‹ Les trois filles de JobChapitre 2 sur 38 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

En entreprenant de parler de la foi, la première chose que j'aie à représenter est, ce me semble, la grandeur de ce don, qui doit exciter notre reconnaissance et nous faire sans cesse éclater en cantiques de louanges, en bénédictions et en des millions d'actions de grâces envers notre Dieu. Car, par une faveur particulière et une miséricorde incompréhensible, il nous a distingués et choisis entre tant d'hommes et de femmes de tout âge, de toute condition et de toutes nations qu'il laisse ensevelis dans l'infidélité ou dans l'erreur, se traînant ainsi malheureusement à leur ruine, tandis qu'il nous a éclairés des rayons de sa connaissance et nous a gratifiés du don inestimable de la foi. « Il nous a tirés, comme le dit le Prince des apôtres, de la profonde nuit de l'ignorance où nous étions plongés, et nous a fait entrer dans sa lumière admirable, pour nous montrer ses vérités, et nous découvrir ses mystères*. »

Secret vraiment profond et non moins étonnant! car, que lui avions-nous fait plus que les autres? quel service

* De tenebris nos vocavit in admirabile lumen suuni. Pet. 1. ep. 2. 9.

lui avions-nous rendu pour l'obliger à user envers nous de cet amour et.de cette bonté, qui sont la source de tout notre bonheur? Pourquoi ne sommes-nous pas païens, ou turcs ou hérétiques, et pourquoi ceux-ci ne sont-ils . pas chrétiens et catholiques? Ne sont-ce pas des hommes comme nous? Ne sont-ce pas les chefs-d'œuvre des mains de Dieu et faits à son image tout aussi bien que nous? N'ont-ils pas été pareillement créés pour le ciel, et pour jouir de la gloire éternelle? N'ont-ils pas, enfin, été rachetés du sang du Fils de Dieu? Oui, sans doute.

J'ajoute un dernier mot : qui nous a dit que, si Dieu eût eu pitié d'ent pour les attirer à son Eglise, et leur eût conféré les grâces que nous avons reçues de lui, ils ne l'eussent pas honoré, aimé et servi d'une manière bien plus parfaite que' nous? «Oui, mon Père, disait notre Seigneur, en parlant de cette merveille, cela s'est ainsi fait, parce que ça été votre bon plaisir*. » Oui, votre bon plaisir, et non pas notre mérite, ainsi que l'expliqué la Glose. Et saint Paul dit de soi-même ce que nous pou-, vous tous dire de nous : « Dieu s'est montré miséricordieux envers moi. en me faisant du nombre des fidèles^;»

L'obligation qu3 nous avons à Dieu est donc infiniment grande; c'est jpourquoi nous devons lui en savoir un gré extrême, et lui en témoigner une gratitude infinie. Mais si, d'après l'opinion générale, tout service i'endu, pour léger qu'il soit, mérité de la reconnaissance et des remercîments; si, pour ce mêjne motif, saint Bernard nous dit « qu'il n'y a aucuns dons de Dieu, ni les grands, ni les médiocres, ni les plus petits qui ne doivent être reçus avec actions de grâces, et qu'il nous est commandé d'amasser les petits morceaux, dans la crainte qu'ils ne se

* Ita, Pdter, quoniam sic fuit placitum ante te. Matth. il .26. 2 Misericordiam consecutus à Domino ut sim fidôlis. i Cor, 7, 25.

perdent, c'est-k-dire de ne pas oublier les moindres bienfaits de Dieu\ » mais de nous en souvenir et de lui en savoir gr-é, à combien plus forte raison ne sommes-nous pas tenus de leremercier pour le don ineffable de la foi, principe et source de tous les autres qui regardent notre béatitude éternelle?

Ainsi, saint Pierre ouvrant son cœur sur ce sujet, au commencement de sa première épître, dit aux fidèles auxquels il l'adressait : « Béni et loué soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui, par le pur motif de sa miséricorde infinie, nous avant délivrés d'une naissance criminelle, commune à tous les hommes, dans laquelle la faute de notre premier père nous avait précipités, nous a donné, par le moyen de la foi et du baptême, une seconde et sainte naissance, qui nous élève au droit et à .l'espérance dé prendre un jour part à l'héritage incorruptible et à ces délices immortelles et très-pures que Dieu vous prépare Ik-haut, au ciel''. »

Après avoir exposé les justes sentiments que nous devons éprouver pour le don précieux de la foi, voyons maintenant de plus près ce que c'est que cette vertu.

