AUX MAHOMETANS
AVANT-PROPOS
À travers ce monde, qui se décompose pour se transformer, apparaissent déjà les éléments du monde nouveau.
En religion, — ces éléments s'appellent le monothéisme et le rationalisme ;
En politique, — la démocratie autocratique ;
En organisation sociale, — le jubilé.
Ces éléments sont incontestablement issus de Moïse.
La loi du jubilé (Lkvitique, 25-10) organisa la propriété immobilière sur les bases les plus équitables, les plus humaines et les plus égales possible à cette époque : dixsept cent cinquante années avant Jésus- Christ.
Par l'effet de cette loi, chacun disposait librement de son bien, et cependant une partie de la propriété immobilière se perpétuait dans chaque famille.
Les terres ne se vendaient plus pour toujours; — elles s'aliénaient seulement jusqu'à l'année du jubilé.
Et le jubilé, revenant invariablement tous les cinquante ans, assignait ainsi une juste
limite à l'action dévastatrice du mauvais chef de famille sur sa descendance.
Sans doute le prodigue ou l'incapable pouvait toujours consommer sa ruine et celle de ses enfants, mais du moins toutes les générations qui suivaient n'avaient à subir que dans de justes limites la punition des fautes de leur coupable ascendant.
Certes, nous sommes loin de penser que la loi du jubilé pourrait dans l'avenir être appliquée sans de larges modifications.
Les temps passés sont évanouis, et toute restauration pure n'est que fantôme.
Mais l'esprit de cette loi est toujours vivant, — et si les ajustements qui l'enveloppent ne sont plus à sa taille, il suffirait peut-être de les mettre en harmonie avec
notre époque pour leur communiquer une vie nouvelle.
Les conditions actuelles sont plus favorables que jamais :
La fortune mobilière ayant pris une extension considérable;
L'agriculture étant devenue une science très-productive entre les mains du petit propriétaire exploitant ;
Et Témigration toujours croissante des populations de la campagne étant devenue un danger.
Au moyen de la rénovation de cette loi, la fortune immobilière se partagerait en portions aliénables et en portions inaliénables ;
1>K LA BIBLK. 247
L'inaliénabilité ne pourrait être accordée dans chaque famille que pour vingt hectares au plus, et pour un hectare au moins;
Ces terres redeviendraient aliénables dès que, par suite de la division des héritages, elles se trouveraient réduites en parts de moins d'un hectare;
Et le bienfait de la division plus grande de la propriété territoriale en ressortirait naturellement.
Cette loi constituerait en réalité le majorât du peuple,
Majorât acquis seulement par l'intelligence et le travail,
Majorât dont le maintien dans chaque famille exigerait cependant un certain effort
d'intelligence ou tout au moins de travail.
Avec le temps, la sage régularisation de cette loi diminuerait certainement dans de grandes proportions le prolétariat.
Peut-être même le ferait-elle disparaître
complètement.
Il n'est au moins pas douteux qu'à chaque génération nouvelle il serait apporté un adoucissement à ses souffrances.
En effet, il est peu de familles qui ne comptent à chaque génération un sujet bien doué par la nature et bien guidé par le sentiment.
Ce sujet réussit presque toujours. — Sa première ambition ne sera-t-elle pas de constituer à sa descendance la portion inalié-
nable de terre que la loi permettrait à chaque famille d'immobiliser?
Cette noble ambition ne serait-elle pas k la fois — un mobile de travail , un principe de moralisation et un élément de succès?
De tels bienfaits ne doivent-ils pas être l'objet de constantes recherches?
C'est donc autour de cette loi, qui date de Moïse, que doivent se diriger et que se dirigent, en effet, les pensées progressives. —
II n'est plus permis de méconnaître aujourd'hui qu'une large influence fut de tout temps réservée au spiritualisme israélite dans le monde de l'idée.
L'œuvre de Moïse peut donc, sans nous surprendre, continuer son action sur la société
qui nous suit. — Les idées d'Abraham exercèrent également dans l'antiquité une influence dominante sur la formation des sociétés qui lui succédèrent.
Pendant un temps indéterminé, mais considérable, la religion d'Abraham fut pratiquée par les Arabes.
L'idolâtrie en triompha momentanément ; — mais lorsque Mahomet organisa définitivement la religion et la société musulmanes, ce fut le Dieu d'Abraham qu'il reconnut et qu'il invoqua. Le Koran dit : Abraham n'était ni juif ni chrétien, il était orthodoxe musulman, adorateur d'un seul Dieu. (Koran, Sourate 3, v. 60.)
Et ce fut aussi la religion d'Israël adaptée à l'esprit arabe qui fut instituée par lui.
Mahomet fut longtemps méconnu en Eu-
rope; les publications récentes de G. Weil, de Gaussin de Perce val, de Sprenger, de Muir et de Barthélémy Saint-Hilaire nous permettent enfin d'être équitables à son égard.
Sans être l'égal de Moïse, Mahomet fut un prophète de même ordre.
Supérieur à son temps, il porta haut ridée de Dieu; il n'employa aucun surnaturel grossier pour augmenter sa puissance ; il crut à sa mission ; il entendit en lui une voix divine ; — il attribua sincèrement cette voix h l'ange Gabriel, et, loin d'être un imposteur, ainsi que Ta affirmé la philosophie du xvme siècle, il fut son premier croyant.
Lorsque Mahomet affirme qu'il a vu l'ange Gabriel, dit Barthélémy Saint-Hilaire, « Mahomet ne ment pas, — nous ne croyons
certes pas à la réalité du phénomène, mais nous croyons à la réalité de la vision. »
Dans la langue hébraïque, le mot Nabi signifie Prophète.
