‹ Les trois grâcesChapitre 10 sur 11 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Vers la fin de la représentation le feu prit à un pan de toile. L'éclat de la flamme, qui en un instant monta jusqu'aux frises, jeta sur la scène une vive et flamboyante clarté. Quelques femmes^ prirent peur et renversèrent des fauteuils en s'échappant. Marcel Béru ne fit qu'un bond, saisit Armande entre ses bras et l'emporta avec furie ; avant qu'elle eût le temps de se reconnaître il l'avait déposée dans une serre, et, à genoux devant elle, tout tremblant :

— Vous n avez nen ? dit-il.

— Et que voulez-»vous que j'aie ? répondit-elle. Voyez, ce n'était qu'un feu de paille, tout déjà est éteint.

— J'ai crii que vous étiez perdue, et moi... j'ai perdu la tête*..

L'accent de sincérité, l'émotion de rornemaniste firent sourire Ârmande.

— Je n'ai qu'à vous remercier, dit-elle ; mais si vous êtes si prompt à sauver les personnes qui ne courent aucun risque qu'auriez-vous donc fait si j'avais été véritablement en danger?

— Je ne sais pas... je crois que j'en serais mort.

Ce mot, presque bête, alla droit au cœur d' Armande; il y a des banalités qui acquièrent une valeur considérable par la manière dont elles sont dites. Si on les sent vraies, elles pénètrent avec une force singulière tout au fond de l'âme, comme un coin de ter dans l'arbre où l'enfonce un coup de marteau

LES fROIS GRÂCES 29 1

Armande se sentit troublée et resta muette. Marcel, confus, se retira sans oser la regarder. Quelque chose venait de naître entre eux. C'était comme un courant magnétique qui les enveloppait dçs mêmes influences.

Mais la rencontre qu' Armande avait faite du souvenir vivant et cruel de sa jeunesse confiante l'avait ébranlée plus profondément qu'ejlle ne l^avait cru d'abord. Pendant le soupçr qui. suivit ja représentation elle fut prise de frissons qui la glaçaient et la brûlaient tour à tour; après avoir lutté jusqu'au bout pour qu'on ne s'aperçut p^s de son malaise, elle s'échappa du bal aux premières lueurs du matin et se traîna vers sa chambre, poursuivie par les accords d'une valse qui sonnait dans sa tête. La fièvre préci-» pitait les battements de ses artères, et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de se cramponner à la rampe et de monter; m^is au moment où son frpnt appesanti tombait sur l'oreiller la souffrance fut la plus forte. Un grand tremblejpaent la ss^isit ; elle eut peur et poussa un faible, cjcu Une servante qui. passait daps le corridor l'entendit et entra. Armancje s'agitait sur son lit. Il lui semblait queto.ut,va,ci]llait autour d'elle ; elle fit un , çffprt pour se . Jeypr, çpmme si quelque chose d'effrayant lachasspiit hprs.de l'alcôve, battit l'air de^es .bras et resta sans connaissance^ étendue sur les draps blancs.

Quand elle ouvrit les, yeux elle aperçut dans lat vive clarté qui remplissait la chambre, près. d'un rayon de soleil qui la coupait en deux comme une

écharpe, une femme en robe noire qui faisait tomber dans une tasse quelques gouttes d'un liquide transparent que renfermait une fiole. Armande n'avait aucun sentiment de ce qui s'était passé. Elle porta la main à son front, s'accouda et regarda mieux.

— Est-ce que ce n'est pas ma sœur Pauline? se dit-elle.

Les objets qui l'entouraient ne lui rappelaient aucun souvenir. Où donc était-elle ? Son intelligence engourdie fit un effort, son attention devint plus vive et plus soutenue, et confusément elle eut l'idée qu'elle était entrée dans cette chambre déjà. Mais" à quelle époque? le jour d'avant ou d'autrefois? Dans ce moment on frappa à la porte doucement.

— Entrez! dit la voix tranquille de la femme en noir, qui se retourna.

— C'est bien Pauline ! pensa Armande.

Un jeune homme parut marchant sur la pointe du pied et retenant son souffle. Il pénétra dans la zone de lumière, qui enveloppa d'une poussière d'or son profil pâle et fin. Celui-là, aussi, Armande l'avait vu, mais oîi, quand?

— Eh bien? dit-il à voix basse.

Le son de sa voix réveilla le souvenir d'Armande ; elle chercha tout au fond :

— Marcel 1 fit-elle enfin, Marcel... ce jeune homme qui m'a prise dans les fiammes !

— J'attends le médecin, répondit Pauline. Alors, n'y tenant plus, et se penchant :

— Mais qu'y a t-il donc ? dit Armande. Marcel d'un élan fut auprès d'elle, et tombant

sur les genoux :

— Dieu bon! elle vit! s'écria-t-il.

— Ah i oui, dit-elk, je vis, et la vîe est bonne! Pauline s'approcha d'eux lentement :

— Monsieur Béru, dit-elle en s' adressant à Marcel, ma sœur nous est rendue. . . nous n'avons plus besoin de vous.

Il se leva tout tremblant, mais le visage radieux, et, laissant tomber la main d'Armande, qu'il avait saisie et qui ne la retirait pas, il s'éloigna. Armande ne pensa plus à Ernest que pour le plaindre.

Une grande lassitude avec un sentiment de bien-être indéfinissable était la seule chose que la comédienne éprouvât en ce moment. Elle voulut tout savoir.

— Ecoute, dit Pauline. Quand je suis arrivée, prévenue au milieu de la nuit par un exprès qui me réclamait au nom de M. de Rambure pour une malade., tu étais sous le coup d'une congestion cérébrale. Un médecin, heureusement, était au château. Je le trouvai sa lancette à la main : tu étais en péril de mort. Voilà deux nuits et deux jours que nous prions pour toi. Tu as eu le délire, et vingt fois tu t'es levée pleurant, riant et parlant.

— Qu'ai -je dit? s'écria Armande, dont un flot de sang colora les joues.

— Des choses que je ne comprenais pas ou que j'ai oubliées. La Providence a été miséricordieuse ; elle t'a tirée du tombeau où tu descendais. A présent ne t'agite pas et repose-toi.

— Un mot cependant, reprit Armande, qui attira Pauline plus près d'elle; il y avait quelqu'un ici^.r M. de la Fauvière...

— Il étâît venu pour la comédie, je croîs ; la comédie jouée, le lendemain il est parti.

Armande se retourna du côté de la ruelle et se tut.

Sa convalescence fut rapide. Elle trouva dans son énergie des ressources pour combattre la* secousse qui Tavait renversée. Puis il lui semblait que la jeunesse lui était revenue. Un sentiment de chaleur et de vie la pénétrait. Au fond de ses rêves et de ses insomnies elle retrouvait sans cesse Timage dé Mai^ cel. Ce besoin d'aimer qui bouillonnait en elle et qu'un temps elle avait pu comprimer faisait explosion. Sôti cœur lui échappait, et c'était avec un* tressaillement d'ivresse qu'elle reconnaissait qu'elle n'en ' était plus maîtresse.

Au bout de la semaine elle fût sur pied et en état de regagner Paris. Pendant les quelques jours qu'elle dut passer à la Tournelle, elle eut souvent l'occasion de voir Marcel. Il ne Itii' avait rien dit, mais son trouble, son silence même pariaient pour lui. Elle sut par sa femme de chambre qu'on avait appelée auprès d'elle dés les premiers Symptômes du mal, que le temps que le jeune ornemanîste pouvait dérober à son travail, il le passait à rôder autour de l'appartement, oîi Pauline ne le laissait pénétrer qu'à de rares intervalles. San<s poser de questions directes, pour ne pas déflorer le secret dont elle était émue, mais habile à tout coordonner et à? tout retenir, elle n'ignora bientôt plus rien de l'existence passée de Marcel. Il avait du talent, beaucoup de

talentdans son art, qui demande un goût très-sûr et très-fin. Il était de Grenoble, et s'était poussé tout seul, avec la vaillance d'un homme qui sait qu'il n'a rien à attendre de personne. Un. avenir certain s'ouvrait devant lui, mais il en était à l'aurore. Sa vie avait' une régularité singulière^ bien qu-il ne repoussât aucun des plaisirs de son âge; mais le travail et rétude en faisaient le fond. Chaque jour avaitsa tâche, et il la remplissait^

La veille de son départ Armande se fit conduire dans une galerie où Marcel travaillait^ II- était en vareuse de toile, un pinceau à là main^ achevant une figure de chimère sur un pan de mur autour duquel s'enroulait un rinceau de feuillages et de fleurs. Il ne parut ni gêné ni contrarié' d'être surpris dans ce costume, mais ravi.

— Vous venez voir l'ouvrier dans son atelier; merci, dit-il en descendant de son échelle.

— L'ouvrier! fit-elle, c'est abuser de la modestie qu'on vous connaît. Dans une autre bouche^ voyant ce que je vois, cela pourrait passer pour de la fatuité.

— Prenez garde! j'en aurai bientôt si vous ^tes contente.

— Voilà une chose dont je n'aurai pas le (avertissement; je pars demain.

•^ Et moi, après-demain... J'ai fini.

Armande regarda autour d'elle. La galerie à laquelle elle avait donné un coup d'œil le jour de son arrivée semblait achevée.

•^ Mais, mon Dieul vous avez' donc travaillé nuit et jour? reprit-elle.

— A peu prés... Votre maladie m'a gâté* ce château... Je n'y veux pas rester longtemps.

• Elle lui prit le bras, et de ce pas doux et lent des convalescents, qui a tant de charme dans sa mollesse, elle marcha du côté de la terrasse. Elle était émue, et cette émotion lui rendait la pudeur craintive et la timidité de son adolescence.

— Vous ne reviendra pas à la Tournelle? ajoutât-elle.

— Qu'y ferais-je ! Tout est terminé, et vous n'y serez plus».. Si vous y deviez rester je n'en sortirais jamais.

— Je connais ce langage*.. Cest une mode de s'en servir quand on cause avec moi... Mais j'ai trop entendu de pareilles choses pour y croire beaucoup.

' — Je ne sais pas ce que d'autres ont pu vous dire, mais moi, je parle selon ce que je sens.

— Je voudrais que ce fût vrai.

— Que faut-il faire pour vous en convaincre?

— Rien... Vous avez une incrédule à votre bras... N'est-ce donc point assez que l'envie de croire?... C'est déjà trop peut-être.

Marcel souleva jusqu'à ses lèvres la main qui s*ap« puyait à son bras, et les y colla passionnément.

— Vous ne savez pas combien je vous aimel dit-il, Armande fut remuée tout entière par ce mot. Saturée de tendresses vaniteuses, où l'on sentait quelque chose de la sécheresse froide du métal^ son cœur s'y laissa prendre d'un seul coup. C'était la coupe fraîche et limpide où elle avait soif de se désaltérer. Il est des comédiennes qui gardent parmi leurs

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chutes tm âpre et singulier besoin d'amour, et qui le cherchent à travers tous les hasards, comme un mineur une parcelle d'or dans un amas de sable et de limon. Vingt fois abusées et vingt fois lassées, elles recommencent toujours, et dans cette aspiration toujours trompée on peut voir la marque divine d'une âme qui se manifeste encore par des convulsions. Armande n'avait pas grandi à Tombre malsaine des coulisses; elle y était tombée. De là un besoin plus vif, plus profond, qui pouvait avoir son heure d'affaissement et de doute, mais qui survivait et palpitait. Mais dans certaines conditions où l'harmonie n'est pas complète entre les idées et le milieu où elles se produisent, un sentiment de tristesse se mêle toujours à l'expression du bonheur^ comme on voit à l'aurore les brumes grises qui rampent à la surface des prés et des bois se mêler à la fraîche lumière du matin.

