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Les trois frères Van Eyck

A Monsieur le Professeur G. P. Serrure, l'un des rédacteurs du Messager des Sciences historiques»

Londres, 12 septembre 1848.

En poursuivant à Londres, pendant les vacances judiciaires, mes recherches sur la vie et les travaux des Belges à l’étranger, j’ai rencontré dans un volume de pièces manuscrites, faisant partie du fonds Hans Sloane à la bibliothèque du British Muséum, une lettre de René François Sluse; elle est portée au catalogue sous le n° 4432. 7.

Mr Félix Van Hulst, qui a le premier mis en relief le mérite du savant chanoine de Liège, n’en fait pas mention dans la notice qu’il fit imprimer en 1842, sous le titre de René Sluse. Liège, in-8°. C’est ce qui me fait croire que cette lettre est inédite et m’engage à vous en écrire un mot.

Cette lettre se compose de quatre feuillets in-4°; elle est en langue latine, écrite d’une belle écriture bâtarde espagnole de la seconde moitié du XVIIe siècle; les plis dont elle conserve la trace, me font supposer que c’est la lettre autographe expédiée de Liège. — Sur le verso de la dernière feuille on lit : Mons. Slusius concerning his

analysis about the aequilibrium of liquors ; celte mention est d’une autre main.

Cette lettre est adressée à Henry Oldenburg, secrétaire de la Real Society de Londres; elle a trait à un travail sur l’analyse de l’équilibre des liquides, que le savant Belge paraît avoir envoyé à cette société célèbre, comme beaucoup d’autres mémoires de ce genre. Le commencement et la fin de celte lettre ont un caractère plus littéraire, en voici la copie :

Nobilimo et clarmo Viro D< Renrico Oldenburg Regiae Soctis secret110 Renatus Francus Slusius

Binas tuas accepi, vir nobme , plenas recentibus solitae huma nitatis tuae argumentis, quae me mirum in modum delectarunt , sed non absq. molestia intellexi , adeo neglectum fuisse negotium quod optime curatum iri mihi persuaseram. Cum priores tuae mihi redditae fuerint , ilium accessi qui mihi omnem operam proviserat, et quid accidisset aperivi , excusavit àSXe^tav amici sui, et curaturum se spopondit, ut error emundaretur. Scripsit itaque Londinum, et responsum accepit te abisse a civitate , reditumque tuum expectandum. Sed cum posteriores tuas nuper accepissem de redito tuo jam certus negotium visi, et tandem spes mihi facta est , absq . ulteriori mora confectum iri, eamq. in finem literas jam Londinum scriptas : quod an ita se habeat, a te Vir clarme, brevi scire expecto .

Analgsim meum circa liquorum aequilibrium quamvis ea fortasse tanti non sit , breviter qui jubés adscribam . Propositum sit igitur :

Super datis basibus in piano horizontali, duos cijlindros erigere, quorum moles simul data sit, et quorum commune centrum gravitatis distet ah eodem piano per normalem datam.

Suit la solution de cette question, qui remplit quatre pages, de 18 à 20 lignes chacune; les démonstrations sont accompagnées de calculs et de figures géométriques. Sluse termine ensuite sa lettre en ces termes :

Non operosum esset hanc methodum extendere ad ea quae vehuntur in aqua, sed horum vi existimo, jam plus quam satis .

Editas est estate proxime elapsa Lovanii libellas, cui titulo Carthesius seipsum destruens, auctore J. T. philosopho Lova niensi, quem jam ad vos pervenisse non dubitarem, itaque mihi gratissimam feceris si me scire volueris, qui a viris doctis exceptas sit.

Est et aliud de quo te rogatum cupio. Ephemerides politicae Amstelodamenses sepe meminerunt Bertrandi de la Coste, mathematici Hamburgensis, qui duas medio loco proportionales, per locum planum, ut existimo, se invenisse gloriatur . Scribe igitur, si placet et cum tibi erit commodùm , quid sit hominis, et quid prestiterit . Ego enimjure quodam meo videor posse no^uTcpeyfxoveTv in hac materia, quam in Mesolabo meo pro viribus illustrare conatus sum. Multum tibi debeo quod de sainte nobmi et amicmi D. Torenley me certiorem reddereris .

