LXXXVIII
Quelques jours se passèrent, puis deux ou trois semaines. Chaque soir, avec la persistance d'un ca* ractère aigri par la lutte, Théophile demandait à Étiennette si elle avait reçu des nouvelles d'Ârmande.
— Non, pas encore, disait Étiennette.
— J'en étais sûr, répondait Théophile.
Et le lendemain il recommençait.
Un jour, fatiguée d'entendre perpétuellement ces mêmes mots qui la frappaient à la même heure, régulièrement :
— Puisque tu es si sûr de ce qui arrivera, pourquoi me le demandes-tu? dit-elle.
— Pour savoir jusqu'où tu pousseras la crédulité et l'entêtement.
— Ne cherche pas; Armande a promis : il s'agit de sa fille, j*ai foi en elle.
— Eh bien! moi qui n*ai pas une foi si robuste, je lui donne encore huit jours.
— Et après?
— Cela me regarde.
Étiennette eut peur. Elle craignit qu'en son absence Théophile n'enlevât Marie ; il lui répugnait, d'un autre côté, de rappeler à Armande l'engagement sacré qu'elle avait pris; cela donnait à son dévouement spontané une couleur mauvaise ; cependant cette démarche pénible pouvait empêcher une
cruauté irréparable. ; Étiennette se décida et courut chez sa'sœui*. Armande était partie. On ne savait ni oîi elle était allée ni quand elle reviendrait. Cette réponse atterra Etiennette ; elle, laissa son nom et retourna tristement rue du Mail.
Elle avait^.on le sait, une absolue confiance en M™^ Rodier, qui avait, dans sa simplicité, un grand jugement et un grand cœur.
— Ma conscience ne me reproche rien, lui ditelle; mais suis-je bien dans le juste et le vrai en sortant de la soumission qui est le devoir de la femme?
— L'un de ces devoirs, mais non le devoir, dit M"« Rodier.
— Ainsi vous m'approuvez si je résiste à Théophile?
La vieille M™* Rodier réfléchit.
-^ Oui, tu as bien agi. Marie est de ton sang; elle t*a été confiée; tu lui dois aide et protection, et comme parente et comme chrétienne.
— Si cependant Théophile s'obstine à la vouloir renvoyer d'ici ?
— Donne-la-moi.
Le soir même, M"« Alphonse Rodier prit Tenfant, qui, bercée et caressée, finit par s'endormir sur ses genoux.
— Mon fils, dit-elle alors, est-il vrai que vous ayez le dur projet de chasser de votre maison cette pauvre petite fille?
— C'est que, moi aussi, j'ai un fils, répliqua Théophile embarrassé.
— Alors, c'est dans ma chambre que vous viendrez la chercher. Dès aujourd'hui Marie m'appartient.
Quand vint l'heure du sommeil pour tous M™ Ro-
dier présenta à Théophile le visage paisible et rose de l'enfant qu'elle tenait dans ses bras.
-^ Embrassez-la, dit-elle, elle est à présent de la famille.
Théophile fit ce que sa mère lui demandait ; mais on voyait qu'il n'était pas content.
— 11 a donné le baiser, non le cœur, se disait Étiennette.
Lucien Raynald connaissait toute cette^ histoire par Etiennette, dont l'âme endolorie aimait à s'épan* cher.
— Je vois bien ce qui vous chagrine, dit-il : vous êtes résolue à garder Marie quand même.
— Oui, quand même...
— Et vous craignez que M. Rodier ne s'aperçoive au bout de la semaine de ce qu^elle aura coûté, soit à votre mère, soit à vous ?
— Hélas ! rien ne lui échappe, ni un franc, ni un sou !
— Eh bien ! voulez-vous que nous partagions ce léger fardeau? Vous aurez la peine, moi la dépense.
— Vous qui n'êtes rien à Marie ?
— Elle est à vous à présent, elle est donc un peu à moi... Dans mon petit budget, que sera-ce ? Est-ce que je ne sais pas que vous faites des prodiges avec
• rien? Voyons, aimez-moi assez pour ne pas dire non. Étiennette, attendrie, laissa tomber sa main dans celle de Lucien.
— Soitî reprit-elle, nous aurons quelque chose à nous deux.
Quand elle fut seule elle rêva profondément.
— Ah! pourquoi Théophile ne lui a-t-il pas ressemblé ! murmura-t-elle.
Trois jours après cette conversation, un* matin, Étiennette reçut d'un commissionnaire une lettre et un cofiret enveloppé de papier ficelé et cacheté. Elle devint rouge en reconnaissant l'écriture d'Armande.
c J'ai été malade, disait-elle, subitement malade après t'avoir envoyé ma pauvre chère Marie... La femme qui l'accompagnait m'a trouvée par terre, comme si j'avais été foudroyée. On m'a emportée à la campagne ; j^ai eu le délire, une fièvre ardente. On a pensé d'abord que je n'en sortirais pas. Mais tu sais comme je suis forte. La mémoire m^est révenue. Tu comprends quel a été mon premier cri ; on m'a prcv posé de me ramener ma fille ; j'ai eu le courage de répondre : « Non » I Ce que j'ai fait, je le referais; tu l'as, garde-la. Quand j'ai senti que je reprenais possession de la vie, toute la nuit j'ai pleuré*
c Rentrée à Paris, j'ai mis mon projet à exécution. Les bijoux, les diamants, les cachemires, les dentelles, tout y a passé; et avec quelle joie 1 Ce coffret contient la fortune de Marie, soixante -dix mille francs. Avec cela, et élevée par toi, elle épousera un honnête homme, qui ne me connaîtra jamais.
