SPÉCIALE AUX CATHOLIQUES
MES FRERES EN LA BlBLE,
Ce n'est pas tout à coup et d'une manière instantanée que la lumière se fait à travers la pensée de l'humanité.
De longues aurores sont indispensables au progrès ; — les ténèbres qui l'environnent ne se dissipent que lentement, — à regret, — et les générations au milieu desquelles il ap-
paraît, le méconnaissent presque toujours et n'en profitent presque jamais.
Pendant douze cent cinquante années, l'œuvre de Moïse resta non-seulement impratiquée, mais méconnue et presque ignorée du peuple d'Israël.
Pendant douze cent cinquante années, le monothéisme idolâtrique représenta l'orthodoxie en Israël.
Enfin un groupe d'hommes pieux et convaincus organisa le prophétisme à l'état de mission continue, — et la lutte s'engagea entre l'idée de Jéhovah, — l'Éternel, et l'idée d'Élohim, — le Tout-Puissant; entre le mosalsme et le monothéisme idolâtrique , entre Dieu et le veau d'or.
Ezéchias et lsaïe (728 à 695) personni-
fient ce mouvement mille années après Moïse.
D'Ezéchias à Ezra (Esdras, selon la prononciation des Alexandrins) (695 à 457) deux cent cinquante années sont encore nécessaires au triomphe de la vérité.
Enfin, grâce au vigoureux prophétisme qui ne cessa de faire entendre aux oreilles des rois et du peuple la réclamation et la prédication du monothéisme de Moïse,
Grâce aussi à l'esprit élevé et à la protection efficace d'Artaxerxès,
Ezra, muni des pouvoirs de ce grand roi des Perses, se rendit de Babylone à Jérusalem, à la tête d'une colonie d'Israélites éclairés, et il parvint à déterminer en Israël le retour au culte institué par Moïse, retour qui ne fut cependant accompli que plus de
Ï9i LES TROIS FILLES
vingt ans après, et avec l'aide de Néhémie.
Alors, alors seulement, le monothéisme pur pénétra au cœur de la race qui devait le défendre et le représenter jusqu'à la fin des siècles. Alors, alors seulement, l'idée juste de Dieu,* mise hors de toute discussion, fit éclater en Israël l'appréciation éclairée du spiritualisme de Moïse, et il en jaillit aussitôt les conséquences philosophiques, base de notre société actuelle, conséquences philosophiques qui, suivant toute apparence, constitueront la société future.
Le spiritualisme de Jésus fut méconnu plus longtemps* encore que celui de Moïse; dix-huit siècles sont déjà écoulés; sa gloire est dans toutes les bouches, son nom dans tous les cœurs, mais ses principes, ses enseignements si clairs, si expressifs, — il n'a point encore été question de les réaliser.
Et, en venant aujourd'hui mettre en regard Jésus et l'Église catholique, — la religion enseignée par Jésus et la religion enseignée par l'Église catholique, — les commandements de Jésus et les commandements de l'Eglise, nous avons l'air de nous livrer à quelque jeu d'esprit, alors seulement que nous comparons des paroles authentiques avec d'autres paroles authentiques, — des faits incontestables et incontestés avec d'autres faits incontestables et incontestés, et alors qu'il ressort de cette comparaison que ces paroles et ces actions sont en opposition formelle les unes vis-à-vis des autres.
Avant de passer à la démonstration de ce que nous vous avançons, nous voulons vous rappeler, mes frères, quel est le motif qui nous anime , afln que vous ne vous mépreniez ni sur notre conduite, ni sur nos sentiments.
La même sève biblique a inspiré, à des âges différents de l'humanité, Moïse, Jésus et Mahomet.
La différence qui existe entre ces inspirés de Dieu est une différence d'époque et non une différence de sentiment.
(Test pourquoi nous avons osé affirmer que si, le même jour, les cultes issus de la Bible se mettaient en harmonie avec leur temps , en accomplissant , en réalisant la pensée de chacun de leurs fondateurs, les cultes issus de la Bible arriveraient certainement à un résultat identique, à une conformité parfaite.
Jésus est un de nos plus grands prophètes, — son enseignement est le fruit de notre sève, — et, s'il crut devoir prononcer des paroles en opposition avec la Thora, le jour
ou il se dévoua au rétablissement de notre indépendance nationale, il ne put effacer ainsi les trois années pendant lesquelles il prêcha le respect des lois de Moïse.
