VIES OU LÉGENDES 267 PETRUS SUTOR
en français : Pierre Cousturier, qui avait jusque-là soutenu l'opinion contraire, reprit la thèse, sa thèse à lui, et dépensa pour elle non moins de vigueur que son adversaire avait fait pour la sienne. Ila pour lui, les Augustin,les Ambroise, Pierre Comestor, Albert le Grand et même saint Thomas d'Aquin, saint Antonin de Florence, le Mantuanus, (carme Spagnoli), Nicolas Gorran (fol, XIXss.). Il en appelle aux rites des églises et même de l'Eglise (fol. XIX) ; il voit dans l'opinion contraire une “illusion diabolique ” (fol. LVI1) ; il prie les præstantissimos patres professeurs de théologie de “condamner ces témérités”, de “ combattre ces insolences ”, et de reconnaître avec lui que ses adversaires sont de prétendus savants, des maladroits, des présomptueux ineptes, des gens qui n'ont pas le courage de signer leurs livres, qui s'amusent honteusement à rabaisser le vrai mérite, et qui surtout n'entendent rien au syllogisme (fol. LIX).—Bren ! très bien !
Et Cousturier n’est pas tout seul. Il y a d’abord pour l'aider BERTAUD de PÉRIGUEUX avec ses 7ria aurea opuscula et son Encomium trium Mariarum; il y a ensuite plus fort, plus dialecticien, plus verbeux, Conrad WIMPINA, eximius bonarum artium, philoso- Dhice atque sacrarum litterarum professor. Avec lui, c'est trop peu d'une plaquette : il faut au moins trois livres contre.les . ‘“ fouetteurs de sainte Anne,” Anne mastiges, comme il les appelle.—Délicieux, ces fouctteurs !
Il va de soi, tout d’abord, qu'il dédie son volume, un gros, à un personnage puissant, et cela pour bien des raisons, mais surtout pour être mieux défendu par lui contre les rkinocéros !, Sans doute, les rhinocéros doivent être ces impitoyables “ fouetteurs.” Et donc, après les quatre chapitres du premier livre, où son rapportées les opinions des dits ‘ fouetteurs,” s'ouvre le second livre, immense celui-là, en trente chapitres au moins, où Conrad prenä le fouet à son tour.
Allons-nous assister à la scène ?—Oui, un instant. Il a déclaré tout à l’heure à ia fin d'un décastichon (fol. 141 verso), qu'il ne lui
l Sie, p. 137. Ce chiffre correspondant à la première page du De dive Anne trinubio, L'ouvrage est publié dans un recueil du même auteur intitulé : Æarragn miscellanæorum, etc, 1631 ... Voir l’appendice.
appartient pas de terminer ni de juger le procès, mais à l'Eglise en concile, et à la sagesse de ses maîtres. Toutefois il a bien le désir, c'est manifeste, de le voir se terminer dans son sens, et il n’épargne aucune peine pour obtenir ce résultat.
Le feu s'ouvre par une discussion très savante sur la personnalité de Cléophas, et du fils de Cléophas. Il faut pour cela neuf chapitres, après quoi, l’on doit conclure que Cléophas a été le second époux de sainte Anne, Ensuite vient la question de Salomas, et après trois ou quatre chapitres, il faut conclure pour Salomas comme on a fait pour Cléophas. Puis encore, s'appuyant sur l'exemple d'Abraham d’une part, et de tant de saintes femmes d'autre part (ch, XXss), Conrad prouve que sainte Anne devait ‘“ méditer des secondes et des troisièmes noces,” pro tot nepotibus gignendis (ch. XXII). C'est tout l’argument, et nous le laissons en latin. Et la conclusion générale de tout ceci, c’est que les trois Maries de l'Evangile sont trois sœurs, trois filles de sainte Anne, ce que prouvent du reste a l'évidence des témoignages empruntés aux traditions de la ville de Marseille, Szc ! Sic ! (ch. XXX.)