a Je suis encore un peu faible, et cependant si je ne veux pas que le chagrin me tue, il faut que je rentre au théâtre. Mais avant» laisse-moi voir Marie ! Je te jure de ne pas m'en approcher. Tu la conduiras aux Tuileries, à trois heures : c'est, dans cette saison^ le moment oti U y a le plus d'enfants. Je serai assise, tout en noir, derrière un arbre, en face de la grille
quî ouvre sur la place de Rivoli. J'aurai un voile ; mais tu me reconnaîtras bien. Ne me parle pas; Marie verrait tout de suite que c'est moi ; seulement, laisse-la jouer tout auprès... J'en rassasierai mes yeux... et m*en irai contente... »
Étiennette ouvrit le coffret devant Théophile. Il y avait bien soixante-dix mille francs. Elle éprouvait un sentiment d'orgueil et de contentement en dou nant à son mari la preuve matérielle qu'Armande tenait fidèlement sa promesse.'A la vue de cette liasse de billets de banque, Rodier eut comme un éblouis-^ sèment.
— Soixante -dix mille francs! c'est une grosse somme... Avec cet argent il me serait facile de donner suite à mes idées... j'entreprendrais les affaires sur une plus large échelle... Nous en reparlerons, veux-tu ?
Étiennette réprima un mouvement d'indignation, et, poussant devant lui le coffret avec tout ce qu'il contenait :
— Tu connais l'origine et la destination de cet ar- ' gent qu'on nous confie, dit-elle.. Si tu l'oses, prends.
Théophile sortit sans répondre , et il n'en fut plus question.
Le lendemain, à trois heures, Étiennette entrait aux Tuileries. Elle tenait Marie par la main. Du premier regard elle aperçut auprès d'un arbre une femme voilée, tout en noir, qui avait le visage tourné vers la grille : c'était Armande, qui se leva brusquement, puis retomba sfur sa chaise.
Étiennette s'assit à une petite distance, prit un ouvrage de tapisserie, et laissa courir Marie. Il y avait un grand nombre d'enfants dans le jardin; Marie fut bientôt au milieu d'eux. Étiennette tirait lentement Faiguille; du coin de Toeil elle observait Ârmande, qui tenait un livre à la main pour se donner une contenance; mais le livre restait ouvert à la même page sur ses genoux. Sa tête allait et venait^ suivant' tous les mouvements de Marie, qui jouait avec toute la vivacité et l'abandon de son âge.
Deux ou trois fois dans ses coursçs elle passa près de la dame voilée, qui, deux ou trois fois aussi, tendit les bras à demi comme pour la saisir. Puis Ses mains inertes retombaient le long de sa robe.
Un instant une balle avec laquelle Marie et ses petites compagnes s^amusaient vint en bondissant se perdre entre les pieds d'Armande. Marie accourut la première.
— Pardon, madame, dit-elle en se baissant, vou* lez- vous me permettre de ramasser mon ballon?
Armande enleva Marie dans ses bras, et^ sans ôter son voile, l'embrassa ardemment; puis^ la reposant à terre, se sauva.
Et comme elle passait à coté d' Étiennette :
— Si je ne m'en allais pas j'éclaterais... dit-elle d'une voix brisée.
Marie, qui la suivait effarée, se jeta dans les jambes d' Étiennette :
— Quelle est donc cette femme noire qui s'en vaî*
demanda-l-elle; elle m'a presque étouffée. Ça m'a
donné envie de pleurer.
Étiennette, sans répondre, la prit par la maîn et s'éloigna.
xcn
A cette époque la robuste santé d*Étîennette commençait à se ressentir des dures fatigues qu'elle avait éprouvées et des tristesses dans lesquelles elle vivait. Ses forces s'en allaient comme Teau d^un vase par une fissure invisible, lentement. Théophile ne s*en apercevait pas. Étiennette rassurait M™« Rodier en lui jurant que ce n'était qu^une lassitude momentanée; mais Lucien, qui la voyait presque chaque jour, ne se payait pas de mots. Il la pressa de questions avec cette tendresse constante et douce dans laquelle elle trouvait un soulagement et une consolation. Elle essaya d'abord de les éluder toutes ; puis, fondue par la douceur même de cette inquiétude alarmée, elle eut une heure de franchise.
— Oui, je suis épuisée, dit-elle; je crois chaque matin que je n'irai pas jusqu'au soir.
— Et vous ne parliez pas !
— A quoi bon 1... Vous ne connaissez pas M. Rodier... Il est de fer... Avec lui, il ne faut pas qu*on soit malade. Et puis, si je m'arrêtais un instant, il me semble que je ne pourrais plus continuer. • .
— Mais, au moins, voyez un médecin.
— Vous êtes tout à fait gentil, mon ami ; mais vous plaît-il que je rédige son ordonnance, à ce médecin que vous me pressez de voir? Je la sais par cœur. La voici : beaucoup de repos^ point d'inquiétude, peut-être une saison à Nice, et par-dessus tout éviter les émotions pénibles avec grand soin. La consultation signée, on donne vingt francs, et tout est dit.
Lucien voulut insister.
— Laissez, poursuivit Étiennette, puisque je vais, c'est que je puis aller. A présent, pas un mot de tout CQci à personne.
Rien ne put la faire revenir sur sa détermination. Il y avait des jours où des 'secousses inattendues la brisaient. Un soir, Lucien la trouva effarée; elle avait perdu un billet de cent francs que son mari lui avait donné pour les dépenses courantes de la maison.
— N'est-ce que cela? s'éçria-t-il.
