‹ Les trois grâcesChapitre 1 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

En i85.., le premier étage d'une vaste et ancienne maison de la rue de TArbre-Sec était occupé par un agent d'affaires qui avait trois filles à marier.

M. Victorien Thévenaux pouvait avoir alors une cinquantaine d'années. Le cabinet oti on était accoutumé à le voir travailler depuis un long temps, et que la clientèle ne laissait pas chômer, suffisait amplement à son existence. C'était un homme habile, actif et de belle humeur, sur qui la fatigue et le tra- 'vail semblaient n'avoir point de prise. Vers la fin de la semaine, quand il avait passé quatre ou cinq uuits, le dos courbé sur des paperasses, et le jour en conférences ou au palais, il était aussi frais et guilleret qu'un honnête propriétaire qui revient de la campagne. Quelquefois, pour se remettre, il donnait uu bal.

Les gens de loi les plus experts le consultaient avec fruit ; les jeunes gens Taimaient pour sa gaieté. Avec ses connaissances solides, sa merveilleuse entente des affaires, son infatigable santé, son ardeur à la besogne, son entrain et son exactitude, qui inspiraient la confiance, M. Thévenaux aurait fait aisément fortune si à toutes ces qualités il n'avait joint une générosité sans bornes et une surprenante imprévoyance dans toutes les choses qui le concernaient personnellement. L*âge ne Ten corrigeait pas* En toute occasion il agissait comme s'il avait dû vivre éternellement, et si, d'aventure, ses recettes augmentaient, ses dépenses croissaient dans une égale proportion. De ce côté- là l'équilibre était toujours savamment maintenu. On pouvait dire que Targent coulait de ses mains comme d'une sacoche magique qu'un bon génie eût remplie à mesurs qu'elle se vidait.

Au bout de l'an M. Thévenaux ne regardait point au fond du sac pour voir s'il y restait quelque chose. La maison ouverte, la table bien servie et tout le monde en joie autour de lui, il ne pensait pas qu'il eût perdu sa journée.

De son vivant, M°»* Thévenaux, que Thomme d'affaires à ses débuts avait épousée sans fortune, ne s'était jamais senti la force de l'arrêter sur cette pente dangereuse. Une timide observation en passant, un soupir, une raillerie douce sur quelque emplette inutile, et c'était tout. La mère avait bien par intervalles

Les trois grâces i

quelque crainte quand elle embrassait Tune ou l'autre de ses trois filles; mais elle était femme dans Tacception la plus large et la plus étourdie du mot, et cela ne lui permettait pas de parler avec beaucoup d'autorité. Elle avait peut-être aussi ce sentiment respectable, dans son exagération même^ que celui qui gagnait tout l'argent dont la famille subsistait avait bien le droit de le dépenser à sa guise. Puisqu'il avait l'effort, et qu'il ne s'y épargnait pas, pourquoi n'aurait-il pas eu le bénéfice?

Un peu de mollesse se cachait encore sous ce dévouement sincère. M°^® Thévenaux était blonde, blanche, arrondie, avec un penchant naïf pour la toilette et le plaisir, et, son amour pour Victorien l'y aidant, elle aurait valsé, parée de fieurs, sur le bord d'un gouffre*

Un matin, après une saison où elle avait beaucoup dansé, elle mourut, emportée en quelques jours par une pleurésie qui ne lui laissa pas le temps de souffrir et de regretter. Elle passa dans la vie de son mari comme un nuage blanc dans un pan de ciel bleu. Ses trois filles, qu'elle avait tenues pendant dix années groupées sous ses mains douces, et nourries de baisers^ la pleurèrent beaucoup et gardèrent de leur mère le souvenir d'une forme charmante, vaporeuse, éclairée d'un sourire qui se confondait avec les plus aimables rêves de leur enfance. Elles en parlaient entre elles comme d'une sœur aînée qui les embrassait toujours et ne les faisait jamais pleurer.

Sa femme disparue, M. Thévenaux, sur qui le chagrin ne pouvait mordre, et qui appartenait, à son insu, à l'école de ce philosophe allemand pour lequel la douleur se prescrivait par le temps, entr'ou-

vrit sa maison aussitôt que les convenances le permirent^ et le deuil était à peine terminé, qu'elle se trouva remplie de nouveau.

Etiennette, Armande et Paulme grandissaient donc dans ce mouvement rapide et léger qui changeait de caractère suivant les saisons, mais n'avait jamais ni repos ni trêve. Des longues veilles de leur père, de son labeur excessif et constant, elles ne voyaient que le résultat, et ce résultat les faisait flotter à la surface de la vie comme trois belles fleurs détachées de la même tige et portées par une eau courante et limpide.

M. Thévenaux n'était jamais plus heureux que lorsqu'on mettait toute la maison sens dessus dessous pour les préparatifs d'une fête à laquelle on conviait le banetl'arrière-ban des connaissances que l'on avait aux quatre coins de la ville. Ce remue-ménage des appartements, d'oti l'on chassait tous les meubles, lui communiquait des accès de gaieté folle. Mais au plus fort de ce tumulte, auquel son humeur imprimait un élan plus vif, une part de son esprit restait aux affaires, et, la dernière bougie éteinte, la cravate blanche autour du cou, il s'enfermait dans son cabinet, dont la porte avait été respectée, plongeait son nez dans les dossiers, et au petit jour dormait deux heures tout habillé sur un canapé.

Au réveil, des lotions d'eau froide le rendaient à fies clients.

Il arrivait quelquefois ces jours-là qu'après avoir

déjeuné au restaurant entre deux affaires, il apprenait en rentrant que ses filles n'étaient point encore sorties d'une pièce écartée transformée en dortoir. Il y montait, et les trouvait la tête sur l'oreiller. Si la gouvernante faisait mine de les vouloir éveiller :

— Non pas, disait-il, elles se sont amusées, elles ont bien le droit de se reposer.

Et il sortait sur la pointe du pied pour courir à un rendez-vous.

L'été, la famille habitait une maison de campagne, que M. Thévenaux avait achetée du côté de Saint- Mandé. C'était un placement qu'il avait fait, disait-il, à Tinstigation d'un de ses amis, qui s'en défendait. Il ne lui en coûtait pas plus de sept à huit mille francs par an pour le conserver.

Un soir que M. Herbin le chicanait sur une serre qu'on était en train de bâtir :

— Voyons, lui dit M. Thévenaux, ne m'as-tu pas toujours conseillé de placer une somme ronde en terre?

— Oui, sans doute... en terre ou en bonnes rentes sur l'Etat...

— Eh bien! n'ai- je pas fait l'acquisition de cette propriété? Une propriété foncière qui représente cinquante mille francs I

— Ce n'est pas une ferme... c'est une villa !

— Tu ergotes sur les mots. Ici je suis chez moi. .. je ne paye point de loyer...

— Mais tu dépenses je ne sais combien d'argent en embellissements de toutes sortei I

— C'est encore de l'économie ; cela reste, cela augmente la valeur du fonds. Un jour mes filles trouveront en bloc l'argent que je sème en détail.

M. Herbin soupira. — J'admire, reprit- il, qu'un homme qui donne de si bons conseils aux autres entende si mal les affaires à son profit. Que cela t'amuse, je le veux bien; mais que tu espères tirer quelque avantage des sommes que tu gaspilles en plantes rares, en belles fontaines, en vases de marbre, en serres coûteuses, c'est absolument comme si tu jetais des billets de banque dans la Marne avec l'espoir de les repêcher dans six mois ornés d'un coupon d'intérêt.

M. Thévenaux haussa les épaules et commanda une grille qui devait augmenter la belle apparence de sa maison de campagne.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il y avait force monde à Saint-Mandé. On illuminait le jardin et on tirait des feux d'artifice. On dansait aussi. Le reste du temps les amis arrivaient sans façon, si bien qu'il y avait toujours grand feu à la cuisine et grande chère au salon.

Un placement ea entraîne un autre. De quelques sommes 'qui lui restaient par miracle après une année particulièrement fructueuse, M. Thévenaux acheta des terrains vagues du côté des Ternes, où, disait-il, la spéculation devait se porter un jour.

— Qu'est-ce que ça te rapporte? demanda l'ami Herbin.

— Rien ;maisplus tard çamedonneracentpourcent,

— Et, en attendant, tu perds les intérêts de ton capital et tu payes des frais...

— Oui! je fais comme un homme qui plante un gland, le chêne poussera.

On sait des amis qui donnent des conseils : ceux-là pour faire étalage de leur sagesse, ceux-ci pour le plaisir plus vif de pouvoir s*écrier un jour : « Je vous Ta vais bien dit! » La plupart, cependant, ne disent rien et, en présence des folies les plus éclatantes, laissent faire sans souffler mot. Peut-être aussi estiment-ils qu'on n'a point assez de tout le boh sens qu'on peut avoir et de toute sa prévoyance pour ses besoins personnels. M . Herbin n'était pas dans ce cas; il s'intéressait* sincèrement aux filles de Victorien Thévenaux, auquel ilétaît attaché par des liens de parenté éloignés. Mais il connaissait l'homme à qui il avait affaire, et ne savait par quel bout le prendre.

Voyant pousser les trois sœurs dans la gaieté comme trois belles plantes vivaces arrosées de pluie et baignées de soleil, un jour, timidement, il prononça le mot de dot. M. Thévenaux parut tout étonné.

— Mais, dit-il, mes fillettes jouaient hier encore avec des poupées! L'aînée n'a pas quatorze ans!

— Ce qui fait que dans quatre elle endura dix-huit et qu'il faudra songer à l'établir... Et puis elle n'est pas seule !

— Pardine! elle a ses sœurs.

— Donc trois dots au lieu d'une! terrible affaire! et les jeunes gens d'aujourd'hui calculent vite et bien.

— Tu calomnies ton temps. Vois M}^^ Frimont ne s'est-elle pas mariée sans un sou vaillant ?

— Elle a un oncle directeur au ministère des finances, qui, en signant au contrat, a fait don au mari d'une bonne petite recette en province.

— Et M"' Sarcourt, qu'avait-elle donc, sinon de beaux yeux?

— Toute sa famille grignote sur le budget, comme un paquet de chenilles sur un arbre; elle a fait place au nouveau venu.

— Eh bien! est-ce que moi aussi je n'ai pas des amis parmi les gros bonnets qui disposent des emplois? L'occasion aidant, ils me donneront un coup d'épaule.

— L'occasion est bonne personne; mais si tu Tair dais un peu, les choses n'en iraient pas plus mal.

Une volée. d'éclats de rire interrompit la discussion, et l'on vit trois robes fraîches, trois visages vermeils, trois sourires étincelants passer comme un tourbillon dans le jardin.

— Regarde-les, et dis-moi si de pareilles filles manqueront jamais de maris ! s'écria le père.

M. Herbin hocha la tête, et, mirant des yeux derrière les massifs de lilas ces trois formes charmantes qu'animait une vie rebondissante et jeune :

— A la grâce de Dieu ! murmura-t-il. .

Il est certain qu'on eût vainement cherché dans toutes les rues voisines du Louvre et dans toutes les maisons de campagne baignées par la Marne trois jeunes filles mieux douées que les filles de M. Thévenaux. On aurait dit qu'un groupe de fées aimables

les avait parées de grâce dès le berceau. Elles en étaient pétries et comme faites. Elles ne se ressemblaient pas, et on n'aurait pu dire laquelle était la plus charmante. Les yeux bruns d'Étiennette valaient les yeux bleus de Pauline, qui ne le cédaient point en expression et en éclat aux yeux noirs d'Armande. On ne savait pas si les traits de leur visage avaient des lignes irréprochables et telles que les eût désirées un sculpteur amoureux de l'art grec ; mais les contours en étaient pleins de finesse et de séduction. Leur peau avait des fraîcheurs veloutées, qui faisaient penser à la fleur blanche du camélia; leuis lèvres et Jeurs joues , des courbes exquises dont les rondeurs diversement harmonieuses laissaient à chacune des sœurs son caractère et sa physionomie.

Les paupières baissées, le front sérieux, l'arc de la bouche délicatement sévère, le menton rose pris dans la paume de la main, Etiennette avait des attitudes de nymphe qui rêve. Les yeux en extase , tournés vers le ciel, les cheveux épars autour des joues, les lèvres entr'ouvertes à demi et laissant voir dans un sourire Témail des dents, la poitrine gonflée de soupirs, Armande était semblable à une valkyrie qui cherche un Dieu dans l'espace. Les belles dames qui promènent leurs langueurs charmantes et leurs coquetteries dans les paysages bleus de Watteau eussent envié à Pauline l'élégance de sa démarche, le mol abandon de sa taille, la fine souplesse de ses mouvements. Filles d'un homme d'affaires de la rue de TArbre-Sec et d'une pauvre petite bourgeoise, qui dans sa jeunesse avait vendu de la quincaillerie, rue du Faubourg- Montmartre, on pouvait croire qu'elles ' avaient dans les veines du sang de vicomtesse ou de

lO LES TROIS GRACES

marquise. Leurs membres délicats, revêtus d'un épiderme doux et ferme, semblaient faits tout exprès pour se reposer sur des ottomanes, tout enveloppés de mousseline ; leurs pieds souples et fins, pour se promener sur la mousse épaisse des tapis.

Une différence d'un an ou de quinze mois les séparait à peine. Aux approches de sa dix-septième année, la plus jeune, Étiennetle, étant plus hâtive et plus svelte,et comme jalouse d'atteindre ses sœurs aînées, on aurait presque juré qu'elles étaient ju* melles.

Quand .elles sortaient pour quelque promenade, ou, le dimanche, pour aller à la messe, on se retournait afin de les mieux voir. Il leur était arrivé plusieurs fois de passer sous le porche de Saint-Germain-rAuxerrois entre deux haies de curieux attirés par leur réputation.

On s'accoutuma dès lors, dans le quartier, à les surnommer les Trois Grâces,

S'il y avait dans leur forme extérieure des différences^ ces différences, qui donnaient à chacune son cachet et son allure, n'étaient pas moins nettement accusées au point de vue du caractère.

Sur un fond commun de bonté joyeuse, les nuances se dessinaient et s'accentuaient davantage à mesure que l^s mois s'ajoutaient aux mois.