— Oui, vous m'aimez, je le sais, je le sens, dit Armande; mais demain, et après-demain?... Est-ce que je ne suis pas comédienne? Est-ce que?...

Elle n'eut pas le temps d'achever.

— Demain et après-demain et les jours qui suivront, je vous aimerai comme je vous aime aujourd'hui, s'écria Marcel.

Armande n'eut pas le courage d'insister.

— Eh bien ! reprit-elle , puisque vous serez à Paris presque aussitôt que moi... il y a rue Neuvedes-Mathurins un pavillon dont la porte vous sera toujours ouverte.

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LVIH»

Dès son retour à Paris l6s réalités de la vie la sai* sirent dans toute leur brutale rigueur. Le comte de Campo^Rubbio Tattendait, un peu inquiet* de sa maladie, un peu mécontent peut-être;

— G)mment rappelez- vous donc, cette maladie ?<* Est-elle blonde ou brune? dit-il d*un air d^ironie.

— Brune, un peu pâle, avec quelque chose d'tapressif et de passionné dans la physionomie, répliqua-t-elle en le regardant bien en face... Elle est jeune, très-jeune aussi...

— Vous plaisantez, j'imagine! s'éeiia TE^pagnol.

— Comme vous, je crois.

Le comte de Campo-Rubbio savait par des indiscrétions de coulisses quelle cause avait amené la rupture du prince Odolinski et d^Armande; sa maîtresse devait paraître* pour sa rentrée dans un rôle à tiroir dont on disait des merveilles. Il ne convenait pas à sa vanité qu'un autre eut les prémices de ce triomphe. 11 se contint.

— Voyez comme vous prenez les choses, dit-il' ensouriant... on plaisante, et vous vous fiâchez!...

— Mais je croque tes pralines ou je les jette au nez des gens selon qu'on me les présente bieft ou mal.

— Où en serions-nous, s'il vous plaît, si l'on avait eu le caractère aussi mauvais que le vôtre?

— Eh bien I chacun de nous serait resté chez lui, et lamort, j'ensuis sûre, nous eûtépargnésrunetl'autre.

Quatre jours se passèrent. Armande pensait à Marcel. Une après-midi on sonna.

— C'est lui! se dit-elle.

Elle était avec le comte de Campe- Rubbio. La porte s'ouvrit; c'était Marcel, en effet. Armande rougit.

Elle présenta les deux hommes l-ufl'à rautre« Le comte s'inclina; Il croyait vaguetnent* reconnaître le visage qu'il avait devant les yeux. Un jeune homme brun, pâle; avec la physionomie expressive. Otldonc l'avait-il' aperçu, et dans quelle circonstance?

— J'ai eu le plaisir de rencontrer M. Matvei Béra au château d^la'Tourtielle,<iittoatà>coup Arniande.

LPX

Ce fut pour Campo*Rubbio un trait de* lumière. Ce n'était pas lui qui avait va Marcel, c'était Ar^ mande ; elle lui en avait fait le portrait, et ce portrait était resté dans sa mémoire; Il se demanda si elle ne lui avait pas- fait un aveu en riant. La suite de l'entretien devait le lui fieiire savoir. Avec ce don de seconde vue qui permet aux femmes de lire dans la pensée d*autrui, Armande devina ce qui se passait dans l'esprit du comte. Il observait Marcel. Le silence en se prolongeant devenait embarrassant Pouï éclaircir cette situation elle inclina du côté de l'astuce.

— Vous savez ce que j'attends de votre complaisance ? dit-elle tout à coup en s'adressant au jeune peintre.

Marcel la vegardad'un air d'étonnement.

— Et ces croquis que je vous avais demandés, re^ prit-elle, les avez-vous oubliés? La décoration de cet appartement me déplaît^., vous m'avez promis

de m'aider de vos conseils. Ces éternelles portes blanches me fatiguent : ne m'aviez-vous pas parlé de changer tout cela... les murs, le plafond, et de mettre la vie par la couleur où il n'y a que la sécbe* resse et la banalité?

L'ornemaniste fut pris à cet air d'assurance, et crut de bonne foi avoir promis des dessins.

•^ Vous m'excuserez, madame ; à mon arrivée à Paris j'ai trouvé mille occupations qui m'ont fait négliger cette affaire.

— Je vous pardonne. •• Mais si dans huit jours tout n'est pas prêt, les croquis et le devis, je serai sans pitié.

Le comte respira, il n*avait devant lui qu'un artiste ; ce n'était plus rien.

— Voulez-vous voir l'appartement dans son ensemble ? ajouta Ârmande, vous aurez une idée plus juste de ce qu'il faut.

— Volontiers, dit Marcel.

Campio-Rubbio prit son chapeau.

— Vous avez là une fantaisie charmante et sage, dit-il. Quand cet appartement aura fait peau neuve vous pendrez la crémaillère.

— Et c'est moi qui choisirai les convives, répondit Armande.

Si l'arrivée imprévue de Marcel avait gêné le comte, la présence du comte, peut-être aussi son attitude» glaçaient Marcel. Il avait bien le sentiment qu'Armandine, jeune, jolie et comédienne, ne vivait pas dans le^ coulisses comme une nonne dans son

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cloître; des bruits étaient venus jusqu'à lui; mais entre ces vagues rumeurs et cette apparition subite d'un secrétaire d'ambassade dont il avait vu le coupé armorié à la porte du pavillon il y avait toute la différence qui sépare un fait d'une supposition. Celle-ci prenait un corps et s'incarnait dans un grand d'Espagne qui affectait des airs de politesse pour qu'on ne remarquât pas ses airs d'autorité. Jupiter descendait des nuées. Il se faisait voir face à face. Des riens, une certaine manière d'approuver de la tête, une façon iamilière de croiser les jambes ou de toucher aux objets et de respirer une fleur dans la jardinière, tout indiquait que, chez Ârmandine, le comte était chez lui. Marcel le prit en haine. Armande avait eu l'instinct de ce que pensait le comte ; elle devina ce que sentait le peintre. La retraite et le salut de Campo-Rubbio blessèrent Marcel sans qu'il eût pu dire pourquoi. Il aurait voulu trouver une occasion de lui chercher querelle. Il souffrait, il regrettait d'être venu.

Quand ils furent seuls, Armande et lui :

— Ne vous dérangez pas, lui dit-elle, nous avons le temps... Est-ce que tous les appartements ne se ressemblent pas !

Et presque au même instant, lui tendant les mains :

— Voulez-vous être bon? Ne revenez jamais à cette heure... c'est l'heure de tout le monde ; je n'y suis jamais seule. On va, on vient... Tous les désœuvrés de Paris m'apportent les nouvelles des clubs, des salons, des foyers, du boulevard... On ne cause pas, et moi je veux causer avec vous^

Il détestait Armande tout à l'heure, à présent il

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Tadorait. Un «ourire avait tout dissipé. Elle l'attira sur une causeuse :

— Vous me parlerez de vous, n'est-ce pas? poursuivit-elle, vous me direz tout?... Je veux tout savoir, ce que vous espérez et de quelle façon votre existence est arrangée.

— Elle a commencé il y a huit jours, au château de la Tournelle.

— Mais avant?

— Avant, j'ai travaillé.

— Et vous n'avez jamais aimé ?

— Autrefois j'ai pu supposer que j'aicaais... à pré- . sent je vois b^eurquQfje me trompais.

— Vous mentez., 'Mais c'est égal, c'est bon ce que vous dites, et je Vjsux croire .que c'est vrai. Et à présent qu'est-ce qu'il y 9 dans votre vie?

— Il y a vous.

— Moi !...«moi I... Eist-ce moi ou la comédienne? Derrière Armandine pensez-vous .qu'il y ait une * femme ?

— Ohî

— Est^e que je sais, moi I . Le feu de la rampe, cela brûle, allez. Tout tombe en^cendres au dedans de nous. Ne m'appelez jamais Armandine^ appelez-moi Armande*.. Armandine c'est le nom de l'affiche.

— Et Armande ?

— C!est le mien.

On sonna.

— Vous voyez.... on n'est pas tranquille un instant. Toujours l'un et toujours l'autre... Oti prendon la force de résister à une pareille .&tigue ?

Elle lui saisit la tête à deux mains, subitement et ' l'embrassant sur le front :

LES TROIS GRACES 3o3

— Eh ! oui, il y a une femme, et vous le verrez bienl dit-elle.

Le visiteur que reçut Armande fut étonné de sa gaieté. Elle chantait, riait, ne tenait pas en place.

— Qu'y a-t-il donc? dit Taimable jeune homme qui venait d'entrer. Jamais je ne vous ai vu ainsi.

— C'est qu'il y a peut-être quelque chose,

— Un rôle'uouveau, jegage?

— Justement I

— Et vous sentez que vous le jouerez bien?

— Oh ! mieux que cela... du naturel!

Le rire pétillait sur ses lèvres. Son interlocuteur était enchanté. Il avait la primeur d'une nouvelle qu'il se proposait de colporter partout.

— Et quant à cette bonne fortune dramatique? reprit-il.

— Je ne sais trop.. . Cest une représentation que je donnerai à mon bénéfice.

Cependant le comte de Gampo^Rubbio ne rencontrait plus Marcel. Il y pensait fort peu* Il avait eu une idée folle; comment' supposer qu'une femme d'esprit, et Armandine en avait, lui donnerait pour rival un barbouilleur de plafonds, un arrangeur de portes, unrapin de la décoration! Cependant c'était une comédienne, et l'on foit encore des phénomènes.

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Un jour, en déjeunant, il demanda de ses nouvelles.

— Est-ce remue-ménage que vous vouliez faire partout? dit-il... des portes d'un côté, des plafonds de l'autre?

— J'y songe toujours.

— Et ce jeune homme qui devait en avoir la direction... M. Marcel Béru, je crois?

— Oui, M. Marcel Béru. Je le vois de temps en temps quand il n*y a personne.

La réponse inquiéta Gampo-Rubbio. Un personnage qu'on fait entrer par les portes secrètes, ce pou* vait n'être rien, et ce pouvait être tout. Il y a des maisons où les amants et les fournisseurs arrivent aux mêmes heures. Le comte réfléchit.

— Bah! se dit-il, s'il y avait eu quelque chose, un bon mensonge l'eût tirée d'affaire I Le peintre Famuse... Cest un camarade... Le théâtre et l'atelier sont un peu cousins.

Campo-Rubbio se retira tranquille et satisfait.

Il ne savait pas alors qu'Armande prolongeait à plaisir une situation qui la* ravissait. Elle avait auprès d'elle, dans son intimité, sous la main, un cœur qu'elle faisait palpiter à sa guise, qui se contractait ou se dilatait selon qu'elle était contenue ou expahsive, qui se repaissait des moindres choses, pour qui un sourire était un trésor, une parole brève un désastre, et dont les soumissions et les tendresses Farrachaient aux vulgarités plates ou dures de son existence.

Armande, aimée comme elle ne Favait jamais été, même pa^ Ernest de la Fauvière, entrait dans un monde d'enchantements. Un soufHe de sincérité la

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rafraîchissait. Elle pensait à devenir une grande artiste, chantait pour Marcel, travaillait pour Marcel et s'il lui disait : « C'est bieni » était heureuse. C'était dans sa vie comme un renouveau.