Elle l'arrêta au moment oU il tirait un porte-mon* naie de sa poche.
— Oh ! pour si peu ! fit*il, vous accepteriez cette misère d'un indifférent...
— Croyez-vous donc que j'hésiterai* si je savais comment vous la rendre?
— Eh bien! est-il défendu de traites ses meilleurs amis en créanciers et de les faire attendre?
— N^nsistez pas... J'ai pu accepter pour un enfant... pour moi, ce ne serait pas la même chose.
Si on l'avait poussée à bout, Étiennette eût été fort en peine d'expliquer pourquoi elle ne trouvait pas que ce fût la même chose. Elle obéissait à un mouvement subit dont elle n'avait pas le secret.
Mais s'il lui semblait impossible de rien accepter de Lucien, elle avait trop de droiture pour ne pas tout dire à Théophile; il éclata :
-^ Ah! toujours de belles doctrines en parole*;
puis en actions des étourderies I dit-il. On se tue de travail) et on vous ruine 1 Étiennette pâlit.
— J'ai une chaîne d*or qui me vient de M. Herbin; si vous la voulez, répliqua- t-elle, la voici.
— Ah! je sais... des sacrifices à présent, et pendant six mois vous pleurerez votre chaîne.. • et vouf «n parlerez pendant dix ans 1
Il se mit à marcher de long en large, grondant comme un dogue à qui Ton vient d^arracher un os. Lucien tisonnait le feu. Etiennette prit dans une corbeille des serviettes pour les ourler. Quelquefois de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir tombaient sur le linge blanc. Allant et venant, Théophile, qui bousculait les chaises et touchait à tout, ouvrit un livre; un billet de cent francs s'en échappa.
— Qu'est-ce que tu dis donc? s'écria-t-il; le voici ton billet de banque.
— C'est impossible! fit Étiennette.
— Pourquoi ne pas dire que je mens? regarde!
— Je me rappelle cependant que je l'avais quand je suis sortie tantôt... et je ne l'avais plus quand je suis rentrée... D'ailleurs, je n'ai pas touché à ce livre.
— Ce n'est pourtant pas moi qui l'y ai mis... Prends ton billet et ne le perds plus...
Il sortit là-dessus. Lucien tisonnait toujours. Étiennette s'approcha de lui doucement, et, posant la main sur son épaule :
— C'est vous, n'est-ce pas? dit-elle.
— Moi... je vous jure...
— Pourquoi mentir... Vous n'osez même pas me regarder.
*36o LES TROIS GRACES
— Eh bien! oui... pardonnez-moi...
Il s*était retourné sur sa chaise à demi: sa main rencontra celle qu*Étiennette appuyaitsurson épaule. Elle ne la retira pas.
— Je ne vous remercierai point, mon ami, dit-elle, mais il y a des jours où, si je ne vous avais pas, je serais bien malheureuse.
Ils restèrent ainsi Tun près de Tautre quelques instants seuls, émus, presque embarrassés, sans parler et pleins d*un trouble qui avait un charme délicieux. M"»' Alphonse Rodier entra. Étiennette Tembrassa tendrement et prit un bougeoir.
— Tu nous quittes? Es-tu malade? dit la vieille M"^" Rodier qui tremblait toujours depuis que sa bru semblait souffrante.
— Non, jamais je ne me suis sentie si bien... et pourtant j'ai quelque chose... je ne sais quoi... ré» pondit Étiennette d'une voix songeuse.
Peu de jours après cependant elle eut une faiblesse. Théophile la secoua.
— Ce ne^era rien, dit-elle
Elle fit un efiort, mais resta pâle et sans haleine sur un canapé.
— Voilà bien les femmes ! s*écria Théophile, tandis que M^^ Rodier s'empressait silencieusement autour de sa belle-fille ; on les épouse fortes et bien portantes; puis un jour on s'aperçoit qu'on n'a plus qu'une ombre à son côté!
— J*ai tort, sans doute ; mais ce n'est pas ma faute, dit Étiennette doucement.
— Ce n'est pas la mienne, apparemment!
Et se tournant vers Lucien, qui venait d'arriver :
-r Ah! croyez-moi, reprit-il, ne vous mariez jamais.
— Jamais ! répéta Étiennette comme un écho. Pâle et inanimée, la tête sur un coussin, elle parut
tout à coup comme morte. M"* Rodier, effrayée, la prit dans ses bras. Étiennette ouvrit les yeux et retomba sans force.
Elle resta malade quelque temps, et quelque temps alitée, comme privée de sentiment et de vie, les yeux au plafond, presque heureuse du grand repos auquel elle était condamnée, mais heureuse d'un bonheur en quelque sorte végétal, avide de silence et n'ayant de lumière dans les yeux que lorsqu'elle apercevait Jacques et Marie. Quelquefois elle souriait à Lucien et lui tendait une main languissante. Si on Tinterrogeait :
— Ça va mieux, disait-elle toujours.
Puis elle laissait rouler sa tête sur l'oreiller et regardait dans le vide. Tout ressort intérieur semblait brisé.
— Il ne me fallait plus que ça, disait M. Rodier, deux enfants à soigner, et une femme malade !
Une crise tira Étiennette de cet état d'abattement. Elle était encore faible et couchée, lorsque la petite Marie fut saisie violemment d'un accès de fièvre. On prononça le mot de fièvre typhoïde. En un instant Étiennette fut debout, à son. chevet. Au médecin, qui paraissait surpris, elle répondit :
-— Il ne 8*agit plus de moi, mais de cette onfant, dit-elle.
