CHAPITRE I
L'Ange de l'école, saint Thomas, dans son traité sur les Vertus*, nous enseigne qu'il en est de trois sortes : les unes sont intellectuelles, d'autres morales, et quelques autres théologales.
Les vertus intellectuelles agissent sur la raison de l'homme pour la perfectionner, pour ouvrir et purifier l'œil de l'esprit, pour lui faire connaître sans déguisement et sans tromperie les choses telles qu'elles sont. Les morale» s'occupent des passions et des affections, pour les maintenir dans une juste règle et les rendre souples et obéissantes k la raison. Quant aux vertus théologales, elles s'élèvent bien plus haut et ont une tâche bien plus glorieuse à remplir, puisqu'elles portent l'homme droit à Dieu et que par elles il est uni à sa divine majesté; c'est dans cette union seule qu'il peut trouver sa perfection et sa félicité.
Voila en quoi ces vertus lui sont absolument nécessaires^; car depuis que Dieu, non content d'avoir départi
à l'homme toute la nature, en témoignage de son amour, Ta encore, pour lui faire voir jusqu'à quel point il l'aimait, élevé à une condition incomparablement plus honorable; depuis qu'il lui a assigné une fin beaucoup plus noble, en lui ouvrant les trésors de ses richesses divines, et en se donnant a lui pour être, en cette vie et en l'autre, ses délices, sa gloire et sa béatitude, attendu que cette béatitude passe toutes les bornes de son être et lui est surnaturelle, il ne peut y arriver de ses propres forces; c'est pourquoi il a besoin, dit le même saint docteur, d'un secours étranger et de certains principes qui le mettent en état d'y parvenir.
Or, ce secours et ces principes sont les vertus théologales, auxquelles on a donné cette magnifique dénomination, tant parce qu'elles ont pour objet Dieu, à qui elles conduisent directement- l'homme, que parce que c'est Dieu seul qui nous les communique, qui en orne notre ame et qui nous les a révélées dans les saintes Ecritures.
Ces vertus théologales sont au nombre de trois, savoir : la foi, l'espérance et la charité. La foi établit son siège dans l'entendement, qu'elle polit et perfectionne, en tant qu'elle l'élève et l'unit à Dieu comme première et infaillible vérité. L'espérance et la charité résident dans la volonté, qui reçoit d'elles le lustre éclatant de la bonté, de la sainteté, et son perfectionnement, parce qu'elles l'appliquent a Dieu comme au souverain bien.
Il y a cependant une différence dans la manière dont ces deux vertus attachent notre volonté à Dieu, comme a notre souverain bien : l'espérance le fait avec une certaine vue de notre intérêt, nous faisant envisager le souverain bien d'une manière en quelque sorte indirecte, par le retour qu'elle occasionne sur nous-mêmes, et ayant
conjointement pour objet de sa prétention Dieu et notre profit; tandis que la charité ne considère en Dieu que Dieu seul, sans réflexion aucune sur nous-mêmes, comme la beauté souveraine infiniment aimable en soi et pour soi, parce qu'elle est infiniment parfaite; d'où il arrive que, comme ses regards sont plus purs que ceux de l'espérance, qu'ils ont moins de nous et plus de Dieu^ et rien de nous et tout de Dieu, leur excellence et leur perfection sont beaucoup plus grandes. .
Saint Paul parlant aux Corinthiens sur ce sujet, leur dit : « Nous possédons maintenant, comme les plus riches trésors de cette vie et les plus puissants moyens de notre salut ces trois vertus : la foi, l'espérance et la charité; ces vertus sont toutes grandes et d'un prix merveilleux, mais la charité l'emporte*. » Saint Thomas traite cette question d'une manière admirable, et dit que « l'apôtre ne fait aucune mention des dons du Saint-Esprit, ni des autres secours de notre salut, parce que ces trois vertus nous unissent à Dieu, tandis que les autres ne le peuvent faire que par leur entremise^. »
Dans la marche suivie par ces trois vertus, la foi est placée au premier rang, non pas pour l'excellence, car cette gloire est due à la charité, mais bien pour la production des actes des deux autres. En voici la raison : c'est que notre volonté ne pouvant se porter ni par espérance, ni par amour vers un objet quelconque, s'il lui est entièrement inconnu, il faut que la foi, à la lueur de soft flambeau, lui fasse connaître Dieu, qui est le terme de ces deux mouvements, c'est-à-dire le bien qu'elle espère et qu'elle aime. Après la foi vient l'espérance, vertu
* Nunc autem manent fides, spes, charitas, et tria haec : major autem harum est charitas. I Cor. 13. 13. 2 S. Tho. Lect. 4 in illud caput.
i DES TROIS VERTUS THÉOLOGALES.
nécessaire pour empêcher que l'homme ne s'égare en la poursuite du bien, qu'elle lui fait rechercher comme son bien propre, dans lequel il doit trouver tout son bonheur. Et comme naturellement, on va des choses petites aux grandes, et des imparfaites à celles qui sont achevées, la charité paraît en troisième lieu avec une majesté plus auguste et une beauté plus ravissante, désirant, cherchant et aimant Dieu pour l'amour de lui-même*.
