LA .DÉCADENCE DE L'ISLAM
Mes frères, si vous ne vous arrêtez dans la voie de l'immobilité qui, depuis tant de siècles, vous a rendus inutiles à toute civilisation et à tout progrès, vous êtes perdus.
Trop attachés à la lettre, vous n'avez pas laissé marcher l'esprit du grand prophète parmi vos nations.
Quelque grande qu'ait été l'œuvre de Ma-
homet, quelque parfaite qu'ait été son assimilation avec votre race, — le temps crée à toute chose des conditions nouvelles.
Dieu veut le progrès, et, par conséquent. Dieu veut le libre examen, qui est son plus puissant initiateur.
Eh quoi ! — vous qui possédez, aussi bien que l'Israélite, la foi vivante ;
Vous qui vous inspirez, ainsi que l'Israélite, du livre saint qui renferme la parole des prophètes, — vous vous complaisez dans un engourdissement social et dans un respect inerte de vos habitudes.
Et c'est ainsi que s'affirme à tous les yeux votre présente décadence et votre prochaine disparition.
Déjà, déjà chacun se demande quel est
l'empire auquel appartiendront vos cités, quel est le désert qui deviendra votre refuge, et quelles seront les conséquences de votre futur démembrement.
Debout, debout donc, mes frères, — faites appel à vos hommes supérieurs; — encouragez-les à vous parler avec franchise; soyez dignes d'entendre leurs vérités ; — et conduisez-vous d'après leurs exhortations, sitôt que vous en aurez reconnu la justesse.
Vous n'êtes pas les seuls chez lesquels la réforme religieuse soit devenue une nécessité.
Le chrétien la réclame à l'égal du musulman.
Et la déchéance générale des formes de culte atteint l'Israélite tout autant que le chrétien et le musulman.
Ecoutez, écoutez un frère qui veut appeler votre attention sur les éléments de votre faiblesse, afin que vous en fassiez aussitôt ressortir les éléments de votre force.
Aussi bien qu'Israël, vous possédez la connaissance du Dieu unique, mais vous n'en possédez pas les conséquences.
Le triomphe du spiritualisme sur la matière,
Le triomphe du droit sur la force,
Le triomphe de l'idée sur le fait.
Cherchez, cherchez, mes frères, la connaissance du libre arbitre; vous y trouverez une des grandes clefs de la toute -puissance de Dieu, — une des grandes clefs de la moralisation de l'homme.
Cherchez aussi, mes frères, la résignation, et ne la confondez plus avec la fatalité, qui enchaîne et détruit l'initiative de l'homme.
Cherchez aussi, mes frères, à. vous élever au mépris de la matière; — vous en avez, hélas! recherché les joies brutales; — vous en avez peuplé vos paradis, — et vous avez ainsi éloigné vos âmes de Dieu, — de Dieu, l'idéal de P immatériel.
Cherchez, ainsi que nous, des formes moins vaines de culte, des prières moins riches en paroles et moins pauvres en actions.
Éloignez avec soin tout ce qui peut laisser supposer qu'une prière ou qu'un jeûne rachète une mauvaise action aux yeux de Dieu.
La miséricorde de Dieu est supérieure à nos fautes, sans doute; mais l'endurci, toujours prêt à recommencer, ne doit pas être
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autorisé par vous à supposer qu'il lui suffira, plus tard, d'un exercice religieux pour redevenir l'égal du juste.
Le repentir sincère, la réparation possible du mal accompli, le changement de conduite, — tels sont les éléments vrais du rachat de la faute.
Épurez avec ardeur votre culte; appelez le libre examen à sa constante et progressive amélioration; attachez - vous de moins en moins à la lettre du passé, et attachez-vous de plus en plus à Pesprit de l'avenir.
Et enfin , mes frères, revenez au plus vite sur une de vos plus grandes et de vos plus fatales erreurs.
Reconnaissez la place que Dieu assigne à la femme dans Tordre de sa création.
Malheur, malheur au peuple qui n'accepte de la femme que la jouissance matérielle!
Malheur h l'homme privé du désir de plaire, malheur à l'homme privé du désir d'être honoré aux yeux de celle qu'il aime!
Son foyer morose et solitaire le rejette incessamment vers les joies de la brute.
À défaut de vin, le tabac et l'opium dévorent son intelligence et appesantissent ses membres.
La honte de lui-même s'empare alors de lui, l'oubli... l'oubli devient l'objet de sa recherche; — et l'oubli ne se rencontrant que dans le triomphe de la matière sur la pensée, — dans les ivresses, — les plus nobles races s'avilissent ainsi et deviennent bientôt incapables de toute civilisation et de tout progrès.
La femme grandissait en Israël à mesure qu'Israël grandissait.
<( L'homme quittera son père et sa mère
pour s'attacher à sa femme, et ils ne feront
qu'une même chair, » dit la Genèse, ch. 2, v. 2ft.