Elle combattit le mal pied à pied et en triompha. Dès le premier jour elle écrivit à Armande sans lui cacher la vérité sur la situation de sa fille.
a Je te dirais bien de venir, lui disait-elle, mais ta présence lui serait peut-être mortelle. Tu produirais à ta petite Marie TeSiçt d'une ressuscitée, et j'ai ordre de lui épargner tout saisissement» D'ailleurs, je suis là. »
— Ecoutez, dit Armande à Lucien, qui lui remit cette lettre, je ferai ce que ma sœur voudra, mais il faut qu'elle trouve un moyen pour que je voie Marie.
— Elle le trouvera, dit Lucien,
XGV
Dès le lendemain Armande» appelée par Etiennette, se rendit rue du Mail. Elle traversa dem pièces à pas sourds, et par Touverture d'une porte, dans lombre, elle regarda Marie qui dormait d*un sommeil agité dans son petit lit. La comédienne avait les yeux si pleins de larmes qu'elle voyait à peine. Etiennette lui serrait le poignet,
— Pas un cri, pas un mot... tu la tuerais! lui soufQa-t-elle à Toreille.
•^ Ah ! sois tranquille... je me tairai... mais je reviendrai.
Pendant quinze jours, chaque jour elle eut ainsi quelques minutes. Un matin, joyeuse, Etiennette Tembrassa :
— Je t'en réponds, elle est sauvée, dit-elle ; à présent elle est ma fille aussi.
Ârmande trembla de la tête aux pieds.
— C'est donc aujourd'hui la dernière fois? ditelle.
— Ah! pauvre sœur! s écria Etiennette, qui avait tout oublié.
Puis, saisie de pitié, elle entr*ouvrit la porte :
— Tiens 1 reprit-elle, Marie est là... Veux-tu entrer?
Armande fit un mouvement comme pour s'élancer; mais, se rejetant en arrière, elle ramena son voile sur son visage.
. — Non, non, dit-elle, j'ai dit que j'étais morte, je suis morte!
La voix grêle de Marie appela Etiennette :
— Avec qui parles-tu? dit-elle.
Armande se sauva en courant.
Pendant toute la durée de cette crise Lucien avait été pour Etiennette comme un frère. Il lui manquait quand elle ne le voyait pas. Près de lui elle était presque heureuse, Elle éprouvait la sensation de bienêtre d'un voyageur harassé qui se repose dans un bain tiède. Elle ne descendait pas au fond de ce bonheur pour Tanalyser ; peut-être aussi ne Tosait-elle pas. Un jour un ami commun la prit à part pour l'entretenir d'un projet qui concernait Lucien. -
— Il va avoir trente ans bientôt, dit-il; son avenir est assuré; peu d'hommes ont, avec son expérience et ses connaissances réelles, une réputation de probité mieux assise. Un mariage lui permettrait de travailler pour lui et non pour autrui.
304 LKS TROIS GRACES
— Ah!... fit Etîennette, qui pâlit.
— Oui, un mariage, et Lucien connaît une jeune fille qui a de la fortune, un père industriel, une éducation brillante, et qui deviendrait sans effort M"« Raynald.
— Est-ce qu'il ne s'agit pas de M}^ Evrard, la propre fille de M. Henri Evrard, chez lequel Lucien est employé ?
— Précisément. Vous qui le connaissez, faites comprendre à Lucien qu'il aurait tort de n'y pas penser.
— Quoi! vous voulez ?. ..
— Sans doute. Lucien est dans Tintimité de votre maison; vous avez de l'influence sur lui, exercez-la à son profit.
Etîennette resta toute troublée; ce qui se passait en elle l'étonnait. Elle eût tout donné pour assurer le bonheur de Lucien, tout, excepté Lucien luimême. Pourquoi? Elle tomba dans une grande rêverie, qui en se prolongeant communiquait à son cœur des pulsations de plus en plus rapides et profondes. Qu'était-ce donc que cette sensation nouvelle, qui n'était comparable à aucune autre?
— C'est sans doute la surprise, se dit-elle. Lucien est mon ami, mon seul ami, je vais le perdre et j'en éprouve un chagrin égoïste... Cela passera... Je lui parlerai.
Elle attendait Lucien dans la journée. Il arriva ; subitement elle mit l'entretien sur la question du mariage.
— Ah I on vous a prévenue? dit Lucien*
— On a pensé que je pouvais avoir quelque influence sur votre détermination... Notre amitié autorise cette supposition... On dit le plus grand bien de Mi^e Evrard.
— Vous la connaissez?
• — Oui, je pense tout le bien qu'on dit d'elle.
— Ainsi, ce mariage, vous me le conseillez?
Le cœur d*Ëtiennette se serra; mais, indignée contre elle-même :
— Je vous le conseille, car il est dans des conditions à assurer votre bonheur.
— Et si loin de l'assurer, il me rendait le plus malheureux des hommes?
— Pourquoi ?
— Parce que...
Sa voix expira sur ses lèvres. Etiennette le regarda, devint pourpre et baissa les yeux subitement. Lucien s'empara d'un bout de ruban qui flottait sur son cou et le porta à ses lèvres.
~ Ah 1 dit-il, je ne me marierai jamais!...
Etiennette couvrit son visage de ses deux mains et fondit en larmes.
U se mit silencieusement à ses genoux, écarta ses mains «t l'attira vers lui ; elle céda sans résistance à cet effort, et lui fit voir son visage tout ruisselant de pleurs. Laissant alors tomber ses deux bras sur les épaules de Lucien, la bouche décolorée, la poitrine haletante :
— Mon ami, lui dit-elle avec l'accent de la tristesse, vous m*aimez et je vous aime... mais si je ne m'estimais plus, j'en mourrais.