La foi est la première des vertus théologales qui nous fait connaître Dieu ; elle détermine notre entendement à croire parfaitement et avec un grand repos, toutes les vérités qu'il nous, a révélées, soit par lui-même immédiatement, soit par ses organes, qui sont les patriarches, les

* Nutla Dei dona débita gratiarum actionefrustrentur, non grandia, non mediocria, non pusilla ; jubemur colligere fragmenta ne pereant, id est nec minima Dei bénéficia oblivisci. Serm. SI. in Cant.

'^ Benedictus Deus et Pater Domini nostri Jesu Christi, qui secundum misericordiam suam magnam rogeneravit nos in spem vivatn, in haereditdtem incorruptibilem et incontaminatam, conservatam in cœlis in vobis. 1 Petr. 1 . 3.

12 DE LA roi.

prophètes, les apôtres et l'Eglise ; et cette croyance parfaite et tranquille a précisément pour base la révélation qu'il en a faite lui-même.

Le livre de l'Exode raconte que Moïse, priant Dieu de lui accorder une faveur, lui adressa ces paroles : « Seigneur, vous me faites l'honneur de m'aimer et de me regarder de bon œil ; c'est pourquoi vous me dites que j'ai trouvé grâce devant vous et que vous me connaissez par mon propre nom, c'est-à-dire, d'une connaissance particulière et d'approbation*. » Ce sont les termes qu'il vous plaît d'employer à mon égard. Si cela est vrai, comme je ne dois pas en douter, puisque vous êtes la vérité, j'ai une très-humble prière a vous faire, celle de « me montrer la beauté de votre visage, de tirer ie rideau qui me cache votre gloire, pour que je la découvre tout entière. » Je vous ai déjà vu en d'autres circonstances, dans le buisson ardent, dans les nuages et au milieu des tonnerres; mais toutes ces vues ne me contentent pas : je voudrais vous voir tel que vous êtes et comme vous vous montrez là-haut aux esprits bienheureux.

Voici la réponse que fit Dieu à son fidèle serviteur : « Ton désir me plaît et ta demande m'est agréable ; j'y satisferai en son temps : ce sera lorsque ton ame dégagée du corps grossier et pesant qui l'en empêche maintenant, s'envolera toute pure au ciel, où je lui montrerai à découvert ma gloire ainsi que ce beau visage que tu souhaites voir, et dans ce visage tout bien possible et désirable. Mais pour le présent, tant que tu seras vivant, tu ne pourras voir ces beautés; car il n'est pas possible qu'un homme puisse, avant sa mort, me voir tel que je suis'. »

* Invenisti gratiara coram me et teipsum novi ex nomine. Exod. 33. M. 2 Ostende mihi gloriam tuam. Ibid. 18.

^ Ego ostendam omne bonura tibi ; non poteris videre faciem meam, non enim videbit me homo et vivet. Ibid. 20.

Le Seigneur ajouta : « Il y a sur la montagne un lieu où je me suis montré k toi, et où tu pourras me voir en la manière qui convient à ta condition. Tu te tiendras donc sur le rocher voisin de cet endroit, et lorsque ma gloire passera, je te mettrai dans l'ouverture de la pierre, et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que je sois passé; j'ôterai ensuite ma main, et tu me verras par derrière ; mais tu ne pourras voir mon visage*. »

Ce souhait, cette prière de Moïse est le souhait, la prière de toute la nature humaine qui porte gravé au fond de son être le désir de la divinité. Et de même que toutes les créatures de l'univers tendent naturellement a leur centre par tout ce qu'elles font, ainsi l'homme, par tous les mouvements et tous les actes qu'il produit, soit avec connaissance expresse, soit autrement, semble dire, comme Moïse à son Dieu : « Montrez-moi votre gloire^, cette gloire en laquelle consistent mon vrai bien et ma souveraine félicité. «Mais Dieu lui répond aussi bien qu'à Moïse : tu ne saurais voir l'éclat de ma gloire pendant que tu vis sur la terre, et que tu y traînes un corps mortel ; il faut que tu montes sur un rocher qui se trouve en un lieu près de moi, d'où je parle aux hommes, et où, te tenant debout et bien ferme, tu pourras, par la fente qui y est, me voir, non pas au visage, mais par derrière. Que signifie ce rocher? que représentent ces autres particularités?

