LUI
c M. Jusserand de la Fauvière est un de ces hommes qui sont bruyants, même lorsqu'ils ne parlent pas. Tout éclabousse en lui, le geste et le rire. Il a dans la voix des notes qui rappellent les gronde* ments des tuyaux d'orgue. Quand il s'asseoit, il s'é* taie; quand il marche, les meubles tremblent ; il rit comme sonne un ophicléide ; quand il dort, il doit ronfler. J'ai pu remarquer qu'il avait l'appétit solide.
c A l'un des bouts de la table se tenait un jeune homme qui ne soufBait mot et me regardait du coin deTœil. Qjaand mon regard rencontrait le sien, il baissait les yeux. C'est le fils de la maison ^ M, Er-
nest Jusserand de la Fauvière. Jamais fils ne ressetxi* bla moins à son père. Il est frêle, élégant, se dissi* mule avec un air de modestie et de douceur qui touche à rembarras. Après le dîner, un hasard nous a rapprochés. Il parle bien, avec un choix de bons termes ; l'esprit se dégage, on devine qu'il a fait de bonnes lectures et qu'il a des connaissances variées. La surface déchirée , c^est un aimable garçon, dont les qualités sympathiques se révèlent comme s'échappe une liqueur précieuse de certains arbres dont on a percé l'écorce.
« Il est venu beaucoup de monde dans la soirée. C'était jour de réception, et M"^* Jusserand de la Fauvière reçoit jusqu'au moment de son départ pour la campagne. C'est un singulier monde que celui qui peuple les salons de M"'^ Jusserand de la Fauvière; on s'y coudoie, on s'y presse, on ne s'y mêle pas. Il y pleut des gens titrés ; les comtes y sont accueillis avec une nuance d'amabilité qui peut alarmer les barons ; mais, en revanche, ceux-ci ont le pas sur les simples messieurs ornés seulement d'une particule. On donne de chaudes poignées de main aux marquis. M*^^ Jusserand delà Fauvière se courbe devant les ducs ; nous en avons un ; et comme les huissiers savent crier son nom I il retentit jusqu'au fond des galeries.
a Quant aux visiteurs qui s'appellent tout simplement comme tout le monde, s'ils ne sont pas sénateurs, conseillers d'Etat, préfets, receveurs généraux ou députés, ils ne sont rien.
0 Taivu entrer un ministre. M™« Jusserand de la Fauvière s'est suspendue à son bras ; elle a dégagé ses épaules du corsage de satin par un mouvement souple et rapide qui en a fait saillir les rondeurs nacrées, comme un beau lis qui s'épanouirait soudain dans un buisson. M. Jusserand, qui marchait à côté de sa femme, ondulait comme un phoque battu par 1 orage, mais un orage qui ferait plaisir.
« Beaucoup d'étrangers, beaucoup de fonctionnaires, des personnes dont je lisais les noms dans les journaux, autrefois, rue de TArbre-Sec ; des artistes^ des gens de lettres, une foule. Comment de tout cela faire une société ? Mais peut-être M°^* Jusserand de la Fauvière n'y songe-t-elle pas ; alors pourquoi tant de monde ?
« Un pianiste hongrois s'est mis sur le tabouret. Il a attaqué une marche terrible ; on a peu écouté et beaucoup applaudi. Pour moi, j'étais perdue dans cette foule. M"* Jusserand de la Fauvière m'a appelée plusieurs fois auprès d'elle pour lui rendre de petits services. Elle m'a nommée à quelques personnes qui ont incliné la tête. J'ai trouvé des airs de bienveillance chez deux ou trois hommes, de Tinattention chez les femmes. Mais tout me plaît dans cette confusion, qui, dans un autre ordre d'idées, a un coin de parenté avec le désordre de ma chambre. Je suis décidée à m'amuser de tout. Je le dois à mon ami M. Herbin, qui serait malheureux s'il me croyait malheureuse ; et puis, c'est un effet naturel
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de mon caractère. Il faudra qu'on m'aime. J'ai pour moi Victorine, et, ce me semble, M. Ernest aussi.
« A présent que je pénètre mieux dans la maison je me éiis une idée plus nette dq ma situation. Arriverai-je à la faire telle que je le voudrais? J'en doute un peu. La surface en est douce et molle, le fond imperméable et dur : on ne l'entame pas. La maison est animée, bruyante, avec un perpétuel va-etvient de gens de toutes sortes qui arrivent de Lisbonne ou de Moscou, tout comme de la rue voisine; on y vit dans une perpétuelle agitation. J'y suis comme un brin d'herbe dans une eau courante. Aucune règle : leçons, correspondance, lecture, courses, visites, promenades, tout se mêle. Je quitte le crayon pour prendre la plume, et de l'aiguille je passe au piano sans transition : romances et romans vont de pair. Â toute heure il &ut que je sois prête. M^ Jusserand de la Fauvière n'a de nonchalance que pour elle. Elle ne s'imagine pas qu'on puisse être fatiguée à son service.
« A propos de ce nom de Jusserand de la Fauvière, elle m'a donné l'autre jour une petite leçon qui m'a fait sourire. J'a?kis écrit par son ordre une lettre à la troisième personne pour décliner une invitation. La lettre finie, elle me l'a prise des mains x
t — J'en étais sûrel dit-elle d'un accetit où il y àVait une nuance de reproche.
tt Alors, appuyant son ongle fin et taillé en amande sur le mot de Jusserand :
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« — Qu'est-ce que cela? reprit-elle.
c — Mais, madame, je croyais...
« — Je sais ce que vous allez dire... M. Herbin vous a mal renseignée.. . Jusserand n*est rien : c'est une habitude, une mauvaise habitude; mettez un J, cela suffira. J . de la Fauvière. Et si vous parlez de moi J devient inutile. Comprenez-vous?
€ — ' Parfaitement.
c Et tout d'un trait {'ai recommencé la lettre.