AUX SABIENS
AVANT-PROPOS
LE KASCHER.
Les lois cérémonielles données aux Israélites ont eu, en général, pour but de les isoler des païens.
Quelques-unes de ces lois ont seulement été données en opposition aux usages des païens.
D'autres, étant d'un usage à peu près général dans les pays chauds, ont dû être maintenues par raison d'hygiène.
Cette phase révélatrice et organisatrice du monothéisme est depuis longtemps terminée et il convient maintenant d'examiner si ces lois, salutaires dans le passé, sont ou non devenues nuisibles dans le présent.
Il est incontestable qu'aujourd'hui les causes pour lesquelles elles ont été édictées n'existent plus.
D'une part, Israël ne peut chercher k s'isoler des autres peuples, — puisque sa race, dispersée par toute la terre, s'est définitivement assimilée à des nationalités diverses.
D'autre part, Israël s'étant depuis longtemps affermi dans le monothéisme, — le prosélytisme à l'intérieur d'Israël n'a plus aucune raison. d'être.
Et enfin, notre succès philosophique ne pouvant être mis en doute, nos devoirs deviennent plus pressants à l'égard du prosélytisme en dehors d'Israël.
Ce n'est, il est vrai, que par la force de notre seul exemple qu'il nous est ordonné d'y concourir. — Toutefois, tout- usage, toute prescription, qui aurait pour effet d'éloigner ceux qui nous entourent, du monothéisme, ne doivent- ils pas être écartés avec soin par nous ?
Donc, s'il est, à cet égard, certain que la plupart des lois cérémonielles, — monothéistes dans le passé, — sont devenues antimonothéistes dans le présent, il ne nous est pas permis de sacrifier à leur maintien le but poursuivi par Israël.
En effet, vouloir continuer l'observation
330 LES TROIS FILLKS
de ces prescriptions, alors que de salutaires qu'elles étaient elles sont devenues nuisibles, ne serait-ce pas imiter le malade, guéri de la fièvre par remploi de la quinine, qui voudrait en continuer l'usage, alors que la fièvre aurait disparu?
Et puisque le Kascher, surtout, parât t en opposition avec tous nos intérêts religieux actuels, ne convient-il pas de rappeler ici, d'après une interprétation célèbre du Talmud, que le Kascher nous a été donné, et que nous n'avons pas été donnés au Kascher?
Et d'abord qu'est-ce que le Kascher?
— Quelle est l'origine de cette loi?
— Quelles en ont été les transformations successives?
— Quel est l'esprit qui les a dictées?
— Comment est-il observé de nos jours?
— Quelles sont les conséquences de sa désuétude?
— Quel est le devoir de l'israélitisme sur le maintien ou l'abandon du Kascher?
— Et enfin, de quelle manière est-il désirable que s'accomplisse cette réforme?
Le KascheF est l'ensemble de la loi relative aux prescriptions alimentaires.
Le Kascher fait partie des observances dites lois cérémon telles. — La Genèse constate d'une manière certaine que le Kascher descend d'une coutume pieuse antérieure à Moïse.
La Genèse dit, ch. 32, v. 33 :. « C'est
pourquoi les enfants d'Israël ne mangent point aujourd'hui encore le nerf sciatique qui tient à la cavité de la cuisse, — parce que Jacob (dans sa lutte contre l'ange) fut touché à la cavité de la cuisse sur le nerf sciatique. »
Sanctionnée par la loi orale, cette abstinence a acquis la force d'une prescription légale, et est ainsi devenue la première, c'est-à-dire la plus ancienne observance du Kascher.
La seconde se trouve dans l'Exode, ch.
u Vous devez aussi être des hommes saints devant moi, vous ne mangerez donc point la chair d'un animal déchiré dans les champs, vous l'abandonnerez aux chiens* »
La loi orale nous a donné la vraie mesure
de ce précepte : — il résulte de ses enseignements que toute lésion ou infirmité mortelle, soit accidentelle soit congéniale, rend illicite la consommation de l'animal qui en est atteint et qui est dit alors proprement ou improprement terephah. — L'esprit de cette prescription est donc purement hygiénique, — et il n'est pas permis de s'y méprendre.
L'Exode, ch. 23 . v. 19, contient ensuite une prescription d'un ordre différent :
« Tu ne feras point cuire le chevreau dans le lait de sa mère. »
Le profond sentiment d'humanité qui respire dans ce verset, 4e respect élevé de toute nature créée par Dieu, la douceur toute spirituelle qui en émane, peuvent être justement considérés comme autant de signatures de
Moïse et doivent exciter autant d'amour que de vénération pour ce génie sans égal.
— Le Lévitique, s'emparant des germes contenus dans la Genèse et dans P Exode, les a développés ainsi dans le verset 17 du chapitre 3 :
« Ce sera un statut perpétuel pour vos générations futures, dans toutes vos demeures vous ne mangerez ni graisse ni sang. »
L'esprit de cette ordonnance paraît être d'abord d'inspirer l'horreur du sang,
Le penchant pour le sang étant inhérent aux populations africaines.
D'après Rosenmuller, c'est seulement une défense hygiénique pour les contrées orientales.
Et aussi, d'après Rosenmuller, la graisse élait défendue afin de forcer à la culture de l'olivier, abondant en Palestine. (11 n'est ici question que d'une certaine graisse consacrée aux sacrifices et non de toute graisse en général-)
D'après Maimonide (More Neb, part. III, ch. 46), le sang mangé dans les sacrifices servait à cimenter les alliances des païens avec les démons. — Donc celui qui en mangeait ou en buvait paraissait appartenir à un culte païen.