Nihil adhuc ad ipso literatum accepi, sed abundè mihi satis factum existimo quod sciam eum valere , meiq. meminisse. Vale tu quoq. vir nobme meq. tuorum in numéro semper haberi patere.

Dabam Leodii VIII octob . MDCLXXV (1).

Puisque nous nous entretenons d’un savant , resté longtemps presque ignoré de nos compatriotes, permettez que je joigne à ces fragments quelques notices relatives à la vie privée de René François Sluse, inconnues à M, Van Hulst (2).

(1) V. Collection de Hans Sloane, Thomas Birsh , etc. MSS. 4432, n° 7.

(2) Y. René Sluse, Liège , Ï842 ; in-8°* — Pag. 29.

Parmi les étrangers de mérite qui visitèrent la Belgique, durant le cours du XVIIe siècle, j’en connais trois qui eurent l’honneur de voir à Liège le célèbre Sluse, et tous les trois en font le portrait le plus avantageux (1).

Le premier, dans l’ordre des dates, est le célèbre voyageur français Balthasar de Monconys , qui vint à Liège au mois de juillet 1663. Je trofive dans son journal de voyage la mention suivante :

24 juillet. ... «Je fus voir un des chanoines de Sl-Lam- » bert, qui est aussi du conseil d’ estât du Prince, qui se » nomme M. Sluz, fort honneste homme et grand géomètre, » qui me mena promener par toute la ville, et m’envoya » deux exemplaires de son livre, intitulé : Mesolabum (2). »

25 juillet « M. le chanoine Sluz vint me voir au logis,

» où il me promit correspondance, et de m’envoyer des » œuillets quand je luy escrirois (S). »

Le second est le médecin-philosophe Samuel Sorbrière, qui vint à Liège pendant la même année, au retour d’un voyage en Angleterre; dans la relation qu’il nous a laissée, il parle en ces termes de son entrevue avec le célèbre Liégeois : « Un savant dont je fus charmé, est le chanoine de » Liège, M. René François de Siuyze, personnage tout-à-fait » accompli. Il est homme d’environ quarante ans, d’une » famille noble, de belle physionomie, qui a vu le monde, » qui est estimé du Prince, et dont les prodigieuses con- » naissances des langues, du droit civil et canon et de la

(1) Je consacrerai des articles spéciaux à ces trois voyageurs dans ta Notice sur les voyages faits en Belgique par des étrangers, dont j’ai commencé la publication dans le Messager des Sciences historiques. (V. année 1847 , p. 12 ; année 1848, p. 59).

(2) Journal des voyages de Monsieur de Monconys. Lyon, 1665, 2 vol. in-4°. — - II, 121 .

(3) Id. — II, 122.

» mathématique, ne gastent point la modestie, qui lui est » fort naturelle (1). »

Sorbière, qui avait vu Hobbes à Londres, parla à Sluse de certaines découvertes, touchant la duplicature du cube, que le philosophe anglais croyait avoir faites; cette communication de Sorbière donna lieu à un échange de lettres entre Sluse et Hobbes, dont on trouve aussi des traces dans la lettre adressée par le premier, à la date du 24 novembre 1667, à Henry Oldenburg, secrétaire de la Real Society ('2).

Enfin, dix années plus tard (1673), un Italien, Y abbé Pacichelli, vint à Liège, et y fit la connaissance du savant chanoine de Sl 2 3-Lambert, qui venait d’être nommé abbé d’Amay, « bénéfice qui lui rapportait, dit-il, 500 talari de rente ($). » Sluse occupait alors à Liège un grand hôtel (un palazzo ), dans une des salles duquel on voyait l’emblème de la Métaphysique sous la forme d’une statue, représentant une femme d’un extérieur décent, tenant à la main un livre blanc ouvert, et ayant à ses pieds des instruments de mathématiques. Sluse aimait la botanique : il avait réuni dans son jardin un grand nombre de plantes rares, dont la culture lui procurait un délassement agréable au milieu de ses travaux philologiques et mathématiques; il savait combien la science des plantes était arriérée de son temps, et pressentait, pour ainsi dire, les progrès que les Tournefort et les Linnée devaient lui faire faire quelques années plus tard. La conduite de notre savant était exemplaire, sa sobriété

(1) Relation d'un voyage en Angleterre. Cologne, 1671, in- 18, p. 190.

(2) Van Hulst, O. c., p. 16.