Avec ses cheveux noirs roulant en ondes épaisses sur un col dont les rondeurs polies semblaient taillées dans le marbre, Armande avait des con- '

fiafices d'enfant, des naïvetés de catéchumène, un besoin extraordinaire d'expansion, des tendresses spontanées qui lui sortaient du cœur par bouffées, comme les parfums d*un buisson fleuri. Cet élan était sa séduction. Toute enfant, elle avait des façons de se jeter dans les bras des personnes qu'elle voyait chez son père qui lui gagnaient leur cœur du premier coup. Les caresses ne lui étaient pas moins nécessaires que le pain. Embrassée le soir, elle dormait plus profondément; réveillée par un bs^iser, c'était un oiseau qui chantait jusqu'à la nuit.

Chez Pauline, il semblait que la gaieté fût une imitation. L'exemple ly poussait, mais la gaieté était une plante dont le germe ne croissait pas spontanément dans son cœur. Elle y était acclimatée, et c'était tout. Les rêveries lui étaient familières; toute jeune, elles lui venaient, comme ces fleurs sauvages qui s'épanouissent sans culture dans une lande; elle en sortait avec des exaltations fiévreuses qui remplissaient ses yeux de larmes. Des mouv.ements de passion la tourmentaient; les belles choses, étoffes brillantes, meubles somptueux, riches parures, tout ce qui avait de l'éclat l'attirait. L'esprit ouvert, l'âme embrasée, elle interrogeait anxieusement la vie et avait, sans cesse renaissantes, des curiosités qui, chaque jour, lui faisaient appeler le lendemain, comme si le lendemain devait en assouvir les impatiences. Tout frissonnait en elle et tout bouillonnait.

L'esprit attentif d'Étiennette. n'avait ni l'exaltation de Pauline, ni la confiance d'Armande. Elle faisait son empire des choses discrètes et raisonnables, et, moins songeuse que réfléchie, aimait à se rendre compte de ses propres sensations, et ne s'y

abandonnait qu'après les avoir analysées, comme un chimiste qui jette un métal dans le creuset pour en connaître la composition. Elle ^vait des fiertés d'instinct qui surprenaient chez une petite fille. A sept ou huit ans déjà elle n'acceptait rien que des personnes qu'elle aimait.

Une part de son cœur donnée, elle ne la retirait pas ; mais, pareille à ces sensitives que le moindre contact irrite, un rien la froissait. Elle ne se plaignait point alors, mais rentrait en elle-même et se repliait ; une pâleur plus marquée indiquait seule ce qu'elle éprouvait. Cétait une nature délicate, fière, profonde, sur laquelle tout avait prise, comme un beau lac dont Tonde transparente se ride à la moindre risée d'un vent passager ; mais tout au fond, et dans le secret de sa pensée, il y avait une force virile qui la faisait réagir et la rendait maîtresse d'elle-même.

Tout le linge de la maison passait par les mains d'Étiennette; Armande et Pauline la raillaient, l'appelaient cendrillon; puis, humiliées par sa persévérance, s'asseyaient à côté d'elle et l'imitaient. Dans ces circonstances, on babillait beaucoup.

— Et ce qu'il y a de plus singulier, disait Armande, c'est que le temps passe comme si l'on dansait.

Lorsque M. Thévenaux les surprenait rangées autour de la corbeille oti s'entassaient les serviettes et les mouchoirs, faisant voler l'aiguille sur la toile et la batiste, il était convaincu que si les murailles de l'appartement eussent été de verre, un fiot de céli-

LES TROIS GRACES ï3

bataîres amoureux eût fait le siège de la maison pour enlever les trois trésors qu'elle recelait.

— Il n*en viendra que trop un jour I se disait-il pour se consoler de n'en point voir venir encore.

Un soir il entra tout rouge dans la pièce oîi s« tenait Cendrillon. Etiennette ravaudait du vieux linge Armande faisait de la tapisserie ; Pauline brodait.

Une lampe posée sur une table chargée de bobines, d'échevaux de laine et de peletons de fil éclairait leurs têtes inclinées et les torsades épaisses de leurs cheveux, qui luisaient par places. Leurs doigts fins et blancs brillaient dans la lumière ; on entendait le chuchotement de leurs voix.

— Devinez! s'écria le père tout à coup.

Toutes les mains s'arrêtèrent, tous les yeux se tournèrent vers lui ; il y eut un bruit de chaises remuées.

— Quoi donc? dît Armande.

— On vient de m*adresser une demande en mariage pour Tune de vous.

Pauline devint rouge jusqu'à la racine des cheveux.

— Ah! petite masque, reprit M. Thévenaux, tu sais donc qu'il sagit de toi?

— Je sais seulement que M. Emile Dorsan me suit des yeux partout où il me rencontre, qu'il danse volontiers avec moi, et que Tautre soir, chez M"® de Salvatière, i;ne ôeur étant tombée de mes cheveux, il Ta ramassée et m'a demandé la permission de

t4 LES TROIS GRACES

remporter, d'une voix qui m'a ôté la force de répondre. Mes sœurs savent cela.

— Eh bien! ma chère petite, Toncle de ce jeune homme est venu tantôt, et il ne tient plus qu'à toi de t'appeler M™® Emile Dorsan.

Pauline se leva toute droite, et se jeta dans les bras d'Armande, qui se trouvait à côté d'elle.

— Il me semble que tu ne dis pas non, poursuivit M. Thévenaux, qui l'attira doucement vers lui ; mais les choses n'iront peut-être pas aussi vite que tu le supposes. Ton fiancé, et je l'appelle ainsi parce que j'ai engagé ma parole, en me réservant d'obtenir ton aveu, n'a qu'un petit avoir, soixante ou quatre-vingt mille francs à peu près; et, d'un commun accord, nous attendons pour te faire entrer en ménage que i'aie obtenu pour mon gendre une place dont j'ai la promesse... Mais va! tout sera fini dans quelques mois. . •

Si Pauline était heureuse, Etiennette et Armande n'étaient pas moins contentes. Point de retour sur elles-mêmes, aucune jalousie, mais, au contraire. Une joie immense et profonde.

— Et en attendant que cette place lui soit donnée, dit Pauline entre deux baisers, le reverrai-je?

— Emile? Dès demain il dîne avec nousl

Les trois sœurs vécurent pendant six semaines dans une sorte d'enchantement. On passait des heures à discuter la qualité des étoffes et la forme des robes qui devaient remplir la corbeille. Etien-

LES TROIS GRACES l5

nette avait du goût pour les cachemires et les fourrures, Armande une passion décidée pour les dentelles. On ne s'inquiétait pas du prix de toutes ces belles choses. L'hiver, Pauline et son mari — et Pauline semblait caresser ce mot en le prononçant — habiteraient un appartement voisin de la rue de l'Arbre-Sec. L'été , le jeune ménage trouverait à se caser dans la maison de Saint-Mandé. Les deux sœurs, Etiennette et Armande, se cotisaient et parlaient de faire des économies pour acheter la toilette de la mariée. M. Thévenaux songeait à vendre ses terrains des Ternes pour lui constituer une dot. Etiennette battait des mains. — Vendez vite, disait Armande.

Quelquefois Pauline, en badinant, prenait de grands airs.

— Mesdemoiselles, disait-elle aux deux sœurs, quand je serai une madame je penserai à votre établissement.

Pauline s'était mise à aimer son fiancé de tout son cœur. La première bouche qui parle d'amour à une jeune fille a des éloquences.qui pénètrent le cœur, comme la rosée du matin le calice tremblant d'une fleur. Emile avait des qualités aimables, de la douceur, de la gaieté, et trouvait toujours bien tout ce qu'on voulait. Un certain ressort lui manquait peutêtre, la physionomie, Taccent, le côté viril, ce qui peut avoir sa dureté, mais ce qui a sa solidité. En attendant, les jours passaient comme passent les hirondelles sur un horizon clair.

l6 LES TROIS GRACES

Un dimanche , au mois de mai , étant à Saint- Mandé, Emile entraîna Pauline soûs un berceau de plantes grimpantes qui s'arrondissait au bord de la rivière. Elle était émue sans savoir pourquoi .-Emile s'arrêta, et, d*une voix qui tremblait un peu :

—V II y a un an à pareil jour que je vous ai vue pour la première fois, ici même. Un ami de votre père me présentait à lui. Vous portiez une robe blanche à petits bouquets bleus. Je vous regardai, quelque chose frissonna en moi, et je souhaitai de vous avoir pour femme. Voulez- vous prendre cette bague? c'est l'anneau de nos fiançailles. Il me semble que le jour oti je vous le donne nous portera boilheur.

Pauline prit la bague et la passa silencieusement à son doigt. Aucune parole n'aurait pu rendre ce qui remplissait son cœur. C'était une joie profonde qui lui donnait des envies de pleurer.

À quelque temps de là, un matin, en sautant du lit, après une nuit de veille, M. Thévenaux chancela; tout s'obscurcit devant ses yeux; il voulut marcher, trébucha, étendit les mains comme pour se raccrocher à quelque chose, et tomba lourdement de toute sa hauteur. On accourut et on le trouva sans connaissance, les mains crispées sur un pan de rideau. Toute la maison fut en l'air. Un docteur vint, prit ses lancettes et saigna le malade. Un peu de sang parut.

un sang noir, épais; M. Thévenaux restait raide sur son lit, le visage livide, les paupières fermées. Une congestion l'avait foudroyé.

Les trois sœurs, échangeaient des regards mornes autour de son- corps immobile. Vers le soir il eut quelques mouvements aux extrémités; ses mains s'agitèrent sur le drap. On eut un éclair d'espoir, mais ces derniers efforts de la vie cessèrent presque subitement. Dans la nuit M. Thévenaux expira sans avoir recouvré connaissance. Les trois sœurs restèrent auprès de lui jusqu'aux premières heures du jour, écrasées. Quelquefois elles s'embrassaient en pleurant. Il leur prenait des frissons, et^ tressaillant comme si elles sortaient d'un cauchemar, regardaient dans l'ombre de l'alcôve cette forme raide et blanche qui avait été leur père et qui ne devait plus les re* connaître.

Le sentiment qu'elles étaient seules traversa l'esprit d'Etiennette.

Dans l'après-midi qui suivit la catastrophe, Pauline secoua la tête comme si une idée l'eût saisie subitement. Elle sauta sur une plume, et tout d'un trait écrivit ces quelques mpts à Emile :

— Venez vite; je n'ai plus que vous.

Celafait, un soupir d'allégement gonfla sa poitrine; elle embrassa tendrement ses deux sœurs. Il luisemblait que la moitié de cet épouvantable malheur était réparé : elles avaient un ami, un protecteur.

M. Herbin, qu'on avait appelé dès le commencement de la crise, s'occupait des affaires du défunt ; il

iS LES TROIS GRACES

les trouva dans une déplorable situation. On avait pris des hypothèques sur les terrains des Ternes pour payer les embellisements de la maison de campagne de Saint-Mandé, et emprunté sur la maison de campagne pour faire face aux annuités. Il s'en fallait de beaucoup qu'elles fussent acquittées. On ne voyait qu'échéances à l'horizon, et comment y pourvoir, même en vendant ce qui restait?

Il fallut se résigner à procéder sans retard à une liquidation radicale.

Cette résolution prise, M. Herbîn rassembla les trois sœurs et leur fit part de la détermination à laquelle il s'était arrêté en sa qualité de tuteur. Elles se regardèrent avec accablement.

— Je suis sûre qu'Emile rachètera presque tout le mobilier, dit Pauline.

— C'est possible, répondit M. Herbin, mais provisoirement nous ne pouvons rien garder. Il y a des meubles de prix dont le produit nous est indispensable.

Les trois sœurs jetèrent furtivement les yeux sur les meubles qui les entouraient et parmi lesquels plusieurs avaient appartenu à leur mère. On s'était séparé des êtres, il fallait se séparer des choses.

— La maison vidée, nous irons donc dans ua hôtel garni? dit Etiennette?

— Ohl non, est-ce que je ne suis pas là? Vous viendrez chez moi! s'écria M. Herbin.

Cela ne semblait rien et c'était cependant de la part de M. Herbin un grand acte de courage ; et il fallait qu'il les aimât beaucoup pour s'y risquer.

M. Polydore Herbin,qui possédait quelques petites rentes, vivait en ménage avec une sœur cadette qui tenait sa maison, comme le coucou tient le nid d'un oiseau voisin. Sous prétexte d'amoindrir leurs dépenses en mêlant leurs revenus, elle économisait sur son bien et demandait en retour des égards et de la reconnaissance. On était chez elle étant chez lui. M. Herbin le sentait; mais il avait une telle frayeur de la lutte et des efforts qu'elle entraîne que, pour éviter toute discussion, dès le premier choc il cédait.

Ce fut donc un véritable coup d'État qui amena les Trois Grâces dans la maison que M. Herbin habitait du côté de Belleville,et où régnait M"* Baudrier. Un hasard, qu'il bénit dans le trouble de son cœur tout épouvanté de son audace, voulut que la redoutable M^^ Baudrier ne fût point au logis aa moment où il parut avec ses chères orphelines. Il se hâta de les installer avec leurs bagages dans des chambres qu'on réservait pour des parents qui n'arrivaient jamais, et attendit sa sœur avec une anxiété qui le torturait, et dont il cherchait à ne rien laisser voir.

Elle entra sur le coup de six heures, vit cinq couverts sur la table, autour de laquelle s'empressait une servante, et d'un mot fut mise au courant de la situation.

— Faites venir M. Herbin, dît-elle.

Déjà M. Herbin poussait la porte de la i^alle ft manger.

— Qu'est-ce que tout cela? repritrelle d'une voîx aigre.

Ce mot blessa le bonhomme qui accourait bégayant des formulés de prières et de supplications. Il eut une révolte de mouton qui fait tête à un mâtin.

— Cela, reprit-il en appuyant sur les deux syllabes, ce sont trois personnes que j*aime et que j'estime, et qui resteront ici parce qu'il me plaît dé les y voir.

— Chez moi !

— Ceci est une question de propriété que le bail décidera. Or, il est en mon nom, et nous ne sommes pas mariés.