Il voulut répondre; elle appuya une main sur sa' bouche.
— Non, non, pas un mot... reprit-elle... et si vraiment je vous suis chère, par pitié, laissez-moi.
La jeunesse a des dévouements et des abnégations dont plus tard la vieillesse sourit. Ils lui viennent spontanément, comme de belles fleurs dans un terrain vierge. Lentement Lucien obéit. Quand elle vit la porte se refermer sur lui, Étiennette éclata en sanglots.
— Il le faut, répétait-elle, il le faut... Jamais il ne me reverra, jamais!
Et tout en parlant elle pleurait toujours.
Soudain elle se leva, passa un mouchoir sur ses yeux, et, d*un pas ferme, se dirigea vers la chambre de M"* Rodier, qui tricotait.
— Qu*est-cp, ma fille? dit la vieille dame en suspendant le travail de ses aiguilles.
— Ma mère, j'aime et je suis aimée; il faut que je parte.
— Vous, Étiennette, vous I s^écria la mère, qui la regarda.
— Acceptez ce que je vous dis simplement comme je vous le dis; si j'avais à rougir je he serais pas der vant vous.
— Je te crois, répliqua M*' Rodier , qui l'embrassa.
Elle réfléchit, croisant ses vieilles mains ridées sur sa poitrine.
— Ainsi, tu veux partir, féloîgner? reprit-elle.
— Oui. A Paris je le reverrais... Ce courage que
LBS TROIS GRACES ' 307
î'ai eu tout à l'heure, peut-être ne Taurai-je pas toujours... Il y a des heures où Ton est sans force... on dirait que Dieu se retire de vous.
'^ Je n'ai jamais passé par là... mais je te Comprends. Tu fais bien, et je t'estime.
— Maintenant, il y a votre fils... quô dira-t-il?
— Je me charge de lui parler.
-^ Et il me permettra d'emmener Jacques et Marie?
"^ Nous partirons tous. Laisse-moi ftiire.
Une heure après M"* Rodier entrait chezs Théophile et lui parlait de s'établir en province. Théophile sauta en l'air.
— Vous n'y pensez pas ! &'écria-t-il ; et mes affaires?...
— Ecoutez, reprit-elle, votre femme est malade, vous ne vous en apercevez pas... Moi, je le vois et je m'en inquiète*.*
•*- Eh bien I elle ira à la campagne, chez nos parents.
-* Il n'est pas bon qu'une femme se sépare de «on mari; cela ne renire pas dans mes idées.
— Alors, qu'elle reste! Je ne la force pas â s*eii aller^ moi!... Bien des gens passent leur vie â Paris qui ne s'en portent pas plus mal... D'ailleurs j'ai besoin d'elle pour tenir la maison.
— Vous plaît-il que nous causions un peu sérieusement de tout cela ? Votre maison, c'est un appartement oti l'on manque d'air, oîi les enfants sMtiolenti
oti Ton n'a presque plus le nécessaire, tant vous demandez à la vie de tous les jours de quoi combler les trous ouverts par le comiperce. Vos affaires? je les ai étudiées de mon coin... Toujours des projets 1
— Est-ce ma faute s'ils n'ont pas réussi?
— Vous auriez acheté le succès en y laissant un lambeau de votre honneur... En attendant, les ressources s'épuisent, la clientèle s'amoindrit, les magasins se vident, le crédit s'en va... en somme vous êtes moins riche aujourd'hui que lorsque vous avez commencé... La gêne est venue, prenez garde que la misère ne la suive !
Théophile détourna la tête sans répondre.
— Moi, j'ai à vous offrir une maison en plein soleil, ample et commode ^pU vous serez chez vous, et, pour vivre, un emploi de régisseur largement rétri^ bué, et qui vqus donnera assez d'occupation pour que vous n'ayez pas le temps de vous croiser les bras.
Théophile releva la tête.
— Régisseur, dites-vous?
— Oui. Une personne à laquelle votre père a rendu service autrefois, et qui a de grands biens aux environs de Vendôme, cherche quelqu'un qui en prenne en main l'administration. Le fils d'Antoine Rodier, présenté par moi, sa veuve, sera agréé sur l'heure. Vous êtes actif, probe, vigilant ; en un mois vous serez au courant de tout, et tous nous respirerons. Acceptez, et vous rendrez à votre femme et à votre mère le repos qu'elles n'ont plus.
Théophile eut un éclair d'émotion,
— Eh bien, soitl dit-il. Partez, je vous suivrai* M"* Rodier porta cette nouvelle à Étiennctte.
LES TROIS GRACES 36g
— Nous allons quitter Paris pour n'y rentrer Jamais, dit-elle... Tu as fait ton devoir; le feras-tu jusqu'au bout?
— Entendez-vous par là que je doive m'éloigner sans voir personne?
— Sans voir personne, non, mais une personne, oui.
— Je vous le promets, dit Etiennette avec effort.