Ces trois vertus l'emportent de beaucoup sur toutes les autres en dignité et en mérite, et sont d'une importance incomparablement plus grande, « Parce que, ainsi que l'enseigne le Docteur angélique^, elles préparent, disposent et lient l'homme immédiatement à sa fin dernière; tandis que les autres le règlent seulement pour le bon usage des moyens qui y conduisent. » C'est pour ce motif qu'il dit ailleurs que K^ces trois vertus théologales produisent toutes les autr^ vertus de la même façon que la
fin produit les moyens^. »
La foi, l'espérance et la charité ont bien d'autres attraits et d'autres charmes, en ce qu'elles nous viennent du ciel, et sont versées et infuses dans nos âmes au saint baptême par la seule libéralité de Dieu, comme de purs effets de sa grâce. 11 n'en est pas de même des autres vertus : elles sentent en quelque façon la terre, et nous sont comme naturelles, en tant que nous en avons au dedans de nous les semences qui y poussent et les étincelles qui y brillent; nous les acquérons par nos soins et par nos forces qui, toutefois, ont besoin d'être appuyées et soutenues du secours de Dieu.
Les autres vertus méritent sans doute beaucoup d'es-
1 S. Tho. ibid. et 1 . 2. qu. 62. a. 4.
2 2. 2. qu. 104. a. 3 etiôLar. 6. 3 Q. cit. 461. a. 4. ad. 1.
time et de louanges, mais elles ne nous rendent pas dignes des biens éternels, si la grâce et la charité ne les accompagnent, et ne leur donnent ce pouvoir. Elles sont semblables à de simples bergères qui, possédant une
*^ertaine beauté, mais étant filles de village, ne peuvent être anoblies et rendues participantes d'une couronne que par un mariage avantageux : elles ne sauraient aspirer à cette haute position ni par elles-mêmes ni par le droit de leur naissance. La foi, l'espérance et la charité sont filles du ciel ; elles méritent par l'excellence de leur origine et parla dignité de leur fin la qualité glorieuse de princesses des vertus, de plus riches ornements de nos âmes, de vertus surnaturelles, surhumaines, selon l'expression employée par saint Thomas*, et en outre divines, parce qu'elles ne conviennent pas à l'homme considéré dans les limites étroites de sa nature, mais bien quand il est orné de la grâce et élevé à la nature divine.
Laurent, primicier de Rome, ayant demandé à saint Augustin en quelle manière il fallait servir Dieu convenablement, ce grand docteur lui répondit, que « c'était avec la foi, l'espérance et la charité, et que ces trois vertus contenaient le suc et la base de toute notre religion^. » Et autre part, instruisant en général tout chrétien, il dit : « La foi, l'espérance et la charité sont les trois choses que toutes les sciences et les prophéties regardent, et où elles tendent comme 'a leur but'. « Il dit encore dans le chap. xxxix du même livre : «l'homme qui est fondé et établi inébranlablement sur la foi, sur l'espérance et sur
via charité, n'a aucun besoin des Ecritures, si ce n'est pour
' I. 2. q. 58. a. 3. ad. 3etq. 6l.a. I.ad. 2. 2 In Enchiridio ad Laurent, cap. 3 et 4.
^ Tria haec sunt quibus et scientia omnis et prophetia militât, fides, spes, charitas. Lib. 1. de doctr. Christia. cap. 37.
6 DES TROIS VERTUS THÉOLOGAl,ES.
enseigner les autres : c'est pour ce motif que plusieurs s'adonnent à ces trois vertus, passent leur vie dans les solitudes sans ouvrir aucun livre; aussi me semble-t-il qu'en eux se trouve accomplie la vérité de ces paroles de saint Paul : ni les prophètes., ni la connaissance des langues, ni les sciences ne sont nécessaires a qui a la foi, l'espérance et la charité*. Il peut dire hardiment adieu à tout cela, quand il les possède en un haut degré^. »
L'histoire de notre compagnie rapporte que saint Ignace, notre fondateur, allant par dévotion en la Terre Sainte, ne voulut pas s'adjoindre de compagnon, ni recevoir l'argent que plusieurs lui ofFraient, même avec de grandes instances ; mais il résolut d'aller seul et sans viatique, disant qu'il ne voulait d'autre compagnon de son voyage, d'autre escorte et d'autre viatique, que la foi. l'espérance et la charité^, ayant pris la ferme résolution de bien croire, de bien espérer en Dieu et de le bien aimer*.
