AUX PHILOSOPHES
0 vous qui êtes à la fois mes maîtres et mes frères en la recherche de Dieu, laissezmoi vous adresser mes pensées sur la nécessité d'une action philosophique moderne.
Notre génération est trop éclairée pour se contenter des formes de culte des religions existantes, et elle est aussi trop éclairée pour que l'institution d'une religion nouvelle soit essayée.
En effet, s'il est vrai qu'en l'état de notre législation nul prophète ne puisse apparaître;
S'il est vrai qu'en présence de l'Académie des sciences nul miracle ne puisse se manifester,
11 est encore vrai que la seule vérité ne peut passionner les masses, sans prophète et sans miracles.
« Si vous ne voyez, vous autres, des miracles et des choses extraordinaires, vous ne croyez point. » (Jean, ch. û, v. 48.)
Cependant le malaise des esprits et des consciences grandit chaque jour.
Et la crise se déclare par l'impossibilité de se contenter des formes de culte des religions existantes et l'impossibilité d'instituer une religion nouvelle.
Et la décadence morale est plus caractérisée dans la génération qui nous suit que dans aucune de celles qui ont précédé.
Il est grand temps, mes maîtres, que vous avisiez.
11 est grand temps, mes frères, qu'une voix autorisée reproche à chacun de s'attacher de plus en plus aux intérêts matériels et de se détacher de plus en plus du souci de son âme.
Il est grand temps de démontrer que, si nous ne nous arrêtons dans cette voie, le libre arbitre qui nous a été si glorieusement donné, au lieu d'avoir servi à élever nos âmes, n'aura servi qu'à nous faire ignominieusement retourner à la matière, dont Dieu nous avait tirés.
Cette voix puissante, autorisée, c'est la vôtre, mes maîtres; et le principe sauveur, le
tU LES TROIS FILLES
soutien, le guide de l'humanité en dérive, c'est dans la philosophie qu'il réside, mes frères.
Livrons-lui d'abord l'examen de la situation spirituelle de notre société , et demandons-lui comment et pourquoi cette situation est devenue insupportable.
Depuis Voltaire, une transition s'est opé-
rée entre l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir.
A côté de la religion officielle réservée aux masses, il s'est établi, en fait, une religion rationnelle et philosophique pour les gens instruits.
Cet état transitoire n'était qu'un expédient, né de la situation même.
11 est à peu près certain que cet expédient ne peut se continuer,
Parce que, — d'une part, — les gens instruits reconnaissent qu'une religion sans formes moralisatrices de culte ne satisfait pas l'âme, n'aide pas l'homme à réprimer ses passions, et devient par conséquent un danger social ;
Et parce que, — d'autre part, — les masses n'acceptent plus l'infériorité religieuse qui leur a été faite; notre démocratie toujours croissante, notre passion d'égalité toujours plus vive, leur inspirant de plus en plus le désir d'être éclairées ;
Et cette même démocratie nous ordonnant aussi, de plus en plus, de mettre à la portée de tous les lumières de la vérité.
Ainsi donc, de gré ou de force, il nous faut procéder à une réforme, — ou tout au moins il est temps de la préparer.
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Une action philosophique a toujours pré* sidé aux époques de réforme, aux avancements de l'humanité.
Abraham, Moïse, Socrate, Jésus, Mahomet, Arius, Jean Huss, Luther, ont été tour à tour l'expression la phis sublime de chacun des mouvements philosophiques accomplis sous leur nom.
Le devoir, la mission de la philosophie moderne est de se concentrer, de former école, afin de faciliter l'avancement de la morale, l'avancement de l'humanité , dont le besoin agite notre temps.
Deux principes sortt sortis victorieux des discussions philosophiques du xviue et du xixe siècle :
— Le monothéisme,
— Le rationalisme.
Ces principes serviront évidemment de bases à l'école nouvelle.
Et puisqu'il n'est pas permis de procéder à l'établissement d'une religion nouvelle, puisque d'ailleurs cela n'est d'aucune utilité,
L'école philosophique appuiera le mouvement religieux sur une religion déjà existante,
Laquelle, en se réformant, en s'accomplissant, deviendra la religion définitive de la société moderne.
Ce moyen pratique une fois admis, il convient d'examiner quelle est la religion existante sur laquelle il est désirable que s'appuie notre école philosophique, au point de vue de l'homogénéité de sa formation et de la rapidité de son exécution.
