IX.— UNE MISSION SBCRÈTB
Lyon, ce.... mai 1837.
«Voilà bien des années, mon élève chérie, que nous ayons cessé mutuellement de nous donner des marques de bon souvenir. Après un si long temps passé , j'éprouve , je l'avoue, un certain embarras en commençant ma lettre. Oui, je suis embarrassée, car j'ignore maintenant en quels termes je dois m'adresser à la grande dame qu'autrefois je nommais tout simplement ma fille. Cependant, comme il m'est doux de penser que madame Laneuville, malgré ses deux ans de mariage , est toujours un peu cette espiègle Marie-Laure, l'adorable petit démon du pensionnat de mademoiselle Saulieu, il me suffira, je l'espère , d'invoquer ses souvenirs d'enfance pour reprendre, au nom de ma tendresse pour elle , le langage sans façon d'une mère et d'une amie.
« Pardonnez -moi donc , Madame , si mon cœur se met, comme en ce temps-là, à son aise avec vous ; au surplus, c'est votre faute, chère enfant : vous m'avez trop franchement aimée pour que je ne me reporte pas, en vous parlant , à l'époque où vos charmantes malices me causaient tant de petits chagrins , et vos caresses un si grand bonheur.
« Voilà, je suppose, mon indiscrétion justifiée au-
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près de madame Laneuville; à présent, que Marie- Laure essaie de redevenir, en lisant cette lettre, mademoiselle de Fernis, notre folle pensionnaire, et,; j*en suis sûre alors , mon élève préférée , ma bien aimée, ma fille comprendra beaucoup mieux que c'est la tnaman Sophie qui s'adresse à elle.
a Val j'ai bien du chagrin, chère enfant t mais! comme je compte sur toi et que ton cœur a'a pasi moins bonne mémoire que le mien , cette idée-là mei rassure et m'encourage à t'écrire.
« Il y a long-temps déjà que tu aurais reçu une; lettre de moi , si j'avais pu te savoir à Paris ; naais tu n'y étais peut-être pas au mois d'octobre de Tannée dernière? Aujourd'hui, sans un journal qui m'est! tombé par bonheur sous la main , je te croirais encore habitant les Gévennes, où ton mari , m'as-tu dit, possède de grands biens. Gomme je parcourais au hasard la séance de la chambre, un nom m'a frappée parmi ceux des orateurs qui sont montés à la tribune pour répondre au ministre ; tu te doutes bien que ce nom ce fut celui de M. Laneuville. Aussitôt je me suis empressée de prendre des informations. Non, je ne saurais te dire quelle a été ma joie quand j'ai appris que le député qui se nommait ainsi , c'était le célèbre propriétaire de l'usine de St-Georges , l'époux de ma jolie Marie-Laure.
« En vérité, c'est une inspiration du Giel qui m'a fait ouvrir ce journal! tu es à Paris, ma belle petite amie, ton mari est député, il connaît les ministres , il va chez le roi peut-être ! sa position élevée doit te mettre à même de savoir bien des choses qu'une pau-
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vre proTÎaciale comme moi ne pourra jamais apprendre de si loin; mais tu seras mon appui , mon secours dans la grande affliction qui éprouve mon courage depuis six mois ; oui , tout me dit que , grâce à ton amitié , l'inquiétude mortelle dont je souffre jour et nuit va enfin cesser.
a Mais , au lieu de me réjouir comme une folle à la première lueur d'espérance que j'entrevois , il vaudrait mieux sans doute te dire quel est l'important service que j'ose réclamer de toi ; avant de t'en instmire, je vais tâcher de t'expliquer le moins longuement possible ce qui s'est passé depuis que nous somnies séparées.