Saint Grégoire-le-Grand' et d'autres Pères entendent par ce rocher la foi, qui est solide, stable et inébranlable

* Est locus apud me et stabis supra petram, cùraque pertransibit gloria mea, ponam te in foramine petrœ, et videbis posteriora mea, faciem autern meam videre nou poteris. Exod. 21 .

- Ostende mihi faciem tuam. 33. 18.

'^ Lib. 35. Moral, cap. 6. Theodor. Ibid.

comme un rocher ; par ce lieu situé auprès de Dieu, la sainte Eglise, dans laquelle seule ce rocher est fixé, et où seulement se trouve la vraie foi ; par cette fente, enfin, l'œil de la foi. Etant donc affermi sur ce rocher, on voit Dieu, non pas en son essence, clairement et à découvert; mais obscurément et par la foi, qui est lé moyen assuré par lequel on peut le voir en cette vie. Saint Ambroise, dans son Commentaire sur le psaume xlviïi, s'exprime ainsi à ce propos : « La fc(ce et l'essence de Dieu ne peuvent être vues de l'homme ; et 6e n'est pas un objet propor- ' tionné à la faiblesse de ses yeux, pendant qu'il est sur la terre. H y a pourtant une place auprès de Dieu où sa majesté s'abaisse jusqu'à leur portée, et se fait voir à eux sous le nuage de la foi. Cette place est indubitablement auprès de Dieu ; c'est pourquoi, si nous demeurons fermes dans la foi, bien que par notre (Condition nous ne puissions pas le voir comme il est, avec évidence et le rideau tiré, nous le verrons toujours en quelque manièreet avec certitude; ne pouvant le regarder dans le corps de sa lumière, nous en recevrons au moins quelques rayons'. » . Si vous regardez un homme par devant et par derrière, • c'est bien toujours le même homme en soi ; mais vous le distinguez beaucoup plus clairement et plus parfaitement en voyant son visage, "que par la partie opposée qui ne peut en offrir qu'une connaissance imparfaite et obscure. Il en est de même pour le nombre et la nature des choses que Ton voit dans le ciel et que l'on croit sur la. terre : c'est le même Dieu, Ja même Trinité, les mêmes perfecfections divines et lès mêmes richesses qui nous sont

* Non videtur ab homine faciès Dèi; est-tamen locus in quo fide se monstrat homini Deus : est hic locus apud 0eum, et ideo si steterimus in petra, id est fidei firmitate, etsi plenitudinem ipsius videre non possumus, quasi reliquias ejus luminis hauriemus.In Psal. 48.

promises ; mais là-haut, on voit tout cela face à face et dans les lumières éclatantes de la gloire; ici-bas, seule- * ment par le côté opposé, à savoir dans la sombre clarté de la foi : ce sont là des vérités dévoilées, ici des mystères cachés.

C'est donc la foi qui nous fait voir Dieu en cette vie, comme nous en sommes capables; c'est aussi ce que Gonslantin-le-Grand, empereur chrétien, écrivit au roi de Perse, en lui faisant solennellement connaître le motif pour lequel il avait quitté le culte des dieux adorés dans l'empire, et embrassé la foi de Jésus-Christ : il lui manda, entre autres choses, au rapport d'Eusèbe de Césarée\ qu'il s'était résolu à ce changement, par suite de la connaissance que cette même foi lui avait donnée du vrai Dieii.

Guillaume de Paris fait ainsi parler cette vertu à son propre avantage : « Je suis la porte de la vie, par laquelle Dieu entre dans une ame et s'unit à son entendement, en qualité de vérité première. Je suis la racine de la vraie sagesse, et^ suivant saint Paul, l'argument qui dédaigne toutéâ les preuves humaines, qui porte l'homme à croire des choses qui lui sont naturellement incroyables, et qui purifie l'œil de son esprit, pour lui faire connaître des mystères si hauts et si sublimes, que tous les yeux, ni toutes les oreilles, ni tous les esprits créés ne sauraient, avec toutes leurs forces, y' atteindre. Je suis une folie plus sage que toute la sagesse du monde. Je suis le fondement de l'édifice spirituel , quiconque ne m'emploie et ne me pose comme la pierre fondamentale de son bâtiment, doit être assuré qu'il n'élève des murailles que pour les voir tomber, et qu'il ne bâtit un logis que pour être accablé

* In vita Constantini, 1. 4, cap. 9.