A cette époque elle était véritablement en progrès. On en faisait compliment à Campo-Rubbio, qui s'en défendait modestement, en assurant néanmoins qu'une comédienne ne pouvait que se trouver bien de suivre .les conseils d*un homme du monde.

Un soir, et après une conversation où l'on n'avait pas tari d'éloges sur le jeu incisif et nerveux de son étoile, le comte eut fantaisie de lui en porter l'écho. Il dit à son cocher de toucher au pavillon de la rue Neuve-des-Mathurins. Comme il y arrivait, sur le coup de minuit, la porte cochère s'ouvrit, et il vit passer dans le rayonnement d'un bec de gaz la forme alerte et dégagée de Marcel Béru. Campo-Rubbio sauta du coupé, et tous deux se reconnurent. Ils échangèrent un salut rapide et raide, et la lourde porte se referma sur le secrétaire d'ambassade.

Il trouva Armande à son piano, fredonnant, en robe de chambre. Elle retourna la tête à demi.

— Je ne vous attendais pas,. dit-elle, en laissant courir ses doigts sur le clavier.

— Je m'en doute assez.

— Pourquoi?

— Vous le savez mieux que moi.

— Dites toujours.

— Eh bien I je viens de rencontrer M. Marcel Béru à votre porte.

3o6 LES TROIS GRACES

— En effet, il sort d'ici.

— Cest un peu tard, ce me semble.

— Je ne regarde jamais la pendule quand )e suis avec mes amis.

— Peut-être feriez-vous mieux d*y jeter un coup d'œil.

— Vous me le conseillez? Eh bien! ce coup d'œil m'oblige à vous dire que l'heure est un peu avancée pour commencer une discussion.

— Ohl je ne discute pas, je constate.

Armande enleva vivement la ritournelle d'une

valse brillante, et faisant pirouetter le tabouret sur lequel elle était assise :

— Est-ce que par hasard cela vous déplaît que je reçoive M. Béru? reprit-elle.

— C'est le moment qui me déplaît. D'ailleurs, nous en reparlerons.

— As y ou likcy comme dit Shakspeare.

Elle étouffa un léger bâillement^ il lui baisa la main et ils se séparèrent.

La pendule sonna.

— Sonne, petite, sonne, murmura Armande, tu ne tarderas pas, je crois, à sonner l'heure de la crise.

Elle s'endormit en regrettant presque que cette crise n'eût pas éclaté sur-le-champ.

Si la rencontre de Marcel devant la porte d'Armande avait réveillé la jalousie du comte, la présence de celui-ci, à une heure pareille, avait profondément troublé Marcel. Il avait presque réussi

à rôublier. Le fantôme revenait. Sa manière d'entrer, l'assurance de son maintien, un je ne sais quoi d'indéfinissable qui s*exhalait de toute sa personne semblait dire : «Me voilà, » je suis le maître, passez!

Marcel se mit à rôder autour de l'hôtel; il avait comme un nid de serpent dans le cœur. Il lui prenait des envies de frapper, d'entrer, de pousser droit chez Armande^ d'y provoquer Campo-Rubbio. Mais sa* vait-il seulement si on le recevrait? Il y a de ces actions désespérées qui se brisent contre des obstacles matériels; on avait autrefois pour les renverser l'épée du mousquetaire ou la masse d'arme du chevalier; aujourd'hui on n'a rien, et on a les mœurs contre soi; rhéroïsme touche au ridicule. Et puis si le comte pénétrait à minuit chez Ârmande, c'est qu'elle y consentait. Elle, son Armande qui l'aimait, avec un autre! Âh! c'était bien Armandine» une comédienne! Eh bien! il la punirait par le dédain, et c'était cette nuit la dernière fois qu'elle l'aurait vu!

Il s'éloigna à grands pas. Tout h coup la porte s*ouvre de nouveau; il retourne la tête; un homme parait sur le trottoir et traverse la rue. Marcel le reconnaît : c'est le comte. Bientôt il disparait. Ânsi Aunande l'a renvoyé; elle est seule.

— Ah! que je l'aime! s'écrie-t-îK

Cette nuit sans sommeil lui sembla délicieuse ; il avait le nom d' Armande sur les lèvres et le paradis dans le cœur. Pourrait-il l'aimer jamais assez! Elle était maîtresse de sa vk. Qjuoi qu'elle voulût, il le

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voudrait. Le matin le surprit dans cette fièvre. Certainement il n'attendrait pas jusqu'au soir pour la voir. Ne pas courir à ses pieds ce serait lui prouver qu'on ne méritait pas son amour. Il suffisait de lui laisser le temps de s'éveiller: mais que les aiguilles de la pendule marchaient lentement!

Une personne avec laquelle Marcel avait affaire entra chez lui en ce moment. Il se rappela soudain qu'il lui avait donné rendez-vous. Il fallut tirer des croquis d'un carton , arrêter l'avant-projet d'une salle à manger et d'un fumoir, puis se rendre à l'hôtel qu'on achevait de bâtir, à l'autre bout de Paris, dans un quartier neuf, et le visiter du haut en bas. Cela prit trois ou quatre heures. Marcel ne comprenait plus. Quand il parvint â s'échapper, il n'avait plus qu'une crainte, c'était de ne pas trouver Armande seule. C'était à peine s^il pouvait respirer quand il entra chez elle. Armande était eo peignoir blanc; la mousseline, que ne retenait aucune ceinture, flottait comme une vapeur diaphane autour de ses hanches; les cheveux, tordus sur la nuque, laissaient tomber quelques tresses rebelles sur les épaules, dont on voyait les tons de neige rose sous le tissu léger de l'étoffe. Elle était debout devant une jardinière; un large rayon de soleil l'enveloppait et faisait luire le fin contour de ses joues délicates et la blancheur de son cou. On aurait dit une statue d'albâtre dans la lumière.

— Armande 1 cria-t-il.

Elle se retourna.

-— Vous, Marcel, à cette heure, icîl quel miracle! dit-elle.

— Est-ce trop tôt?

— Jamais?

Il s'empara de ses mains, tomba à ses pieds, entoura ses genoux de ses bras.

— Hier, j'ai cru que je devenais fou! s'écria-t-il.

— Vous? Et pourquoi?

— C'est vrai... vous ne savez pas... à votre porte je l'ai rencontré.

— Le comte?

— Ah I ne le nommez pas I

— Mais si vous aviez attendu vous auriez vu...

— Et c'est pour cela que je suis à tes pieds et que je t'aime?

On entendit le roulement d'une voiture dans la cour, et presque aussitôt le bruit de la porte qu'on ouvrait. Marcel se dressa.

--Si c'était lui! dit-il.

La femme de chambre d'Armande entra :

— Madame, M. le comte de Campo-Rubbio est là...

Marcel, livide, les yeux remplis de larmes, regarda Armande :

— Je n'y suis pour personne. Allez! cria-t-elle. Et comme Marcel, fou d'amour, lui tendait les

bras :

— Attends! reprit-elle, la tête penchée comme une personne qui écoute.

— Vous direz à M"' Armandine que je regrette de ne pouvoir lui faire mes adieux, dit la voix bien connue du comte de Campo-Rubbio; je pars ce soir pour Madrid.

— Armande, mon Armande adorée I s'écria Marcel.

Le peignoir de mousseline qu'elle portait, en-

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tr'ouvert et lâche, glissa le long de ses flancs. Marcel prit Armande dans ses bras : sa taille souple plia comme un jonc.

— Aime-moi toujours I dit-elle d'une voix mourante qui expira dans un baiser.

De plein vol, Armande entra dans le pays des chimères. Elle était aimée, elte aimait, elle crut à ce rêve de Famour sincère. Elle chercha Timpossible, et le chercha dans les conditions oti il pouvait le moins se rencontrer : mais elle fut de bonna foi et Marcel aussi. Lui était dans Tâge des illusions ; elle n'avait pas tout laissé dans la fange. Tout ce qu'il y avait de tendre et de meilleur en elle se; réveilla et fleurit. Sans hésitation j avec ivresse^ elle fit deux parts de sa vie : Tune au théâtre, l'autre^ la plus considérable, à Marcel. Le théâtre était le côté pratique, le coin ténébreux, un lam* beau de son passé ; mais c'était encore trop pour les premières heures. On montait alors une pièce dont elle pouvait ne pas être. La saison tiède touchait à sa fin ; elle demanda un congé» l'obtint et tout d'un trait, folle de joie, tomba chez Marcel.

— Bonne nouvelle l dit-elle ; devine.».

— Ta journée est à moi ?

— Mieux que Cela I je suis libre I

— Toi !

— Et nous allons chercher un petit coin où personne ne nous dérangera... Avant ce soir nous l'aurons découvert.

LKS TROIS GRACE 3 i I

— Quoi! tu veux?...

— Ah! que tu perd» de temps... viens-tu?

Ils découvrirent, en effet, du coté de Viroflay, sur la lisière des bois, presque dan$ une solitude, une maisonnette qu*un tapissier de Versailles eut bientôt fait de meubler, et vingt-quatre heures après ils s'y installaient. Personne à Paris n'eut l'adresse d*Armande, si ce n'est le concierge du pavillon, qui, «auf le cas peu probable oîi une lettre arriverait du théâtre, avait ordre de garder sa correspondance. Bans ce moment d'ivresse, qui eut Téclat d'un matin, un souvenir unique traveiMa son esprit : le souvenir d'Etiennette.

« Ne me blâme pas, ne gronde pas, ne dis rien, lui écrivit-elle ; je suis folle, je vis dans les nuages ; mon cœur bat, mon âme est dans l'extase, l'amour remplit... J'aurai mon réveil peut<-étre, mais je ne veux rien savoir, si ce n'est que j'aime et que je suis aimée.. • Que m'importe le resta I... J'aurai eu mon heure.

tt Comment cela s'est-il fait! Je l'ignore». • // est près de moi. tout à moi... je pleure de bonheur.. < J'ai devant nous une saison, toute une saison... Il me semble que c'est l'éternité. Nous vivons dans un nid qui tiendrait dans une des chambres de mon pavillon de Paris ; il est assez grand pour nous deux. Va! c'est bon d'aimer à plein cœur et d'aimer sans arriôre-pensée, parce qu'on aime tout simplement et avec le seul désir de rendre à un autre le bonheur

qu'on en reçoit. Je me délasse, je me détends. J'avais un poids sur le cœur et toujours la fièvre... Des bruits de pas me serraient la gorge. .. à présent tout rit en moi et autour de moi. Mon premier regard le retrouve, son dernier baiser me ferme les yeux. Et comme les journées passent vite?.... c'est un éclair. Des promenades dans les forêts qui commencent à jaunir, des causeries qui nous retiennent sur Therbe pendant des heures les remplissent : nous respirons les senteurs des mousses, le vent nous caresse, tout nous semble beau. Cest à présent que j'admire les soleils couchants. Et ceux qui ont le spectacle des champs vont au théâtre? Des pans de toile auprès de telles magnificences? Quelquefois nous ne disons rien, nous nous sentons vivre, et le soir nous surprend à la même place, et quand les étoiles s'allument nous rentrons lentement, mon bras sous le sien, ma tête sur son épaule, regardant au bord du sentier notre ombre qui nous suit.

a Par exemple, ne va pas croire qu'il ne fasse rieni Oh ! non, ne rien faire, c'est bon pour moi... Mais, lui, je veux qu'il travaille. Marcel a du talent, il ne me plairait pas qu'il le perdît... J'en suis fière, c'est quelque chose à moi.. . J'en suis responsable. Aussi chaque jour il dessine sous mes yeux... j'ai fait provision de papier, de crayons, de couleurs, de pinceaux, avec des règles, des compas, des équerres, mille choses ; et s'il veut un baiser il faut qu'il le gagne. C'est bientôt fait de le gagner... Il est vrai qu'il triche un peu.