(3) G. -B. Pacichelli , Memorie de’ viaggi per VEuropa cliristiana. Napoli, 1685, 5 vol. in-24. — IIe vol. Lettera XIV. L’auteur a consacré une Lettre entière, la XIXe du 1er vol., à Renc François Sluse ; elle est intitulée Studi del canonùo Sluse di Lieyi , e lor rapporto, j’en donne ici la substance.

digne des plus grands éloges à une époque où l’usage des banquets et de la bonne chère trouvait parmi les chanoines ses collègues de grands partisans; il ne mangeait qu’une fois par jour, et ne visitait ses amis que le matin, afin d’échapper ainsi à ces réunions que Pacichelli qualifie de Soberbie Bevande , dans lesquelles les Liégeois versaient généreusement des vins de l’étranger et du pays, dont leurs caves étaient déjà à cette époque abondamment pourvues; Sluse se contentait pour ses besoins d’une petite bierre, fabriquée dans le pays. Pacichelli trouva dans la nombreuse bibliothèque de son hôte plusieurs ouvrages défendus par la cour de Rome, et fait observer qu’il les lisait sans scrupule, prétendant que les défenses de l’Index se bornaient à l’Italie (Que la prohibitione no passa i monti 9)

Sluse, qui dans ses travaux historiques avait été dans le cas de recourir fréquemment à Ammien Marcellin (1), s’occupait alors d’une édition, enrichie de notes, des écrits de cet auteur; déjà même il avait composé un Index complet de l’ouvrage, et persuadé, dit Pacichelli, de l’utilité d’un pareil travail, qui se faisait trop souvent à cette époque dans l’atelier de l’imprimeur, il y avait mis la plus grande exactitude (2).

R. F. Sluse était conseiller du Prince-Evêque de Liège, qui le consultait dans toutes les affaires graves, et le Nonce Apostolique qui résidait alors à Cologne (?), faisait le plus grand cas de ses avis dans toutes les matières qui touchaient au droit canon et même à la théologie.

En somme, le voyageur Italien fut enchanté de l’accueil que lui fit le chanoine Liégeois, et plein d’admiration pour ses vastes connaissances, il le nomme tantôt XEpilogo diogni scienza , tantôt YOracol de Paesi hassi; il rapporte que dans

(1) Van Hulst, O. c., p. 36.

(2) J’ignore si cette édition a été publiée. M. Van Hulst n’en parle pas.

une circonstance solennelle le grand Prévôt Cardinal de Buglion, l’avait proclamé le roi des savants : Re deJ sapienti.

M. Van Hulst nous apprend que Sluse avait séjourné à Rome (1); je le trouve aussi étudiant les mathématiques à Perugia, avec l’abbé Michel-Angelo Ricci, qui occupa dans la suite des hautes fonctions ecclésiastiques à Rome, et que se fit un nom dans les sciences exactes.

Avant de quitter Liège, l’abbé Pacichelli fit part à Sluse du projet qu’il avait de passer en Angleterre, et le savant chanoine allant au-devant de ses désirs, lui remit une liste des ouvrages dont il lui importait de prendre connaissance pour se faire une idée de l’état des sciences et des lettres dans ce royaume; le choix en était excellent, car presque tous ces ouvrages jouissent encore aujourd’hui d’une réputation méritée.

Peu de temps après avoir quitté la Belgique, Pacichelli reçut à Cologne une lettre de Sluse; cette lettre qui porte la date du 14 avril 1673, est écrite en langue italienne; elle a été publiée par le voyageur italien, afin de donner une preuve à ses compatriotes de la clarté de style du savant Belge dans cet idiome étranger (per mostrar anche la sua chiarezza nelle Idioma Italiano). On voit par son contenu combien Sluse était au courant de l’état littéraire de l’Europe à cette époque, et la signature confirme les recherches de M. Van Hulst sur la véritable orthographe du nom de notre savant compatriote.

Voici la copie textuelle de cette lettre :

lllustriss. signore Padrone Colendiss.

Non mi gionge nuovo l’avviso délia disegnata partenza di V . S, illustrissima da questi paesi, mentre da suoi eruditissimi discorsi mi era gia paruto de conoscere a hastauza a la forza del suo genio, superiore di molto a gV impieghi délia sua carica .

(1) Van Hulst , O. c., — p. 40.