M"' Baudrier devint pourpre. En ce moment on entendit un bruit de voix étouffées sur Tescalier qui conduisait à l'étage supérieur.

— Je vous en prie, ajouta M. Herbin avec un geste d'effroi.

Presque aussitôt les trois sœurs parurent sur le seuil. A la vue de ces trois visages pâles et de ces robes de laine noire, M"** Baudrier, qui avait quelque chose de la femme, fut saisie d'un mouvement de sensibilité nerveuse ; ses yeux se mouillèrent.

— Madame, veuillez nous pardonner, dit Armande ; nous avons jugé de votre cœur par celui de notre ami, M. Herbin; c'est ce qui nous a donné le

* courage d'accepter ; mais nous n'abuserons pas de

votre hospitalité.

*< M°»' Baudrier les embrassa l'une après l'autre avec

une apparence d'effusion ; mais tandis que, sur son

invitation, elles s'asseyaient à table, passant devant

son frère vivement et tout bas :

-^ C'est égal, dit- elle, je m'en souviendrai.

Cette hospitalité, dont Armande ne voulait pas abuser, devait se prolonger. Les Trois Grâces commençaient à connaître les amertumes de Tisolement. Pendant les premiers jours qui suivirent leur deuil, elles avaient reçu des visites empressées et des billets par douzaines, oti on leur parlait des sentiments de tendresse qu'elles inspiraient, dans des phrases toutes faites, dont la chaleur apparente et Tabondance ne cachaient pas la banalité. Les amis et les connaissances des jours brillants eurent le flair de la pauvreté qui menaçait lesorphelines, et s*esquivèrent. Les plus intimes n'épargnèrent pas les reproches au pauvre mort, dont ils avaient accompagné le cercueil sur les hauteurs de Montmartre, et^ ce devoir accompli, oublièrent le chemin de la rue de TArbre-Sec.

M. Herbin seul, tenace dans son affection, se débattait dans les embarras d'une liquidation grevée de dettes. Au bout d'une quinzaine il n'espérait déjà plus sauver la moindre épave de ce naufrage. Le soir, quand il remontait à Belleville, la tendresse et la durée du baiser qu'il posait sur le; front des Trois Grâces donnait la mesure de son chagrin : plus long sa peine était plus grande.

Une vive affliction traversait en ce moment le cœur de Pauline. C'était comme un dard qu'elle eût porté dans une plaie.

22 LES TROtS GRACES

On sait qu'après la mort de M. Thévenaux elle avait écrit deux lignes à son fiancé. Aucune réponse n'était venue.

Pendant la première semaine, tout entière à sa douleur et absorbée par les tristes soins qui accompagnent lesgrandes catastrophes, Pauline pensa qu'une circonstance imprévue le retenait loin d'elle. Il ne pouvait manquer d'arriver tout à Theure. Mais quand elle fut installée à Belleville avec ses sœurs, une angoisse qui n'a pa» de nom serra son cœur. Elle était sans nouvelle d'aucune sorte.

Chaque jour, plus anxieuse et plus désespérée, elle se disait : « Ce sera pour demain : » et chaque coup de sonnette la faisait tressaillir. Elle avait des battements de cœur quand elle entendait la voix du facteur dans le vestibule, courait au-devant de lui, et chaque fois remontait plus triste. Elle faisait mille suppositions. Peut-être élait-il en voyage; peut-être était-il malade. Cette idée la faisait pâlir. Quelquefois elle prenait à part M. Herbin et l'interrogeait. Il n'avait vu personne, il ne savait rien ; mais il avait la certitude que M. Dorsan se portait bien. La nuit, Pauline pleurait la tête sur l'oreiller.

Un jour elle reçut sous enveloppe une carte avec ces trois lettres fatales : P. P. C. Après l'avoir déchirée par son absence, Emile la blessait par son souvenir.

Voici ce qui s'était passé :

Quand le billet de Pauline était arrivé chez Emile, celui-ci avait auprès de lui un frère qui se poussait dans une usine avec l'infatigable rigidité d'une vrille qu'enfonce une main robuste. Il y a quelquefois des férocités extraordinaire dans les âmes jeunes qui ne

sont point rompues par la pratique de la vie ; certains principes y sont à Tétat de pierre. Justin Dorsan ne croyait qu à Tutile ; hors de l'utile, rien. Il froissa le billet qu'Emile lui tendait, et le roula entre ses doigts pour en faire Une allumette.

— Et puis ? dit-il.

Emile le regarda.

— Tu ne comprends pas ? reprit Justin.

— Non.

— C'est pourtant fort clair. Je te demande ce que signifient ces quelques mots que M*^* Pauline Thévenaux a griffonnés sur un bout de papier ?

— Mais cela signifie qu'elle a besoin de moi, et je cours. . .

Justin arrêta le mouvement d'Emile, qui déjà se dirigeait vers la porte.

— Qu'elle ait besoin de toi, c'est ce qui me paraît certain, mais que toi tu aies besoin d'elle, voilà ce qui ne m'est pas démontré, poursuivit-il.

Emile, tout étourdi de ce préambule, lâcha le bouton de la porte qu'il venait de saisir et rentra dans l'appartement. Justin alluma une cigarette et jeta au' loin ce qui. restait du billet de Pauline.

— Raisonnons un peu, s'il te plaît, ajouta-t-îl; je ne nie pas que tu ne sois le fiancé de Pauline ; mais tu ne l'es pas de la famille Thévenaux tout entière : or il y a trois demoiselles Thévenaux, si j'ai bonne mémoire. En épouser une sans dot, c'est déjà béte, en épouser trois, c'est stupide. La bénédiction donnée, tu entreras en ménage avec trois femmes. Estce donc l'avenir que tu rêves ?J Imagine qu'il serait plus simple de courir au pont Neuf et de te jeter dans la rivière. Résultat pour résultat, celui-ci

aurait le mérite d'être plus rapide et moins coûteux. Emile suffoquait. Il voulait répondre et ne le pouvait pas.

— Ce n'est point tout, continua Justin qui fumait d'un air^ tranquille , et je n'ai encore envisagé qu'un seul côté delà question. Fiancé, tu me parais tout disposé à tenir ta promesse et à sauter dans le gouffre, comme autrefois ce chevalier romain dont on nous contait la ridicule histoire au collège ; mais les conditions de tes fiançailles, les a-t-on tenues?

— Quelles conditions?

— Et la place dont te parlait le bonhomme Thévenaux, oti est-elle? Un fort habile homme, le père Thévenaux, qui s'entendait à leurrer son mqnde ! Les promesses ne lui coûtaient rien. De quoi s'agissait-il entre vous ? D'un contrat synallagmatique, ce me semble : je prends une de vos filles, vous me procurez un emploi. Donnant donnant. Je te vois prêt à remplir tes engagements ; a-t-oft rempli les autres? Non, n'est-ce pas? Alors, pousser les choses plus loin ce serait duperie.

Le propre de ces argumentations brutales, qui suppriment le côté tendre et moral des questions, est de frapper les intelligences faibles et douces. La logique de Justin entrait dans le cœur d'Emile comme le tranchant d'une lame d'acier dans un bloc de cire. Il admirait son frère et hésitait.

— Cependant cette pauvre Pauline m'aime, et moitié

— Tu l'aimes aussi ? • Eh bien ! tu ne l'aimeras plus et elle n*en mourra pas 1

— Oh! fit Emile.

Justin haussa les épaules d'un air de dédain, et lâchant à petits coups des bouffées de fumée :

— Cela findîgne? n'en parlons plus... S'il te plaît même d'entrer dans la misère à plein collier et du premier coup, libre à toi; tu auras la peine et le ridicule.

Emile était à demi vaincu.

— A ma place, que ferais-tu? reprit-il en balbutiant.

— Je romprais.

* — Comment?

— Comme on rompt. Par le silence ou par lu • fuite.

— Sans*la revoir ?

— Jamais !

Emile se laissa tomber sur une chaise.

Quelque chose tressaillait en lui, un reste de conscience peut-être qui agonisait.

— Ecoute, reprit Justin, il n'y a qu^un but dans la vie : réussir. Si, dès le commencement, tu t'embourbes dans les marécages du sentiment, bonsoir, tu es perdu. Chacun pour soi, l'occasion pour tous. Seuls les habiles et les forts savent en profiter. Se marier quand ce n'est pas pour se rapprocher du but, la fortune pour les uns, le pouvoir pour les autres, c'est une sottise ; remercie donc le hasard qui te permet de te retirer à la dernière heure. Puisque M"* Pauline Thévenaux ne t'apporte rien, tu ne lui dois rien. Vous vous étiez rencontrés , vous vous séparez» tout est dit.

26 tES TROIS GRACES

Le résultat de cette conversation , on le connaît. Emile, qui craignait de se retrouver en présence de M"e Thévenaux, ou même de M. Herbin, partit au bout de quelque temps ; mais avant de s*éloigner il envoya cette carte marquée de trois initiales qui devait être pour Pauline le signe de la rupture. Faible, il fut cruel.

Ce fut pour sa fiancée comme un écrasement. M. Herbin la surprit tournant la carte de visite entre ses doigts. Effrayé de sa pâleur, il s'en empara.

— Ah ! pauvre petite ! murmura-t-il.

Ce mot si simple la fit éclater en sanglots. Elle oublia ses sœurs, se vit seule et eut peur. Elle entrevoyait des lueurs sinistres autour d'elle

Cependant ce premier accès de sensibilité qu'avait subi M"* Baudrier s'en allait comme fond au soleil une neige légère du mois d'avril. Elle n'éprouvait plus que Tennui de voir dans la maison ces trois belles filles, dont la jeunesse la vieillissait. Elle le leur témoignait avec un art félin qui s'aiguisait dans les petites choses. Mille piqûres d'épingles les assaillaient. D'un autre côté, M. Herbin avait dépensé toute son énergie d'un seul coup. Il ne lui restait de sa révolte première que l'étonnement de l'avoir essayée. Sa tendresse pour les orphelines n'était pas diminuée, mais elle se cachait, se déguisait. Il sen«

LES tROlS GRACES ^7

tait que cette situation ne pouvait pas se prolonger, et il ne savait à quoi se décider. Les jours succédaient aux jours, les semaines aux semaines. Que pouvait-on faire de trois belles filles qui ne demandaient qu'à vivre et devant qui toutes les issues se fermaient ? On ne leur avait appris que les arts qui servent aux agréments d'un salon ; ouvrières, elles eussent été moins embarrassées; leurs goûts délicats étaient encore un obstacle, comme leur éducation. Et avec cela des visages qui attiraient tous les regards 1

— Pauvres et trop jolies, c'est le diable 1 murmurait le bonhomme.

Les taquineries et les misères commençaient avec le réveil de M°»« Baudrier. Celle-ci trouvait dans sa rancune des ressources infinies pour en varier les duretés. Pendant les repas elle ne manquait jamais de se plaindre de la cherté des vivres et de la difficulté qu'on avait à nourrir toute une maison où de jeunes appétits se donnaient carrière. Elle ne savait pas vraiment comment elle s'en tirerait le mois prochain ; il faudrait entamer le capital, et quand l'économie disparaît la ruine est au bout. Tandis qu'elle parlait d'une voix acerbe^ M. Herbin regardait le fond de soii assiette, frottait i la manche de son habit et ramassait çà et là sur la nappe de petites miettes de pain.

— Voyons, voyons, ma chère, cela s'arrangera ; tu sais bien que tout s'arrange, disait-il.

Mais elle, d'un ton aigre :

— Il est vrai que tout s'arrangera si je vends mes diamants! répliquait-elle.

M"""* Baudrier parlait de ses diamants comme s'il se fût agi des pierreries de la couronne. Elle avait

en tout deux boutons montés en boucles d'oreilles qui valaient bien un millier de francs.

Bientôt elle en vint à 5e priver de thé le matin pour avoir le droit dç priver son frère de café le soir.

Il fallut enfin que les Trois Grâces ouvrissent les yeux. La confiance superbe d'Armande elle-même n'y tint pas. Elles, pesaient sur le ménage, c'était clair. Le repos de leur vieil ami était compromis : ses épaules pliaient. La probité voulait qu^elles prissent un parti. Etiennette, qui avait la résolution plus fièrQ et plus prompte, réunit ses deux sœurs au jardin, et, la première, posa nettement la question du départ.

-— Quanta moi, j'y suis décidée, dit-elle ; et vous?

Armande et Pauline échangèrent un coup d'œil.

— Nous ferons comme toi, dirent-elles.

— Alors le plus tôt sera le mieux ; nous y gagnerons d'être moins longtemps humiliées. Avez-vous remarqué de quel air, hier au soir, M"»« Baudrier s'est levée pour éteindre l'une des bougies qui éclairaient le salon?

— Partir, ce n'est rien; mais oti aller? dit Armande.

— Et que faire ? ajouta Pauline.

— Je ne crois pas qu'on meure de faim sur le pavé de Paris quand on a la bonne volonté d'y vivre, répliqua Etiennette. Et puis la question n'est pas là... Connaissez- vous un moven honnête de rester ici?

— Non, répondit Pauline, tandis qu'Armande secouait la tête.

— Pour ma part, je suis à bout de patience... D'ailleurs, notre cher M. Herbin me fait pitié.

— Il ne rit plus.

— Et quand il me donne de petites tapes sur les joues il a des larmes dans les yeux.

— As-tu quelque projet? demanda Armande.

— J'ai le projet de travailler.

— Mais à quoi ? reprit Pauline.

— Je consulterai M. Herbin. Quand on est décidée à tout, ce n*est pas l'ouvrage qui doit manquer.

Elles entendirent, en ce moment, derrière le mur du petit jardin, la voix rude d'une marchande des quatre saisons qui poussait sa charrette à bras et criait sa marchandise. Pauline frissonna, et instinctivement regarda ses mains blanches. Etiennette surprit ce mouvement et ce regard.

— Ah ! je ne t'ai pas dit que nous serions heureuses ! dit-elle.

Elles se rapprochèrent Tune de l'autre comme des poules qui ont vu passer un faucoa en l'air.

— Voyons, reprit Etiennette, dont la gorge s'était serrée, il faut appeler M. Herbin ; il nous donnera de bons conseils.