«J'ai tous les bonheurs ensemble... Ma fille est auprèsdemoi. Cegrand air, cetair salubrelui fait du bien ; elle pousse comme une plante. Elle s'étiolait

LES TROIS GRACES Bl3

à Paris, ici elle court en liberté, elle a les joues rebondies et colorées comme ces fruits savoureux qui mûrissent au soleil. Elle chante, elle rit, un rien rétonne. Pour les enfants, la campagne est pleine ^ de miracles, les oiseaux, les fleurs, les papillons, les insectes leur paraissent des phénomènes. Je Tembrasse mieux ici que là-bas. Je me sens dilatée. Marcel Taime tendrement ; il faut voir comme elle se laisse mettre sur ses genoux et comme elle jette ses petits bras autour de son cou. 11 sait tout, et comment j*ai pleuré et comment cet en&nt est venu au monde. Il ne comprend rien à ces lâchetés qu'ont certains hommes, il s'en indigne, il me plaint, et ses caresses voudraient cicatriser ma blessure...

« Il est presque doux d'avoir tant souffert quand on est ainsi consolée.

« J'éprouve un charme singulier à ne plus entendre parler de mon théâtre. Plus de répétitions, plus de rouge, plus de blanc, plus de rideau qui se lève et fait voir sous un globe de feu un fouillis de têtes dont tous les yeux vous regardent; plus de ces moments d'angoisse où tout à coup on sent que la poitrine se resserre, que la gorge aride n'a plus de salive, et qu'une réplique va vous lancer contre le public. Tout cela a donc été, et j'ai vécu là dedans I Tu m'y as découverte et tu as senti cette odeur acre dans laquelle j'ai respiré. Que les parfums vivifiants des bois mouillés me pénètrent de leur fraîcheur à présent!... Je fais quelquefois le rêve de rompre avec cet enfer auquel je suis liée... il n'y aurait plus que lui dans ma vie, rien que lui. Mais gardera-t-il toujours cet amour dans toute sa flamme et sa vérité? Et moi-même, un matin?... Mais à quoi vais-je penser!

Il est là... Je l'entends qui chante sous ma fenêtre.. « sa voix m'appelle et me presse. Laissons courir les choses sans y rien changer.. . Comme un bateau san$ rames qui descend une rivière^ je me laisse emporter par le flot complaisant qui me pousse. Si un écueil surgit où je me brise, je n'en veux rien savoir... J'aurai dormi dans un enchantement. »

Quand cette lettre parvint à Étiennette les affaires du ménage delà rue du Mail s6mbiaieat traverser une phase meilleure. Théophile Rodier, aidé de quelques ressources que sa mère avait mises à sa disposition , venait de conjurer la crise où il avait failli sombrer. Un projet pour lequel 'û lui fallait le concours de capitaux abondants roulait dans son esprit, oti il en débattait les conditions. Bîfin cou^h et vigoureusement entrepris, il pouvait le mener à la fortune. Ce qui manquait, c'était l'argent. Un hasard l'avait mis justement en relation avec un capitaliste qui ne demandait qu'à venir en aide aux idées d'autrui, moyennant un proât certain. Diplomate à son heure quand une pensée de convoitise l'émoustillait, Théophile l'entoura de soins, le surmena de cajoleries, et fit si bien que M. Dufay devint l'un des habitués de la maison.

La première fois que Lucien rencontra M. Dufay chez ses amis de la rue du Mail, il manifesta un

LES TROIS GRACES 3l5

certain étonnetnent, dont Étiennette s'aperçut. Elle le questionna.

— Çonnaissez-Yous ce capitaliste depuis longtemps? dit-il.

— Non; M. Rodier me Ta présenté il y a peu de iours.

— Et maintenant vous le voyez souvent?

— Assez souvent*

— Tant pis ! ' — » Pourquoi?

-^ Parce que j'ai pu l'étudier dans des circonstances qui m'ont permis de le juger tel qu'il est... Il a des défauts qui tiennent à son argent peut-être plus . qu'à son caractère; mais il en a que vous ne tarderez pas à découvrir*

— Théophile prétend qu'il peut lui être très-utile dans ses affaires, et son humeur est bien meilleure depuis qu'il voit M. Dufay.

— Et vous n'êtes pas fâchée de respirer un peu, avouez-le franchement?

— Cest vrai, reprit-elle en souriant; quand il y a trop de brouillards sur un paysage on aime assez qu'un rayon de soleil s'y promène, ne fut-ce que pendant une heure.

Lucien la regarda, et avec une certaine hésitation :

— Eh bien I reprit-il, si c'est à M. Dufay que vous faites les honneurs de cette comparaison, j'ai idée que le rayon de soleil ne brillera pas longtemps chez vous.

Intriguée, Étiennette interrogea de nouveau son ami. Mais lui, sans s'expliquer :

— Je puis me tromper, vous verrez bien, reprit-il.

3l6 ' LES TROIS GRACES

Et il lit prendre un autre tour à la conversation.

M. Dufay, malgré son portefeuille et l'usage qu'il en faisait, avait des prétentions aux belles manières. A l'occasion, il tranchait du gentilhomme. Les fermiers généraux d'autrefois ont des petits-fils qui égayent parla galanterie leurs opérations de Bourse. La grâce et la beauté d'Étiennette surprirent M. Dufay. Il ne s'attendait pas à trouver cette perle dans un si modeste appartement.

— Peste! fit-il la première fois qu'il dîna rue du Mail, je connais des écrins capitonnés qui seraient fort en peine de faire voir un pareil bijou !

Pour la circonstance, et à Tinstigation de Théophile, Étiennette avait mis une robe de soie garnie de jais, qu'elle avait taillée elle-même, et dont un faiseur à la mode eût envié la forme. A Taise dans ce vêtement qui dessinait son corsage harmonieux^ on pouvait croire qu'elle était née dans le velours et le satin. Déjà sa grâce avait frappé M. Dufay; son esprit vif et fin Téblouit. Il écouta avec une complaisance plus marquée les ouvertures du marchand de tulles. Il s'agissait d'une association "pour Texploitation des produits manufacturés de l'Alsace, qu'on réunirait dans un vaste local.

— J'y penserai, répondit M. Dufay, qui regardait ' Etiennette; oui, l'idée a du bon.

— Je l'ai profondément étudiée, répliqua M. Rodier ; je me rendrai moi-même dans les pays de production pour traiter avec les fabricants, de qui j'obtiendrai de fortes remises... Répartis sur une grande masse dp marchandises, les frais généraux diminuent. . Il n'y a plus qu'une comptabilité, une administation, un loyer, un éclairage*. •

LES TROIS GRACES 3l7

— Vous devrez donc voyager? interrompit M. Dufay.

— Il le faudra bien I souvent et beaucoup!

— Vous avez raison! Personne ne réussira mieux que vous... Mais puisque nous devons être de moitié dans le résultat, vous me permettrez bien de vous ouvrir un premier crédit pour ne pas laisser tous les frais à votre charge...

C'était plus que Théophile n'osait espérer. Il avait surtout souligné en esprit ce mot premier qui promettait tant de choses. M. Dufay resta un assez long temps après dîner; en prenant congé d'Étiennette, il donna une chaude poignée de main à M. PvOdier.

— Partez donc, mon cher associé, lui dit-il, M«* Rodier voudra bien m'autoriser à venir lui demander de vos nouvelles et me mettre au courant des progrès de notre affaire.

Etiennette s^inclina. Elle était mal à Taise. Avec ce flair délicat qui ne trompe aucune femme, et mise en garde par Lucien, elle comprenait déjà que cette vive sympathie dont Théophile se montrait charmé s'adressait moins à l'affaire qu'à elle-même. Elle n'avait rien fait pour la mériter, et certainement elle en supporterait le poids. Son mari se frottait les mains.

— L'as-tu entendu? disait-il; il m'appelle son associé; il dit notre affaire. Je le connais. Si elle ne le séduisait pas, s'y intéresserait-il comme il le fait? Me voilà, pour le coup» sur le grand chemin de la fortune...

3l8 LES TROIS GRACES

— Prends garde aux ornières? dit Étiennette,

— Où sont-elles donc, s'il te plaît?

— Il en est des affaires comme de certaines prairies qu'on voit de loin. Elles sont pareilles à du velours ; ce n'est que fleurs et gazon. On y pose le pied; et voilà partout des marécages, des fondrières, des fossés, des flaques d*eau et mille trous où l'on court risque de cubuter.

— Es-tu singulière! Tu vois tout en noir... Estce donc parce que ce projet vient de moi que tu en as mauvaise opinion ?... Toutes les femmes sont les mêmes... Ah! nul n'est prophète dans son ménage!

Étiennette allait et venait dans l'appartement, éteignant les bougies.

— Comptes-tu rester longtemps hors du logis? reprit-elle.

— Mais aussi longtemps qu'il le faudra pour mener à bien cette affaire. N'as- tu pas entendu que M. Dufay veut prendre les frais à sa charge?

— Une partie des frais.

— Tous les frais... J'apporte Tidée, il donne l'argent ; c'est toujours ainsi que cela se fait.

— Soit; reviens cependant le plus tôt que lu pourras.

— Pourquoi donc, s'il te plaît?

Étiennette hésita :

— Parce que tu as une femme et un enfant, et que ta place est où ils sont.

— Eh bien quoi? la fenune gardera l'enfant! Tu parles comme si je ne savais pas ce que j'ai à faire.

Théophile ouvrit un secrétaire, y prit des papiers qu'il serxa dans un portefeuille, et haussant les épaules ;

LES TROIS GRACES SlQ

— AU lieu de perdre ton temps en belles paroles inutiles, tu ferais mieux de préparer ma valise... N'oublie pas mon habit noir... je ne verrai là-bas que les gros bonnets... il faut aussi des cravates blanches,.. Je partirai par le train express... Tu recevras de mes nouvelles fréquemment... J'entends que tu les communiques à mon associé,.. Quand tu liras sur une belle plaque de cuivre à la porte de mon cabinet : Radier^ Dufay et C*', tu me rendras justice.

— Actif et probe, murmura Étiennette, qui le regarda tristement, mais vaniteux et têtu ...C'est le pire!

Ce qu'Étiennette avait prévu arriva. Le train qui emportait M. Rodier n'était pas à Nancy que déjà M. Dufay sonnait à la porte de l'appartement otila veille il avait reçu Thospitalité. Il venait de se mettre à la disposition de ces dames. Ses voitures et ses chevaux— il n'osait point ajouter sa personne — étaient à leurs ordres; il les suppliait de ne point se gêner avec lui.

La bonne M°^* Alphonse Rodier remercia de son mieux. On ne l'avait point gâtée, et de tels empressements la rendaient confuse. Etiennette resta gaie et répondit d'une manière évasive. M. Dufay avait bonne opinion de lui ; il ne se tint pas pour battu et revint à la charge. Bientôt ses visites se multiplièrent. Un jour il se présenta avec un coupon de loge; Théophile avait été prévenu, M. Dufay avait son autorisation en poche. Il était impossible de refuser;

il fallut donc le suivre ; mais Etiennette, en passant la soirée au théâtre, était accompagnée de sa bellemère.

Le jour suivant Lucien monta chez Etiennette, qu'il trouva raiguille à la main, ourlant des draps. Elle lui parla de la soirée qu'elle avait passée à FOpéra-Comique.