Lucien se présenta à la rue du Mail le lendemain. On ne le reçut pas. Il demanda si M"* Théophile Rodier était souffrante ; on lui répondit qu'elle était sortie pour affaire. Des occupations le prirent. Il resta deux ou trois jours sans reparaître dans la mai* son où son cœur vivait; au bout de ce temps-là on lui remit une lettre qu'un commissionnaire venait d'apporter. Il l'ouvrit en tremblant. ,
c Adieu, disait Etiennette. Un jour je vous ai dit que je vous aimais, c'était la vérité, et je pars, et peut-être ne verrez-vous plus celle qu'une fois vous avez pu appeler votre Etiennette. La vie est impitoyable, mon ami, acceptez-la comme je l'accepte et regardez plus loin... Un jour viendra oti mes cheveux blancs me permettront de vous tendre la main... n
Lucien s'en alla rue du Mail. Etiennette était partie et ne devait pas revenir. Il descendit Tescalier de cet entresol, oii il laissait la meilleure part de luimême, en chancelant comme un homme dont le cœur
va cesser de battre. Dans la cour il s'arrêta et regarda une fenêtre derrière laquelle brillait une lumière. Une servante, dont Tombre passait sur les vitres sans rideaux , y rangeait des objets oubliés. Lucien tomba sur une borne, les yeux sur cette chambre où il avait passé tant d'heures auprès d'Étiennette et où il ne devait plus rentrer. Autour de lui des ouvriers chantaient en clouant des caisses.
— Allons, c'est fini! pensa-t-il, ehl bien je ferai comme «lie.
Et il se traîna dehors, la mort dans Tâme.
Quelques Jours après son arrivée à Vendôme Étlennette reçut une lettre qui portait le timbre du Havre. Elle était de Lucien et contenait ces mots ;
« Adieu donc ! Moi ^ussi je pars, et des années se passeront avant que je revienne en France... De tout ce que je laisse derrière moi je n'emporte qu'un morceau de papier sur lequel votre nom est écrit. .. j*ai hésité quelques heures, prêt à courir ou vous étiez ;• mais il est dans ma nature d'obéir à la voix que j^aimé, et ce que je sais de vous me donne cette certitude que le remords vous ferait une blessure mortelle... Merci cependant de m'avoir laissé croire un jour que j'étais le maître de votre vie, l'étant de votre cœur. J'en suis digne, {yiisque je m'en vais... . « Mais, sachez-le, Étiennette, voilà des années que je vous aime. Quand nous causions autrefois, du temps que vous étiez jeune fille, je vous aimais déjà. Et si alors ce cœur que votre image remplissait est resté silencieux, c'est que j'avais autour de moi des êtres sacrés pour lesquels il me fallait gagner le pain de chaque jour... J'avais peur de suc-
LES TROIS GRACES 3y l
eomber à la peine et de laisser derrière moi sans secours une autre femme, la plus aimée, qui se serait confiée à ma tendresse... Héritier d'une mère et d'une sœur, j'avais fait vœu de sacrifice, et vous n'avez rien pu deviner.
« Un jour est venu où j'ai cru que le désespoir me tuerait. Ce jour-là, vous vous appeliez du nom que vous portez aujourd'hui.
« J'ai la conviction , une conviction triste, que des créatures mortelles viennent au monde marquées d'un sceau particulier* Elles sont prédestinées aux longs efforts, aux dures épreuves, aux espérances vaines, aux chemins sans issues, aux luttes inutiles. Une main invisible les étrangle, une voix sourde leur crie :« Tu n'avanceras pàsl » Elles voient le but et ne peuvent l'atteindre. Elles naissent dans l'incertitude et vivent dans le découragement. Des fatalités se* ment autour d'elles les ronces et les cailloux. Si la route s'aplaniti leur cœur est un obstacle, et de la vie elles ne connaissent que les entraves.
« Je ne me plains pas... vous m'avez aimé.
« Adieu 1... Je vais si loin que la pensée même du retour ne sera presque pas possible... Pourquoi^ d'ailleurs, revenir et dans quelle intention ? Si vous m'aviez oublié, le mal serait trop profond ; si votre cœur n'était pas changé, aurais-je le droit de troubler cette paix qui vous semble le j>lus grand des biens?... Non! Vous le dirai-je? Un jour j'ai eu un espoir méchant. Quelqu'un qui est près de vous -*«- et comment se fait-il que d'autres pensées que vous-même puissent l'occuper?-^ était malade. L'in« quiétude entrait dans la maison. J'ai eu un tressaillement de joie mauvaise. J'ai rêvé que peut-^étre...
Ah ! que je vous aurais aimée et que toutmon être visible et invisible vous eût appartenu ! Mais Dieu ne sanctionne pas ces songes malsains qui s'échappent d'un cœur dévoré par la fièvre.
ft A présent, vous n'entendrez plus parler de moi... De ma fenêtre je vois le bâtiment qui va m'emporter ; il se balance sur le flot qui monte, et je sais combien peu d'instants me séparent de l'heure oîi le$ roues battront l'eau pour chercher la mer prochaine... Je serai fidèle à votre parole. . . je regarderai sans cesse et plus haut et plus loin... Votre image sera mon guide. »
M"* Rodier trouva Etiennette comme morte à la même place oU elle s'était assise, la lettre de Lucien ouverte sur les genoux» les bras affaissés le long du corps, le visage humide, à peine animée de quelques frissons. Elle prit la lettre et vit le nom qui était au bas.
Alors, la ranimant d'un baiser, elle prit sur la table voisine sa vieille Bible, et, l'ayant ouverte aux premières pages de l'évangile selon saint Mathieu, elle lut ce qui suit :
« Ne vous faites point de trésors sur la terre^ oh la rouille et les vers les consument et oU les vo« leurs les déterrent et les dérobent ;
« Mais faites*vous des trésors dans le ciel, où ni les voleurs ni la rouille ne les consument, et où il n'y a point de voleurs qui les déterrent et les dérobent;
« Car où est votre trésor là est aussi votre cœur ;
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« Votre œil est la lampe de [votre corps ; si votre œil est simple, tout votre corps sera lumineux ;
« Mais si votre œil est mauvais, tout votre cœur sera ténébreux ; si donc la lumière qui est en vous est ténèbres, combien seront grandes les ténèbres mêmes ! »
Et, comme Etiennette pleurait, la vieille calviniste poursuivit ainsi d^une voix ferme :
a Entrez par la porte étroite, car la porte de la perdition est large, et la voie qui y mène est épa* cieuse, et il y en a beaucoup qui y entrent.