« Il est reconnu, dit Sack, que les mots Nabi, Nabia, désignent moins la prédiction que l'action de parler sous une influence divine. » (Christliche Apologetik, p. 206, note.)
Mahomet fut un prophète véritable, un nabi, et nous lui devons autant de respect que d'admiration.
Les marques de sa grandeur et de sa sincérité résident principalement, d'après nous, dans le sentiment inné de la révélation indirecte, naturelle, spirituelle, proclamée par lui, et dans l'absence complète de l'emploi du surnaturel.
Car, en dépit des légendes qui ont supposé que les feuilles du Coran, écrites dans le ciel, étaient apportées toutes faites à Fapôtre, — Mahomet reconnaît le Coran comme l'œuvre indirecte de Dieu.
Et pourtant cette révélation indirecte apparue pour la première fois dans V Exode, il y a près de quatre mille années, n'a pas encore aujourd'hui triomphé de la révélation directe, surnaturelle et matérielle qui représente l'enfance du monothéisme, l'élohisme.
Dans le chapitre 3û, v. 1, de Y Exode, cette révélation matérielle était nettement exprimée et représentait encore l'idée religieuse la plus élevée conçue jusqu'alors.
Dieu avait dit à Moïse qu'il graverait de ses mains ses commandements sur des tables
254 luES TROIS FILLES
de pierre, et qu'il les lui remettrait, afin de les communiquer à Israël.
« Il donna à Moïse, après qu'il eut achevé de lui parler sur la momagne de Sinaï, les deux tables du témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu. » {Exode, ch. 31, v. 18, traduction Cahen.)
Ainsi régnait le monothéisme idolâtrique, ainsi Dieu n'était encore que l'idéal du matériel,
Lorsque, dans ce même chapitre 34 de YExodeH apparaît, verset 28, une explication toute différente de l'origine des tables de la loi, — et tout aussitôt le spirituel domine le matériel.
Dieu choisit Moïse, il lui inspire la connaissance de ses commandements, il lui donne la mission de les révéler à l'humanité, il lui
ordonne de les graver sur la pierre ; aucun renversement des lois de la nature n'est nécessaire, — la perfection de l'œuvre a tout prévu : — Moïse est plus grand, — l'humanité est appelée à de plus hautes destinées, l'idée juste de Dieu devient éblouissante, le fini devient infini, Dieu est devenu l'idéal de l'immatériel.
Ce verset 28, en opposition formelle avec le verset 1", est incontestablement la date de l'apparition sur terre du monothéisme pur, du monothéisme éternel,
Ce monothéisme dont Moïse est l'initiateur et dont Jésus et Mahomet sont les apôtres ;
Ce monothéisme, expliqué dans ses moindres détails par Maimonide (Guide des égarés, liv. i, ch. û, 10, 11, 21, 37, 65, 66; Michné Sora/i, ch. 1, § 8, 9 et 10).
25* LES TlOIi FILLES
Ce monothéisme, uni à la scieooe et à la philosophie de nos jours, constitue ce que Ton appelle la religion moderne.
La question religieuse est donc à peu près fixée, — sauf les nouvelles formes de culte, — qui sont reconnues indispensables, mais qui n'ont pas encore été définies suffisamment.
Ces formes de culte, — la religion moderne les cherche.
Dès qu'elles seront trouvées, la religion moderne sera.
Et les anciens rites disparaîtront comme les ténèbres disparaissent devant la lumière;
Et, comme chacun doit son concours à cette grande œuvre,
Nous n'hésitons pas à constater ici quelles
Dli LA BIBLE. 257
sont les traces poursuivies en ce moment par notre pensée.
Il s'agit, croyons-nous, de faire pénétrer plus efficacement l'acte dans la prière.
Il s'agit de compléter désormais la prière par l'acte.
Il s'agit de ne reconnaître à la prière que la vertu d'une intention et peut-être d'une promesse,
Le fait seul devant être considéré comme une émanation réelle de l'amour de Dieu,
Le fait seul ayant la propriété d'exercer une influence déterminante sur la moralisation de l'homme.
Il s'agit aussi de faire pénétrer les grandes connaissances philosophiques dans la prière :
La connaissance la plus élevée et la plus concise à la fois de l'idée de Dieu,
La connaissance la plus élevée et la plus concise à la fois de l'immortalité de l'âme, du libre arbitre et de la voix de la conscience,
La connaissance la plus élevée et la plus concise à la fois de la distinction du bien et du mal, de la distinction du juste et de Tinjuste ;
Afin que le sentiment du devoir pénètre l'homme, et que, chaque fois qu'il élève son âme vers Dieu, il en ressorte une connaissance plus approfondie de ce qu'il doit rechercher dans la vie et de ce qu'il doit éviter.
Il s'agit aussi de démontrer, par des exemples historiques, quels sont, dans chaque
nationalité, les hommes dont la mémoire doit être honorée à tout jamais.
Et, afin que nulle complaisance fatale ne s'introduise dans cet ordre dé prières, — un siècle entier devra être écoulé avant la mort de chacun de ces hommes et la discussion de leur introduction dans la prière.
Les esprits sont mûrs, les éléments préparés; vienne un Homme ou une réunion d'hommes qui résument l'œuvre, — et tout aussitôt le mouvement général réformiste deviendra irrésistible, — et la réunion des trois Filles de la Bible ressortira naturellement de cette réforme, — et l'humanité reprendra sa marche interrompue, — et les progrès succéderont aux progrès.