Non posso con tutto cio non dolermene , e mene dovrei maggiormente s’ io non considérasse altro che il mio interesse ; ma dovendo preferir la sua sodisfattione alla mia, non mi resta che di augurarle un felicissimo Fiaggio, e nella corte dove va, tutti quei vantagge che sono dovuti al suo mérita, e che io le desidero. Mi rallegro pero che F . S. Illustriss. sia resoluta di lasciarci almeno qualche rnemoria del suo valore nelle sua Chiroliturgia , délia quale spero che si contentera di favorirmi , per ornamento délia mia povera libreria .

Del resto F . S. Illustrissima ha gia saputo da me tutte le notitie, ch’ io posso darle degli huomini dotti, si di questi paesi, che délia Francia, e dell’ Inghilterra, dov’e sparso il fior delle lettere di Europa. Il genio di questo secolo pare piu portato aile scienze che aile cosi di eruditione. Benche in Parigi, et altrove siano Academie de belle lettere, attendon pero piu a coltivar le lor lingua, che ad altro. V Academia d’ Inghilterra [che si da titulo diSocieta Reale ) non hà altro fine, che di ricercar le novità fisiche, e matematiche, le quali, si como anche i nomi de gli autori V. S. Illustrissima trovera per la maggior parte registrate ne’ libri, che si stampano ogni anno, col titole Transattioni Filosofiche nella lor lingua, e nel latine di Acta Philosophica Societatis Regiæ, etc. Il medesimo si fà ancora in Francia col titolo ajournai des Scavans, del quale hà ella gia contezza. Anche in Germania, ad imitation de gli altri , si sente, che sia fondata un’ academia naturae curiosorum, da’ quali si son già veduti molti trattatelli aile stampe, si corne 1’ Ampelograpliia del Sachsio : de Aelite et Haematite : de Absyntbio, Elaphographia, e cose simili, chesenza dubbio si troxeranno pressai librari di Colonia, di dove ci vengono. In Dinimarca fioriscono pur le scienze, e non puo esser, che F. S. Illustrissima non habbia luce de’ due Bartolini, de’ quali Tomaso, il piu vecchio e medico molto célébré, e molto erudito, et Erasmo, il piu giovane si rende considerabile per lo studio delle materie fisiche e matematiche. Nella Suetia vive lo

ScefFero, che professa belle lettere , havendo dato aile stampe parecchie cose in questo genere, et ultimamente un lihritto Memorabilium Sueticae gentis, etc. De Polonia non tr aspira splendor di virtu intellectuale, ne comparisce un libro buono, Anzi di quel Reatne soglion hoggi passare i giovani piu spiritosi ad erudirsi nelle lingue , e nelle scienze in Parigi, sicome dalla vicinanze, ore non accade viaggare per erudirsi di nobili cogni tioni. Conosco le sue massime grandi , opposte aile presuntioni di alcuni miseri legulei, che svengognan se s tes si, comparendo ignudi délia mistura delle più nobili facolta , le quale concate nanOj e sostentan le leggi’, e confondono eglino il mondo chris tiano con lor cavillationi, e sofismi . Il di lei Mercurio accoppia al massiccio délia teorica, ogni specie di scienza pratica posseduta da pochi . Onde non istupisco punto, vedendo corrisponder seco, in materie di rilievo, tanti Personnaggi qualificati : e che il sigrior Cardinal Bona habbia confidato al suo erudito spirito la novella editione costi del libretto di lui , Principia yitae christianae, e la censura delle opéré di maggior peso. Questo e quanto per hora mi accade scriverle in genere. Se allor che sara in Ita lià , vorra informationi piu piene , cerchero de servir la a mi sur a délia mia debolezza . Il sig. Officiale, il signor Conte e canonico de Reyckem, i signori Rorgomastri, e molti altri de questo nostro capitolo la riveriscono, despiacendo loro di perderla, con summa estimatione del pregio de 9 suoi talenti . Et io mi raffermo con tutti V animo di F. S. Illustrissima,

Liegi, 14 agosto 1 67$,

Devotissimo et oblig. sernitore, Renato Francisco Sluse.

Sig . Abate Pacichelli, Colonia .

Si vous trouvez, Monsieur, que ces notices soient dignes d’être communiquées à vos lecteurs, veuillez, je vous prie, leur donner place dans votre recueil.

Agréez, etc.

Isiboor Hye.

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