Saint Grégoire, parlant des enfants de Job, qui étaient au nombre de dix, dont sept fils et trois filles, dit élégamment i< que les fils représentaient les sept dons du Saint-Esprit, et les filles, les trois vertus théologales, qui sont frères et sœurs, parce qu'ils viennent tous d'un même principe, et sont issus d'un même père^. » Et comme il est dit des filles, « qu'elles étaient si parfaitement belles, qu'il n'y avait en leur siècle aucunes femmes qui
1 1. Cor. 13. 8.
"^ Homo, fide, spe et charitate subnixus, eaque inconcussè reti-
nens, non indiget Scripturis, nisi ad alios instruendos ; itaque muiti
per hœc tria etiam in solitudine sine codicibus vivunt : undè in
v^illis arbitrer jam completum esse quod dictum est : sive prophétise
evacuabuniur, sive linguge cessabunt, sive scientia destruetur.
s Nisi fidem, spem et charitatem in Deum.
* Lib. 1 . nu. 32. ^ Lib. 1 . moral, c. 28 et lib. 35. cap. iB.
approchassent de leur beauté*, » nous pouvons tenir le même langage a l'égard de ces trois vertus, et assurer leur prééminence incontestable sur les autres vertus.
La première des filles de Job empruntait son nom de la lumière, et s'appelait Die, ou le jour^, pour représenter la foi, qui est le vrai jour de nos esprits en cette vie, à cause des connaissances qu'elle nous, donne de Dieu et des choses divines. La seconde tirait son nom de la bonne odeur, et se nommait Cassie^; elle marque l'espérance qui embaume nos ames d'un doux et agréable parfum. Le nom de la troisième était Gornustubie, ou corne d abondance, qui figure la charité, parce qu elle nous est une source de toutes sortes de biens.
Saint Jean Climaque compare la foi à l'aube du jour et aux premières pointes du soleil lorsqu'il se lève ; l'espérance, à ses rayons et à sa pleine clarté quand il est levé, et la charité, à son globe tout éclatant de lumières et de flammes ; et il dit que de tout cet ensemble il se fait dans l'ame une admirable splendeur divine'*. Rupert croit que Salomon a exprimé ces trois vertus dans ses trois livres : selon ce religieux, il représente dans ses Proverbes la foi sous les traits de cette femme forte dont il parle au chapitre dernier, il fortifie l'espérance dans l'Ecclésiaste, et allume la charité dans les cantiques, retraçant par ce moyen et figurant de nouveau en l'homme l'image de la très-sainte Trinité, que le péché y avait effacée.
Puisque, par toutes les raisons qui précèdent, il est évident que ces vertus sont les plus parfaites de toutes, celles qui plaisent davantage à Dieu, qui lui rendent le
* Non sunt inventée mulieres speciosœ sicut filiae Job in universà terra. Job. 42. 15. -2 Job. c. cit. 14.
^Selon le langage grec. Kaaix, casse, cannelle. V. Pinedam. 161.
* Gradu. 30.
plus de gloire et nous apportent une plus grande abondance de grâces et de mérites, il faut nécessairement en inférer que, si nous sommes conséquents, nous devons faire toutes nos diligences pour les bien cultiver, et en produire fréquemment les actes. Ecoutons l'avertissement que le Saint-Esprit nous donne par la bouche du Sage : « Vous qui craignez le Seigneur et qui désirez suivre les droits sentiers pour aller et parvenir a lui, croyez en lui, ajoutez foi à ce qu'il vous dit, ayez de l'espérance en lui et de l'amour pour lui. Pratiquez avec soin ces trois vertus comme les fondamentales et les plus importantes de toutes*. »
Suivons ces avis salutaires : afin de faciliter l'exécution d'un si louable dessein, je me propose de faire de ces trois vertus la matière spéciale de ce livre, en les examinant sous le point de vue de leur nature propre, et dans le plus haut degré de leur excellence. Et comme j'en ai déjà parlé ailleurs, j'éviterai ici toute redite, pour ne point fatiguer mon lecteur, mais si toutefois mon sujet en nécessitait quelqu'une, je ne ferais que l'effleurer en passant. Entrons donc en matière, et commençons par la foi.
' Qui timetis, Dominum, crédite illi... Qui timetis Dominum, sperate in illum... qui timetis Dominum, diligite illum. Eccl. 2. 8. 9. 10. ■