Il arriva presque aussitôt. — Nous sommes en conférence, lui dit Etiennette d'un petit air délibéré. Franchement, et sans belles phrases, à quoi sommes-nous bonnes ?

— Pourquoi cette question ?

3o LES TROIS GRACES

Ici le cœur d'Etiennette se gonfla. Armande détourna la tête pour essuyer du bout de ses doigts effilés une larme qui tremblait sous ses paupières.

— Mais, reprit Etiennette, qui essaya de sourire, parce que nous voulons gagner le pain que nous mangeons. Est-ce que tPt ou tard il ne nous faudra pas quitter cette maison ?

M. Herbin baissa les yeux, roula son mouchoir entre ses doigts, toussa, devint rouge, puis tout pâle, et se tut.

— Vous avez été bien bon pour npus, dit Armande, qui ne put aller plus }oin.

— C*est à nous maintenant de ne pas abuser de cette bonté, ajouta Pauline.

— Ah l mes enfants, mes pauvres enfants! murmura M. Herbin, qui étouffait.

— Ne pleurez pas! s'écria ptiennette, qui lui sauta au cou. Est-ce que nous pleurons, nous?.. Vçyez 1 je ris.

Elle avait le visage trempé de larmes, mais se raffermissant : — Cest à présent un bon avis qu'il nous faut, continua-t-elle. Nous savons un peu de tout : un peu de musique, un peu d'anglais, un peu de dessin ; Armande chante gentiment, moi je brode, Pauline n'a rien oublié de ce qu'elle a appris dans les grands livres qu'on nous faisait lire... Est-ce que tout cela ne peut pas servir?

— jy penserai, j'y ai même déjà pensé. Mais il faudra vous consulter entre vous... ce qui conviendra à Tune ne conviendra peut-être pas à Tautre... On a des goûts, des penchants...

— Quand on est pauvre 1... Allons donc! s'écria Etiennette.

LES TROIS GRACES 3l

M. Herbin eut froid entre les épaules,

— Voyons, il ne faut rien exagérer; nous trouverons, reprit-il, je m'en charge ; et vous serez contentes, et on aura encore de bons jours. J'ai des idées, et mieux que cela, des amis, et s'il y a de petits frais dans les commencements, ça* me regarde.

Il tourna les yeux du côté des fenêtres de sa sœur, et plus bas :

— Mais, par exemple, 'reprit-il, il ne faudra rien dire... ces choses-là, c'est entre nous.

— Est-ce qu'il ne reste rien de ce qu'avait notre pauvre père? demanda Etiennette en hésitant.

— Quelques misères, je crois ; mais on en tirera parti, répliqua M. Herbin, qui eut un nouvel accès de toux. D'ailleurs rien n'est encore terminé... Nous parlerons de cela plus tard... J'ai de petites économies pour le plus pressé. Je vais me mettre en campagne.. « Si par hasard je découvrais une bonne place d'institutrice ou de demoiselle de compagnie dans une maison riche, Armande accepterait-elle ?

— Certainement, dit Armande.

— Etiennette a des doigts de fée. Il y a de grands magasins de lingerie où l'on serait enchanté de l'avoir. Elle aurait un métier dans les mains, et nous n'aurions plus qu'à nous occuper de Pauline.

— Oh I moi, je ferai ce que feront mes sœurs.

— Je le sais, reprit doucement M. Herbin. Tu n'auras pas moins de patience et de courage. D'ailleurs je serai toujours là.

Les fenêtres de M"' Baudrier s'ouvrirent.

— Plus un mot! murmura M. Herbin, qui s'effaça derrière le tronc d'un arbre. Nous reparlerons demain de tout ceci.

2Z LESjTBOIS GRACES

A ce moment décisif, et leur résolution prise, si le même désir les animait, ir y avait entre les trois sœurs des nuances de sentiment qu'elles ne se communiquaient pas.

Etiennette éprouvait une sorte d'irritation, Pauline une angoisse indéfinissable. Seule Ârmande vivait avec une espérance confuse qui lui faisait croire à des miracles.

Il faut les durs enseignements de Fadversité pour faire comprendre l'importance de l'argent et quelle place il tient dans les relations et les actes quotidiens de la vie. Les jeunes filles en particulier ne s'en font aucune idée nette et pratique, et c'est là une des grandes lacunes de l'éducation telle qu'elles la reçoivent en France. Elles connaissent vaguement le prix des robes et des dentelles, ce que coûtent une toilette de bal et les sucreries d'un dessert ; mais ce que l'argent lui-même coûte à gagner , elles ne s'en doutent point. Pour un grand nombre d'entre elles la minorité ne cesse pas, même après le mariage, et elles traversent le monde sans en deviner les ressorts et le mécanisme ; elles voient des pièces d'or, des chiffons de papier qui vont et qui viennent, et que la main d'un père ou d'un mari leur donne à profusion. Celles qui ont été élevées dans une abondance relative croient que ce n'est rien. Plus tard, et dépouillées par un coup de vent, elle se heurtent à des diflîcultés qui leur apprennent que c'est tout, ou presque tout.

La condition du travail imposée, Armande n'en

mesurait ni l'étendue ni la profondeur; ce n'était pour elle qu'un changement d'état. Le miracle sur lequel elle comptait toujours se ferait plus tard.

Quant à Pauline, elle vivait dans un souvenir. Un cœur est rarement écrasé d'un prepiier coup. Le sien tressaillait encore. Que prouvait cette carte qui Tavait si rudement atteinte? Emile n'avait-il pas été obligé de partir subitement pour une affaire urgente? Autrefois elle avait vu son père s'éloigner tout à coup, appelé hors de Paris par une lettre. M. Dorsan lui écrirait certainement, ou il reviendrait ; Pauline attendait donc, mais c^était une attente douloureuse qui l'épuisait

Quand elle passait dans la rue il lui prenait soudain ridée qu'elle allait le rencontrer, que la première personne qui tournerait l'angle du carrefour voisin, ce serait lui ; le cœur lui battait, sa respiration devenait oppressée, elle serrait le bras de sa sœur, hâtait le pas, et des inconnus succédaient à des inconnus. D'autres fois des ressemblances vaguement entrevues la faisaient pâlir. Allait- il sortir de la foule et s'arrêter devant elle? Mais non I celui qu'elle appelait déjà du nom d'Emile passait sans retourner la tête, et elle sentait ses jambes devenir lasses tout d'un coup.

Cependant, sans attendre le résultat des recherches de M. Herbin, Etiennette s'était mise à l'œuvre

34 LES TROIS GRiCBS

avec un courage viril. Dès le jour même, et acçompagnée d*Armande, elle avait été de boutique ea boutique demander de l'ouvrage. Des sourires pu des banalités les accueillaient. De jeunes messieurs qui trônaient à des comptoirs leur faisaient des offres de services qui les troublaient. Elles rentraient fatiguées et humiliées. Quelquefois on leur deman* dait leur adresse, et elles recevaient des lettres où il n'était question ni de couture ni de broderie. Leurs vêtements noirs les protégeaient mal ; les plis souples et flottants de la laine seyaient à leur élégance ; on les remarquait, on les regardait, on les suivait. Elles étaient harcelées de propos qui faisaient mon* ter le rouge à leur visage«

Un jour la bonne de M*» Baudrier vint avertir Etiennette qu'une personne qu'elle ne connaissait pas la demandait. Etiennette descendit avec Armande. Elles trouvèrent une femme d'un certain âge qui avait des airs de mercière endimanchée^ avec quelque chose d effronté et d'obséquieux dans le visage. Elle portait une grosse chaîne d'or trèsloui'de et très-voyante sur son corsage rebondi et des mitaines de soie noire dont les mailles laissaient voir des bagues brillantes passées à chacun de ses doigts grassouillets.

L'étrangère salua les deux sœurs et s'enquit d'un air patelin si c'était bien aux demoiselles Thévenaux qu'elle avait l'honneur de s'adresser. Sur la réponse affirmative d'Etiennette, elle joignit les mains.

— Pauvres chères demoiselles ! et vous cherchez de l'ouvrage, vous qui devriez en demander ? ditelle; mais puisque c'est votre idée de travailler, on Vous y aidera. Je connais un bon monsieur fort

honnête homme, et riche, qui s'intéresse à vous. Il ne veut pas se faire connaître dans les commencements, et m'a chargée de vous voir. Vous ferez de la tapisserie pour une société de bienfaisance : on vous fournira la laiiie et le canevas, et vous serez bien payées.

Etiennette et Ârmande se confondirent en remerciements. La bonne dame les interrompit.

— Est-ce que ce. n'est pas justice? reprit-elle. L'honnête homme au nom de qui je viens sait tout ce que vous méritez... il ne vous abandonnera pas... il a les mains pleines et le cœur bon.

Là-dessus^ l'inconnue se leva, regarda les deux sœurs, sourit, et, au moment de s'éloigner, d'un air de compassion :

— Avec des mains si belles... si ce n'est pas une pitié!*..

tJn commissionnaire apporta dans la soirée la laine et le canevas. Les trois sœurs se mirent à l'ouvrage vaillamment autour d'une petite lampe. Leurs aiguilles volaient. Quelquefois Pauline avait des absences ou des lassitudes ; elle regardait en l'air et ses mains tombaient. Elle pensait aux bals où elle dansait avec Emile et aux robes légères et brillantes qu'elle portait alors . Elle ne devait plus en revoir de pareilles.

La tapisserie achevée, Etiennette se rendit avec Pauline à l'adresse que leur avait indiquée M"»« Bonavin, rue de Bondy.

Elles trouvèrent un appartement propre et dis-

cret, où elles furent reçues par une servante coiffée d'un bonnet à rubans jaunes, qui les introduisit dans un salon dont le carreau luisant disparaissait à demi sous un tapis fané. Etiennette se nomma. La servante, qui était solide, avec un visage arrogant^ taché de son et piqué de quelques poils au menton et sur les lèvres, sourit.

— Je sais ce que c'est, dit-elle... Attendez un instant, madame va venir.

Pauline s'assit. Etiennette resta debout. Ce salon lui faisait froid. Il y avait sur la cheminée une pendule dorée, sous un globe, représentant Vénus dans un char traîné par des colombes. Aux deux coins, deux vases de porcelaine de mauvais goût remplis de fleurs artificielles. Aux murs pendaient quelques cadres ornés de sujets mythologiques et de nudités. Les flambeaux, posés sur des carreaux de chenille, avaient autour des bougies des collerettes de papier de couleur. Les meubles et les tentures exhalaient une vague senteur de vieux parfums. Quelque chose avertissait qu'on n'habitait pas ce salon, on y passait. Une porte s'ouvrit, et M"*® Bonavin parut, les bras ouverts.

— Ah ! chère mignonne , dit-elle en embrassant Etiennette, que je suis aise de vous voir!... Je ne pense qu'à vous depuis l'autre jour. Je voudrais tant vous voir heureuse I

Pauline, qu'elle n'avait pas aperçue en entrant, se leva ; M"« Bonavin se retourna, et l'ayant examinée d'un coup d'œil rapide:

— Votre troisième sœur, sans doute?... ajouta-telle, une perle comme vous, un diamant... et qui travaille aussi!... et qui trotte à pied avec une tour-

LES TROIS GRACES 3y

nure de princesse I... Mais patience!... tout s'arrangera, et un jour vous irez en voiture, dans une voiture à vous !

On débarrassa les deux sœurs des paquets qui contenaient leur ouvrage, et du même coup de leurs châles noirs. Leur fin corsage, dont le mérinos dessinait les contours délicats et fermes, apparut dans toute la pureté de ses lignes souples ; M"^" Bonavin recula de quelques pas en joignant les mains.

— Mais c'est un artiste qui vous a faites^ pour sûr!... s'écria-t-elle avec Texpression du ravissement... Marchez-donc un peu, qu'on vous regarde... Est-ce joli I...; est-ce gracieuxl... etçan'a pas vingt ans!... Ah! mes toutes belles, vous ne ferez pas longtemps de la tapisserie... c'est moi qui vous en réponds!,..

Etiennette était devenue rouge sans savoir pour* quoi ; elle ouvrit brusquement Tun des paquets.

— Tenez, madame, dit-elle, voici ce que nous vous apportons, ma sœur et moi.

Min« Bonavin changea de ton subitement.

— Ah ! que c'est beau et comme c'est admirablement travaillé I s'écria-t-elle d'un air d'extase; des fées ne feraient pas mieux.

Et déployant les pièces de tapisserie sur le dos d'un fauteuil :

— Vous ne voulez rien prendre ? ajouta-t-elle : un verre de sirop ou de vin de madère, avec des gâteaux ?

Avant qu' Etiennette et Pauline eussent le temps

de répondre, elle avait appelé la femme aux rubans " jaunes, qui revint bientôt après, les deux mains chargées d'un plateau.

Quand elle eut grignoté un biscuit, Etiennette se leva malgré les instances de M"*' Bonavin qui, tirant alors de sa poche une bourse, y puisa cinq pièces d'or qu'elle glissa dans sa main.

— Voilà les arrhes de notre marché, dit-elle, continuez et vous n*aure^ pas à vous plaindre de la per« sonne pour qui vous faites ces belles choses.

Puis, tout bas, et tandis que Pauline agrafait son châle sur ses épaules :

— Revenez seule, dit-elle à Toreille d'Etiennette... C'est vous d'abord que je veux présenter à M. Ribaud*

Une fois dans la rue, Etiennette hâta le pas. Les cinq pièces d'or qu'elle sentait sous ses doigts la rendaient songeuse.

— Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est beaucoup d'argent? dit-elle à Pauline.

— Je ne sais pas... Si on nous l'a donné, c'est qu'apparemment nous l'avons gagné.

Etiennette était moins tranquille. Les dernières paroles de M"»* Bonavin lui revenaient à l'esprit. Pourquoi elle seule, et non pas toutes deux ? Tourmentée, elle entra dans un magasin oti on vendait de la tapisserie, et montra un morceau de canevas pareil à celui qu'elle avait laissé.

— Eh bien ! lui dit le maître de la maison, si

VBS TROIS GRACES 3 9

pour tout ce que vous avez fait on vous a donné vingt francs, c'est bien payé.