Jules Simon avait sans doute lu quelque ouvrage de ce genre quand il disait que la scolastique, c’est de la gymnastique. En haut! en bas! à droite! à gauche!—et l’on retombe, si l'on peut —sur ses pieds !....., 2???
Pourtant, la discussion est loin d’être finie. Elle va se,poursuivre des années, jusqu’à la fin du siècle, soutraue qu'elle est, de part et d'autre, par des personnages de renom.
Contre les tenants dx frinubium, et nous dirions de nouveau “pour la bonne cause,” après Sylvius d'Eger, et Cornelius Agrippa de Nettesheim, historiographe de Charles V, nous remarquons un homme célèbre encore de nos jours, et que ses travaux sur la Bible protègent à jamais de l'oubli: nous voulons dire, et on a peut-être deviné Thomas MALVENDA, La carrière de Malvenda a commencé, nous dirions, avec et par notre Sainte. Il y a longtemps déjà que nous avons appris ce détail de sa vie, et cependant nous admirons encore comme à la première heure ce fier jeune homme de dix-neuf ans, qui osait se dresser tout seul contre les vieux maîtres du savoir, les bacheliers et les docteurs, et qui répondait par un opuscule vic-
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torieux à leurs prétendus arguments. Le temps n'a pas épargné ces pages éloquentes et viriles, et c'est à ;;eine s'il en reste quelques traces. Mais Nicolas Figuières, dans ses Prolégomènes sur les Commentaria de Malvenda lui-même, et Quétif et Echard, dans les Scriptores Ordinis Prædicatorum, nous en ont conservé les dernières lignes. On devine s’il nous est agréable de les traduire :
“ Voilà, dit le jeune auteur, ce que j'ai pu trouver à dire sur la virginité de saint Joseph et sur l'unique mariage de sainte Anne. J'ai voulu rendre hommage à la dignité méconnue de la sainte femme sainte Anne, en combattant de toutes mes forces une opinion que le vulgaire entretient à tort, et si je ne l'ai pas fait selon la science, j'y ai du moins employé tout mon zèle, un zèle inspiré de Dieu. Qu'un esprit d'enfant ou de jeune homme soit bien pauvre et bien chétif, je l’ai reconnu déjà, et je ne puis pas me dissimuler mon ignorance, C’est pourquoi, si j'ai dit des choses qui ne sonnent pas très bien à l'oreille des sages, qu'ils daignent me pardonner par égard pour mon âge. Je suis en effet un misérable petit bout d'homme (#iserabilis homunculus), indigne de toute sympathie, mais humblement soumis au Pontife romain, aux pieds duquel j'incline bas ma tête.—Fait au couvent de Lombay, de l'Ordre des Prêcheurs, de l’enfantement de la Vierge l'année 1585, de mon âge la dix-neuvième finissant, ce dix-neuvième jour du mois de mai."
Figuières, ex rapportant le texte de ces lignes, n'a-t-il pas raison de dire que, avant l’ensoleillement plénier qui a été toute la
vie littéraire de Malvenda, ce petit livre fut comme une délicieuse aurore ! ?
! Par exception, il faut ici emprunter aux appendices : P P pP
Quétif et Echard, Seriptores ord. Pred., t. 1, p. 450: ‘Vix ille pubertatis annos attigerat cum Beatæ Anne et Goachimi Monogamiam, Sosephique Beate Marie Dei genitricis sponsi Virginitatem stylo propugnandam suscepit, speciali in id et eximic sonfecto opusculo, posteris, heu rerum vicissitudo ! temporum mox injuria subrepto, paucissimisque illius foliis et quaternionibus etiamnum servatis superstitibis, quibus et auctoris intentum ejusque religio dilucide signatur et ætas his Verbis :
‘ Hæc igitur sunt quæ pro Josephi virginitate, et pro Annæ unicis nuptiis mihi se offerunt dicenda : conatienim sumus pro nostra virilitate (?) secundum zelum Dei, nescio an secundum scientiam, sanctissimæ Annæ matronæ dignitatem extoilere. et vulgi opinionem quam diu plerique imbiberant, vehementer elidere. Exilitatem ingenii mei puerilis, pauperiemque adolescentis prodidi, quare ignorantiam non excuso. Optaverim autem, si quæ
Mais voyez le contraste, Après la jeune et vaillante parole que nous venons d'entendre, une autre surgira, celle d’un autre domi. nicain, un homme de cinquante ans celui-là, et qui entassera pages sur pages, et démonstrations sur démonstrations pour prouver que les trois Maries dont parle l'Evangile sont bien vraiment les trois filles de sainte Anne. Heureusement, dit Quétif et Echard, Sébastien Michaelis—c'est de lui qu’il s'agit—“ fit peu d’adeptes À son sentiment.”