«J'imagine, chère fille , que tu n'as pas oublié avec quelle douleur j'ai quitté la maison de mademoiselle Saulieu. Je trouvais tant de plaisir à vous aimer 1 Pourtant up devoir sacré m'appelait à I^yon : il me fiaLllut partir. Parce que j'étais votre mère à toutes, je' ne pouvais pas laisser orphelin l'enfant de mon frère. Je dois le dire , j'ai été généreusement récompensée de mpq amoujr de sœur. Pendant six ans^ si tu savais comme il m'a bien payée de tous les sacri*fîces que j'ai faits pour l'élevftr, mon beau, mon ^a-^ vant Tiburcel II m'est impossible de te parler comme je le voudrais de son amoqr pour l'étude , de sa piété vraiment filiale envers sa mère d'adoption. Comme il craignait de m'affligerl il se montrait si soumis alors, ce pauvre ami , qii'on aurait pu croire qu'il ne se sentait ni grandir ni avaqcer en âge; quanta moi, habituée à le voir docile à vingt-deux ans comme il Vétaiï à seize, j'oubliais aussi que le temps ^yait
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marché pour lui comme pour tout le monde» et je ne Faimais encore que comme un enfant , que déjà c'était un homme, un bien joli homme, je t'assnre! Cependant l'ambition lui était venue; oh t mais une ambition qu'il saura justifier par ses talens : il a tant de savoir et de génie ! que ne pouvais-tu être comme moi la confidente de ses grandes idées! mes faibles lumières ne me permettaient pas certes de les jager; aussi, quand il m'en parlait avec le feu au visage et des éclairs dans les yeux , je ne le comprenais pas toujours , non , mais je sentais bien que c'était beau , et je pleurais d'admiration. Mais lui , voyant qu'il ne pourrait jamais trouver le moyen de placer tout ceci chez son fabricant de soieries, se croyait malheareux à Lyon; disons mieux, il l'était réellement; car la fièvre le tuait. Eh bien I il n'en disait rien , ce cher et cruel enfant; il avait peur de paraître ingrat en me témoignant le désir de me quitter. Aveugle que j'étais ! je le laissais souffrir. Il évitait de me parler de son chagrin : c'était bien de sa part, n'est-ce pas? mais moi , sa mère , j'aurais dû m'en apercevoir. Tu le vois, Marie-Laure, je suis toujours la même ; aujourd'hui comme autrefois, il est facile de me tromper. Vous le saviez bien vous, mes jolies méchantes » il faut que l'on me confie tout, je ne sais rien deviner. Un soir, heureusement, je l'entendis soupirer et se plaindre, il me croyait endormie. Oh I non pas , j'écoutais! il m'avait suflS de surprendre quelques mots pour connaître les souffrances intérieures que, par excès de reconnaissance, ce bon jeune homme me cachait. Mon parti fut pris tout de suite, et, dès le
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lendemain matin, sans lui rien dire de mon indiscrétion bien naturelle , bien permise , surtout à moi dont ilestrenfant adoré, j'exigeai qu'il se préparât à partir pour Paris. Il ne le voulut pas d'abord : le dissimulé se croyait encore si bien maître de son secret l il finit pourtant par céder à mes prières. Ah I qa'il me fut facile alors de voir que l'obligation que je lui imposais de voyager ne coûtait qu'à son amour pour moi!
ce II m'a fallu bien du courage, ma belle et chère petite amie, pour lui cacher mes larmes en me séparant de lui. Je devais lui taire à mon tour combien cette résolution m'était pénible; s'il l'avait soupçonnés, Tiburce ne serait pas partij, et mon enfant aurait fini par mourir du mal de l'ennui. Je n'étais pas assez folle pour me dire que j'assurerais positivement son bonheur en l'envoyant si loin de moi. Le bonheur I il n'est pas plus à Paris qu'en province ; ou, pour mieux dire, il esjt partout, car on le trouve toujours là où on l'apporte soi-même. Mais je sauvais la vie à mon fils d'adoption ; cette idée m'a suffi pour contenir les sanglots qui m'étouffaient, lorsque nous nous sommes embrassés pour la dernière fois. J'aurais voulu qu'il n'emportât jpas même un regret en partant. Était-ce possible avec un cœur comme le sien I Faussi loin que nous avons pu nous apercevoir encore je lui ai souri. C'est Dieu qui m'eii a donné la force. Juge de ma douleur quand il me fallut rentrer seule dans le petit logement où nous avions vécu si long-temps à deux I j'avais le cœur navré, mais j'étais contente de moi : je n'ai pleuré qu'au retour.