SOUS ses ruines. C'est pourquoi je dis hardiment à mes sœurs, les autres vertus, que c'est de moi qu'elles empruntent en quelque façon leur gloire, parce que sans moi elles ne peuvent demeurer debout, ni être en assurance : je suis comme leur base, sur laquelle elles sont assises; si je me retire de dessous elles, il faut nécessairement qu'elles tombent par terre. C'est par moi qu'elles entrent toutes dans le cœur humain, comme dans leur propre demeure; sans moi, elles n'y seraient pas bien reçues ni bien accueillies. C'est moi uniquement qui les mets en estime, qui fais connaître leur excellence et leur prix, ce qu'elles valent et pour quel motif il les faut rechercher ; moi, sans qui, on ne se tourmenterait pas tant, a beaucoup près, pour les posséder*. »

Ecoutons les paroles suivantes, qui sont sorties de la bouche d'or de l'Eglisç grecque. Saint Chrysostôme, parlant de la vertu de la foi, a dit : « Gomme un pauvre vieillard, se trouvant, à cause de la caducité de son âge, en un danger continuel de tomber, assure ses membres et ses pas en s'appuyant sur un bâton, de même l'ame, qui se sent, k cause de sa faiblesse, trembler dans les doutes de ses connaissances et dans l'incertitude de ses raisonnements, doit, pour ne pas tomber, s'affermir sur la foi, qui vaut mieux que tous les bâtons et que tous les appuis du monde. C'est la foi qui, entrant dans une ame assise au milieu de ses pensées diverses et de ses mille caprices, comme dans une chambre sombre et obscure, l'éclairé de ses lumières et en chasse les ténèbres ; en sorte que, privé d'elle, un homme est, sans contredit, dans un état aussi misérable que celui qui passe sa vie dans une profonde nuit; qui, ne voyant pas ce qu'il a devant

^ GuiL. Lib. de Moribus, cap. 1.

les yeux, donne de la tête contre les murailles, et du pied contré tout ce qu'il rencontre, et finit par tomber dans des fondrières où il se brise. Ainsi, ceux qui ne sont point illuminés de la foi, bronchant à chaque pas, se trompent lourdement, se choquent les uns les autres en la recherche de la vérité qu'ils ne trouvent point, et enfin tombent dans des précipices où ils se perdent. Témoins ces savants de l'antiquité et ces philosophes qui, après de longues disputes et de nombreuses dissertations de vive voix ou par écrit, n'ont pas eu, privés qu'ils étaient de la foi, assez d'esprit pour voir que les pierres n'étaient que des pierres ; car s'ils les eussent reconnues pour telles, jamais ils ne leur eussent rendu, comme ils l'ont fait, le culte qui n'est dû qu'à la Divinité. Ne marchant pas à la lueur de cet astre, ils se sont, comme ledit saint Paul*, emportés et perdus dans leurs discours, et leur esprit s*est trouvé enveloppé de ténèbres épaisses qui, au lieu de leur faire mériter le titre de sages, dont ils étaient ambitieux, les ont rendus dignes de porter celui de fous : assertion dont ils ont justifié la justesse, puisqu'ils sont arrivés, dans leur aveuglement, jusqu'à adorer les choses inanimées et les insectes les plus vils. La foi, avec sa belle clarté, chasse toutes ces infâmes et monstrueuses ignorances, et nous donne la connaissance de la vérité; elle nous sert encore pour fortifier nos âmes contre les orages dont elles peuvent être agitées; car, lorsqu'un vaisseau, battu de la tourmente, au milieu de la mer, est en danger de couler à fond, l'ancre, que l'on jette, le rend solide contre la fureur des flots et conjure le danger ; de même, quand notre ame redoute pour son salut les attaques d'une philosophie mensongère et la force des sciences

* Rom. I. 21.

profanes, la foi j comme une ancre sacrée, et plus puissamment qu'aucune ancre, l'affermit contre ces tempêtes, et l'empêche de faire naufrage^. »

Ces belles paroles de saint Chrysostôme, aussi bien que celles de Guillaume de Paris, sont bien propres à décrire la foi parfaite, dont je vais m'occuper et que je diviserai en trois parties. Dans la première, j'expliquerai plus au long sa nature; dans Ja seconde, je ferai voir ses excellences et ses propriétés ; la troisième sera consacrée à sa pratique.

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