— J'aime la musique, dit-elle, et jamais je ne me suis tant ennuyée.

— Est-ce parce que M. Dufay était avec vousPrépliqua-t-il en attachant sur elle un regard curieux.

— Ah! vous aviez raison !..• La pratique de la vie est bien difficile.

— Il me semble qu'avec vous elle devrait toujours être aisée et douce.

— C'est que vous, vous m'avez toujours aimée comme une sœur... et j'ai souvent pensé qu'auprès de vous bien des choses eussent été bonnes.

Lucien se pencha sur les mains d' Etiennette et baisa légèrement les marques laissées par l'aiguille sur ses doigts fins et blancs.

— A présent, reprit-elle, je ne sais plus que faire.

— Est-ce que ce plat millionnaire aurait osé...?

— Oh ! ce ne sont pas ses fadeurs et son marivaudage qui m'embarrassent, mais je pense à M. Radier... L'autre jour je faisais allusion à des brouillards. S'il doit renoncer à son projet d'association, ce ne sont plus des brouillards qu'il y aura dans ma vie, mais bien des ténèbres et des tempêtes.

Elle soupira; puis, essayant de sourire tandis qu'elle passait le bout de ses doigts effilés sur ses paupières humides :

— On dit que les femmes sont adroites... j'es-

sayerai de l'adresse, reprit-elle ; je ne sais pas alors comment les choses tourneront, mais ce que ie sais bien, c'est qu'au prix oîi Ton cote la richesse, j'ai idée que je ne ferai jamais connaissance avec elle!

Dès ce moment Etiennette mit un grand art à éluder les explications, ce qui fit croire à M. Duiay qu'elle avait de l'expérience en ces sortes d'escarmouches, et cette pensée ne le découragea point. Bientôt elle eut la certitude que si les retraites savantes qu'elle exécutait retardaient le péril, elles ne le conjuraient pas. Un jour devait fatalement arriver où elle serait acculée.

Elle avait pu le juger assez pour être convaincue que son adversaire n'était pas homme à se payer de mots, ni qui pût être ému par un sentiment de générosité. Il avait sur toutes choses une morale élastique dont il ne faisait pas mystère. Pour lui, le mal ne commençait qu'au scandale. Silencieux, il n'existait presque pas ; secret, il n'existait pas du tout. Si on le pressait un peu, M. Dufay avouait ingénument qu'à son sens, il en est des qualités physiques comme des ressources intellectuelles; ce ne sont rien moins que des capitaux. Il était d'une bonne mère de famille de s'en servir pour le bien-être de ses enfants. C'était une question de libre échange. Cette morale, ou, pour parler plus exactement, cette absence de morale, il la professait naïvement. Au besoin, il citait des exemples qu'il tirait de Thistoire de son

pays. On savait des duchesses et des marquises qui

ai

avaient ainsi poussé les gentilshommes les mieux titrés du royaume aux plus hautes dignités. Pourquoi les bourgeoises d'aujourd'hui ne chausseraientelles pas les mêmes pantoufles? Certes, elles ne feraient pas de leurs maris des ministres ou des ambassadeurs, mais des agents de change, des fabricants, des administrateurs, des banquiers. Autre temps, autres métiers.

A ce point de vue, et considérée dans ses résultats, la galanterie devenaft une vertu.

Quand M^ Dtifay indiquait en passant le fend de sa théorie, Etiennette s'efforçait de rife et de prendre ks choses eâ plaisantant, ce qui donnait à penser au banquier qu^elle le comprenait à demimot. Les souvenirs qu'elle avait rapportés de la Fiancée étaient trop profondémeflt gravés dans sa mémoire pour qu'elle fît éclater hautement son indignation. De pareilles théories ne pouvaient plus que la révolter sans l'étonner ; seulement les beaux discours de M. Dufay lui faisaient voir avec une clarté plus vive l'écueil contre lequel les espérances de Théophile devaient se briser. Si Etiennette n*a-» vait plus les grandes CQlères de la vertu, elle en avait toujours la soliditéi

LXXÎII

Un jour la pente de la conversation amena le nom d'une jeune femme dont le mari Venait de perdre un emploi qui les faisait vivre tous les deux. Le ménage en était aux expédients , k misère entr'ouvrait la porte.

— Vous parlez de M*« Cartier? dit Etiennette,

mais je Tai connue autrefois, quand j'étais jeune fille; c'était une femme charmante.

— Charmante et sotte.

— Henriette? quand elle venait chez nous, rue de r Arbre-Sec, nous poussions des cris de joie; c'était la plus spirituelle de nos amies.

— Il faut croire que son esprit s'est évaporé.

— Elle adorait son mari.

— Mm« Cartier! Elle pouvait en faire un secré* taire générai... elle Ta laissé sans place et satis le soû.

— Comment cela ?

— En feignant de ne pas comprendre ce que lui disait le directeur de là compagnie oîi M. Caftîef émargeait chaque mois d'honnêtes appointements.

— Seraient- ils restés ce. que vous dites, ces appointements, si M**' Cartier avait seulement risqué le bout de l'oreille?

— Non pas honnêtes seulement , répliqua gaiement.le banquier; ils seraient devenus respectables.

— Vous riez, n'est-ce pas?

— Je ris, mais je parle sérieusement... Voyons, raisonnons un peu, je vous prie. Voilà une femme qui adore son mari ; en conséquence, il est remercié de son emploi, et par pur amour elle le fait grimper tout doucement d'un joli entresol â un cinquième étage fort laid. Ils avaient deux domestiques; ils n'auront même plus une bonne... Tous ceà grands sentiments sont fort beaux dans les pays sauvages oîi l'on couche à la belle étoile et où il n'y a point de marchandes de modes; mias en plein Paris, avec les maisons qu^on nous fait, les magasins qu*on nous ouvre et les étoffes qu'on nous offre... c'est le grand

levier des banqueroutes. Si M"» Cartier avait pris les choses du côté pratique et gai, au lieu d*une mansarde oîi Ton pleure, elle habiterait un bel appartement oti la joie et le rire auraient leurs franches coudées... Sa vertu n'est que de Tégoïsme.

— De Tégoïsme ! répéta Etiennette.

— Eh! ouil Résumons -nous. D*une part un mari fort attristé, sans sou ni maille, deux enfants qui usent leur défroque entre quatre murs, un présent nul, point d'avenir, le mont-de-piété à l'horizon , les amis en fuite , et bientôt la meute des créanciers. D'autre part, un brave homme plantureusement assis dans une bonne place, des marmots bien gras se roulant sur de bons tapis, l'existence assurée et confortable, et au bout du chemin un état pour le fils, une dot pour la fille. Madame a choisi le premier lot.

— Elle a fait son devoir, dit Etiennette.

— Si l'on consultait M. Cartier, peut-être ne serait-il pas de votre avis, répondit froidement M. Dufay.

En ce moment on remit une lettrp à Etiennette.

— Ahl de mon mari! dit-elle avec empressement. Elle l'ouvrit, heureuse de faire prendre un autre

tour à l'entretien.

— Il m'annonce son retour, dit-elle.

— Oui; je le savais.

— Il sera ici demain.

— Et déjà même nous avons pris rendez-vous

— Ah!

LES TROIS GRACLS 32 5

— M. Rodier veut conclure... Moi, je suis moins pressé.

M. Dufay rapprocha son fauteuil de celui d'Etiennette.

— Soyons francs , reprit-il; ce n'est pas un aigle, M. Rodier. Une grande ambition, une petite intelligence...

— Monsieur!...

— Mais des qualités de second ordre , qu'on peut utiliser. Tout cela dépend de vous.

Le cœur d'Etiennette se mit à battre.

— M. Rodier ne m*a pas très-clairement expliqué la nature du concours qu'il attend de moi, reprit M. Dufay. Je veux bien être son associé, mais tout dépend des conditions... Vous avez l'esprit vif, la parole nette... En cinq minutes nous nous entendrons. M. Rodier doit être dans mon cabinet vers quatre heures, demain. Voulez-vous que nous causions à. midi?

— Ici?

— Non, chez moi.

Le fossé était ouvert, il fallait le franchir ou y rouler. Etiennette se leva, et d'une voix ferme :

— Alors, monsieur, je crois que si quelque promenade vous réclame il ne faudra pas vous gêner pour M. Rodier.

— J'ai mal entendu sans doute.

— Non , je n'aurai jamais plus d'esprit que M"»« Cartier.

— Ainsi ce rendez-vous que nous avons pris pour terminer et signer les actes?

— Il sera le premier à n'y pas aller* ^^ Quoil vous lui diriez.. 4

— La vérité, monsieur.

— Bourgeoise!... murmura M. Dufay, qui sortit. Il rencontra dans Tantichambre M"« Rodier la

mère, qui examinait des pièces de linge. Au lieu de s'arrêter poliment et de causer avec elle, ainsi qu il le faisait ordinairement, il souleva brusquement le bord de son chapeau et passa.

M"* Rodier entra chez Etiennette, qu'elle trouva jouant avec son fils.

Je viens de voir M. Dufay, dit-eUei,

— Il sort d'ici.

— Est-ce qu'il n'avait pas été question hier d*une soirée que nout» passerons aux Italiens ?

Etienqette se pencha syr la tête du petit Jacques sans répondra

•^ Mq f;uis-je trompée? reprit M«« Rodier.

«^ NoQ, ma mèr^« vous ne vous êtes pas trom-^ pée; sçuleniçnt M. Dufay ne reviendra plus chez nous.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'il m'a priée d'aller le Voir demain, à midi, et qvie ]Q n'irai paq.

M«* Rodier s'approcha silencieusement d'Etiennettea et l'embrassant :

— Le pain qvie pétrit la vcirtu est dur, ma fille, mais on le digère, dit-elle.

Théophile arriva. Il -était tout feu et tout flamme et ne parlait que des sommes folles qu'il allait gagner. Sans cesse il avait le nom de M. Dufay sur les

lèvres. C'était son Dieu. Etiennette répondait par monosyllabes. Lui continuait toujours.

— Tout est prêt, dit-il, j'ai les projets d'associa' tion dans ma poche. Nous commencerons avec un capital de cinq cent mille francs... Ce bon M. Dufay fera les] fonds... Dans ma correspondance il se montre eqcl^anté de la n^anière dont j'ai conduit ma barque... Ce que j'ai à lui dire Tétonnera bîçn plus encore. Je ne croyais ps^s avoir uatel amas d!idées...

Etiennette regardait la pendule ^vec une anxiété de plus en plus croissante. L'aiguille approchait de quatre hepres. Théophile prit son çbapçau ^t se dirigea vers la porte.

— Tu vas à ce rendez-vous ? dit-ellç.

— Oui.

— Est-ce bien nécessaire ?

— Es-tu drôle I M. Dufay m'attçn^»

— Eh bien ! il attendra.

r— Ççst de la fpliç... q^^nd il $i*agit 4e notre fortype?

— Qui sait !

Théophile frappa du pied 4vec impatiçnce«

— On perd son temps à raisonner avec les femmes. Bonsoir l

— A ta place, moi, je n'irais pas, poursuivit Etiennette, qui le retint.

— Encore ! voyons... explique-toi... s'il y a quelque chose, parle.

— Ecoute, reprit-elle, tu sais si j'aime notre enfant... je donnerais mon sang pour lui assurer le repos dans l'avenir... Je sais t|pop combien dure est la pauvreté... Je n'ai famais menti... Toutes mes tendresses sont ici... Je suis une honnête femme. ••

Si donc je te dis :« Ne va pas chez M. Dufay, » c*est que tu ne dois pas y aller.