Jésus prêcha la morale professée par les prophètes , il prêcha la réforme , l'épuration du culte et l'épuration du cœur, il prêcha le Dieu unique, — il prêcha le renoncement.
Or, vous avez reconnu et même exagéré au delà de toute mesure sa grandeur, mais vous n'avez pas réalisé sa pensée.
Aujourd'hui, vous avez un double devoir à remplir, mes frères, devoir religieux, devoir social .
Au besoin , la religion moderne pourrait se passer de l'Église catholique, — l'intérêt social ne le peut.
Ce n'est pas impunément que vous avez réuni dans vos mains, au moyen d'une organisation savamment étudiée, les pouvoirs les plus excessifs.
Le temps a détruit une partie de votre œuvre , le temps a consolidé votre organisation.
Vous avez, avec son aide, tenu en échec les plus grands hommes de la terre, et vous les avez fait reculer devant vous.
Et leur marche en avant de la civilisation n'a pu s'accomplir à cause de vous.
Vous avez vu avec impassibilité les sciences exactes constater votre inexactitude , et vous n'avez jamais eu la pensée de vous réformer d'accord avec elles.
Vous avez écouté avec impassibilité les plus grands génies philosophiques du monde, et vous avez trouvé réponse à tout.
Seulement cette réponse était toujours la même : — Non possumus.
Aujourd'hui , que cette réponse n'est pas indiscutable , nous allons essayer de la discuter.
Certes, l'Église est tout à fait dans son droit, et elle est aussi peut-être dans son devoir, en répondant : Non possumus — à ceux qui lui demandent autre chose que les prescriptions de Jésus.
Mais 9 en répondant aussi : Non possumus à ceux qui ne réclament que la réalisation de la pensée de Jésus dans ce qu'elle a de plus authentique et de plus défini, l'Église répond
qu'elle ne peut pas répondre , et non qu'elle ne peut pas agir.
C'est donc à vous, mes frères, qu'il convient de décider si vous devez ou non intervenir auprès de vos chefs, afin d'obtenir une large épuration de votre culte.
Et si vous consentez à nous prêter un peu d'attention, mes frères, nous avons tout espoir de vous convaincre.
Eh quoi ! me direz- vous , depuis dix-huit siècles des hommes considérables par leur piété et par leur savoir ont interprété ainsi Jésus, et vous voulez que nous examinions aujourd'hui si nous avons, oui ou non, réalisé Jésus ? — Allons donc !
Mais je vous répondrai que si Moïse, qui avait tiré Israël de l'esclavage d'Egypte,
pour le conduire jusqu'à la terre promise;
Si Moïse, qui de son vivant gouverna triomphalement son peuple, fut ainsi méconnu et mal interprété, pendant douze siècles après lui,
II n'est pas impossible que le même sort ait été réservé à la pensée de Jésus.
Et en tout cas, s'il en est autrement, il vous sera facile de nous confondre et de faire ressortir ainsi de votre victoire une nouvelle et plus puissante appréciation de votre doctrine.
Je n'ai, du reste,* nulle intention de pousser jusqu'au bout la démonstration de ce que je crois la vérité.
Je veux seulement appeler votre attention,
d'une manière définie, sur ce sujet, et vous laisser ensuite le profit et la gloire d'en tirer les conséquences que votre grand esprit en fera ressortir.
Notre missitfn est avant tout une mission de concorde.
Nous ne pouvons blesser personne, nos observations étant générales; — et nous disons également aux Israélites : Réalisez Moïse ; — aux chrétiens : Réalisez Jésus ; — et aux mahométans : Réalisez Mahomet.
Sans doute il est des nuances, des détails dans nos observations, mais elles ressortent d'un point de vue général , et n'ont par conséquent rien d'exceptionnel et rien d'irrespectueux pour aucun culte en particulier.
Nous professons l'admiration la plus vive
pour le mal empêché jusqu'ici par nos différents cultes ; — mais nous sommes devenus plus exigeants, et nous demandons aujourd'hui qu'un inestimable bien soit accompli, — et qu'il soit procédé, au moyen de toutes les forces vives des diverses religions issues de la Bible, à une recherche nouvelle et plus puissante de la moralisation de l'homme.
En présence de ce grand but, nous repoussons toute interprétation défavorable de notre œuvre, et nous en appelons à la conscience des hommes de bien.