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« Durant les premiers mois de son séjour à Paris, Tiburce m'écrivait deux fois par semaine, et comme il m'entretenait toujours de ses belles espérances, cela me donnait patience à souffrir ; mais bien des semaines se sont passées depuis qu'il a cessé de m'écrire régulièrement; ses lettres, si rares déjà, ont toutes quelque chose de pénible et d'embarrassé qui me tourmente cruellement. Si Tiburce, dont je com nais le naturel sincère, manque de franchise avec moi, c'est sans doute qu'il craint de me causer du chagrin ; mon Dieu ! le pauvre enfant, que me caT che-t-il donc ? Je pourrais bien venir à Paris et le chercher, ce malheureux jeune homme, je finirais par le trouver, j'eg suis sùré; mais je craiqs aussi que ma présence ne soit une nouvelle peine pour lui : s'il allait rie pas pouvoir me dire en face ce qu'il n'ose m'avouer de loin, ce serait une chose bien affreuse pour tous deux | Je ne sais que penser de son silence ; où est-il maintenant ? Dans sa dernière letr tre, qui n'a pas pioins d'un mois et demi de date, il m'écrivait : a Demain je déménage. » Depuis il ne )p'a pas donné sa nouvelle adresse : J'ai écrit rue de la Harpe, n» 22, à l'hôtel où il est descendu en arrir Tant à Paris : pas de réponse. J'ai toutes les terreurs imaginables; je me désole, je maudis le jour o(^ je lui ai dit: Il faut nous séparer. Cependant, chère QUe, il fallait bien lui dire cela ; je ne pouvais pas le voir mourir I plains-moi, Marie-Laure, plains-moi e( surtout ne m'abandonne pas I
f( C'est une action généreuse que je te demande, c'est Une sainte mission que je veux te confier. J'i-
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gnore si ton mari sera disposé h faire quelque bhose pour le fils d'adoption d'une pauvre femme qui lui est inconnue ; mais toi, je l'ai nommée mon en&nl aussi ; pour te sentir disposée à me venir en aide» voilà ce qu'il faut te dire : Il y a en ce moment à Paris un honnête et bon jeune homme, le fils de maman Sophie, il est sans protecteur et sans secours ; je chercherai à découvrir sa trace, et de loin j'exer* cerai sur lui une surveillance bien cachée, bien discrète et bien fraternelle. Dis-moi, Marie-Laure, ce que je demande, est-ce possible ? te sens- tu capable d*accorder à mon enfant l'appui mystérieux que je reclame pour lui? Si, dans ma douteur de mère, je me montre trop exigeante, il faut me le pardonner ; les grandes peines emportent toujours une partie de notre raison ; on ne peut pas voir juste à travers les larnaes. Comprends- moi bien. Ce n'est pas que je veuille te dire : Va droit à Tiburce et tends4ui la main. Ce serait s'éloigner du but au lieu de L'attein-;^ dre. Son cœur est si fier, qu'il n'accepteira jamais ni patronage, ni tutelle. L'orgueil, hélas t c'est son seul défaut, l'orgudl de mon enfant se révolterait à l'idée qu'on surveille sa conduite et que quelqu'un m'inslroit de tout ce qu'il ne vieut pas me dire»
« Mais non, chère fille-,, ne tiens compte de rien dans la prière que je t'adresse ; il me suffit d'une seule preuve d'affection de ta part ;. celle-là je te la demande à mains jointes : que je sache seulement si Tiburce existe ou non ; borne- toi à faire fahre les démarches nécessaires pour le retrouver dans la retraite cachée qu'il s'est choisie, et je te bénirai comme 1 12
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si jo te devais la vie. Tu sais son nom: Tiborec Jourdàn, je l*ai dit où il a demeuré d'abord : rue de la Harpe, n« S2 ; puissent ces renseîgnemens le mcllre à même de m'ccrire demain : Je Tai trouvé !