— Tu vois ? dit Étiennette à Pauline, On mit Arm^de au courant de ce qui était ar* rivé.

— De quoi Fînquiètes-tu ? répondit Armande, Uim Bonavin ne f a-t-elle pas dit que cela provenait d'une personne qui sUntéressait à nous ?... Quelqu'un sans doute à qui notre père a rendu service autrefois.

^^ C'est juste ! s'écria Pauline ; comment se fait-il que nous n'ayons pas songé à cela plus tôt?

On ne dit rien à (M,. Herbin, que Ton voulait égayer d'une surprise; et à quelques jours de là Étiennette, poussée par Armande, qui voyait tout en beau, et accompagnée de Pauline qui devait l'attendre sur le boulevard; se rendit de nouveau rue de Bondy.

En montant l'escalier aux vieilles marches usées^ Etiennette éprouvait uii malaise indéfinissable , qui allait jusqu'à une sorte d'anxiété. La servante aux rubans jaunes l'accueillit avec empressement, et, la conduisant dans le salon :

. — C'est M"« Thévenaux, cette demoiselle que vous savez ! cria-t-elle par la porte entre-bâillée.

Etiennette n'attendit pas longtemps. M"» Bonavin accourut, suivie cette fois d'un monsieur dont le visage gras, marqué de petite vérole, ne rappelait aucun souvenir à M^^ Thévenaux.

— M. Ribaud, dit M^^ Bonavin en souriant.

— Un ami de votre excellent père, ajouta M. Rîbaud d'une voix caressante^ un ami qui aura bien de la peine à s'acquitter de ce qu'il lui doit.

— Armande avait raison, pensa Etiennette.

Et rassurée déjà : — Vous avez connu mon pauvre père ? reprit-elle.

— Ce bon M. Thévenaux ! oui, certainement , beaucoup...

— Je ne vous ai point vu chez nous, cependant. M. Ribaud toussa.

— Non, en effet, je n'y allais pas, ou, du moins, je n'allais que dans son cabinet... Des affaires difficiles dont il m'a fort habilement tiré et pour lesquelles je lui dois une reconnaissance éternelle. ..

— Ah ! dit Etiennette, c'est une perte irréparable que nous avons faite 1

M«e Bonavin intervint,

— Rien n*est irréparable quand on a un ami tel que M. Ribaud, dit-elle. Mais laissons là ces souvenirs, qui ne peuvent réveiller que de tristes pensées, et occupons-nous plutôt du travail de cette belle enfant.

— Non pas de son travail, mais de son avenir, répliqua M. Ribaud, qui écarta la tapisserie.

Et se rapprochant :

— Parlez-moi de vous, de vos projets... Je sais à peu près tout par des renseignements qu'on m's^ donnés... votre position me touche... Que comptez-vous faire?

Tout en parlant, il lui avait pris la main et l'attirait auprès de lui. M">« Bonavin s'esquiva. •

Étiennette était assise sur un de ces vieux canapés à médaillon dont les modèles ne se retrouvent plus qu'à l'Hôtel des ventes. Le soleil, qui entrait par la fenêtre mal protégée par deux rideaux de taffetas rouge, enveloppait sa tête et son cou d*un vif rayon dont la lumière s'accrochait dans de fines et soyeuses boucles de cheveux follets tortillés sur sa nuque ferme et blanche. Le lobe rose de son oreille en était éclairé, ainsi que le contour de ses joues et de son menton. Le tissu léger de sa robe, étroitement serrée autour de son corsage , se gonflait doucement et craquait, tandis qu'une respiration plus rapide sou* levait sa poitrine. Le regard de M. Ribaud en suivait les oscillations.

— Ah I mes projets ! dit Étiennette, ils seront ce que la^ Providence voudra qu'ils soient! J'ai besoin de travailler, et je travaillerai !

— Vous vous trompez, ma belle enfant, vos projets seront tels que vous les voudrez, répondit galamment M. Ribaud.

— Comment cela?

— En vous fiant à moi ; M»' Bonavin ne vous a-t-elle pas remis quelque chose de ma part, l'autre jour ?

— Oui, cent francs, et je dois même vous en remercier. Je ne m'attendais pas à recevoir tant d'argent pour si peu d'ouvrage ; mais vous n'avez pris conseil que de votre générosité, certainement.

— C'est vrai, c'est vrai ; vous m'avez compris, et il en sera toujours ainsi. N'ayez plus d'inquiétudes,

je me charge de tout! Et, tenez, pour vous donner une preuve nouvelle de mes bonnes intentions, prenez cette bague, que j'ai apportée pour vous ; ce sera entre nous comme un signe d'alliance.

Étiennette prit la bague machinalement ; il y avait une pierre qui étincelait au soleil comme une goutte de feu. Troublée, et tandis qu'elle la regardait, elle sentit sur son cou, à la naissance des épaules, l'impression de deux lèvres grasses et humides qui mordaient sa peau dans un baiser. Un frisson de dégoût la saisit comme si elle eût été touchée par quelque chose de visqueux. Elle se leva et d'une main violente jeta par terre la bague de M. Ribaud avec une telle force qu'en rebondissant, le bijou mit en pièces l'une des porcelaines de la cheminée.

En un clin d'œil Étiennette fut enveloppée de son châle, et, gagnant la porte, passa devant M. Ribaud. La servante était dans Tantichambre.

— Eh bien I qu'est-ce qu'il y a donc ? Des enfantillages 1 dit-elle en faisant mine de l'arrêter.

Mais, pâle, les yeux enflammés, et, d'un geste hautain lui montrant la porte, Étiennette lui ordonna d'ouvrir avec un tel accent d'autorité que cette iiUe obéit.

En quatre bonds elle fut dans la rue. Il lui semblait qu'une chenille avait passé sur son cou. Elle y portait la main avec horreur. Des tressaillements la parcouraient de la tête aux pieds. Quelque chose lui disait qu'elle sortait d'un abîme. Voilà donc à quels

LES TROIS OltACES 4?

périls elle se heurtait dès les premiers pas! Elle respirait par secousses, et croyait voir partout le visage gras et couturé de M. Ribaud qui la poursuivait. Quelle femme était-ce donc que cette M«8 Bonavin! Bientôt elle aperçut Pauline qui marchait à sa rencontre ; elle se serra contre elle :

-^ Viens I viens I lui dit-6lle.

Pauline ne paraisssait pas moins troublée* Tandis qu'elle attendait sa sœur sur le boulevard, se promenant à l'aventure, mais distraite par le 'mouvement actif et joyeux qui anime à toute heure cette grande artère de Paris, elle s'était arrêtée devant un beau magasin, attirée, comme l'alouette, par l'éclat des étoffes étalées sous de grandes glaces avec cet art exquis qui en fait valoir Us nuances et les riches cassures.

Il y a des femmes qui ont des sourires quand elles regardent ces vitrines où les satins, les taffetas, la moire et le velours se mêlent aux dentelles, les tulles lamés d'or et d'argent aux plis vaporeux de la gaze piquée de fleurs brochées. Leurs yeux s'éclairent, leurs lèvres s'entr'ouvent. Pauline avait un vif sentiment de Télégance ; elle subissait aisément la fascination de la forme et de la couleur. Le front collé contre la glace polie, les narines frissonnantes, elle admirait l'harmonie heureuse de ces merveilles de la mode, habilement disposées pour le plaisir des yeux. Le souvenir d'un bal déguisé où elle avait paru en costume de fantaisie lui traversa l'esprit. Que de

44 l'Es TROIS GRACBS

lumières I quel éclat ! Elle avait eu des éblouissements • Au réveil du jour elle dansait encore. A présent c*était fini; ces fêtes où Ton est jeune et belle, elle ne les connaîtrait plus.

En ce moment un passant Tobservait, un jeune homme de bonne mine qui Tavait rencontrée cherchant de l'ouvrage dans le quartier voisin. Il s'approcha, et la saluant ; — M"* Thévenaux, n'est-ce pas? dit-il.

• — Oui,, monsieur.

— Je vous ai vue l'autre jour k Y Abeille d'or,.. Vous n'avez rien obtenu de ce que vous demandiez ?

— Hélas I

— Cependant, si vous vouliez, rien ne serait plus facile que d'avoir à vous un appartement tout neuf, oti vous auriez tout loisir de vous installer et oîi vous trouveriez sous vos mains des robes taillées dans les belles étoffes que vous voyez.

Étonnée, et ne comprenant pas encore, Pauline regarda la personne qui lui parlait.

— Vous m'avez nommée , monsieur, et pourtant je ne vous connais pas, dit-elle.

— C'est toujours ainsi que l'on commence, après quoi on se connaît.

— Un appartement, dites-vous ?

— Oui, tout meublé, avec des robes accrochées un peu partout.

— Et que faut-il faire pour cela ?

— Rien, ou du moins pas grand'chose.

Avant que Pauline pût saisir le sens de cette réponse, le jeune homme lui glissa dans la main une carte de visite.

*-* Si vous avez quelque doute, présentez- vous de-

main à Tadresse que voici, et vous aurez la preuve que je ne vous trompe pas.

Il s'éloigna rapidement et laissa Pauline immobile et stupéfaite, qui tortillait la carte entre ses doigts.

Un moment après elle se dirigeait vers la rue de Bondy, et rencontrait Étiennette qui sortait de chez M*^ JBonavin,

Les deux sœurs firent quelques pas en silencôi Etiennette oppressée, Pauline tout ahurie et se rappelant une à une les paroles qu'elle venait d*entendre. Étiennette s'ouvrit la première; le récit de son aventure avec M. Ribaud terminé :

— Si tu savais , dit-elle, j'ai cru que j'allais tomber. Il m'a semblé que son bras glissait le long de mes épaules pour me saisir par la taille... Je n'ai fait qu'un bond... C'est à peine s'il m'a touchée, et j'éprouve une telle humiliation que j'en ai des envies de pleurer...

— Et moi donc I... Tiens, regarde, répondit Pauline.

Elle lui présenta la carte sur laquelle, tout en marchant, elle avait jeté les yeux.

— Eugène Méricourt... Qu'est-ce cela? dit Étiennette.

— Je ne sais p3s, répondit Pauline.

— Moi, je devine. Quelque ami de M. Ribaud sans doute... L'un jeune, l'autre vieux !

— Tu as peut-être raison... A toi on offre une bague... à moi un appartement!

Et tristementi en s'efforçant de sourire, Pauline

46 LES TROIS GEAGBS

lui raconta l'entretien rapide qu'elle venait d'avoir avec cet inconnu.

— Il ne faudra rien dire de tout cela à notre ami M. Herbin, dit Etiennette; il est bon et timide avec sa sœur, mais avec les hommes c'est un homme ; il chercherait querelle à ces gens-là, et, s'il lui arrivait malheur, nous ne nous en consolerions jamais.

— OhInonI

Elles glissaient le long des maisons tout en parlant; un regard, un mot jeté en passant leur faisaient peur. Etiennette et Pauline ne se croyaient plus en sûreté que chez M. Herbin. Elles y arrivèrent haletantes. Elles trouvèrent Ârmande qui achevait un bouquet de roses sur le canevas envoyé par M"* Bonavin.

— Laisse donc Cela I s'écria Etiennette qui lui arracha la tapisserie des mains.

Un souvenir lui revint immédiatement. Elle courut à une armoire oti elle avait serré les cinq napoléons remis par M<b9 Bonavin^ les roula dans un chiffon, et, ouvrant la fenêtre, les jeta à une pauvresse qui chantait sa complainte dans la rue. Et, frottant ses mains l'une contre l'autre: — Voilà qui est fait, dit-elle.

Les Trois Grâces ne sortirent pas de la journée, ai le lendemain. M*"^ Baudrier remarqua que jLes écheveaux de laine et la tapisserie n'étaient plus tirés de la corbeille.

— Et ce travail ? demanda-t-elle.

— Nous y avons renoncé, rendit Etiennette.

**- J*en étais sûre... Feu de paîliel murmura la sœur de M. Herbin.

tES TROIS GltACEà 47

Sur ces entrefaites, une amie de Pauline qui allait prononcer ses vœux l'invita, avant de se séparer du inonde, à passer quelques jours dans la maison des. dames de Saint-Maur, où elle avait fait son éducation religieuse. Pauline fut re^ue dans la maison du faubourg Saint*Germain avec cette douceur onctueuse que Ton trouve dans les couvents. Un grand calme silencieux Tenveloppa subitement. Toutes les irritations, toutes les impatiences, toutes les angoisses, toutes les rancunes semblaient terrassées à la porte de cette paisible demeure. Le long des corridors, dans les salles^ dans les jardins, des sourires tranquilles Taccueillaient. Les jours y passaient dans des occupations sereines, dont rien ne troublait rharmonie constante. On arrivait au soir sans secousse. On aurait dit que ce troupeau de belles filles s'acheminait vers le déclin de la vie comme un groupe de cygnes blancs qu'emporte dans son cours une eau transparente et muette. Pour la première fois Pauline s'endormit moins effrayée par la pensée de l'avenir. Il y avait comme un rempart entre elle et le monde.

Elle s'étonna de n'y avoir point pensé plus tôt. L'abandon cruel d'Emile avait eu pour premier résultat de la faire descendre enelle*même. Incertaine^ abattue, désolée, cet examen de conscience, qui n'é-^ tait pas dans ses habitudes, la surprit et l'effraya même par la découverte qu'elle fit de son accablement profond. Elle n'en sortait que par des accès de colère sourde, et la colère n'est pas une- arme pour la

48 tES TROIS GRACES

lutte. Aimée, elle pouvait connaître l'énergie et le dévouement ; trahie, elle avait perdu sa force. Dans ce moment de perplexité s'ouvrait devant elle une maison qui avait un baume pourles blessures, et où les âmes atteintes par la vie s'effaçaient dans une nuit tranquille.

Cependant M. Herbin poursuivait ses démarches avec une ardeur que les remontrances de M°^* Baudrier rendaient plus actives.

— Si tu veux choisir, tu n'en finiras jamais, lui disait-elle ; ce ne sont pourtant pas des princesses!