— Jusqu'ici ces prescriptions étaient particulières, exceptionnelles. — Le chapitre xi du Lévitique leur imprima un caractère général, et les éleva à l'état d'institution.
Dans le Lévitique, Dieu intervient directement, et il dit à Moïse et à Âaron quels
sont les animaux dont les Israélites mangeront, animaux déclarés purs, et quels sont aussi les animaux impurs qui doivent être en abomination parmi eux et dont ils ne doivent pas se nourrir. (Cb. il, v. 3, 4, 5, 6,7,9,11,43.)
Puis enfin, le Deutéronome, sans ajouter quoi que ce soit au Kascher, reproduit presque intégralement dans son chapitre xiv les prescriptions du Lévitique.
Mais ces lois cérémonie! les font tache au milieu des lois morales, politiques et religieuses proclamées par le Deutéronome, et est facile de reconnaître la main qui a interpolé ces passages, à l'intérêt sacerdotal qui la guidait.
D'ailleurs, sans vouloir donner ici les rai-
sons pour lesquelles le Lévitique et les Nombres nous paraissent d'un ordre inférieur au Deutéronome et à l'Exode, — et pourquoi le spiritualisme du Deutéronome et de l'Exode nous parait d'un ordre supérieur au spiritualisme du Lévitique et des Nombres,
Sans vouloir discuter si leur rédaction date ou non d'Ezra et de Néhémie,
11 nous parait permis de penser que le Lévitique n'émane pas de Moïse, — que le Lévitique est postérieur à Moïse, — que le Lévitique enfin est l'œuvre des lévites.
Cette opinion, du reste, quoique connue depuis très-longtemps, n'a pas la prétention d'être nouvelle.
D'après Strabon, non-seulement le Kascher
serait postérieur à M oï se, mais il serait, ainsi
que la circoncision, en opposition avec la religion toute spirituelle enseignée par lui.
La description de la Judée, seizième livre, traduction Letronne, — contient le passage suivant :
« Un prêtre égyptien, Moïse, qui occupait une partie du pays inférieur, mécontent de la religion établie, sortit de l'Egypte pour venir se fixer en cette contrée, suivi d'une foule d'hommes qui adoraient comme lui la Divinité.
« Car il soutenait et enseignait que les Égyptiens étaient dans l'erreur en représentant la Divinité sous la forme d'animaux sauvages ou privés; que les Libyens, que les Grecs eux-mêmes se trompaient également quand ils donnaient aux dieux la figure humaine. Et en effet Dieu pourrait bien n'être
réellement que ce qui nous environne, nous, la terre et les mers ; c'est ce que nous appelons le ciel, le monde, la nature des choses.
« Or, quel homme sensé, dit Moïse, pouvait oser le représenter sous une des formes que nous avons sous les yeux? 11 enseignait donc qu'il fallait renoncer à sculpter aucun simulacre de la Divinité et se borner à l'adorer dans un sanctuaire digne d'elle, environné d'un terrain consacré, mais dépourvu de toute espèce d'image.
«11 prescrivait aussi de s'endormir dans le temple, non-seulement pour soi, mais encore pour les autres, lorsqu'on avait le don de faire d'heureux songes.
« Selon lui, ceux-là seuls qui se conduisent avec sagesse et justice , devaient toujours attendre de la Divinité qu'elle manifesterait
sa sollicitude par quelque présent ou par un signe quelconque.
« D'ailleurs, rien dans Moïse n'annonçait la violence.
« Dieu et les objets de son culte, telles étaient ses armes ; un asile pour lui fonder un temple, voilà tout ce qu'il demandait ; en même temps il promettait de faire connaître une religion qui devait n'assujettir ses sectateurs à aucune dépense, qui n'admettait ni inspiration divine, ni autres pratiques absurdes.
.« Moïse obtint un grand crédit parmi les habitants de ces lieux : toutes les tribus environnantes accoururent se joindre à lui, entraînées par ses discours et ses promesses;
et il réussit à fonder un Etat assez considérable.
DE LA BIBLK. 341
<( Pendant quelque temps, ses successeurs restèrent fidèles à ses préceptes et marchèrent dans la route de la justice et d'une piété véritable ; mais ensuite le sacerdoce fut exercé par des hommes d'abord superstitieux, puis tyranniques.
« De la superstition naffuirent l'usage de s'abstenir de telle ou telle espèce d'aliments, usage qu'ils ont conservé jusqu'à ce jour, la circoncision, l'excision et toutes les autres pratiques de ce genre qu'ils observent. »
11 existe sur Moïse deux traditions, deux sources, la tradition juive, la tradition égyptienne; la Bible donne la tradition juive. Strabon donne la tradition égyptienne.
Cette tradition fut recueillie par Strabon lorsqu'il visita l'Egypte en compagnie et dans l'intimité d'jfîlius Gai lus, préfet d'É-
gypte , et du stoïcien Athénodore de Tarse.
Dans ce voyage scientifique les trois amis, suivis par un brillant cortège, obtinrent des prêtres, des savants et des autorités égyptiennes les renseignements contenus dans le passage remarquable cité plus haut.
Renseignements très-différents des idées grecques, renseignements inconnus d'Artémidore, aucun des fragments de sa description de la terre parvenus jusqu'à nous ne nous laissant soupçonner qu'il en ait eu connaissance.
Il n'est point dans le Pentateuque d'autres prescriptions que celles que nous avons mentionnées. — Ces prescriptions constituent la phase seconde du Kascher,— la phase littérale.
Avec le Talmud commence la phase interprétative.