« Â présent que j'ai fait un appel à ton cceWi si tu veux te rendre compte du motif qui nie fait roc cenlier à loi de préférence à mes autres filles, les anciennes pensionnaires de mademoiseUo Saulieu, interrogé ta mémoire, elle te rappellera Tinstanl pénible de notre séparation. J'avais reçu ton baiser d'adieu ainsi que celui de toutes tes compagnes. Ces chères petites vinrent en foule m'accompagner jusqu'à la voiture qui m'attendait devant la grille du pensionnat. Je les vois encore me montrant leurs yeux en pleurs et me criant : An revoir. Une seule de voos manquait à ce groupe attendrissant de mes fidèles éplorées. C'était ma Benjamine , c'était toi , Marie- Liaure. Tu dois sourire en lisant ceci r accnse-nwi d'injustice ; car moi je t'accusais d'ingratitude. Enfin j'étais partie, la voiture venait de tourner raoglc de la rue ; mais penchée à la portière, je levai les yeux pour voir encore une fois le toit de la maison lÂen-^imée que je quittais pour toujours. Alors, du haut du helvéder, j'aperçus un joli visage que mon coBur connijiiBsait bien ; je recueillis tous les baisers que tu me soufflais sur le bout de tes doigts, et puis long- temps après, quand , avec la distance, il nero»^ fui plus possible de distinguer tes traits ni de confit* 1er tes baisers, je vis un mouchoir blanc s*agil<?f ditfis les airs, c'était le tien, ma chérie ! Montée sur la terrasse, lu avais voulu être la derntère à mepcr-
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dre de vue et tu semhlais me dire par tes signaux : Si je ne le vois plus, je te devine encore I
ce A qui donc aurais-je pensé si ce n'est à toi ? >
u N'oublie pas que j'attends des nouvelles de nooH
Tiburce; à bientôt une lettre, n'est-ce pas? à bientôt!
« Toujours ta maman, ce Sophie. »
Après la lecture de cette lettre qui témoignait bien plus de la tendresse inquiète d'une mère que de la prudence d'une femme, madame Laneuvillejeva non sans crainte sur Rose-Marie ses yeux humides d émotion. On eût dit qu'elle avait besoin de puiser dans l'approbation de cette enfant un encouragement à la conduite que déjà, cependant, elle était résolue à tenir.
— Ëh bieni qu'en penses-tu? dil-cllc avec une sorte d'hésitation. — Attendez un moment, Madame, reprit la gentille brune en levant à son tour ses paupières gonflées de larmes ; je ne peux pas parler, je pleure!
C'était, on îe voit, cause gagnée pour la bonn^ tanle Sophie : à compter de ce moment il devait y avoir dans ce monde deux cœurs de plus intéressés au bonheur de Tiburce.
— Chère enfant! reprit la jeune femme satisfaite de voir son attendrissement si bien partagé, je le vois, tu es aussi sensible que jolie; que tu as donc bien fait de venir hier, que je suis heureuse de te connaître! je veux t'ai mer, ma bonne petite Henriette, Gélestine, Zélie, je ne sais pas, moi... dis, comment te nommes-tu ? — Rose-Marie, répondit celle-ci
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en étouffant vm dernier soupir. — Marie ! répéta madame Laneuville, en vérité tu te nommes Marie? comme moi, comme ma meilleure amie... Ah I mais c'est charmafitl tu me plais cent fois davantage avec ce nom-là ; je te réponds qu'il le portera bonheur» Alors, se levant soudain, Marie-Laure prit à deux mains la charmante tête de la petite ouvrière, elle contempla un moment ce front si pur comme pour marquer du regard la place du baiser qu'elle allait Jui donner, et elle dit avec effusion : Il faut que je t'embrasse pour ta gentillesse, pour ton excellent cœur, pour ton nom surtout. — Il faut, Madame, dit Rose-Marie en se dégageant avec modestie, il faut pensera cette pauvre mère qui compte sur vous pour retrouver son enfant. — Et c'est justement pour cela que je t'ai envoyé chercher à ton atelier. — Ah 1 reprit en souriant la con6dente de Marie-Laure, la voilà donc cette commande pressée qui a mis ce malin tout le monde en rumeur chez ma maîtresse couturière; je vois que ça n'usera pas beaucoup le fil de madame Hamelin.
