VI. CHANSONS POPULAIRES
L'étude que nous poursuivons, si longue qu'elle ait été déjà, serait encore incomplète si nous laissions tout à fait dans l'ombre la
dernière pièce du répertoire poétique de sainte Anne: nous voulons dire la Canson populaire.
Il va de soi que la chanson n’est pas l'hymne liturgique, ni le poème plus ou moins grave qui s'adresse au petit nombre, comme à une élite capable de le comprendre et de le goûter. Elle est faite pour la masse, pour l'atelier, pour le coin du feu, pour le grand air, nous allions dire pour la rue, et lui demander, même lorsqu'elle
Chante une sainte, de devenir un cantique, c'est lui demander de n’exister plus.
La chanson de sainte Anne, du moins en général, n'aura donc, ni pour le fond ni pour la forme, le caractère des œuvres poétiques dont nous nous sommes occupés jusqu'à cette heure. Mais quelle que soit cette différence, nous y trouverons peut-être, mieux encore que dans l'hymne liturgique, la vraie note et la vraie preuve de la piété populaire, Que les églises retentissent de cantiques en l'honneur d’un saint ou d’une sainte, c'est l'endroit, et bien souvent, on ne peut rien conclure de ce fait; mais que, en dehors de l'église, la chanson répète à sa manière les échos du saint lieu, c’est la preuve très évidente que le culte de ce saint ou de cette sainte a pris racine dans le peuple, et fait vraiment partie de sa vie de tous les jours.
u Magazine 74e Chila, de New-York,
e emprunté a no. de nov.
La chanson populaire n’est pas dans les livres, —le mot le dit assez, —elle est dans le peuple, dans sa mémoire et sur ses lèvres ; elle est dans l'atelier, dans la maison rustique, dans la chaumière, et
c'est là qu’il faudrait aller la chercher, là même où la nature l'a fait -éclore,
Cantique à sainte Ann
Fig.
A Nous nous souvenons d'Hippolyte Fourtoul qui avait projeté d'élever un grand monument à ce qu'il appelait d’un mot si heureux “ le génie anonyme et poétique du peuple 1,” Or, ce qu’il aurait voulu
faire pour la France, nous l'aurions voulu faire, nous, pour notre Sainte,
1 Dans la séance du 8 novembre 1862 du comité de la langue, de l’histoire et des arts ‘de la France.
Nous nous souvenons aussi de ce M. Arbaud qui, pour faire revivre les chants populaires de la Provence dont il était épris, suivait de loin le vieux pâtre dans ses montagnes, recueillant au vol le refrain dont celui-ci trompait son ennui, Ou mieux encore, nous le voyons s'en allant, les soirs d'hiver, au coin des foyers rustiques, à côté du rouet des bonnes femmes, et là, les décidant, après maintes honnétetés pour vaincre leur méfiance soupçonneuse, à lui redire à lui, les couplets de leur jeune âge, ces couplets que vingt générations avaient déjà chantés avant elles, Et puis, quand il est rentré chez lui avec ces fragments ramassés pêle-mêle de çà et de là, nous le regardons avec envie les relier l’un à l’autre, leur assigner à chacun sa place, comparer les variantes plus ou moins heureuses, souffler sur les interpolations parasites et arriver enfin, après beaucoup de travail, au texte primitif, à celui qui, dans un jour d'inspiration, avait jailli du cerveau d’un homme devenu l’interprète de tous, parce que l'émotion de son cœur répondait à ce que sentait le cœur de chacun,
Ainsi faudrait-il faire pour les chansons de sainte Anne, Nous qui avons dû renoncer ‘au rouet des bonnes femmes ”, comme à bien d’autres choses, et qui n’avons pu faire sur place ces intéressantes recherches, d’ailleurs nécessaires, trouverons-nous des amis qui les feront pour nous, et de la vieille Bretagne, par exemple, si dévote à sainte Anne, à l’église et hors de l’église, ne nous viendrat-il pas encore une fois, quelques échos, non plus seulement ‘“ du sanctuaire ” mais de la chaumière et de l'atelier ?
En attendant, nous savons gré à l’auteur des CZansons populaires des Flamands de France, M. de Coussemaker (in-8°, Gand, 1866), et à l’auteur des 7raditions et légendes de la Belgique (in-8°, Bruxelles, 1870), M. le baron de Reinsberg, de nous avoir fourni quelques-unes de ces chansons de sainte Anne tant désirées et si chères. Nous n’en possédons qu’un tout petit nombre, mais elles ont été recueillies, texte et mélodie, sur les lèvres mêmes du peuple, et l’une ou l’autre, avec ses deux cent. «ns d'ancienneté et sa note pieuse, a pleinement satisfait notre modeste dévotion de chrétien, sinon tous nos goûts d’archéologue.