Un soir le bonhomme arriva se frottant les mains etToeil triste. — Nous avons à causer, dit-il à Etiennette et à Ârmande. .

Quand on fut tout au fond du petit jardin il les fit asseoir auprès de lui, et avec effort, les lèvres tremblantes :

— J'ai trouvé, reprit-il.

Les deux sœurs se regardèrent; leur premier senti* ment fut qu'elles allaient se séparer.

*-Toi, ma chère Ârmande, poursuivit M. Herbin, tu seras demoiselle de compagnie dans une maison riche, oti il y a une petite fille à surveiller. M"»« Jusserand de la Fauvière vit à la- campagne l'été, à Paris l'hiver. L'hôtel et le château sont sur un grand pied. Tu seras de la famille, avec un traitementiqui te permettra de faire des économies. La mère est un peu hautaine et vaniteuse — qui n'a pas ses défauts! — mais bonne au fond. On n'a qu'à la laisser agir à sa guise. Le père est dans les grandes affaires, avec

une vie agitée et bruyante; on l'aperçoît plus qu'on ne le voit. Il y a un fils x{m a terminé son droit et qu'on veut lancer dans le monde officiel. Les portes de la maison sont ouvertes à deux battants. . . Acceptes-tu?

— Vous avez bien dit ce que j'étais au fond, une ignorante qui serait fort en peine de subir un examen?

— On ne demande que de la complaisance et de la bonne humeur. On ne tient pas à ce que tu fasses de Mil* Jusserand de la Fauvière une savante... Si j'ai bien compris, d'ailleurs, la mère te donnera plus d'occupation que la fille , le salon que la chambre d'étude...

— A ces conditions , ma bonne volonté est à la disposition de toute la famille.

— Et moi? demanda Etiennette.

— Toi, mon enfant, tu entreras dans un des grands magasins de lingerie de la rue de la Paix. On t'y donnera le couvert et une chambre, avec un salaire honnéte pour commencer. Au bout de deux ou trois ans tu connaîtras le commerce dans ses moindres détails, et rien n'empêchera que plus tard , avec un petit capital que nous trouverons , tu ne fondes un établissement dont tu seras maîtresse. Cela te convient-il?

— S'il ne faut que de l'exactitude et de la persévérance, vous savez que j'en ai l'instinct ; et si l'on peut conquérir son indépendance à la pointe de l'aiguille, comptez que mes doigts ne reculeront pas devant l'ouvrage.

— Voilà donc qui est convenu... à l'une le château, à l'autre le magasin,

5o LES TROIS GRACES

— Et Pauline? demanda Etiennette.

— Elle sera ici demain... et nous tiendrons conseil.

On vint leur annoncer que le dînet était servi et que M"* Baudrier les attendait. Elle fut mise par son frère au courant de la situation.

— Ahl vous croyez? fit-elle; et ces demoisej[les acceptent?

— Madame, lundi prochain nous aurons le regret de vous quitter et de vous adresser nos remerciements, dit Etiennette.

— Alors, moi, j'attendrai lundi pour vous faire mes compliments. Je ne crois qu'aux choses faites... II y a tant de hasards t

Puis, se reprenant :

— En somme, c'est merveilleux, et vous devez bénir la Providence... t)eux places magnifiques, oîi, avec de la conduite, on peut amasser une dot... C'est plus que vous ne pouviez espérer I

Elle continua sur ce ton jusqu'au dessert, exaltant la complaisance de son frère et le bonheut des orphelines. A bout de phrases :

— N'est-ce pas que vous ^tes heureuses? dit-elle enfin.

— Très-heureuses, répondit Armande qui sufiFoquait.

L'enthousiasme de M"^® Baudrier menaçant de jeter de nouvelles flammes, Armande se retira bientôt, suivie d'Etiennette. Elles gagnèrent leur petite chambre au bras Tune de l^autre, se souriant :

lë^ trois grâces 5i

^ M™* feàudrier exagère un peu, dît Ètiennette; mais il y a du vrai dans ce qu'elle dit... Pour ma part, je suis fort contente... Qui sait? je serai peutêtre riclie dans cinq ou six ans! Et toi, cette pensée d'être dans une belle maison où Ton a tout â souhait net'eflfraye pas?

— Non, certes. L*liiver je vivrai en ambassadrice, et Tété comme utle châtelaine.

Elles échangèrent vingt propos qui les menèrent jusqu'à rheùre du coucher.

— Bonne nuit! dit Etiennette.

— Dors bien, dit Ar mande.

Bientôt, là tête sur Toreiller, le ccfeur gros et les yetix ouverts dans Tobëcurité de la petite chambre, Etiennette entendit un léger bruit tout auprès d'elle. Elle se leva doucemeht, s'approcha du lit de sa sœur et, s' étant baissée pour l'embrasser, sentit des larmes chaudes sous ses lèvres.

— Ahl pauvre chèi-ô Armande! s'écria-t-elle. Son cœur déborda, et elles st jetèrent dans les

bras Tune de l'autre en sanglotdtlt.

xxxviî

Le matin les trouva pâles et fatiguées; mais Etiennette, la première, trempant son visage dans l'eau froide :

— Il ne faut pas que M"« Baudrier croie que nous avons pleuré ; son méchant cœur s'en réjouirait.

— Et notre pauvre ami M. Herbiti s'attristerait, dit Armande. Il nous faut donc les tromper l'un et l'autre.

Elles descendirent bientôt après , le sourire aux

lèvres. M»« Baudrier, qui s'était levée de meilleure heure que d'habitude, les prévint que son frère était à la maison des dames de Saint-Maur pour y chercher Pauline.

Quand celle-ci arriva, Etiennette remarqua son air de gravité. Le front de Pauline gardait comme un reflet de Tombre des cloîtres qu'elle venait de traverser. Sa sœur sentit vaguement que quelque chose germait dans son esprit, quelque chose qui avait des racines profondes et dont les premiers symptômes dataient du jour oti elle avait reçu la carte d'Emile avec l'ineffaçable P. P. C.

Après le déjeuner, durant lequel M"»« Baudrier fut prodigue de sottises irritantes et d'exagération calculées, les trois orphelines passèrent au jardin avec M. Herbin. Pauline savait quelles situations avaient été acceptées par Etiennette et Armande.

— Je dois maintenant m'occuper de toi, ma chère enfant, dit M. Herbin ; mais je n'ai rien voulu décider avant de t'avoir consultée.

— Avez-vous donc quelque chose à m'ofiTrir?

— Oui; plusieurs choses même. Tu peux trouver un emploi dans une maison de mercerie, par exemple, ou entrer dans un pensionnat, en qualité de sousmaîtresse. Veux-tu te pousser dans les modes?... Un peu d'adresse y suffit, et si les circonstances te viennent en aide, un jour tu seras à la tête d'une maison. Et il y a des maisons de modes qui valent des maisons de banque I

— Me laissez-vous libre dans mon choix?

— Certainement!

— Eh bien! donnez-moi vingt-quatre heures et je vous répondrai.

Le lendemain, profitant de la liberté que M"« Baudrier leur laissait à Belleville, Pauline sortit avec Etiennette et se fit conduire à Saint-Mandé, oti elles n'étaient point allées depuis la mort de M. Thévenaux.

La maison avait changé de propriétaire. On bâtis^ sait un pavillon dans le jardin. On était alors dansia fraîcheur épanouie du printemps. Des tachesde chaux blanchissaient les grappes roses des marronniers ; les buissons de lilas étaient meurtris et salis par le travail des ouvriers, qui promenaient leurs brouettes dans les plates-bandes et gâchaient le mortier dans une pièce de gazon. Les auges et les truelles encombraient les massifs de rosiers; toute coquetterie avait disparu. Les deux sœurs passèrent au milieu de ce désordre et gagnèrent, tout au bord de la Marne, un berceau que les mutilations avaient épargné. Etiennette leva le doigt et fit voir à Pauline, dans le feuillage d'un gros noisetier, un volant qui était suspendu parmi les branches : c'était tout ce qui restait de leur passage dans ce jardin. Un batelet, à moitié plein d'eau, sombrait près de la rive. Pauline était trèspâle et serrait le bras d'Etiennette»

— Pourquoi m'as-tu amenée ici? ça me fait mal, dit Etiennette.

— Et moi donc, crois-tu que je ne sente rien? répliqua Pauline d'un voix étranglée.

54 l'Es TROIS GRACES

KXXIX

Elle enleva son gant lentement et tira de l'annulaire de la main gauche la bague des fiançailles qu*Emile lui avait donnée.

— C'est à cette même place, reprit-elle, que je Tai reçue. Mon cœur tremblait dans ma poitrine... J'entendais la voix de mon père qui causait sur le perron, èi. ce mênie endroit oti un manœuvre gratte une pierre. Tu, riais en cueillant des roses, Armande chantait. Le ciel était bleu... J'étais comme inondée de bonheur... Je ne prévoyais pas que rien pût jamais l'atteindre ; et il n'en reste que ce morceau de métal !

Elle regarda un instant Tanneau qui brillait entre ses doigts, la gorge serrée, les yeux secs; puis, levant la main d'un geste violent, elle le lança dans la Marne, dont Teau verte filait sans bruit parmi de longues herbes.

— Que fais-tu? s'écria Etiennette.

— Ce que je fais.'^ je renonce à Emile et je renonce à tout.

— Viens, sortons d'ici, tu dis des folies ; la vie estelle close parce que tu as rencontré un cœur lâche?

— Ecoute, ma résolution est prise... J'ai passé des nuits à pleurer et à descendre au-dedans de moimême. J'ai peur...

— Peur! répéta Etiennette.

— Oui, peur de tout, peur de moi! Je n'ai pas ton courage, je n'ai pas la confiance d'Armande, et j'ai des instincts qui m'exposent à toutes les tentations.

Va! la lutte m*effraye plus que la servitude. r. Je me résigne à plier.., je ne veux pas tomber.

— Mais alors?

— Alors j'entrerai en religion.

— Toi!.,.

— Et pourquoi non? Je ne sais pas si j'aurai la foi, j'aurai la soumission... Courbée sous l'autorité d'une règle, je serai déchargée du poids de la responsabilité. Il me prend des frissons quand je pense que je serai perdue dans l'iiiimençité de Paris, seulp, n'ayant pour guide et pour maîtresse que moi. Mpi ! cette Pauline que tu as vue éprise de tous les plaisirs et si lente au travail! Ma seule vertu est de me connaître, et ce fonds d'indolence et de désirs que je me découvre m'épouvante... Quand j'aurai causé avec M. Herbin il me comprendra.

— Tu as peut-être raison, dit E^iennette.

— Hélas I oui, j'ai raison, reprit Pauline avec accablement. Tu te souviens de ce jour oti tu t'échappais, irritée et confuse, de la rue de Bondy. Moi aussi, et à la même heure, je venais d'être humiliée et froissée... Je savais que je n'irais pas où m'appelait ce morceau de carton que je déchirais entre mes doigts, et cependant, te le dirai-je, quelque chose m'avertissait qu'un jour peut-être, et à bout d'espérance, sollicitée par le regret de tout ce que je laissais derrière moi, j'aurais moins de fofce contre le mal. La pente est glissante quand on a l'amour de ce qui brille I

— Pauline I

— Ah! oui, cela t'étonnc et t'indigne! Cette Pau- Une qui te parle aurait été heureuse et sauvée si elle avait pu s'appuyer sur un autrç,.. Il pei sait pas»

celui que je ne veux plus nommer, quel mal il m'a fait ! D*un seul coup il m'a brisée... Je viens de passer huit jours dans la retraite... J'ai vu des âmes tranquilles qui se reposaient dans l'abdication de leur volonté. Autour d^elles aucune sollicitation ; devant moi, au contraire, la lutte, Tisolement, l'attraction du hasard et des circonstances, la contagion de l'exemple et le sentiment de ma propre faiblesse. Entre les deux voies ouvertes je choisis celle d'oîi le péril s'éloigne et qui m'offre le secours de la discipline... Et puis, s'il faut t'ouvrir le fond de ma pensée, c'est un toit, c'est du pain... Tu me regardes et tu semblés ne pas me comprendre... Que veux-tu, la pensée de la misère et de l'abandon me glace I... Malade, épuisée, si un jour il me fallait demander un lit à l'hôpital...

— Et le travail?

— Est-ce que tu n'as pas vu, comme moi, des ouvrières, brisées de fatigue et dévorées de fièvre, traîner leurs souffrances sur le boulevard?... Heureuses encore celles qui n'avaient point d'enfant trébuchant sur leurs talons 1...

. — N'avons-nous pas M. Herbin?

— Oublies- tu qu'il a une sœur?... Non, j'ai choisi... Ce n'est pas la vocation qui me pousse, c'est la lâcheté... Mais du moins, si je succombe, je ne mourrai pas avilie...

Bientôt Ar mande et M, Herbin furent informés du projet • qu'avait conçu Pauline; ils se récrièrent d'abord, puis tristement l'approuvèrent, sur les ob-

LES TROIS GRACES 5y

servations d'Etiennette, en qui ils avaient une grande confiance. Il n'y avait plus à régler que la question du noviciat et des frais qu'il entraîne.

— Je m'en charge, dit M. Herbin ; seulement, n'en dites rien à M"* Baudrier.

Les trois sœurs ne devaient plus rester qu'un très* petit nombre de jours auprès de leur ami ; elles les employèrent à préparer leur trousseau et à tout met-» tre en ordre. Etiennette et Pauline abandonnèrent leurs petits bijoux de jeune fille à Armande, qui devait vivre dans le monde, et, chaque robe, chaque pièce de linge bien examinée et mise à sa place dans des caisses, elles attendirent l'heure fatale.

Cette pensée qu^elles n'avaient plus qu'une seule nuit à dormir côte à côte les oppressait. Elles la passèrent dans l'insomnie, craignant de remuer, et retenant leur souffle pour se tromper mutuellement par des apparences de repos. Les mêmes préoccupations les assaillaient, le même ennemi se dressait devant elles : l'inconnu. Pauline allait le combattre par l'isolement et l'abdication. Mais les deux autres?