De là nous pouvons peut-être conclure que la discussion s'était à peu près terminée avec Malvenda, et que la légende du #rinubium et des trois Maries n'avait plus cours parmi le peuple. En tout cas, à part des rééditions d'œuvres anciennes, les siècles suivants n’en feront plus entendre un seul écho, si ce n’est peut-être par manière de réfutation surabondante.
Trois autres biographes de notre Sainte appartiennent, comme les précédents, au seizième siècle, et réclament de nous une analyse au moins sommaire,
Le premier, le chartreux PIERRE DORLAND, aurait écrit une
dixerim sapientum auribus minus consona, ut ætati venia detur., Ego enim miserabilis homunculus, et vix ulla commemoratione dignus, Romanis pedibus meum caput submittere debeo.—In conventu S. Crucis de Lombay ordinis Prædicatorum anno Virginis partus millesimo quingentesimo octuagesimo quinto, ætatis neæ DECIMO NONO declinante mensis maii decimo nono die,
Dans les Prolégomènes par Nicolas Figuières surles Commentaria in S. Scripturam de Malvenda lui-même (tome 1, in-fol. Lyon, 1650), on lit, $ 11;
Primus felicissimi ingenii auctoris partus fuit opusculum de Monogamia Beatissime Annæ Dei Gen. Mat. deque Virginitate SS. Patriarchæ Joseph ejusdem SS. Virginis sponsi. In hujus operis calce sic auctor loquitur :
Hæc igitur sunt, cte.
Et après lu citation :
Utinam opusculum hoc tibi, Lector, dare possemus, sed communis inimici invidia mutilum mansit ; solum enim tertium, quartum et sextum quaternionem, qui et ultimus est, assequi potuimus. Prædictam subscriptionem transcripsi tibi ut in ea perspiceres vitæ auctoris gratam auroram ad illuminandum propensam, ac ejus in tam teneris annis maturitatem, fidem, ac in S.-R. Ecclesiam, velut innatam observantiam humilemque subjectionem.
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VIES OU LÉGENDES 27t
vie de sainte Anne en allemand, et selon toute vraisemblance, dans les dernières années du quinzième siècle, Ce texte original existe-t-il encore? Nous ne savons pas. Il en fut publié une traduction latine dans la Vita Christi de Ludolphe de Saxe ou Lupolphe le Chartreux, Lyon, 1542. Malgré nos recherches et nos désirs, nous n'avons pu trouver nulle part cette édition, mais une autre de 1642 que M. Rosenthal, de Munich, a bien voulu nous envoyer en examen, Celleci porte pour titre, si nous traduisons: Wie de N.-S. F.-C. par le R. P, Ludolphe de Saxe, chartreux......A la fin est ajoutée la Vie de sainte Anne, mère de Marie, mère de Dieu, par le frère Pierre Dorland, du même ordre, Lyon, 16421,
A la page 739, commence la Wie de sainte Anne sous ce titre également traduit :
“ Vie de la très glorieuse Anne, mère de Marie, Mère du Christ, résumée par Ascencius sur la très suave histoire de la même sainte, composée jadis en allemand par très religieux homme frère Pierre Dorland, des Chartreux de Zeelhem 2.”