La jeune femme accueillit gatment cette innocente malice. L'intimité va vite quand les cœurs s'entendent : aussi , malgré la distance du rang , les deux Marie semblaient être sœurs en ce moment, tant elles s'unissaient bien dans la pensée d'une bonne action.
— Ainsi, c'est bien convenu, tu vas aller à l'ancienne demeure de ce jeune homme. — Tout de suite, Madame! Que vous êtes donc bonne d'avoir pensé à moi! — Ne me remercie pas; il s'agit d'un secret, je
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n'avais pas à choisir une autre messagère. -- Ça se trouve bien, car vous n'auriez pas pu mieui rencontrer. Cette pauvre mère! je m'intéresse tout plein à elle... Et le jeune homme donc! il 'est bien intéres* sant aussi celui-là.— Mais va donc, petite folle, et ne cause pas tant.— Une idée,'Madame : si, pendant que je courrai à droite et à gauche, vous écriviez à votre maman Sophie que son tlls est retrouvé? — Mais il faut au moins attendre ton retour, dit madame Laneuvilleen traçantau plus vite l'adresse de Tihurce. —Inutile, Madame; quand je reviendrai vous n'aurez plus qu'à ajouter : il demeure à présent telle rue, tel numéro. J'irai Jeter tout de suite la lettre à la poste, cl elle partira vingt-quatre heures plus tôt. — Bien trouvé I j'écrirai. — Je pars, dit Rose-Marie après avoir arrangé sans façon les touffes de ses cheveux noirs devant la glace de madame Laneu ville. — Et l'adresse que tu oublies I — C'est juste. Elle lut : rue de la Harpe, n« 2S. Eh bien I mais à votre tour. Madanne, vous avez oublié d'écrire le nom du jeune homme. — En effet; tu me rends aussi folle que toi. Qu'importe? tu te le rappelleras : Tiburce Jourdan. — Drôle de nom, je ne m'en souviendrai jamais.
Marie-Laure griffonna les deux noms avec une vivacité impatiente qui moucheta d'encre tout le papier. Rose-Marie le prit et le plia en quatre sans attendre que l'écriture fût séchée.
— La malheureuse petite I s'écria madame Laneuville, elle va tout effacer! — Bah! ça se lira toujours bien.
£t voilà l'officieuse messagère partie. Non, l'écri-
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turc ne sera plus lisible, mais qu'importe t paisqu^à dix pas de la maison elle doit perdre en courant Fadresse qu'elle croit avoir soigneusement serrée sous son petit sautoir de cou. Un quart-d'heure après elle s'apercevra de cette mésaventure et voudra revenir sur ses pas; cependant elle continuera sa route en se disant : Le maudit nom ! impossible de le rattraper. Et pourtant, une fois arrivée rue de la Harpe, au moment où elle désespérait le plus de sa mémoire, Rose-Marie se souvint, cl pour ne plus Tonblier« d'un nom qu'elle avait cru ne pouvoir jamais retenir.
. Allons la retrouver à son retour chez madame Laneu ville, et hàtons-nous, car son zèle est grand, son chemin facile, elle ne doit pas se faire long-temps attendre.