« Que la porte de la vie est petite ! que la voie qui y mène est étroite, et qu'il y en a peu qui la trouvent!
« Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous souvent comme des brebis et qui au dedans sont des loups ravissants.
« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ; peut-on cueillir des raisins sur des épines ou des figues sur des ronces ?
(f Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits, et tout arbre mauvais produit de mauvais fruits.
« Un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, et un mauvais arbre n'en peut produire de bons.
« Tout arbre qui ne produit point de bon fruit sera coupé et jeté au feu. »
Etiennette se leva en chancelant, prit la lettre de Lucien, et, s'approchant d'une lampe, la livra à la flamme, qui la consuma tout entière. Quand il ne resta plus rien de ce papier dont chaque mot avait pénétré au plus profond de son cœur, elle ouvrit les doigts, et un soufQe de vent en dispersa les parcelles
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de cendres noires où couraient encore des étincelles.
— Maintenant j'ai fait ce que vous avez voulu, ma mère.
Et, comme si toute force l'eût abandonnée, ellerctomba subitement sur sa chaise. M*»^ flodier ouvrit une porte, et, ayant appelé Marie et Jacques, qui jouaient dans une pièce voisine, elle les poussa sur les genoux de leur mère, qui les entoura de. ses bras.
Et comme elle voyait qu'Etiennette pleurait, elle se pencha sur elle, et l'embrassant sur le front :
— Dieu vous voit, ma fille, consolez- vous, dîtelle.
Théophile entra.
— J*ai parcouru tout mon domaine, dit-il ; à présent que vous voilà la femme d*un r^isseur, serez-vous plus occupée de mes intérêts que vous ne Tavez été femme d'un négociant?
— Ordonnez, j'obéirai, dit Etiennette.
A quelque temps de là les trois speurs, Armande, Etiennette et Pauline, se trouvaient réunies dans une pièce qui faisait partie d'une jolie maison de campagne située à mi-côte sur le bord de la Loire, aux portes de Gien. M. Herbin s'éteignait, et à la dernière heure il avait manifesté le désir de voir auprès de lui les trois chères créatures qu'il avait aimées depuis le berceau. M"* Baudrier, devenue femme d'un juge de paix, M™® Baudrier, qui recevait à sa table le maire et le sous-préfet, adoucie et
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comme fondue par son importance, leur avait ouvert sa maison avec une bonté affectueuse où perçait une nuance de protection. A l'appel de M. Herbin toutes trois étaient aocourues, Etiennette laissant là son ménage, Armande son théâtre, Pauline sa retraite. Arrivées presque à la même heure, on les introduisit bientôt dans la chambre de leur ami, que sa soeur venait de préparer à cette réunion. Elles le trouvèrent à demi couché dans un grand fauteuil, se chauffant dans un large rayon de soleil, épuisé et respirant avec peine. Il sourît en les apercevant, et de sa main affaiblie leur montrant trois portraits suspendus à la muraille :
— Les Trois Grâces ! leur dit-il.
Elles eurent quelque peine à se reconnaître, et leurs regards attristés allèrent de l'une à l'autre. M. Herbin les fit ranger autour de lui, ses yeux s'attendrirent : il les contemplait.
— C'est comme autrefois, dit-il ;• votre vue me réchauffe. Vous attendrez que je sois mort pour vous en aller, n'est-ce pas ?
— Nous resterons près de vous tout le temps que vous voudrez, répondit Etiennette.
— Ce ne sera pas long, mes enfants.
Il sourit, prit leurs mains fines entre les siennes.
— A présent, êtes-vous heureuses? ajouta-t-il.
— Très-heureuses, dirent-elles.
Vers le soir il parut un peu fatigué ; le médecin fut mandé, il demeura près de lui quelques instants; puis sortit.
— Ce sera pour cette nuit ; déjà les extrémités sont froides, dit-il.
Etiennette, Armande et Pauline veillèrent autour
de son lit, observant à la clarté pâle d'une lampe que voilait un abat-jour les décroissances et les réveils fugitifs de la vie sur ce visage agonisant. Les yeux de M. Herbin les cherchaient.
— Vous m'avez faitdu bien, leur dit-il, tandis que ses mains, qui n'avaient plus que des mouvements automatiques, se promenaient sur les draps.
Puis, d'une voix expirante :
— Je meurs content, reprit-il, puisque je vous sais contentes.
Chacune d'elles l'embrassa tour à tour. Entre leur ombre et ce lit qu'agitaient les frissons de la mort elles voyaient passer en tourbillons les rêves pleins de rires et les souvenirs animés de leur enfance, et parmi les^plus joyeux et les plus vifs, le visage gai de leur père qui les excitait de leur exemple. Que c'était loin tout cela !
Au matin, quand le jour clair pénétra dans la chambre, le râle s'empara de M. Herbin; il eut comme un spasme qui fit trembler tout son corps ; des mots inintelligibles sortirent de ses lèvres con*vulsives, puis l'ami des Trois Grâces s'afTgissa dans réternelle immobilité.