Théophile posa brusquement les deux mains sur les épaules de sa femme.

— Est-ce que par hasard?... dit-il.

— Eh bien I oui !

Il lança violemment son chapeau à l'autre bout de la chambre.

— Ah ! je teinais la fortune, et elle m'échappe ! s'écria-t-il ; et cela parce qu'il y a une femme entre nous I

Il fit quelques pas de la porte à la fenêtre, hors de lui ; puis tout à coup :

— M. Dufay, un banquier, reprit-il, un homme qui vit dans les chiffres I Mais tu as donc été bien coquette avec lui !

— Moi ! s'écria Etiennette.

— Et oui, toi!

Alors voyant qu'Etiennette pâlissait et ne répondait pas, il ramassa son chapeau et fit voler la porte en se retirant.

Cette pensée qu'il aurait peut-être désiré ne rien savoir traversa Tesprit d'Etiennette.

Théophile, cependant, ne se rendit pas chez M. Dufay. Quand il rentra il trouva dans le petit salon sa femme et sa mère assises l'une près de l'autre, qui travaillaient à la clarté d'une lampe. Leurs doigts faisaient voler l'aiguille au-dessus de la toile dont les grands plis descendaient jusqu^à terrct Dans

un fauteuil, les jambes allongées, avec cette grâce abandonnée de Tenfance que le sommeil surprend dans toutes les attitudes, le petit Jacques dormait. Les deux femmes tournèrent vers Théophile leurs yeux rougis.

— Nous t'attendions, dit Etiennette doucement.

Théophile sentit quelque chose comme un remords ; il s'avança et, Tembrassant sur le front, ce qu'il n'avait jamais lait :

— Pardonne-moi, dit-il...

Mais pour cette ambition inquiète et cette intelligence étroite le coup avait été trop violent. A la perte de ses espérances se mêlèrent bientôt des pertes d'argent qui le rejetèrent dans l'incertitude et l'embarras. Le voyage en Alsace et dans divers centres de production avait été coûteux. Sûr du résultat, et comptant sur le concours de M. Dufay, Théophile s'était pour la première fois départi des règles de la plus sévère économie ; il avait même pris des engagements trop lourds pour ses seules ressources. Aucune signature ne liait M. Dufay, qui se tenait à l'écart et faisait le mort. Un procès n'eût amené aucun résultat, si même il n'avait pas abouti à quelque scandale. Théophile dut consentir à payer des indemnités pour se dégager, et il se retrouva plus bas qu'il n'avait été au moment oti il avait conçu son projet d'association. Son humeur déjà inégale s'en ressentit ; bientôt il tomba dans une sorte de marasme dont il ne sortait que pour gronder à propos de la plus petite dépense. On vécut de privations.

33o LES TROIS GRACES

Lxxyii

Un soir, étant seul avec Etiennette, il allait par la chambra lentemeiit, la regardant par intervalles. Evidemment une pen^éçle préoccupait. Tout à coup, 0t sans s'arrêter :

— Tu as une sœur, dit-il.

— J'en ai deux.

— Oui, j§ sais, une qui ^t religieuse ta province. Je parle de l'autre.

— Armande?

— Cest'-à-dire Ârmaudioe, Y a-t-îl longtemps que tu ne l'as vue?

rr- Quelque temps déjà.

•^ Pourquoi?

««r Tii ne te rappelles donc pas que toi-même tu iQe ra$ défendu?

^ Belle affaire! Tu t'en es bien souvenue Tf^n dernier !

—T II s'agissait de Jacqu^,.. et pour lui j'aurais paiséparlefeul

— Oh 1 je ne te le reproche pas«., 11 y eut une pause.

rr Armande est toujours comédienne, n*est-»ce pas ? reprit Théophile qui ne cessait pas de marcher.

— Certainement,

— Elle a de beaux appointements?

^- Oui, je crois.

— C'est magnifique chez elle^

— Magnifique.

— Elle est bien heureuse!

— Chacun a ses ennuis.

— Elle t'aime beaucoup, Armande?

— Je Tespère.

— Et si tu lui demandais quelque chose, elle le ferait?

— Quelle chose?

Théophile toussa.

*- Tu connais notre position..* elle, n'était pas grillante ; elle devient mauvaise. « .

— r C'est une crise à passer.

— Je la surmonterais facilement si j'avais seulement une somme rondQ... trçntQ ou quarante mille francs...

— Je voudrais qu'iU faaf^nl: en msi poisçfsion.

— Tu peux du moins te les procurer.

^ Comment cela?

— Eh bien ! en priant ta 3œur de te lea prêter.. Si ce qu'on raconte est vrai, c'est une bagatelle pour elle, une goutte d'eau tirée 4'up vaae. Pour noum c'est le salut.

— Ecoute, dit Étiennette» tu m'obliges à parler de choses qui me froissent et me blessent... C'est comme si tu remuais un fer chaud dans m^ poitrine. J'adore Armande, et je verserais mon siang poqr elle, qui a sauvé mon fils ; mais jamais, enteadHu, jamais je pe lui demanderai d'argeQt,

— ^ Tu l'as bien fait une foisl...

— Ce n'était pas pour manger. Est-ce que je ne sais pas d'oti k venait, cet argent?... Je ravaude mes bas jusqu'à la dernière maille, je reprise mes jupons jusqu'au dernier lambeau, je mets sou sur sou pour lui rendre un jour ce qu'elle m'a prêté. La reconnaissanceserà éternelle, la dette non.

— Cependant...

— N'insiste pas, ce serait inutile.

— Ah! tu n*es bonne à rien! s'écria Théophile, qui frappa du pied.

Tandis que Théophile poussait ce cri qui faisait passer le froid dans les veines d'Étiennette,Armande et Marcel continuaient leur pastorale commencée à Viroflay. Mais les songes, même ceux auxquels des indispositions complaisantes prêtent leur concours, ont un terme fatal. Le théâtre a ses rigeurs. Il avait fallu rentrer à Paris. Marcel, plus épris que le pre*mier jour, y poursuivait son rêve de réhabilitation par Tamour, ce rêve qui séduit tant de cœurs au printemps de la vie. Armande était moins croyante. A son retour dans le pavillon de la rue Neuve-des- Mathurins, elle trouva des liasses de papiers entassés chez le concierge, et parmi ces papiers un grand nombre de notes au bas desquelles l'acquit manquait. Elle n'eut pas le courage d'achever Taddition.

— Autant que cela! fit-elle.

Armande avait subi la loi implacable, la loi qui veut qu'on ne compte pas et qu'on ne puisse pas compter, à moins qu'on n'ait l'âme d'un Sbylock dans un corps de Phryné. Aussitôt qu'on a mis le pied dans la voie ardente il faut marcher. La notion du relatif s^efface, l'or fond, et comme il vient on le prodigue. On vit au cœur de la fournaise. Demain doit sans cesse combler le gouffre creusé par aujour d'huit et demain continue ce qu'a fait la veilla.

Armande vendit quelques diamants et para au plus pressé. Céline, sa femme de chambre, reçut ordre de ne rien dire à Marcel. Pour toutes les richesses du monde la comédienne n'eût jamais consenti à ce que les vilaines questions d'argent fussent débattues entre eux. Bien que prise déjà par les répétitions, elle ne changea rien à ses habitudes. Si Marcel devait la voir moins, il fallait qu'il la vît autant que possible. Elle n'ouvrit pas sa porte ; mais, harassée de mémoires et de réclamations, elle songea à prendre un appartement qui coûtât moins cher et à mettre un peu d ordre dans ses dépenses. Ce fut un songe : le virus du luxe était dans ses veines. Les sages résolutions subsistèrent, mais l'office, l'écurie, la remise, Tantichambre, tout resta sur le même pied. D'ailleurs, ne fallait-il pas des toilettes pour ses nouvelles créations et un coupé pour la conduire au théâtre? Versés dans le gouffre des dettes, les appointements d' Armande produisaient l'efl'et d'un verre d'eau qu'on aurait répandu sur un banc de sable.

Elle eut les joies irritantes d'une première représentation et les caresses d'un triomphe. Il y avait trois mois qu'on ne l'avait vue. L'odeur des coulisses enfla ses narines ; elle la respira mieux que les senteurs des b«is. Des connaissances oubliées montèrent dans sa loge. On lui parla de nouveau le jargon de Paris. Il lui sembla qu'il était leste et galamment troussé. Au milieu des couronnes et des compliments, elle ne se pressa pas de rejoindre Marcel, qui l'at-

tendait <ihez elle. La comédienne Vy trouva pâle, fiévreux, jaloux, en proie à tous les délires de la passion. Il remporta dans ses bras.

— Je les aurais tous tués ! s*écria-t-îl en la dévorant de baisers. Comme ils te regardaient !... comme ils chuchotaient!... Et toi, Je suis sûr que tu ne me voyais pas... Etais-tu belle!... J'avais la rage dans le cœur... Ils parlaient de tes épaules et de tes bras et de tes jambes... et il me semblait qu'ils me prenaient quel* qUé chosô de toi... Où sont-elles nos soirées de Viroflay!

Cet élan, cô feu exaltèrent Armatide.

— Éh bien! Veux-tu que je rompe tout?... NôUs y retournerons, lâ^bas, et le théâtre ne m*aura plus ! Va, rien pour moi ne vaut ton amour!

Elle était de bonne foi; mais le lendemain, avant qu'elle lût éveillée, dix fournisseurs l'envoyés pat Céline avaient laissé leurs factures dans son antichambre. Les yeiix ouverts, un frisson d'iiiquîétude saisit Arniande. Rompre, on le pouvait, mais le dédit? Et si on le payait en vendant tout,' comment vivre?

Elle avait barricadé sa porte, mais des circonstances l'entre*bâillaient. Céline, à l'occasion, leur venait [en aide. Céline était une petite personne qui avait de la tournure et du jugement. Elle comprenait mal qu'on n'employât pas sa jeunesse â assurer lé repos de Tâge mûr. Depuis que Marcel régnait dans la maison par le droit divin de l'amour, les profits que la femme de chambre tirait de sa position et de la confiance qu^elle inspirait à sa maîtresse avaient subi une notable diminution. Plus de cadeaux. Céline, qui songeait honnêtement à s'établir, souffrait

de ce changement. Cela ne pouvait. pae durer. Quand on a de Tordre et qu'on sait ce qu'une porte ouverte à propos et Une lettre remise habilement rapportentde bonnes obligations garanties par l'État, on en veut un plus grand nombre après en avoir eu plusieurs, et ce n'est pas dans une maison déserte qu'on trouve le moyen de s'en procurer de nou* velles.

Ce raisonnement avait pour conséquence que Cé- Hne négligeait quelquefois d'exécuter les ordres d'Armande. Elle ne se rappelait pas, elle oubliait; si bien qu'un jour M. le marquis entrait inopinément dans le boudoir de la comédienne, et que le lendemain c'était le tour de M. le duc. Il en restait quelque chose aux doigts de Céline. Armande grondait; la camériste s'excusait et recommençait. Puis elle risquait un mot : M. le duc était une ancienne connaissance; c'eût été de l'impolitesse que de ht pas le recevoir. Quant à M. le marquis, c'était un homme qui avait une influence surprenante. Au mi«> nistère et dans le monde, on n'écoutait que lui. Ces gens-là font la réputation et, partant, la fortune de$ artistes. D'ailleurs, madame toulait-ellé s'enterrer ? On n'est pas jeune, charmante, et actrice pour vivre en ermite. On se rouillait; l'art y perdait.

— Tu as peut-être raison, répondît un jour Armande.