Certes , si la religion catholique était dirigée dans les voies de l'avenir, au lieu de l'être dans celles du passé, c'est elle qui, par sa puissante organisation, accomplirait le plus facilement et le plus vite la religion moderne. "
Mais, infidèle à son fondateur, l'Eglise catholique repousse toute lumière et condamne tout progrès.
Infidèle h renseignement de Jésus, qui respire le libre examen et le mépris des formes vaines, l'Église catholique, au nom de la foi, jette l'anathème sur toute émanation de la raison donnée à l'homme et entache d'hérésie toute épuration de culte.
Ce n'est donc pas auprès d'elle qu'il est raisonnable de chercher un appui , à moins
qu'un chef véritable n'apparaisse subitement à sa tête.
Quant à la religion protestante, nous devons compter, d'abord sur sa sympathie, puis ensuite sur son alliance.
Mais elle donnera difficilement le signal.
Apparue hâtivement, au milieu d'une époque barbare, elle n'a pu s'établir qu'à l'aide d'un compromis, — lequel enchaîne momentanément son essor.
Toutefois, entraînée par son origine, — par ses aspirations présentes, tout indique que c'est elle qui, venant appuyer le mouvement, le rendra décisif.
En effet, la religion protestante renferme tous les germes du culte moderne.
Son esprit moralisateur, son libre examen, la simplicité et la dignité de ses formes, lui font un devoir d'avancer dans sa route et de suivre la voie de ses immortels fondateurs.
Mais il lui faut abandonner un dogme ,
Le dogme de la divinité de Jésus.
Et ce n'est ni avec enthousiasme, ni avec ensemble, qu'un dogme peut être abandonné.
C'est un travail lent, une lutte à laquelle doit se dévouer l'administration supérieure de ce culte.
Un centre compacte est indispensable.
Ce centre existe, parfaitement organisé, dans la religion d'Israël.
Monothéiste d'essence, rationaliste de fait;
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elle représente absolument les deux principes victorieux, bases du mouvement philosophique actuel.
La persécution l'a, il est vrai, attachée trop fortement aux anciennes coutumes de ses pères, mais elle sait que les temps sont changés, que ses devoirs sont autres et que sa mission est de faciliter, au prix de tout son sang, le triomphe du monothéisme.
C'est maintenant à l'école philosophique qu'il appartiendra de retarder ou d'accélérer l'œuvre en fusion dans les esprits.
Quoique notre époque paraisse vouée à la satisfaction de ses intérêts matériels, elle compte dans son sein tous les éléments d'une puissante action philosophique.
Il s'agit seulement de les réunir dans un
centre, afin que sorte ia lumière de cette concentration.
Il s'agit de réorganiser ce qui, dans le passé, produisit de tels résultats, que la nation qui les ressentait était en avance de plusieurs siècles sur les peuples dont elle était environnée.
Écoutons les voix du passé : elles adressent incessamment au présent les indications de l'avenir.
Quand les païens triomphants détruisirent Jérusalem et dispersèrent la nation juive hors de ses foyers, ils dispersèrent aussi la plus nombreuse et la plus vaillante école de philosophie qui fut jamais édifiée, — ils détruisirent aussi la plus grande liberté religieuse qui ait été jamais exercée par un peuple.
Effectivement, hormis Tunique sujet de Tu-
nité de Dieu, la recherche philosophique de toute vérité semblait être le seul souci de ce peuple de philosophes, entouré de peuplades barbares.
Ce fut grâce à leurs discussions passionnées que les trois sectes, pharisienne , essénienne et saducéenne, dégagèrent de l'obscurité la lumière, et indiquèrent à l'avenir sa route véritable.
Et ce fut aussi grâce à cette liberté religieuse que l'enseignement de Jésus, fruit des discussions qui le précédèrent, se manifesta librement.
Résumant le progrès acquis, lui donnant une forme populaire, Jésus allait, suivant toute probabilité, préciser le culte énergiquement réclamé par les prophètes et manifester ainsi
une réforme autrement puissante que celle qui fut accomplie en sou nom.
Peut-être la religion définitive de l'humanité allait-elle déjà se faire jour.
Peut-être allaient ainsi être épargnés des flots de sang humain.
Mais, hélas! les temps n'étaient pas venus, — et une seule journée suffit pour anéantir de si nobles aspirations.