On l’a compris au titre même des ouvrages que nous venons de
1 Voir la préface des Chants populaires de la Provence recueillis par Damase Arbaud,
in-12, Aix, 1862.
“ Vous Fi tri
‘“ Vous
La deux, davant:
siècle, e
En rien de précieu:
citer, ces échos de la muse populaire nous viennent de cette partie du nord de la France où la langue flamande est parlée, #t, pour préciser davantage avec M. de Coussemaker, des arrondissements de Dunkerque et d'Hazebrouck. Ce n'est pas à dire pourtant que ces chants soient inconnus hors de là, car, à distance, M. de Reinsberg les a entendus maintes fois, par exemple : à Bruges, à Bruxelles,
à Ostende, C'est le patrimoine poétique des jeunes écolières qui
fréquentent les ateliers de dentelle, et des femmes de tout âge qui
exercent cette profession. Il va sans dire que, sainte Anne étant leur patronne, c'est surtout au jour de sa fête que ces chansons vont leur train, Nous reviendrons ailleurs sur les détails de cette fête,
très intéressante comme scène de mœurs flamandes, Et comme il
tarde peut-être au lecteur de voir quelle est cette poésie, née ainsi
dans l’ouvroir et le réjouissant encore à ses Lonnes heures, nous traduirons deux ou trois des pièces citées par MM. de Coussemaker et
Reinsberg. La première est plutôt, pour le fond, un cantique, mais
entre le cantique et la chanson, étant donné tel motif, où est exac-
tement la ligne de démarcation (243) ?
“ Laissez-nous vous célébrer par nos louanges, — Notre douce mère sainte Anne,—EÆEt vous rendre hommage,--Parce.que vous êtes notre suprême bien. (Refrain) Sainte Anne,—Mère Anne,— Vous avez vu notre douleur ;— Sainte Anne, - Mère Anne,— Après nos gémissements, accordez-nous la joie,
“ Lorsque nous voulons parler —-De votre grande sainteté, Nous ne devons pas taire votre grande dignité, (Refrain) Sainte Anne, etc,
“ Vous avez été choisie de Dieu —Pour être la grand'mère de son Fils, —Et pour exaucer les prières—De tous ceux qui sont en tristesse. (Refrain) Sainte Anne, etc.
‘“ Vous avez offert— Votre fille de trois ans— Dans sa tendre enfance, — Votre consolation et joie. (Xefrain) Sainte Anne, etc.”
La chanson ou le cantique finit-il ià ? Nous l'ignorons. A eux deux, MM. de Coussemaker et Reinsberg n'en ont pas donné davantage, Le premier fait remonter cette pièce au dix-septième siècle, et les paroles comme la mélodie indiquent en effet cette date,
En:voici une autre d'une origine tout à fait populaire, qui n'a rien de poétique, dit-on, même dans le texte original, mais qui est précieuse comme document à consulter pour l'histoire du culte de
RENE PIS UV
SA ER PEAR
sainte Anne en Flandre, Elle est intitulé “ Sint Anna Nuchten” (Le matin de sainte Anne) (244), et peut s'interpréter comme il suit :
“Quand vient le jour de sainte Anne,—Dès le matin, notre cœur est rempli de joie.—Nous allons ensemble à l’ouvroir — Et de l’ouvroir à l’église.
“# Nous marchons toutes deux à deux—A l’offrande, avec des candelles de cire; - Nous entendons la grand'messe,—Et nous choisissons sainte Anne pour patronne.
“ Quand la messe est terminée,-—Nous partons pleines de joie. — Nous partons de l'église, — Et nous allons de l'église à l'ouvroir.” Mais la chanson qui a le plus de succès, c’est celle qui a pour
titre: “Sint Anna Dag” (Le jour de sainte Anne), et on l'entend
surtont à Bailleul, à Cassei et à Steenwoorde : SINTE-ANNA-DAG. ‘7C'est fjaujourd’hui le jour de’sainte Anne, le jour de = - sainte Anne.—Nous ai- ‘tis van da -ge Sint’An- na - dag,Sint An-na mons toutes ce jour élus
CEE ne, — Et nous avons
Allegro.
dag, wy ky-ken al naer den kla - ren dag en wy grande hâte—D'aller À EE = l’église.— Lorsque la meskle: 1 ons met - ur spoed om te gaen naer de ker - ke se est dite, - Nous pattons = ES avec bonheur. -— Joseph,
zoet Ai do mis-sewierd ge- daen wy zyn al levé avant l’aurore, — Est == T5 venu ici avec son chariot
bly de vendeuse te gnen,Josephus is pepe al- couvert et sa bête. — Nous
ER apportons avec nous des ES Scé provisions — Et des gàteaux plein des paniers.
hier metsynen wagen en zynbas -tier De provi-
“ Toutes veulent venir avec nous — Mais elles doivent r'æ. Diewil-len al rot on mél ges, moeten'gheel avoir bien fait leur devoir == toute l’année.—Celles qui ne l'ont pas fait— Doivent rester chez elles et ne
jaerhun mestag doen;en die *t nie en hebben
peuvent venir avec nous.