Etiennette avait plus de résolution peut-être qu' Armande, mais Armande plus d'espoir certaine* ment qu' Etiennette. Un grand fonds de confiance lui restait. Toutes deux, les yeux ou verts, dans les ténèbres, cherchaient à se faire une idée juste des conditions de leur nouvelle existence. Le fantôme d'Emile passait devant les yeux fermés de Pauline. Pour chacune d'elles les heures s*écoulaient pesamment. Le matin les trouva debout au même instant. Elles se saluèrent par un sourire et un baiser. Les persiennes repoussées, Etiennette fit voir à ses sœurs le ciel pur, où brillait le soleil.

5 s LES TROIS GRAC^^

— C'est bon signe, dit-elle, nous avons le beau temps pour nous.

Elles descendirent au jardin et s'y promenèrent, s'efforçant de causer; M. Herbin les rejoignit, un peu ému, un peu craintif, un peu embarrassé, mais voulant paraître gai. Tout à coup la porte s'ouvrit, et la domestique, ^'avançant, cria du haut du petit perron :

V — La voitiire qi;e monsieur a demandé est lè^.

Les pauvres sœurs tressaillirent.

M. Herbin détourna la tête et fredonna e^ frappant le gravier du bout de sa canne.

— Vite, hâtons-nous 1 s'écria Etiennette, qui, d'un élan, monta les quatre marches du perron.

Au dernier moment, quand elle vit tout ce petit monde près de s'en aller, Mme Baudrier eut un accès de sensibilité ; elle embrassa les Trois Grâces coup sur coup, e^ les appelant des noms les plus tendres, et les pria de ne pas oublier que la maison de Bellevijle — ma maison, dit- elle — leur serait toujours ouverte, Armande et Paulin^ s'attendrirent, Etiennette resta froide. Les surfaces ne lui suffisaient plus.

Bieiitôt après la voiture roula sur le pavé de Paris.

On se rendit d'abord à la maison dçs dames de Saint-Mandé. La route se jfit silencieusement. Pauline regardait les rues, les boulevards, les magasins. Tout ce qui, dans une heure, devait être pour elle des choses oubliées. Paris lui semblait souriant et beau.

tGS T^OIS GRACES $9

Elle aperçut sur le pont du Carrousel un jeune homme qui avait la tournure d'Emile et qui marchait lentement sur le trottoir avec une femme au bras. Ils avaient Tair heureux et gai. Cette promenade, et dans la même attitude, elle aussi aurait pu la faire. Elle se rejeta vivement au fond de la voiture et ferma les yeux.

Vers midi le fiacre ramenait M. Herbin à Belle-r ville. Le .pauvre homme était seul et pleurait. Le^ Trois Grâces venaient d'entrer dans la vie par la porte basse du travail et de la pauvreté*

Nous allons transcrire ici quelques passage^ des lettres échangées entre Etiennette et Ârmandei et qui donneront une idée exacte des prepiie|*s jouri passés dans le magasin de M"*" Lhéritier et dans l'hôtel de M"* Jusserand de la Fauvière.

c M"* Lhéritier, disait Etiennette, est une femme petite, frêle en apparence, mais active, infatigable et solide comtne du bois de chêne. Elle a le parler doqx et souple d'une personne accoutumée è^ causer avec des clientes qu'elle ménage et caresse; mais sous cette douceur il y a du métal. Ses manières sont polies et calmes, sa démarche leste, son langage nef ef précis. Elle veut que tout se fasse autour d'elle vite et bien. Elle m'a fait un accuil gracieux, m'a em-^ brassée sur le front, et, me prenant par la main, m'a présentée à mes compagnes. Après quoî, en quelques paroles, j'ai été mise au courant de ma be-^ sogne.

c L'aspect du magasin est gai avec ses grandes

' glaces d'un seul morceau, qui permettent devoir tout ce qui se passe dans la rue; les cuivres bien luisants de la porte d'entrée, les tables et les casiers de chêne poli, les beaux meubles de soie rouge, la garniture éclatante de la cheminée de marbre blanc, le parquet, oti Ton n'aperçoit pas un brin de poussière, les belles dentelles drapées autour de la batiste et du linon achèvent de lui donner un aspect aimable. On voit les curieuses arrêtées le long de la devanture, et Ton surprend sur leurs lèvres et dans leurs yeux tous les signes de la convoitise.

« Il y a derrière ce premier magasin une arrièreboutique, qui est un boudoir tenté de brocatelleà ramage, où les clientes peuvent s'assurer si les modèles qui les attirent s'ajustent bien à leurs tailles. Les ateliers sont à côté, dans un appartement qui donne sur une cour intérieure. M"* Lhéritier va et vient de l'atelier au magasin ; elle ne veut pas qu'on perde une minute ou un brin de fil. Comme le jour s'éteint vite dans cet appartement, situé au rez-de-chaussée I dès sept heures en été et trois heures en hiver on allume le gaz.

« Les ouvrières sont rangées le long de grandes tables sur lesquelles les plus habiles taillent le linge. C'est M"« Lhéritier qui le distribue et le mesure. Il faut qu'on lui rende compte de tout. Un bout de dentelle, un lambeau de toile ne doivent pas être égarés. Elle a ce sentiment juste que les meilleures maisons périssent par le coulage. Or, M"** Lhéritier s'est promis à elle-même de se retirer avec quarante mille livres de rente. Elle se tiendra parole.

ff Chez elle on vend tout très-cher, mais tout y est bon et beau .

LES TROIS GRACES 6l

< Son sourire aimable, sa voix douce, ses manières engageantes, son empressement poli, sa complaisance rompue à toutes les fantaisies des belles désœuvrées ne se lassent jamais et ne se démentent en aucune circonstance, La fatigue n'y peut rien, non plus que ^a migraine. Elle est telle le samedi soir qu'on la vue le lundi matin. J'admire cette constance et je m'effraye à la pensée de ce qu'il faut d'efforts pour assouplir la nature à ce degré. M*"* Lhéritier, en toute saison^ est vêtue d'une robe de soie noire fort belle, en taffetas ou en faye d'une qualité supérieure, sobre d'ornements, mais élégante par la coupe ; un col et des. manchettes de toile blanche d'une exquise propreté relèvent l'uniformité de cette toilette, qui sied à sa taille bien prise et à son visage. Nous portons des ajustements pareils, mais d'une étoffe moins riche. Notre'maitresse ne tolère pas les toilettes voyantes et les rubans dont les couleurs papillotent aux yeux.

c II y a toujours quelque cliente dans le magasin. C'est l'amusement de certaines femmes du monde d'entrer et de sortir, et de tout examiner et de chiffonner. Elles ne se fatiguent pas de retourner vingt fois les mêmes objets dans tous les sens, et s'inquiètent peu de déranger trois ou quatre personnes pour quelque chose dont elles n'ont même pas envie. Cela les occupe et les distrait. Mais Mpj^ Lhéritiera un art merveilleux pour éveiller des désirs soudains, faire croire à des besoins qu'on n'a pas, allumer des coquetteries qui sommeillaient sous la satiété, et il est

62 LfiS TROIS GRÀ&llS .

rare qu*oh sorte de la Fiancée les mains nettes.

« Ce métier, oti Ton lie manie que des tissus qui semblent travaillés par des fées pour des princesses, est pénible et dur. On est sur ses pieds toujours, ou toujours courbée, les yeux sur du linge blanc. Dans les commencenlétits j'étais brisée; nies jambes né me portaient plus ; j'avais des ébloiiissements. La chaleur sèche et la lumière vive du gaz me brûlaient les paupières.

t — Vous vous rorilprez à tout telà , ni'a dît Mttfl Lhéritier.

« Et comme elle the Vdyait sourire d'ùil ait de tristeâèe et de doute :

ft ^ D'ailleurs, il le faut, a-t-elle ajouté de sa voix claire.

k J'ai fort bien cotilpKs. Ma fierté n'aura pas besoin d'un nouveau coup d'éperoh.

a Par faveur toute spéciale, j'ai une chambrette à moi seule, tout en haut, sous les combles; elle n^est tii belle ni grande, mais j'y suis chez moi. Elle ouvre sur les toits par une fenêtre en tabatière, d'oîi, quand je me hausse sur la pomte des pieds, j'aperçois un horizon de cheminées et de longs tuyaux hérissés vers le ciel. Elle est poprement meublée d'une couchette, d'une commode, d'une petite armoire, d'une table devant laquelle je fais ma toilette, et de deux sièges. L'un est un bon fauteuil que je dois à M. Herbin. Il y a un tapis jaspé sur le carreau. On a ménagé un placard assez large dans le mur oU je

LES TROIS GRAtlË^ 6^

serre mes robes et mes chaussures. J*ai encore un petit miroir. Ma chambrètte est assez habitable au printemps. En été il y dqit faire très-chaud, et en hiver très-froid. Eh te moment je me lève à six heures; on a unis heure pour s*habillfer et faite sa cHartibre; à sept il faut être dans Tatelier. On avale une tasse de café au iait^ avec uii peu dis pain, et on est bien vite à la betogné. M^^ Lhéritier est déjà debout dàtis sa robe hoire avec ses nlànches blan-^ ches.

c Le magasin est Uh thodèlé d'ôrdté et de propreté; rieii ne traîne. Otl sûspeiid les peignoirs et les guimpes, on étalé les mouchoirs, les cols, les bonnets, les canezous, lés manchettes dans lés vi* trines : chaque chose est en lumière, chaque objet à la bonne place pour le faire valoir, M**^* Lhéritier sur son fauteuil, les demoiselles chargées de la vente sur leurs chaises ; là Fiancée est sous les armes. On ne parle pas. A înidi on déjeune, à sept heures on dîne. M™« Lhéritier mange avec nous. Elle nourrit bien ses ouvrières pour avoir le droit d'exgiger un travail assidu. Â dix heures on éteint le gaz dans Tatelier, â onze dans le magasin; mais depuis une heure déjà on ne s'occupe plus qu*à mettre les marchandises en ordre. Gn causé même; quelquefois on rit. Le reste du temps appartient au sommeil. Et qu*on s'allonge avec plaisir dans les draps frais t

« On est libte chaque dimanche à partir de midi, et dès le matin, à tour de rôle, chaque quinzaine. Si le travail ne presse pas, et pour une cause déterminée, M°^® Lhéritier nous accorde par intervalles une soirée.

« Voilà le côté matériel de ma vie; il a ses fatigues et ses duretés, mais avec de la volonté on s'en tire; le côté moral a des tristesses qui atteignent plus profondément; le temps ne les émousse pas.

a M<°* Lhéritier me retient auprès d'elle dans le magasin. Elle a remarqué sans doute que je plaisais à sa clientèle, qui retrouvait en moi les manières et le langage d'une femme habituée au monde. Une circonstance lui a révélé que je savais l'anglais. Une étrangère à qui je montrais des mouchoirs garnis de Valenciennes m'ayant désignée à sa fille du regard » dit à demi-voix :

« — She is indeed very pretty.

ff Je rougis.

« — Take care , milady, I understand what you say^ répliquai-je le nez dans la batiste.

« M"»» Lhéritier m'a reproché doucement de ne lui avoir pas fait connaître de quelle utilité je pou^ vais être pour son magasin. M'y voilà installée à de« meure et gracieusement traitée. Peut-être aura-t-elle remarqué que la Fiancée vend un nombre plus considérable de mouchoirs et de cravates depuis qu'on m'y voit plus souvent. Ces menus objets filent par douzaines. La clientèle de passage a singulièrement augmenté, et tous les jeunes gens qui poussent la porte s'adressent de préférence à moi. Mes compagnes en font la remarque en souriant. Ce sourire cache mal un peu de dépit. Quant à M"»« Lhéritier, elle feint de ne rien voir. Tout est pour le mieux, puisque ses quarante mille francs de rentes à venir en profitent.

c Certaines femmes pourraient être flattées de ces succès; j'en suis humiliée. lis me rappellent trop la bienveillance intéressée de M>»« Bonavin; mais je ne sais comment m'y soustraire. Mon humble situation les explique, les commande en quelque sorte. Je suis assise derrière le rempart fragile et transparent d'une plaque de verre; on a qu'à pousser une porte pour être plus près de moi, me voir et me parler et juger ce qu'on peut espérer. Il n'en coûte qu'une bagatelle, et on est libre de.prolonger l'entretien sans qu'il me soit permis de l'interrompre. Je suis en montre. Je puis quelquefois ne pas comprendre; je m'enveloppe d'un sourire niais, pour lequel le langage des yeux, les allusions, les réticences calculées, les sous-entendus n'ont point de signification; mais les hardis parlent, et alors comment se boucher les oreilles? J'ai les joues en feu et j'appelle d'un regard suppliant Mj^^ Lhéritier à mon aide.

« D'autres qui veulent s'expliquer plus clairement ou craignent d'être entendus écrivent. Je trouve des petits papiers sous les cravates et les cols que j'expose sur le comptoir. J'ai beau les repousser du bout des doigts, on m'invite tout bas à les ramasser. L'autre jour un beau jeune homme — un Russe, je crois — a mis trois fois sous ma main un billet que trois fois d'un ,geste vif j'ai rejeté vers lui. Ce badinage l'amusait sans doute. Une de mes compagnes qui nous observait riait sous cape. Lui est revenu à la charge pour la quatrième fois, et de cet accent particulier aux princes de sa nation :

66 tEs Trois ûraces

c — Mademoiselle, un papier que vous égarez. . . m'a-t-il dit eu me présentant la lettre du bout de sa main gantée.

« Je Tai regardé en face.

« — Il est à vous, monsieur, ai-je répondu, et voilà plusieurs fois déjà que je vous engage à ne pas le perdre*

n -- Oh t de la pruderie... c'est dommage! a-t*il murmuré entre ses dents.

c Mais d'autres lettres m*arrivent par la poste ou me sont apportées par des commissionnaires. J*en ai lu quelques-unes. Il y en a de sottes et de grossiëresy d'impertinentes et de banales ; il y en a de bien tournées ; les unes affectent un ton de galanterie qui me rappelle certaines comédies en poudre que j*ai vues autrefois au Gymnase, où mon pauvre père nous conduisait sans trop consulter l'affiche; d'autres parlent un langage plus respectueux et caressent la corde du sentiment et de la poésie^ Le piège est plus él^anty mais c'est toujours un piège. Quelques-unes encore sont d'une crudité d'expressions qui me tait monter le rouge au front. La dernière, entre autres, commençait par ces mots : a Un coupé de chez Bender, un mobilier de chez Mombro... » J'ai froissé le papier, et des larmes ont jailli de mes paupières. . ;

ff Je sais un billet qui m'a fait sourire ; grâce à sa prose tout simplement béte, j'ai appris qu'un certain public m'avait affublée de ce sobriquet ridicule : la belle lingère de la rue de la Paix. Cela m'a rappelé certaines images enluminées qui nous viennent de la rue Saint- Jacques, et qu'on voit chez les étalagistes.