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Quand la dernière cérémonie eut jeté une pellctdo de terre sur son cercueil elles se retrouvèrent dans le jardin otL la vieillesse de leur ami s*était reposée. Elles allaient se séparer de nouveau. Le visage amaigri de Pauline faisait peur à Etiennette et à Ârmande^Tair de désolation navrante qu'on voyait
sur celui d'Armande effrayait Ëtiennette et Pauline; le profond abattement qu'exprimaient les traits d'Etiennette attristait cruellement Pauline et Armande.
— Il n'y a plus entre nous que notre mutuelle tendresse, dit Ëtiennette; le dernier lien visible qui nous unissait est brisé. Toi , Armande, où vastu?...
— Je vais où me mènera le hasard. Demain je pars pour Vienne, oti une bande de comédiens va donner des représentations folles. De Vienne j'irai je ne sais oti. Je suis bien lasse!
— Tu as répondu comme nous aux questions de M. Herbin dit Pauline; mais à présent qu'il n'est plus là, comme lui, je te demanderai : « Au moins es-tu heureuse? Tu as l'indépendance, le luxe, la vie facile. »
— Ceci n^est pas une confession et cependant je dirai la vérité; j'ai la liberté à la surface et Tesclavage au fond. J'appartiens non pas à un homme, mais à des hommes que le caprice ou Tennui pousse sur mon chemin. Aujourd'hui j'ai des diamants, un jour peut-'étre je n'aurai pas de pain. Sous ce luxe dont tu parles la misère creuse un gouffre. Je vis dans l'étourdissement, avec des hontes qui m'assiègent, des révoltes impuissantes qui me déchirent, et j'ai peur d'être seule parce que je ne veux pas penser à ce que je suis.
Sa poitrine oppressée se souleva.
— Si votre bonheur à toutes deux ressemble au mien, reprit-elle, je vous plains. Ëtiennette te dira que j'avais une fille et que je ne l'ai plus.
— Et toi| ma sœur? dit Pauline à Ëtiennette, tu
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marches dans la vote droite, selon ]e devoir et la loi.
— Oui, répondit Etiennette, j'ai une mère, un mari, un enfant ; mais j'ai laissé mon cœur en chemin. Le renoncement est ma loi. Mes jours passent sans que j'espère ou désire rien, je ne les compte pas, et ils se ressemblent tous par la sécheresse et l'uniformité. La mère vieillit; c'est la meilleure; le mari gronde, s'agite, regrette, calcule, et après avoir rêvé des chimères, s'endurcit dans la parcimonie. Il n'y a plus que des angles au dedans de lui. J'ai presque peur de ne plus l'estimer après ne l'avoir jamais aimél Et cela durera autant que ma vie.
— Et ton fils?
— Son père lui rétrécit le cerveau et lui dessèche le cœur. Il lui fait une idole de la pièce de cent sous. Je lutte, mais il y a dans la maison comme/ une at-* mosphère de plomb qui m'opprime et sous laquelle un jour je serai écrasée. Tu es consumée toute vivante dans une fournaise,' pauvre Armandel moi, j'étouffe dans une neige épaisse. Je ne saurais pas quel est le pire, s'il n'y avait le cri de ma conscience qui me soutient et me console.
— Et toi 4 Pauline^ toi qui portes l'habit des reli- , gieuses, parle-nous, dit Ârmande.
— ' Moi, dit Pauline d'un accent qui donna le frisson à ses deux soeurs, moi jô ne suis que soumise, je ne suis pas résignée et je n'ai plus d'autre espoir que la tombe.
Tandis que ses deux sœurs, effarées, la regardaient, elle croisa ses mains amaigries sous les longues manches de sa robe.
— Je meurs de ne pas vivre , reprit-elle. Demain
on m'enverra dans une province éloignée où je ferai ce que je faisais aux environs de Maule et des Tournelles. Que m'importe I Je me suis acharnée à aimer la règle, le devoir, la prière, le tra!vail quotidien... Je me suis plongée dans les austérités que favais acceptées, rien n'y a fait. Un ver est en moi, le souvenir. Je regarde le monde à travers les vitres de ma retraite, et j'entends la voix de ses plaisirs tandis que des enfants assis sur des bancs de bois psalmodient mes leçons. Alors des rêves me prennent et des regrets les suivent. Ils me tuent. Que de fois ne t'ai-Je pas vue, Armande, lorsque tu passais en belle calèche, parée comme le printemps, ou à cheval, laissant flotter dans l'ombre verte des avenues la longue jupe dont ta course rapide soulevait les plis I Que le cœur me battait sous la bure de mon vêtement!
— Mais, dit Armande, les vœux ne sont pas éter-« nels, et tu peux...
— Et contre quoi échangerai-je mes chagrins ? Est-ce pour accepter ta torture, Armande? Est-ce pour me plonger dans ton épuisement, Etiennette? Lequel de ces deux désespoirs me guérira? Laquelle de vous osera me dire : « Choisis I b Non , telle je suis, telle je resterai. Et puis quelque chose m^ apaise, chaque jour qui s'éteint est un jour de moins... Un soir le dernier grain de sable s'échappera du sablier... et alors je m'endormirai.
Les Trois Grâces tombèrent dans les bras Tune de l'autre, mêlant leurs sanglots et leurs baisers.
— Adieu, dit Etiennette la première; à présent, nous reverrons-nous jamais?
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— Oui, dit Armande.
— Quand? Où?
— Là-haut, reprit la comédienne, dont le doigt montra le cie
— Peut-être, dit la religieuse.
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CouLOMMiERS. — Typogé A. MOUSSIN
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