Dans cette journée fatale, Jésus, méconnais* sant les avertissements des pharisiens * , faisait au milieu des Galiléens son entrée triomphale à Jérusalem.
4 . Dans son dernier voyage à Jérusalem, les pharisiens le firent avertir de se garder d'Hérode.
(Luc, 43-44.)
Et le peuple juif tout entier se portait à sa rencontre, aux cris mille fois répétés de - Vive le roi des Juifs !
« Fais-les donc taire, lui dirent quelques pharisiens. — S'ils se taisent, les pierres mêmes crieront. » (Luc, ch. 19, v. 40.)
Le royaume qu'il recherchait alors était donc bien aussi le royaume de ce monde.
Ces cris appelaient effectivement sur Jésus la dangereuse attention de Pilate, — auquel Hérode avait déjà dit : « C'est Jean , & qui j'ai fait couper la tête, qui est ressuscité. » (Actes des apôtres, ch. 6, v. 16.)
Dans cette même journée, Jésus, changeant à la fois de manières et de paroles, se livrait dans l'intérieur du temple à des voies de fait contre les vendeurs et à des injures contre les pharisiens.
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Peut-être, au milieu de cette foule immense d'étrangers accourus à Jérusalem pour les fêtes de Pâques (2,700,000 d'après Josèphe), peut-être le grand sentiment de la nationalité juive donnait-il à Jésus de nombreuses chances de succès, quoiqu'il eut arboré intempestivement le drapeau de l'indépendance, et justement irrité les chefs constitués de sa nation ;
Lorsque tout à coup, — et après avoir annoncé qu'il était venu pour accomplir la loi l, Jésus la détruit de ses mains, il se fait égal a Dieu, — et il perd ainsi toute sa popularité.
4 . Ne pensez pas que je sois venu détruire la Torah et. les prophètes ; je ne suis pas venu les détruire, mais bien les accomplir. Car je vous dis en vérité que le ciel et la terre ne passeront pas que tout ce qui est dans la Torah ne soit accompli parfaitement jusqu'à un seul iod et jusqu'à un seul point.
(Matthieu, ch. 5, v. 4 7-4 8.)
A l'instant même , le peuple juif se retire courroucé , — les Galiléens disparaissent et la solitude se fait autour de Jésus.
Jésus, abandonné des siens au milieu de son entreprise, n'avait aucune chance d'échapper au courroux de Pilate, et en tout cas il venait de se vouer sûrement à la peine encourue par les blasphémateurs.
Ainsi, après cette fatale journée, Jésus, à la fois rebelle aux Romains, rebelle aux autorités de sa nation et rebelle à la loi, — Jésus, à la fois condamné par Pilate, convaincu de blasphème par le grand conseil et désavoué par le peuple juif, Jésus n'avait plus qu'à mourir dignement.
En effet, une cohorte romaine procède dans la nuit à son arrestation et le conduit devant le procurateur romain.
« Es-tu le roi des Juifs? » lui demande Pilate.
« Tu Tas dit, » répond intrépidement Jésus.
Et dès les premières heures du jour, Jésus, abandonné des Juifs, entouré de soldats romains, subit le supplice que les Romains réservaient aux rebelles.
Et, d'après la coutume romaine, Pécriteau placé au-dessus de sa tête indique la cause de sa condamnation :
— Le roi des Juifs.
<( Et le sujet de sa mort y était écrit en ces termes : le roi des Juifs. » (Ch. 15, v. 26.)
« Et le sujet de sa condamnation était mar-
DE LA BIBLE. t?7
que sur un écriteau par ces mots : le roi des Juifs. » (Marc, ch. 15, v. 26.)
« Ils l'ont crucifié et nous espérions qu'il serait celui qui délivrerait Israël. » (Luc, ch. 24, v. 20.)
Ainsi fut arrêtée dans son germe la réforme qui pouvait donner au monde le culte véritable, fruit de la liberté religieuse de la nation juive, fruit de l'école philosophique de Jérusalem.
C'est du rétablissement de cette école que nous attendons la réforme de chacune des trois filles de la Bible.
Et c'est de cette réforme que nous attendons la prochaine conformité de leur culte et le complet épanouissement de l'idée monothéiste, — de l'idée juive.
Alors, alors seulement apparaîtra la religion définitive de la société moderne.
Alors, alors seulement commencera l'ère de la moralisation de l'homme.