« Honore la compagne de ta jeunesse, — dit Malachie, — le Seigneur a été témoin de l'union que tu as contractée avec elle ; — le Seigneur s'irritera contre toi si tu méprises celle qui fut ta compagne et ton épouse par le contrat que tu as fait avec elle.
« 15. N'est-elle pas l'ouvrage du même Dieu et n'est-ce pas son souffle qui l'a animée comme toi? et que demande cet auteur unique de ïun et de Vautre, sinon qu'il sorte de vous une race d'enfants de Dieu?
u Conservez donc votre esprit pur et ne
méprisez pas la femme que vous avez prise dans votre jeunesse.
« 16. Vous direz peut-être : Le Seigneur le Dieu d'Israël a dit : Lorsque vous aurez conçu de l'aversion pour votre femme, renvoyez-la; — mais moi je vous réponds : — Le Seigneur des armées a dit que l'iniquité de celui qui agira de la sorte couvrira tous ses vêtements. Gardez donc votre esprit pur et ne méprisez point vos femmes. » (Malachik, v. 14-15-16.)
a 18. Que votre source soit bénie, a dit aussi Salomon.
« Vivez dans la joie avec la femme que vous avez prise dans votre jeunesse.
« 19. Quelle vous soit comme une biche très-chère et comme un faon très-agréable; — que sa douceur vous enivre en tous temps,
et que son amour soit toujours votre joie. » (Prov. Salomon, ch. 5, v. 18-19.)
« Celui qui a trouvé une bonne compagne, a trouvé un grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie; — celui qui chasse une femme vertueuse, rejette un grand bien : mais celui qui retient une adultère est insensé et méchant. » (Prov. Salomon, ch. 18, v. 22.)
Les derniers prophètes menacent des plus terribles châtiments celui qui est infidèle à la femme de sa jeunesse.
Les docteurs de la Mischna disent qu'il faut aimer sa femme comme soi-même et l'honorer plus que soi-même.
L'homme qui a perdu sa femme, ajoutent ces mêmes docteurs, est frappé d'un malheur
qui ne peut se comparer qu'à la destruction du temple.
L'autel lui-même verse des larmes sur celui qui répudie sa première femme, dit le Talmud (Sanhédrin, fol. 22, au recto, — Gttin, fol. 90, au verso.)
Et c'est ainsi, et c'est pourquoi la femme Israélite a été sainte et (Jigne pendant la persécution.
Et c'est ainsi , et c'est pourquoi la femme israélite a été une force pour l'Israélite pendant la persécution.
La persécution, mes frères, la persécution, c'est-à-dire l'exil sans cesse renouvelé, devant l'injustice, le mépris, la calomnie ; — la persécution, cette rude et salutaire enseigneuse, vous a été refusée par Dieu, et voilà
peut-être le secret de votre présente faiblesse.
Vous avez été possédés de l'amour de Dieu, — et nul prosélytisme n'a pu ébranler votre foi.
Vous avez été sobres, charitables, hospitaliers, fidèles à la parole donnée.
Vous avez exécuté la parole célèbre de Mahomet : ne faites point de violence aux hommes à cause de leur foi. (Sourate 2, v. 257.)
Vous avez été victorieux , — et le succès de vos armes a tenu longtemps l'Europe en épouvante.
Huit croisades furent successivement dirigées contre vous par tous les puissants de la
chrétienté, — et vous avez successivement triomphé des huit croisades.
Et enfin lorsque, de nos jours, et partiellement, une de vos provinces fut conquise, ce fut par un ennemi généreux, qui vous laissa vos lois , votre religion et votre • indépendance personnelle, et qui vous donna, en échange d'une protection véritable, le puissant contact des idées nouvelles et des sciences acquises, — c'est-à-dire la civilisation et le progrès.
Vous avez donc dominé la plupart des mauvais instincts de l'humanité, et vous avez aussi résisté à presque tous vos ennemis ; — car vous êtes une noble et courageuse race. — Mais la persécution a manqué à votre grandeur.
Combien furent différentes nos destinées, mes frères !
Quand nous fûmes vaincus, ce fut par le Romain.
Ge fut d'abord Pompée... — Opposant Hyrcan à Aristobule, il pénètre sur notre territoire & titre d'allié, de pacificateur.
Puis, par de perfides conférences, il attire Aristobule dans le camp romain et l'y détient prisonnier, sous prétexte qu'il refuse de lui livrer nos places fortes.
Et enfin, introduisant traîtreusement ses troupes dans Jérusalem ouverte, il ne lève le masque que devant la forteresse du temple, dont il ne parvient pourtant à s'emparer qu'un jour où la pensée de Dieu était notre unique pensée, — un jour de prière, — un jour de jeûne.
Et, pendant cette honteuse victoire, César conquérait les Gaules à force ouverte.
Ce fut ensuite Titus... — Titus, surnommé, dit-on, les délices du genre humain, — Titus, qui prétendit plus tard faire chaque jour un heureux ;
Probablement afin que le nombre des heureux qu'il aurait faits en toute sa vie pût égaler le nombre des malheureux que chacune de ses heures avait faits en Judée.