Ce petit ouvrage a de la valeur, et la plupart des Légendes postérieures l'ont cité à qui mieux mieux. Nous remarquons surtout les pages relatives à la mère de sainte Anne et à son mariage, Sans le texte de saint Cyrille d'Alexandrie, que nous devions préférer, nous les aurions reproduites, parce qu’elles sont en effet les meilleures sur le sujet. Ce même Dorlandus avait encore écrit un Diadema sanctæ Anne en vers élégiaques, et Pâquot nous apprend qu'il s'en conservait un manuscrit à la chartreuse de Zeelhem, avant les ravages des calvinistes 3,
i À, P, Ludolphi de Saxonia, ordinis carthusiani, Vita Domini nostri Fesu Christi. .…. Adjicitur ad calcem Vita S, Anne Deipare Marie matris per F. Petrum Dorlando, carthusiant item ordinis ascetam. In-fol., Lugduni, 1642.
à Vita gloriosissime matris Anne Christipare Virginis Marie genitricis, “b Ascencio in compendium redacta, ex historia suavissima ejusdem matris Anne, ab religiosissimo viro F, Petro Dorlando ordinis carthusiensis in Zelem, Teutonice prius edita.
4 Pâquot, Wém. p. servir à l’hist. litt, des Pays-Bas, etc. (18 vols., in-120, Louvain, 1763), t. VI, p. 120.
Le second biographe, GAUTIER BOR ou BORN, est un de ces auteurs, comme il y en a eu un grand nombre, un grand nombre avant lui, un grand nombre après lui, auteurs dont nous parlions au commencement de cet Ÿ ouvrage, qui ont l'air de croire et de donner pour certain tout ce qu'il leur plaît d’imaginer. Ainsi d'abord, ce Gauthier Born, “cor-
Fig. 100. S. Anne, vignette . , :
de l'édit. flamande de "igé et mis en langue françoyse par Josyf de G. BORN. Peborch,” nous raconte, comme s’il y avait assisté, les trois cérémonies nuptiales, qu'il regarde d’ailleurs comme fait admis de tout le monde. Et ce n’est pas tout ce qu'il a vu: il a tout vu, au contraire, il sait tout. Il sait, par exemple, que, après le départ de la sainte famille pour l'Egypte, sainte Anne, qui n'avait pas eu connaissance de ce départ, ‘s’en alla en hierusalem estant fort desolee demandant apres elle de rue en rue et de maison en maison ; apres fist encoires le semblable en Bethleem en Bethanie en Jerico en Affrique en Samarie et en Naim et en tous lieux ou il luy estoit possible aller...” (ch. XXXVII). Il sait ‘“ comment elle eut grand pitié touchant l’occision des petits innocens ” (ch. XXXIX), et ‘comment aussi elle cueillit les petits enfans mors hors du sang courant et les nettoya et les fist enterrer” (ch. X1); “comment elle print congé de ceulx de Bethleem quand elle se voulut rendre es desers” (ch. XLII), et “comment encore au desert elle fut tentée de l’'ennemy ” (ch. XLIV), jusqu'à ce que ‘“ Jésus avec toute sa compagnie
vint la visiter” (ch. XLVII).
Le livre est plein de pareilles révélations, et il faut au moins la poétique prière de la fin pour nous réconcilier avec ce Gautier
fantaisiste :
O racine de toute sainctete
Olme (?) de grande pitie Qui es seulle et seullement De tous biens le commencement O bonne doulce mere A l'heure de ia mort amere Viens en mon ayde ten prye Avecque ta fille Marye.
(Ch. LXXIV).
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ent elle endre es tentée de bmpaghie
moins la Gautier
Le troisième auteur, Laurent de Cuyper, est moins imaginatif, et il tient assez bien la promesse qu'il exprime dans le titre même de son livre: semotis inc omnibus confectis quas veteres ignorarunt historiolas, “ Vie de sainte Anne où sont mises de côté toutes les historiettes inventées par l'ignorance des anciens auteurs” (1591 en allemand, 1592 en latin).—Sans retour sur soi-même, sans doute,
Nommons encore Natalis Beda (1519), Jean de Robles (1522), Amandus Zierixiensis, Nicolaus Simonis de Harlem, autres panégyristes du seizième siècle, et venons au dix-septième.