Céline se le tint pour dit. La porte entre-bâillée fut entr'ouverte. La nuance s'accusait. On vit reparaître les bouquets et les fleurs rares dans les jardi-

nicres. La maison avait déjà meilleure tournure. Mais cela ne diminuait pas d'une mince feuille de papier la grêle des factures. Les réformes qui restent à l'état de bonnes intentions n'accroissent pas les ressources. Tous les ministres de finances le savent, et Céline ne l'ignorait pas. Le matin, en coiffant sa maîtresse, la soubrette jurait ses grands dieux que jamais elle ne parviendrait à nouer les deux bouts, et cependant madame était d'une économie exemplaire. Un peu plus et c'était de l'avarice.

— Je vendrai quelque bijou, disait Armande.

— On ne peut pourtant pas toujours vendre ! s'ccriait Céline, qui s'essuyait les yeux.

On sait que l'insecte armé d'une vrille invisible perce à la longue le bois le plus dur. Les paroles de Céline entraient lentement dans le coeur d'Armande, mais elles y entraient; en outre, si à Viroflay elle nageait dans l'azur, la comédienne était sur terre au théâtre. Il y avait donc quelque chose de changé en elle. Marcel le sentait, il ne le voyait pas encore. Quelquefois cependant Armande le faisait attendre. Plus expérimenté, il aurait compris qu'un orage se préparait.

Un soir qu'on faisait relâche il entra chez elle à l'improviste. Neuf heures venaient de sonner. Marcel assis, Armande resta rêveuse; elle prenait un livre, le rejetait, s'asseyait devant son piano, fredon nait, puis se levait^ allait et venait, et regardait la pendule.

LES TROIS GRACïlS BSy

— Souffrez-vous ? dit Marcel, qui voulut l'arrêter au passage. .

— Non, je suis fatiguée, répondit-elle en se dégageant.

Un papier traînait sur un coin de table ; Marcel, s^ns y penser et par un mouvement machinal , s'en empara.

— Ne lisez pas ! s'écria Armande.

— Pourquoi ?

— Cest que...

— ' C'est que?... répéta Marcel, qui tenait toujours la lettre entre ses doigts.

— Eh bien ! lisez I

Marcel hésita, puis ouvrit la lettre ; elle contenait ces mots :

« Merci; ce soir, à dix heures, je serai chez vous.

« Henri de Larrieu. o

— Le comte de Larrieu qui était au château de la Tournelle ?

— Lui-même.

— Et vous l'attendez ?

— Oui.

— Et vous dites que vous m'aimez l...

— Ne faut-il donc voir personne parce qu^on aime I s'écria Armande, qui eut un mouvement de colère... Ce n'est plus de l'amour, c'est de la tyrannie. Un ami passe, il vous demande une heure, et voilà que vous vous fâchez! Mais alors pourquoi ne pas me séquestrer du monde? Faites de cet appartement une cellule et rivez une chaîne à mes pieds... Ah ! tenez, avec de telles exigences vous me feriez presque regretter devons avoir rencontré.

'— Ah! tais-toi! tu me tues I

Fou de douleur, chancelant, Marcel se dirigea vers la porte ; mais là son cœur se fondit, il tomba sur les genoux, les bras tendus, et se traîna vers Armande. Elle sauta sur lui.

— Mais tu m'aimes donc bien ! s'écria-t-elle.

— Ah ! plus que la vie î

On sonna. Armande prit Marcel dans ses bras et le poussant vers sa chambre :

— Viens donc !

Quand le jour filtra à travers les rideaux, Armande regarda la tête pâle de Marcel qui sommeillait sur son épaule nue. Elle se pencha vers lui, et Teffleurant d'un souffle :

— Est-ce bien moi toujours, dis ? murmura-t-elle. L^ bQvichç épuisée de Marcçl çhçrçha le§ lèvres

d'Armandç ;*

— Je voudrais mourir ainsi, dit-il. -

Mais le coup de hache était porté. Réveillée de son ivresse, Armande regardait autour d'elle. Les écrins se vidaient. Céline poussait des soupirs qui témoignaient de son désespoir et de son indignation. Certes^ Armande savait que si elle disait un mot il n'est pas de folies que Marcel n*eût faites pour elle. Mais une pensée pareille la révoltait. Tout plutôt que cela.

Un matin, par cette porte que Céline laissait entr'ouverte, une camarade d' Armande entra. La comédienne, entourée de robes et de dentelles déjà por-

LES TROIS GRACES SSg

tées et jetées sur des fauteuils, essayait de composer un costume nouveau.

— Que fais-tu là ? dit Tami^.

— Tu le vois... du neuf avec du vieux. ,

— Hum I tu tromperas les hommes peut-être; mais les femmes, jamais. C'est Caroline qui sera contente!...

— Ahl Caroline!... tu crois?,..

— Elle a trois toilettes... des merveilles!... Tu lui prépares un beau triomphe.

L'amie chiffonna du bout des doigts les étoffes entassées devant elle.

— C'est donc toujours M. Marcel, reprit-elle en riant.

— Ah! tu sais! dit Armande, qui rougit.

- — Le beau secret!... un secret qui a des cheveux blancs ! A vous deux, vous faites delà mythologie... Philémon ef Baucis... c'est un peu long...

Elle souleva d'une main dédaigneuse un bout de guipure.

— Est-ce que M. de Stern ne te fait pas la cour? ajouta-t-elle.

— Oui, un peu.

— On commence toujours par un peu.

— C'est bien pour cela; j'ai trop vu qu'il ne demandait qu'à prendre le galop, et j'aime Marcel.

— Tu es bête ! On prend M. de Stern et l'on garde Marcel.

Si Céline avait assisté à cette conversation,, elle eût volontiers embrassé M'^« Irma, d'autant mieux qu' Armande ne répondit rien.

Vers cette même époque Marcel eut aflaîre dans un château, à quelque distance de Paris ; il s'agissait d'un travail important, qui devait en amener d'autres. Il hésita tout d'abord à l'accepter. S'éloigner d'Armande, c'était difficile. Que les jours lui sembleraient longs ! Armande, cependant, Ty décida. Il avait une réputation à garder, une position à conquérir ; et puis un mois, ce n'était rien. Vaincu par cette douce insistance, Marcel partit.

— Ouf I... dit Céline.

Pour le coup, elle ouvrit toutes grandes les portes du pavillon.

Marcel menait sa besogne grand train; le pinceau volait. Jamais il n'avait fait mieux. Quand l'amour ne Tétouffait pas il avait de l'esprit. Sa jeunesse, sa bonne mine, son-ardeur au travail, ce qu'on savait de sa vie courageuse intéressaient le maître du logis.

M. de Verneuil était de ces hommes qui aiment à obliger. Il se renseigna et apprit qu'il n'y avait aucune tare dans le passé de Marcel. Il songea à le bien marier pour qu'il fît son chemin plus rapidement et dans de meilleures conditions. Il y avait justement assez nombreuse société au château, et parmi les personnes qui en faisaient l'agrément deux ou trois jeunes filles en âge d'être pouvues. L'une d'elles, qui avait dix-huit ans, semblait ne pas se déplaire en la compagnie de l'ornemaniste.

— J'ai mon affaire , pensa M. de Verneuil.

La famille de M*^« Hérisol n'avait aucune répugnance à s'allier aux beaux-arts, surtout quand ces beaux-arts touchaient à l'industrie par un grand côté. La vocation se haussait alors à la taille d'une profession. On voyait Marcel à l'œuvre, et rien que dans le château où il travaillait^ il était clair qu'il gagnerait de dix à douze mille francs. La chose emmanchée, M. de Verneuil sonda Marcel.

— Comment trouvez-vous M^^** Hérisol? lui dit-il.

— M"" Hérisol? répéta Marcel, qui traçait au crayon des arabesques sur une grande feuille de papier.

— Oui, cette jeune personne en robe rose, avec qui vous dansiez hier?

— Elle est fort bien, ce me semble.

— Avec cela de l'esprit et du bon sens... C'est une perle enchâssée dans une dot. On l'a fort recherchée en mariage.

— Je m'en doute bien.

— Mais j'imagine que si vous vous mettiez sur les rangs vous auriez des chances pour l'emporter sur vos rivaux.

Le crayon tomba des mains de Marcel.

— Moi ! s'écria-t-il.

Il y avait un tel air d'épouvante sur le visage du jeune peintre que M. de Verneuil ne put s'empêcher de sourire.

— Est-ce que par hasard vous auriez dessein de ne vous marier jamais? reprit-il.

— Jamaîs, en effet.

— Ah ! il y a donc de Tamour en campagne? Marcel se troubla.

-^ Ne répondez pas, poursuivît M. de Verneuil ; Je lis cela dans vos yeux. A présent, voulez-vous permettre une question à un homme qui ne fait pas son idole de la sévérité et qui a été jeune autrefois?

Marcel fit un signe de tête.

— Cette personne que vous aimez, est-ce quelqu'un que vous puissiez épouser ?

Malcel hésita.

— Je m*en doutais, ajouta son interlocuteur ^ et vous sentez-vous le courage de rompre avec elle ?

— Dieu ! je ne le tenterais même pas !

— Alors, n'en parlons plus... Je vous avais pris en amitié... peut-être un jour regretterez- vous d'avoir laissé fuir l'occasion... Une famille honorable^ un joli visage, un bon cœur, une fortune honnête : c'est quelque chose ; mais vous avez la jeunesse, qui est mauvaise conseillère quelquefois.

Il sourit d'un air de bonté.

— Soyez heureux tant que vous pourrez l'être,., mais si plus tard vous pleurez, souvenez-vous qu'il y a près de Mantes un château oti l'on sera toujours charmé de vous recevoir.

Le soir même Marcel, qui n'avait pas vu Armande depuis quelques jours, partit pour Paris. Il avait conservé de son dernier voyage une petite clé qui était son plus cher trésor. De la gare de la rue Saint- Lazare il fut en quelques minutes à la porte du pa-

Villon. En traversant une pièce d* attente il réveilla Céline, qui parut effrayée de le voir*

— Vous I vous ! dit-elle.

Comme il se dirigeait vers la chambre d'Armande, elle se jeta devant lui.

— N'entrez pasi s*écria-t-elle.

Il s'arrêta.

— Mademoiselle est malade, reprit Célin^ en bal* butiant.

Marcel voulut s'élancer ; elle lui barra le passage.

— Eh non I il y a quelqu'un?

Un grand tremblement s'empara de Marcel ; l'égarement peint sur le visage, il regarda Céline.

— Elle I elle ! Armande! murmura-t-il.

— Maisjmon pauvre monsieurMarcel, c'estM"' Armandine, une comédienne 1... Il faut se faire une rai* son... Elle vous aime bien tout de même... Mais que voulez- vous? Est-ce que ça pouvait durer, avec trois chevaux dans l'écurie et des dettes plein la maison ? Elle en perdait la tête. Les créanciers n'avaient plus de patience... moi j'étais à bout de mensonges... C'est toujours comme cela qu'on finit dans les histoires d'amour.

Marcel comprenait à peine» Il lui semblait que Céline le déchirait à coups de poignard. Que disaitelle donc ? Quoi ! derrière cette porte Armande était avec un autre I En ce moment il entendit un bruit de pas dans un cabinet de toilette qui faisait suite à la chambre d' Armande, une porte s'ouvrit , quelqu'un toussa. Un vertige saisit Marcel, il fit un bond. Céline se cramponna à ses habits.

— Par pitié I vous voulez donc la tuer I s'écria-telle.