Aidé des puissantes légions que le monde, soumis alors, lui fournissait pour envahir ce qui restait de nationalités indépendantes, — Titus put vaincre nos armées, démanteler nos remparts, saccager nos cités, détruire notre temple ; Titus ne put nous soumettre.
Enfin Adrien, l'infâme amant de l'infâme Antinous, Adrien put détruire Bethar, le dernier rempart de notre nationalité, massacrer jusqu'à notre dernier défenseur, Bar-Cocheba,
déchirer lentement avec des instruments à dents de fer notre dernier représentant, — Akiba, — l'immortel Akiba.
Akiba, vieillard de cent vingt ans, qui supporta sa longue torture en répétant jusqu'à son dernier soupir les deux mots qui forment t h éo logiquement toute la religion des Juifs. — Jéhovah é'had, — Dieu un.
Adrien put se livrer ainsi contre nous à tous les sacrilèges de la force ; Adrien ne put nous soumettre.
« Ce qui augmentait la colère de Rome, dit Tacite (liv. v, v. 1), c'était que les Juifs seuls n'eussent pas cédé. »
Seule de toutes les nations conquises, la nation juive ne se soumit jamais, et le Romain, après deux siècles d'une lutte aussi démesu-
rément inégale, s'aperçut enfin qu'il ne pourrait posséder tranquillement la Judée que sans les Juifs.
Et alors, avec la résolution et la dureté qui distinguaient cette race insolente, ils nous chassèrent de nos foyers.
Et nous nous répandîmes sur la surface du monde, plutôt que d'abjurer notre foi et de nous soumettre à nos vainqueurs.
Et, au lieu d'être accueillis avec le respect que méritaient notre courage et notre malheur, le monde paya de la plus outrageuse, de la plus féroce et de la plus longue persécution l'exemple que nous venions de lui donner.
Et il fut inventé, pour nous détruire, que nous avions commis un crime absurde, — un crime impossible, - le déicide.
Et le monde entier crut à l'existence de ce crime.
Et quiconque nous faisait périr s'imaginait venger Dieu.
Et les siècles succédèrent aux siècles, pendant que de telles extravagances étaient réputées certaines, indiscutables.
Et de grands historiens survinrent, et de grands penseurs apparurent, et pas un de ces historiens, pas un de ces penseurs ne prit en main la cause de Jérusalem veuve et d'Israël orphelin.
Les esprits éclairés manquaient-ils, hélas! de courage , et les cœurs nobles étaient-ils, hélas ! ignorants ?
Quoi qu'il en soit, cette iniquité, — la
persécution, — se continua jusqu'à nos jours.
Eh bien, mes frères, cette persécution était une bénédiction de Dieu.
Ce fut elle qui maintint l'honneuf et l'intégrité de notre race, — la chaleur et la pureté de notre foi, — la sainteté et la fidélité de notre vie intérieure.
L'histoire de chaque peuple n'offre pas les mêmes enseignements ; nous avons été choisis pour apprendre, par notre résistance, qu'une nation ne périt que lorsqu'elle s'abandonne elle-même à son vainqueur.
Notre longue vitalité est le fruit de la persécution, — c'est dans son amertume que nous avons puisé sans cesse une vie nouvelle, et si Dieu réserve encore à notre race de grandes destinées, c'est au moyen de la per-
sécution qu'il nous aura communiqué la vertu de les accomplir.
Ainsi que les individus, les peuples doivent
profiter des leçons vivantes de l'histoire.
Les individus trouvent plus spécialement ces précieuses leçons dans l'étude du présent, — les peuples les trouvent dans l'étude du passé.
Cette expérience, acquise par la seule observation, est à la fois la moins coûteuse et la plus profitable de toutes.
Elle constitue, à elle seule, un élément certain de l'amélioration de l'humanité, — un élément certain de progrès.
Et la punition de ceux qui la méconnaissent est de servir eux-mêmes de nouvel exemple aux générations à venir.
« Qui est savant? dit Pirké-Abot. Celui-là qui apprend de chacun. »
Donc, que notre souffrance passée vous serve d'enseignement; 7- puisez en elle la résolution qui vous est nécessaire aujourd'hui, afin de réveiller, pendant qu'il en est temps encore, vos âmes assoupies par les matérielles félicités ;
La connaissance, ou du moins la meilleure interprétation de quelques principes philosophiques;
La révision de quelques principes sociaux, qu'il n'est plus permis de méconnaître ;
Et enfin la recherche des rites de la société moderne : voilà l'œuvre qui doit être le fruit des méditations de vos réformateurs.
Et sur cette œuvre s'élèvera votre grandeur future.
El vous n'oublierez pas alors que c'est d'Abraham que vous tenez, ainsi que nous, les pures notions de l'adoration d'un Dieu unique.