— Comment, te voilà déjàl dit Marie-Laure à son active messagère, pourpre de chaleur, rendue de lassitude, essoufflée de la rapidité de la course. — Ah ! Madame, ce n'était, ma foi, pas la peine d'aller le chercher si loin ce M. Tiburce Jourdan ; vous ne vous le seriez jamais imaginé : il est votre voisin. — En vérité ! — Mais oui ; il demeure ici tout près , rue Saint-Ijazare; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il habite justement la maison où j'ai tant joué, ce malheureux dimanche dont je vous parlais hier. — Gomment I lu connais quelqu'un dans la maison? — 1^1 6Ue et la nièce de la portière : rien que ça I Lui aussi, je le connais, pas de vue, quoique nous nous soyons cependant rencontrés de bien près, puisque ee dimanche-li il m'a fait tomber, en me heurtant
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comme je courais avec ces demoiselles. Je ne me dDutais ^ère alors que quinze jours après je ferais tant (ie cfaemin pour le retrouver.-^Quel heureux hasafdl lu pourras l'informer de ce qu'il fait.— Oh! je le sais déjà : ii écrit pour le monde. — Gagne-t-il de Far* gent?— Pas beaucoup, k ce qu'il parait, puisque der^ iiièrement it a vendu une partie de son mobilier. — Pauvre jeune homme 1 — Ces demoiselles diseni qult est très- bien; il faudra faire quelque chose pour lui» Madame. — Oui... peut-être... je ne sais pas encore; nous verrons; mais tu t'es bien gardée d'être indis-* crête, j'espère? — Ohl soyez tranquille, je n'ai ét^ que curieuse : ça n'a étonné personne.
Cette dernière gentillesse fit sourire madame La* neuville; elle réfléchit un moment, après quoi elle reprit : Rose-Marie, lu ne dois plus retourner tra^ vailler chez madame Hamelin. — Et pourquoi donc, Madame? dit celle-ci avec étonnement. — Parce qu^l faut que tu m'appartiennes à présent ; notre protégé ne peut plus se passer de toi. Il faudra bien quelque* fois nous voir, nous entendre à son sujet. —.Oh 1 tant que vous le voudrez. Madame; pour vous, pour cette bonne maman Sophie qui vous aime tant, il n'y a rten que je ne fasse. — C'est décidé, je ne veux plus que ta maîtresse couturière te gronde; tu Iravaâlleêaa ch«E toi, je serai ta première pratique. — Et si {'allais encore vous gâter vos belles robes? olY}ecta Rose^ Marie avec une charmante inquiétude.
-*- Je me risque, dit Madame Laneuville en la baisant de nouveau an front. Tiens, ajouta*4^ell« en kp menant cinq pièoes d'or dans la maîn, ceci est à toi.
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- La jeuae ouvrière rougit, elle prit un air chagriR et deoianda : Est-ce que Madame veut me payer les courses que je pourrai faire pour elle? — Non, je veux seulement faire la première mise de fonds de ton établissement; si tu me refuses, je ne croiiai plus à ton amitié.
Il fallut bien accepter. Rose-Marie attendit que Madame Laneuville eût répondu à la tante de Tiburce, et elle emporta la lettre en disant : A demain.
Si quelqu'un s'esfcima heureux ce. jour-là , <^rtes ce fut le père Vincent Juredieu, quand il eut appris par sa fille que désormais, grâce à la protection de madame Laneuville, elle allait être dameei naaêtresse aussi éien que \A sévère couturière de la me Thérèse. Malgré la péconciliation du malin^il ne pouvait s*empèeher d'en vouloir au fond du ccbut à celle qoi, la yeille, avait si brutalement chassé Rose-Marie. Celleci éprouvait un véritable embarras en pensant qu'il (allait a11er>dire à sa maltresse : Ne comptez plus sur moi. Madame. Elle fil part de son tourment au père luredieu.
■' — Que ça ne t'inquiète pas, lui répondit-il ; je me charge de la remercier pour loi, et ça. ne sera pas long.
En effet il fut bientôt chez madame Ha'melia ; elle attendait avec impatience le retour de Rose-Marie. ' — J'en suis bien fâché, dit vivement Juredieu, mais la petite ne reviendra plus chez vous. — Qu'estce que cela signifie? — Que je la garde à la maison. -* Vous extra vaguez, bonhomme ; vous oubliez donc fue ce matin je me suis donné la peine d'aller la chercher en voiture? -* Oui, après Tavoir renvoyée