Tandis qu'il se débattait, cherchant à Técafter^ le pas d'un inconnu sonna sur les marches de l'escalier, s'éloigna et s'éteignit. Marcel repoussa violemment Céline, qui disparut, et sauta dans la chambre d'Armande.

Armande poussa un cri. Les cheveux épars, elle se dressa sur le lit défait. La chemise abattue laissait voir les épaules et le sein. Une lampe à demi baissée brillait doucement derrière un globe rose, et sa lueur tendre se mêlait aux clartés vacillantes de deux tisons qui achevaient de brûler dans la cheminée. Marcel courut au lit et prit Armande par le poignet.

— Toi 1 toi ! dit-il d'une voix étranglée.

Il la secoua : elle se dégagea de son étreinte, et, livide, pressant contre la poitrine de Marcel sa gorge délicate, l'entourant de ses bras chauds et nus :

— Et tu crois!... mais tu ne m'aimes donc plus !...

Une odeur de cigarette qui flottait dans l'atmosphère tiède et parfumée de cette chambre monta aux narines de Marcel.

— Tais-toi I ne mens pas I s'écria-t-il, j'ai entendu, j'ai vu.. . Il y a un siècle que je suis là?...

Alors, comme une femme lasse de lutter, rejetant ses cheveux en arrière, harassée, les yeux noirs de tristesse :

— Eh bien 1 oui ! c'est vrai 1 dit-elle.

Marcel ne pouvait pas douter, et ce mot l'écrasa.

— Mais depuis quand ? pourquoi ?

— Est-ce que je sais I... Tôt ou tard cela devait être, cela est ; voilà tout... Est-ce que nous pouvons aimer^nous?... Est-ce que notre cœur n'est pas mangé

tout vivant par la galanterie!... Est-ce que le vice n'est pas dans notre sang I... Il n y a qu'une faute, la première... le reste n'est rien. . . On roule. .. on roule.. . on roule... un jour l'un, un jour l'autre.,. Tromper, est-ce quelque chose ? Si, honteuse de ce que j'ai fait, entraînée par ce qui tressaille encore en moi, je te jurais de ne plus recommencer, ne me crois pas... je mentirais... Quitfte-moi... fuis... je vis dans le mal,, et j'en vis... Je suis perdue, gangrenée... Va-t'en! et perds jusqu'au souvenir de celle que tu as aimée !... Effaré, Marcel se précipita vers la porte et sortit. Armande, éperdue, se jeta hors du lit :

— Marcel ! cria-t-elle.

Mais il était déjà loin ; elle traversa l'antichambre, demi-nue, et pencha la tête sur l'escalier, se tenant à la rampe. Elle l'appela encore d'une voix mourante. La porte cochère retomba sur ses gonds.

— Ah I je n'aimerai plus ! murmura*t-elle.

Deux jours après cette scène une petite fille, conduite par une femme de chambre^ se présenta chez Etiennette. Celle-ci la reconnut du premier regard, bien qu'elle ne l'eût vue qu'une fois.

— Marie ! s'écria^t-elle.

— Oui, madame, répondit l'enfant, qui avait les yeux gros de larmes ; et voici ce que maman m'a dit de vous remettre.

Tout en parlant elle tirait de sa poche une lettre qu'elle offrit à Etiennette. Celle-ci l'ouvrit avec un sentiment d'efiroi ; mais avant de la lire elle em-

brassa Mark à plusieurs reprises, et l'asseyant à l'écart devant une table :

— Tieds, dit-elle, voici un livre d'images, amuse* toi... Si tu as besoin de quelque chose tu me le demanderas.

— Oui, madame, répondit Marie, qui regardait de tous côtés avec cet air de curiosité inquiète qu'ont les enfants amenés subitement en présence de pertoiineâ et d'objets inconnua*

Déjà Étiennette dévorait la lettre d'Ârmande:

« J'ai le cœur brisé... Je t'envoie ma fille... Je Tai couverte de pleurs... Je ne la verrai plus... je ne dois plus la voir... J'ai profité d'une heure oti tout s'est brisé autour de moi pour prendre cette terrible résolution... Quelque chose me disait que c'était inévitable... Tu te rappelles comment elle est venue au monde; à son premier vagissement j'ai senti que je la perdrais... Je l'ai gardée autant que j'ai pu... A présent qu'elle a grandi, sauve-moi d'elle, surtout sauve-la de moi.

« Comprends-moi bien, toi qui me restes... Je Tadore, cette pauvre chère petite Marie; mais dans le milieu où je vis que deviendrait-elle? Val je n'y arrête pas ma pensée sans frémir... Sa naissance a été un malheur... Par quelle porte est-elle entrée dans la vie! D'autres enfants sont venus à la même heure, qui ont réjoui leurs familles , moi je he l'ai jamais embrassée sans avoir le cœur serré. •

« J'ai bien réfléchi... Cette action cruelle que je fais, c'est la meilleure de ma vie..» La pauvre petite ne verra pas ce qu'elle ne doit jamais voir... J'avais des frissons quand elle entrait dans ma chambre... Le matin, quelquefois^ je n'osais pas approcher mes

LES TROIS GRAGBS 347

lèvres de son front. Ce qui se passait en moi alors, qui pourra le comprendre? Il me semblait que seè regards lisaient dans ma conscience.. « Il n'y avait devant elle que deux alternatives : Tune^ horrible, hideuse, par quoi elle m'eut ressemblée.», mieux vaudrait qu'elle tut morte; l'autre, redoutable, presque impossible... Pure et chaste, comment soutiendrais-je sa vue, de quel air lui parlerais-je?... Non! non ! j'ai dû m'en séparer. . . j'ai coupé ma chair vive. « « prends ce morceau'de moi... prends mafille...

« Tu ne me nommeras plus jamais, entends-tu, jamais... Elle est si jeune qu'elle m'oubliera vite. Si elle te parle de moi, tu lui diras que je suis en voyage, que je suis malade, que je suis morte. Ta l'habitueras à te donner le nom qu'elle me donnait; elle croira n'avoir rien perdu, et si j'apprends qu'elle est heureuse je pleurerai moins.

« Un malheur a traversé ma vie, un accident, si tu veux , qui m'a permis d'avoir le grand courage d'agir comme je le fais... Je ne suis plus à Viroflay... Mon rêve a duré quelques mois... Je suis rentrée dans ma boue, j'en avais reçu le baptême^., il est ineffaçable. Je croyais que cette folie que je t'ai ra^* contée devait durer l'éternité... Un jour il n'est rien resté de ce dernier bonheur que je croyais tenir ; me voilà seule, encore seule et pour toujours... Ce monde qui m'entoure, ce n'est personne. Et cependant je marcherai aussi longtemps qu'une force abominable, une force qui n'a pas de nom me soutiendra.

« J'ai fait le mal ces temps derniers, je l'ai fait sciemment. Peut-être aurais-je pu agir autrement, mais pour cela il aurait fallu une force dont chez

moi, je le crains, la source est tarie, la force issue d'un cœur pur, d'une âme honnête. Je suis dans la vie comme un arbre qui n'a plus de racines et qui chancelle au moindre vent... J'ai cédé à la tentation, j'y céderai peut-être jusqu'à mon dernier jour, malgré des révoltes soudaines, malgré des résolutions laborieusement méditées... Elle est ma maîtresse, elle me domine, elle m'accable... Âhl je suis bien misérable!...

c On dit qu'une parcelle de certains poisons introduite dans les veines, les ans peuvent passer sans que rien jamais en efface la trace indélébile : la cor* ruption est dans le sang. J'ai eu mon heure maudite... Et cette heure sonnera, hélas! dans ma vie pendant des milliers d'heures.

« Tu aimeras ma petite Marie de tout ton cœur, n'est-ce pas? Tu l'aimeras presque autant que ton fils ; ton petit Jacques aura une sœur ; tu auras une fille. Elle est bonne, douce, caressante, et se plaît à rester dans vos bras sans parler, sa tête sur votre cœur; elle vous regarde et sourit, puis vous embrasse tout bas, comme pour vous remercier de la tendresse qu'on a pour elle. Elle en a besoin... Et ce n'est plus la mienne qui la réchauffera...

c II faut cependant qu'elle ne sacl^e jamais rien. Si elle pense à moi, elle y doit penser comme à une ombre qui a passé dans son enfance. Quelque chose de plus, ce serait déjà trop. Te voyant telle que tu es, elle croira que je t'ai ressemblée, et tu ne la détromperas pas.

« A présent elle ne te quittera jamais, tu me le promets. Moi, je vais tout vendre et t'envoyer ce qui m'en reviendra. Je n'ai pas le droit de te deman-

LKS TROIS GRACES 349

der une part de ta pauvreté. Si tu étais riche je voudrais qu'elle ne me dût rien... Cet argent que tu recevras, il te servira à Télevec, puis ce sera sa dot... Cest bien peu, l'argent 1... Je donne ce que j'ai. Toi, tu lui donneras la pudeur, l'amour du bien, les habitudes d'ordre, d'économie. Tu lui apprendras à travailler près de toi, à prier, à se rendre utile et bonne aux autres... Toute l'existence est là. Ahl que tu es heureuse! Tu peux prendre ton fils par la main et le montrer à tous... Plains-moi... Tu ne sais pas comme je pleure... Il n'y a plus rien dans ma vie, elle m'est ôtée. »

Cette lettre achevée, Etiennette prit Marie sur ses genoux. Elle fit venir son fils, et le lui montrant :

— Voici un petit frère que je te donne, mon enfant; vous vous aimerez bien. Toi, qui est plus grande, tu lui apprendras à être sage et gentil.

— Et maman? dit Marie.

— Elle est en voyage, répondit Etiennette, qui suffoquait; moi, je suis sa sœur, c'est auprès de moi que tu attendras son retour.

Marie ne dit plus rien, baissa la tête et pleura, malgré le petit Jacques, malgré Etiennette; dans cette maison qu'elle ne connaissait pas, elle avait pour la première fois le sentiment de la solitude!

Théophile arriva et demanda ce que c'était que cette enfant; Etiennette fit passer Marie et Jacques dans une pièce, voisine, et le mit en quelques mots au courant de ce qui venait d'arriver.

35D tli TROIS GRACBS

— Ah! uae bouche de plus à nourrir! dit-il... tu penses bien que je ne m'arrêterai pas à toutes ces belles phrases.

Etiennette reprît la lettre d'Armande, sur laquelle M. Rodier avait à peine jeté les yeux.

-r> J'ai Tenfant, je le garde, répliqua-^t^^elle froidement.

— Cheg moi et malgré moi?

— Sans toi et malgré toi, si tu t'obstines à faire une chose injuste.

Théophile, pris d'un accès de colère subite, leva la main. Etiennette le regarda sans remuer.

— Tu aurais tort! dit-elle, un seul coup, et tu ne me reverras jamais.

Une résolution si déterminée était peinte sur son visage que Théophile se sentit vaincu. Il abasisa lentement le bras.

— Voilà un geste que tu te serais épargné, reprit Etiennette, si seulement tu avais lu cette lettre jusqu'au bout.

— Que dit-elle donc?

— Marie ne te coûtera rien... Au besoin, j'aurais pris sur mes nuits pour la nourrir... Mais Armande enverra bientôt une somme d'argçnt qui nous permettra de l'élever.

— Ah I fit Théophile radouci.

Puis se ravisant :

— De l'argent !... ce n'est encore qu une promesse. Et il est aisé de promettre... quand on est comédienne surtout... Ta sœur n'y pensera plus , et c'est un enfant qui nous restera sur les bras.

— Nous verrons bien, dit Etiennette avec Tacccnt dégoût.

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