—Nons apportons avec nous des provisions, etc.” C'est bien la chanson, ceci, et pour la satisfaction du lecteur
da + en, moe-ten bly-ven en niet meô gaen, Fig. 132. Chanson flamande,
nous mélod
certai pourri celles forme la fête perme lières,
cas, dè Anne —Hél!
n’a pas
“ Saint
ses stro le nord nous l’a si peu s Sainte, elle pér flamand
No cantique aussi, n voyons : des bruy Pour che pays, bic
nous en donnons ici même, au moins en miniature, le texte et la mélodie.
Si notre préambule de tout à l'heure pouvait servir d’excuse à certaines autres chansons d’un caractère encore moins sérieux, nous pourrions mentionner de plus celles qui se chantent avant la fête, et celles qui se chantent apr's, car c’est tout un cycle complet que forment dans leur ensemble ces chants populaires. Il y paraît bien, la fête n’est pas exclusivement religieuse, mais peut-être sainte Anne permet-elle quelques divertissements ce jour-là à ses petites dentellières, d'autant qu’elles ont bien entendu la messe le matin. Eñ tout cas, dès la veille, ces divertissements s’annoncent : ‘“ La fête de sainte
Anne approche !—-Hé! courage! vivat! Nous irons danser ensemble ! —Hé! courage ! vivat! sa! sal”
Et le lendemain, comme en tout lendemain de fête, la chanson n'a pas le même ton :
“ Sainte Anne s’en va ; — Elle part pour un autre pays.—Nous sommes tout tristes.—Notre argent est dépensé, - Nous voilà rentrées dans l’ouvroir, —Avec notre carreau sur les genoux.— N'est-ce pas là un grand ennui ?—Je n'ai pas le cœur à la besogne.”
Telle est cette naïve poésie où se reflète si bien, jusque dans ses strophes les moins graves, ia faveur dont jouit sainte Anne dans le nord de la France et en Belgique. Malgré certains scrupules, nous l'avons recueillie mot à mot, ou à peu près, d’abord parce que, si peu solennelle qu’elle soit, elle est encore un hommage à notre Sainte, et ensuite, parce que nous entrevoyons l'heure prochaine où elle périra à son tour, avec les derniers vestiges des anciennes mœurs flamandes qui s’en vont peu à peu.
Nous parlions tout à l’heure de la Bretagne. Si elle a ses cantiques à sainte Anne, a-t-elle également des chansons ? Celles-là aussi, nous les voudrions bien entendre, Pour le moment, nous voyons avec plaisir que La bonne servante bretonne, venue “—du pays des bruyères,— des landes de l’Arvor,—Dans de plus riches terres, — Pour chercher un peu d’or,”—n'oublie pas la sainte patronne de son pays, bien au contraire :
Pour moi. bientôt j'espère, Retourner vers Auray ; Sainte Anne est notre mère :
Pour vous je la prierai.
Nous lui serons fidèles, Nous le sommes à Dieu,
Et laissez-nous nos ailes Pour voler au ciel bleu !,
Mais il y a pius spécial, et aussi plus complet dans le genre : c'est la Canson du Pilote, où du Combat de la Surveillante, dont Brizeux nous a déjà cité le refrain, et qui fait partie des CXants populaires publiés par M. de la Viliemarqué. Voici les derniers couplets, dans la traduction française :
“ À Sainte-Anne, je suis allé, car je vais m'embarquer. A Sainte-Anne, à Sainte-Anne, à Sainte-Anne qui va prier, Sainte-Anne ne l’oublie pas.
Adieu, hommes de Kervignac, je reviendrai bientôt. A Sainte-Anne, à Sainte-Anne, à Sainte-Anne qui va prier, Sainte Anne ne l’oublie pas.”
Puis après le récit du combat naval :
Nobles et peuples, chantons tous en Bretagne les louanges du roi:
Les louanges du roi et de sainte Anne, la bonne marraine de ce pays,
A Sainte-Anne, à Sainte-Anne, à Sainte-Anne, qui va prier, Sainte Anne ne l’oublie pas *, ”
1 D, V. Xecueil de chansons chrétiennes, no 161, chez A. Domin, Caen.
2 Villemarqué, /oc., cit, t, TI, p. 205, 2 in-12, Paris, 1846. M. Pradère, dans sa Bretagne poétique (in-80, Paris, 1877, p. 355, donne la traductien en vers de cette pièce, Nous extrayons : ‘