu'il aura dû ce succès à Votre Majesté.

AlI^XANDI'.F. I)IMAS FILS.

L'Empereur fit simplement répondre qu'il lui était impossible de revenir sur les motifs de la décision jtrise.

Il faut croire que ces motifs n'étaient pas bien sérieux, car huit mois après, Dumas fils ayant modifié léi^èremenl deux «>u trois [lassages, la pièce fut rendue et jouée, le l,"i novembre 18o3.

Page 1