‹ Les trois DumasChapitre 35 sur 58 · LE DEMI-MONDE · texte numérisé non relu

LE DEMI-MONDE

De même que La Dame aux Camélias et Diane de Lys, Le Demi-Monde fut pris par Dumas sur le vif de sa propre existence. Les salons qu'il a synthétisés sous ce titre, en prenant pour type celui de M"'* de Vernières, il les connut et les fréquenta. On n'a qu'à lire à ce sujet la préface du Demi-Monde dans l'édition populaire.

Ce dont il ne se cache pas, par exemple, dans « l'Édition des comédiens », c'est qu'Olivier de Jalin c'est lui-même et que celle qu'il a appelée Suzanne d'Ange, il l'a connue et, autanL qu'on dit ces choses-là, aimée.

Ce qu'est ce type de la haronne d'Ange, un trait supplémentaire va nous le dire.

Dans la réalité, elle était hien plus romanesque qu'elle ne l'est dans la pièce. Ayant dépassé la quarantaine, elle recevait encore les hommages intéressés de quelques jeunes hommes que sa célébrité attirait. L'un d'eux, plus naïf que les autres, la pressait vivement. Et, pour toute réponse, elle affectait une grande lassitude, un grand dégoût de l'amour, mélangés de dévotion, naturellement.

Un soir pourtant elle fit sa confession. Et elle déclara au jeune homme que, seule, quelque aventure romanesque la tenterait encore, par exemple un enlèvement en berline, par des hommes masqués, pour

être conduite d uis (jiiclque p.iysléricusc maison où l'amoureux l'attendrait.

Le lendemain, elle était enlevée selon ce désir. A peine était-elle montée dans le liacre qui devait la conduire au hal, que ce fiacre — o stupeur ! — partit au galop, l'entraînant vers les boulevards extérieurs.

Là, quatre hommes masqués l'attendaient et la firent monter dans une berline attelée de quatre chevaux et l'emportèrent dans l'inconnu.

Elle commença à comprendre, mais comprit bien mieux lorsqu'elle s'aperçut que les chevaux faisaient tinter quelques grelots. Elle se rassura alors, mais ravie, continua à jouer la comédie de la frayeur.

Une heure après elle débarquait à Asnièrcs — ô honte! — dans une petite maison où de joyeux convives et l'interlocuteur de la veille l'attendaient.

La maison était confortable, l'amoureux galant. L'histoire dit même qu'elle lui resta longtemps lidèle. L'âge, d'ailleurs, l'y engageait.

On peut lire dans la préface de l'édition populaire les diverses péripéties par lesquelles passa Le Demi- Monde avant d"ètre autorisé par la censure. Ajoutonsy quelques détails.

Lorsque Dumas fils avait remis son manuscrit à Fould, il avait prié celui-ci de ne le comnmniquer à personne.

Pourtant, un jour, Dumas fils rencontra le prince de La Tour d'Auvergne (jui lui dit :

— Vous avez mis un joli mot à propos de ma famille, dans votre ouvrage.

— Comment le savez-vous ?

Le prince lui raconta alors que l'Empereur avait ordonné quecommunication dii la pièce lui fût faite.

Et une lecture avait eu lieu au château, lecture faite par M. Vieillard et par le prince de La Tour d'Auvergne.

— Et quelle a été l'impression?

— Très mauvaise !

Dumas fils était sauvé. On sait, en effet, que sa pièce était réclamée par le Théâtre-Français, auquel, pourtant, il préférait le Gymnase. Du moment que l'Empereur n'approuvait pas son œuvre, le Théâtre-Français devenait impossible.

Le succès de l'ouvrage fut, à la première, considérable. C'était une révolution dans ce théâtre que cette pièce, révolution dans le genre de celle qu(; fit, il y a dix ans, le Théâtre-Libre. L'Empereur vint à la seconde représentation et comme Montigny demandait à Sa Majesté quelles observations elle avait à faire :

— 11 me semble que la représentation n'est pas tout à fait conforme au manuscrit dont nous avons eu connaissance.

— On a fait des changements, mais si peu considérables !...

En réalité ils avaient été très grands.

C'était la première fois que M""^ Rose Chéri, femme du directeur Montigny, jouait un rôle de femme galante. Cela froissait beaucoup ce pauvre Montigny, qui faisait tous ses efforts pour empêcher Rose Chéri de pousser trop au naturel son personnage. Dumas fils tenait bon et c'était une lutte épique, lutte dans laquelle Dumas fils tenait bon, soutenu d'ailleurs par son interprète qui, derrière son mari, lui faisait signe de ne pas céder.

L'un des plus gros effets de cette pièce fut son dénouement. On sait qu'Olivier, feignant d'être blessé et d'avoir tué Raymond, revient proposer à Suzanne de fuir avec lui. Elle accepte et à ce moment Olivier se relève, appelle Raymond en s'écriant : « Vous avez perdu, ma chère, vous devez un gage. »

Ce dénouement où le public est trompé pendant quelques minutes fut longtemps discuté pendant les répétitions. Dumas fils s'obstina et l'événement prouva qu'il avait raison.

Dumas père était revenu exprès de Rruxelles pour voir la pièce dont il ne connaissait pas un mot. Lorsque

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cette dernière scène arriva, il donna un coup de genou à son lils avec elTarenient et lui dit tout bas :

— C'est là ton dénouement?

— Tu vas voir !

Il vit et fut, avec tout le public, entbousiasmc.

Tous les créateurs du Demi-Monde sont morts aujourd'hui, presque tous avec des fins tragiques. Je citerai seulement celle de M"" Laurentine, qui créa Marcelle.

A la suite d'un chagrin d'amour, elle tondra, diton, en léthargie et fut enterrée vivante. Des bruits d'empoisonnement ayant couru, on fit une exhumation et l'on trouva, assure-t-on, la pauvre fille la tète tournée vers l'épaule droite et cette épaule à moitié dévorée.

On sait enfin la triste fin de Rose Chéri, morte d'un mal pris au lit de son fils malade, lequel mourut à vingt-deux ans de la rage.

31ûntigny mourut en 1880.

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