« Sottise ou insolence, il faut choisir.

tES TROIS GRACES 67

« Mm* Lhéritier m'envoie quelquefois en courses chez les personnes les plus considérables de sa clientèle. Ce n'est pas sans ennui que j'accepte ces pro« menades qui me conduisent au faubourg Saint'^Germain ou dans le quartier des Champs-Elysées. Des oisifs m'accostent, me suivent, m'obsèdent de leurs compliments. Celui-là m'offre son bras et celui-ci une voiture. Je hâte le pas ; quelquefois on se lasse, quelquefois rien n'y fait. Alors je saute en omnibus, ou, trop harcelée, dans un fiacre , et c'est ma bourse assez plate qui supporte le poids de mes triomphes «

« Je bénis les hôtels oti Ton n'est rien que poli ; mais la galanterie habite aussi les antichambres. Un jour j'ai subi — subi tst le mot — la déclaration prétentieuse d'un valet de pied qui singeait son maître. Il n'hésitait pas à me confesser que je lui plaisais, et il présentait à mes rêves l'espoir d*ane éternelle association. ., Et ce n'était qu'un espoir 1

XLVIÎI

€ J*ai des heures cruelles d'épuisement. Je marche dans une voie qui me paraît sans issue. J'y marche comme un voyageur dans une vaste plaine fermée par un horizon pâle. Il n'aperçoit devant lui ni bois, ni lac, ni fontaine. Il avance, et c'est toujours la plaine immense qui prolonge au loin la morne étendue de son aplatissement ; toujours le même aspect, toujours la même uniformité. Je me lève aux mêmes heures pour

68 UtS TROIS GRACES

revêtir la même robe, continuer le même travail, répondre aux mêmes questions, m' asseoir à la même table entourée des mêmes visages, et attendre la fin du jour dans les mêmes conditions que la veille. Et ce sera ainsi demain et après-demain, et le jour suivant, et le jour d'ensuite. Et je ne vois pas de borne à cette monotonie, et il faudrait un miracle pour que j'eusse â moi une maison, une famille, des en&nts, quelqu'un enfin que je pusse aimer. Ce miracle, je ne l'attends plus... Et'je commence à comprendre la peur que ressentait Pauline. J'ai vu des femmes qui me rappellent M"" Bonavin rôder autour de la Fiancée, Ils ne savent pas quelle irritation ils soulèvent en moi ceux qui saisissent au vot une occasion pour me parler de leur amour I Toujours les mêmes offres I toujours le cœur, —jamais la main I ■

Placée dans un autre milieu, Armande tenait un autre tangage :

■ Je n'oublierai jamais l'heure qui m'a mise en ■présence de Mi>» Jusserand de la Fauvière. Il faisait un grand soleil. Derrière les stores à demi baissés on voyait le mouvement du feuillage caressé par un vent léger. Tout était lumière dans le salon, tout était lumière dans le jardin. Les beaux meubles recouverts de satin de Chine couleur d'or et rehctussé d'oiseaux et de fleurs chimériques, les marbres des statuettes, les porcelaines des vases pansus, les émaux, les cuivres ciselés, les consoles découpées faisaient resplendir leurs rondeurs et leurs angles. -

Des étincelles dansaient dans ce rayonnement. Il y avait dans une jardinière toute une flore pourpre épanouie dans la verdure pâle des cactus. M™' Jusserand de la Fauvière se leva à demi à mon approche et me tendit la main. Je vis une femme grande, élancée, qui avait des restes de beauté, les yeux bleus et clairs et de grandes boucles de cheveux tombant en spirales sur son corsage. Elle était tout à la fois Anglaise et mythologique. On aurait dit une Junon échappée des pages d'un keepsake. Junon daigna sourire, et, me montrant un siège auprès d'elle :

c — Une personne en qui j'ai grande confiance vous a recommandée à moi, à la prière de M, Herbin, votre tuteur, que j'ai vu une fois ou deux, me dit-elle. Cela m'a sufîi, et vous êtes de la maison. A présent vous plaît-il que nous causions un peu ?

« — Je suis à vos ordres, madame, répliquai-je en m'inclinant.

« Elle haussa les épaules par un joli mouvement plus jeune que son âge, et continuant :

a — Ohl mes ordres ne vous fatigueront pas... Quiconque esta mon service fait ce qu'il veut

€ Dès cette première minute il me parut que les discours de M°^« Jusserand de la Fauvière et les sentiments qu'ils expriment n'étaient point en harmonie. C'était comme une tartine de confiture sur laquelle une main inhabile eut fait tomber une cuillerée de moutarde. Mais je suis d'un caractère à ne pas m'arréter à ces détails. Mes petites réflexions intérieures n'étaient point achevées que déjà

70 LBS TROIS GRACES

Mn» Jusserand de la Fauyière me regardait comme on regarde un tableau chez un marchand ; un instant même elle prit son lorgnon, un lorgnon d'émail qui pendait le long de sa jupe au bout d'une fine chaîne d'or d'un travail curieux,

« — Vous êtes jolie, tant mieux!... j'aime à voir de jolis objets autour de moi, reprit-elle.

a Mes yeux firent le tour de l'appartement.

« — Les personnes comme les statuettes, n'est-ce pas, madame ?

« — C'est cela, répliqua-t-elle simplement.

« M^' Jusserand de la Fauvière laissa tomber son lorgnon, prit un ouvrage de guipure dans un guéri* don en laque du Japon chamarré d'animaux bizarres, et, sans me regarder :

« — Vous êtes musicienne, m'a-t-on dit?

« — Un peu, madame.

« — C'est-à-dire que vous chantez et jouez du piano?

c — Comme une écolière, à vrai dire,

« -*- J'entehds bien... c'est ce qu'il faut.,, une petite musique sans prétention qui joue des valses et gazouille des romances... Les virtuoses m'ont toujours fait peur. . . Une fois sur leur tabouret ils vous assassinent, et comme ils n'exécutent jamais que des morceaux de leur composition, on est forcé d'applaudir doublement, ce qui les encourage, et ils recommencent... Vous ne composez pas?

« — Non, je vous le jurel

a — Vous me rassurez. Et puis?

a — Mon Dieu, il me serait plus facile de voua dire ce que je ne sais pas... Ici la mémoire ne me ferait pas défaut,.. Cela coule de source...

c ^ Eh bien ! je vais vous aider. •• Il y a bien au fond de votre mémoire quelques débris d'anglais ?

« — Oui, en les raccommodant, et avec de la pa* tience» on en ferait un bout de conversation.

< — Boni c'est vous que je chargerai de répondre à des amies que j'ai à Londres^. Un peu d'italien ?

« — Des lambeaux.

c — C'est juste assez pour traduire les cavatines des opéras à la mode... Vous brodez?

« — Comme tout le monde.

« — Nous essayerons ce petit talent sur des mouchoirs pour lesquels j'ai £iit dessiner un chiffre... Est-ce qu'un crayon a quelquefois noirci le bout de vos doigts?

« --- Oui» de temps à autre.

c — Alors vous barbouillez... quoi ? le paysagère portrait... de petits moutons ou de petits bons* hommes ?

0 II y avait sur une table voisine un album et des crayons. J'interrogeai du regard M"^^ Jusserandde la Fauvière.

c •— Faites, me dit'^elle.

a En quelques coups de crayon j'esquissai une tête fine dont l'ovale idéalisé s'enveloppait d'une au^^ réole de cheveux répandus en boucles vaporeuses le long des joues, et le lui passai. Le visage de M»" Jusserand de la Fauvière s'éclaira.

« — Mais c'est charmant, cela ! Est-ce que ça ne me ressemble pas un peu?... Vous montrerez ce que vous savez faire à ma fille. Son éducation est à peine

ébauchée... C'est à vous que j'en remettrai la direction... Pas trop de sévérité, n'est-ce pas?... Lisezvous facilement?

c — Je ne m'y suis jamais exercée; mais avec de la bonne volonté,..

« — J'en suis certaine. . . Vous me ferez quelques lectures.. . Il faut bien se tenir au courant des choses, et puis cela aide à s'endormir... Le calcul vous est-il familier ?

c — S'il ne s'agit que des quatre règles...

a — Vous êtes un trésor!... Vous tiendrez mes comptes... je m'y embrouille toujours.

c Là-dessus M"** Jusserand de la Fauvière me montra un cordon qui pendait au coin de la cheminée, en ayant soin d'allonger le bras et la main avec un mouvement et une attitude qui me rappelaient certains tableaux entrevus au Louvre, et d'une voix nonchalante :

« — Vous plaît-il de sonner ?

c J'obéis, un domestique entra.

c — Faites prévenir M"' Victorine, reprît-elle.

« Presque aussitôt parut une petite fille de huit à dix ans, habillée en poupée, des rubans sur la tête, des rubans au cou et aux poignets, des rubans aux épaules, des rubans partout, les bras nus, les cheveux flottants et frisés. On aurait pu croire que tout cela sortait d'une vitrine.

€ — Votre institutrice, dit M«* Jusserand de la Fauvière à Victorine, en me montrant. Donnez-lui votre main.

« J'aime les enfants, j'attirai Victorine et;, lestement, elle sauta sur mes genoux. Je l'embrassai pour la remercier de sa pétulance. Sa mère nous regarda.

LfiS TROIS GRACES 73

« — Vous savez, chère enfant, que ces familiarités ne me plaisent point; asseyez-vous, dit-elle.

a Victorine glissa par terre après m'avoir rendu mon baiser. Le mot de M^'Jusserandde la Fauvière ne m'avait point échappé. Comme une lame à deux tranchants, il blessait à droite et à gauche; mais j'étais déterminée à ne m'effaroucher de rien, et à part moi, je me disais : — Bon 1 c'est une première glace qui fondra.

LU

a Victorine, sagement assise sur un pouff et m'examinant du coin de Foeil :

« — Voici ce que vous aurez à faire, reprit sa mère : le matin vous vous occuperez de cette enfant, en donnant un coup d' œil à l'office : vers onze heures vous prendrez mes ordres pour la journée ; si nous ne sortons pas dans l'après-midi, vous griffonnerez quelques lettres sur le coin d'un bureau ou mettrez mes comptes en ordre... après quoi, vous me ferez une petite lecture ou un peu de musique... Dans les intervalles, vous ne négligerez pas les leçons d'an* glaiset de dessin... A vos heures perdues vous réglerez avec mes fournisseurs. Vous saurez toujours ce que nous ferons après dîner... D'ailleurs, vous serez ici comme chez vous.

« J'ouvrais de grands yeux. Oli prendrais-je ces heures perdues dont on me parlait? Mais déjà M»* Jusserand de la Fauvière était levée. Je l'imitai.

c — Mademoiselle, dit-elle alors, on va vous conduire à votre chambre. S'il y manquait quelque chose, vous le diriez à la femme de charge.

74 l^BS TROIS GRACES

« Victorine courut devant moi, et Ton me condui-* sit dans ma chambre. Elle est grande et donne sur le )ardin, commode, bien meublée, avec une bonne chemina. J^y serai fort bien ; mais cette chambre a un aspect singulier : les meubles y sont de tous les styles: le vieux s'y mêle au moderne» l'acajou au bois de rose ; on dirait une piàce où Ton a réuni au ba*^ sard les fauteuils et les sophas, les armoires et les étagères. J'ai une pendule du temps de Louis XVI et un petit bureau qui date de TEmpire, un lit dont la carcasse de vieux chêne a été sculptée par un artiste de la Renaissance^ et une bergère à pieds contournés en tapisserie de Beauvais, Tout se heurte; mais cette confusion a sa grâce ; elle me plaît sans que je puisse dire pourquoi.

« Mon installation a été faite en un tour de main. Bien m'en a pris ! J'avais à peine fini, qu'une femme de chambre frappait & ma porte et me prévenait que sa maîtresse m'attendait pour une promenade. Pour ses débuts, la demoiselle de compagnie a le pas sur rinstittttrice. Les rubans de Victorine avaient changé de couli4}r. Le rose succédait au bleu. £st'<e que, dans sa pensée, cela rajeunirait M"*^ Jusserand de la Fauviire ?

« Pendant trois heures une calèche noua a promenées de boutique en boutique, avec une halte de trois quarts d'heure au moins chez une grande faiseuse à la mode où la solennelle question d'une toilette de demi-'Saison a été discutée à fond et élucidée. J'étais appelée à donner mon avis; mais je n'avais que voix consultative. Victorine jouait avec des chiffons.

<c Vers une heure M"*' Jusserand de la Fauvière nous a laissées, Victorine et moi, aux Champs-Ely-

LB8 TROIS GRACB8

sées, sous la garde d'un valet de pied en livrée qui marchait derrière nous avec des airs d'automate.

c En rentrant, il a fallu m'habiller en toute hâte. Il y avait dix personnes à dîner, toutes les femmes décolletées. On m'a présentée à M. Jusserand de la Fauvière. J'ai vu un homme corpulent^ osseux, robuste, grand, quelque chose d^un chasseur de bonne maison, avec les épaules et la carrure d'un fort de la Halle. Il a le front dégarni, le nez mou et gros, les lèvres lippues, les mains courtes et grasses, la figura large et rubiconde, les joues tombantes, et, malgré cet empâtement, un air de finesse. Une ligne rouge indique la place oti devraient être les sourcils. Des touffes de poils hérissent le lobe charnu de ses oreilles ; sa nuque est4arge. Il porte des lunettes d'or. Il m'a saluée en me serrant la main : il y avait de Tours et du chat dans ce mouvement.

Page 1