‹ Les trois MarieChapitre 10 sur 25 · VI.— NOUVEAUX VISAGES · texte numérisé non relu

VI.— NOUVEAUX VISAGES

Ge n'était pas une course ordinaire que celle qui devadt avoir lieu le dernier jour de mai 18^ : tout concourait à en faire une réunion remarquable. Outre lintérèt que devait inspirer la lutte solennellement annoncée, c'était une sorte de rendes-'Vous d'adieu

où venait se voir la baate sociélé parfaiemie atanC de prendre sa volée pour la résidence d'été. Il n'y a plus de bals, plus de réceptions, le théâtre Italien s*est ajourné h l'hiver prodiain, la diambre élective a voté le budget, les prés sont verts, les bois sont ombreux, il faut partir; mais, en gens de bonne compagnie, il faut prendre congé quelque part, et la réunion, si nombreuse qu'elle soit, peut tenir à l'aise entre le bois de Yerriàtss et la Groix-de-Bemy.

C*est ici qu'une nouvelle scène s'ouvre pour nous: ici vont paraître nos nouveaux personnages. Nous avons sauvé notre jeune Tiburoe; maintenant, si notre galerie s'agrandit, nous pouvons, sans préoccupation fâcheuse, la faire passer sous le regard du lecteur.

Parmi les dames qui variaient cette brillante ex* hibition du beau monde se faisaient remarquer deux femnaes : amazones élégantes, toutes deux elles conduisaient d'une main habile et aisée deux coursiers semblables qui paraissaient à peine sentir le léger fardeau. Cavaliers et piétons se les montraient. Heureux qui pouvait les saluer I Sur leur passage les rangs s'ouvraient, et quelquefois aussi, comme si l'on se fût entendu, on embarrassait leur route avec un bienveillant égoïsme. C'est qu'alors on les voyait plus long-temps et le sourire était sur tous les vi* sages. Que l'on se connût ou que l'on se trouvât là pour la première fois, tous les yeux se disaient : N'est-ce pas que ces femmes sont adorables et qu'il est bien doux de les regarder? On aurait voulu les applaudir d'être si belles. Elles, elles passaient avec

100 LSB imOIg MAMB.

cette beatnté tnen portée qai s'ignore et qui n'est pS5 plus fière de ce don céleste que le cygne de son duvet ou de sa blancheur. Sous le vêtement chaste et taquin de l'amazone, le petit pied sons l'ample draperie, le front coquettement orné du chapeau cavalier, le voile au vent, la cravate jQottante sur le col qui tombe, qu'elles avaient bonne grâce les deux Marie ! car c'est ainsi qu'on les nommait. Le monde leur donna le même nom comme Dieu leur avait fait le même cœur. Et , autant parce qu'elles étaient belles que parce qu'elles étaient belles ensemble, elles laissaient après elles un long murmure d'admiration, et de ce murmure et de ces justes hommages, un homme qui se trouvait là était bien heureux. Il suivait de l'ame et du regard ces deux femmes, l'une avec une tendre sollicitude : c'était son amie ; l'autre avec un cœur plein d'amour : c'était sa femme.

M. Laneuvilie était connu de tout Paris : sa haute position, et plus encore son mérite, avaient fait accepter par une société difficile la cordialité sans façon et le laisser-aller entraînant de ses manières. Aussi ne s'étonnait-on pas de le voir, lui, placé dans un riche coupé dont il avait fait rabattre la capotte, tandis que madame Laneuvilie et sa compagne, madame d'Âuberive, chevauchaient à quelque distance au milieu d'une cavalcade d'amis. Quelquefois, au détour d'un chemin, la ligne de voitures se rompait, et l'on riait alors dç voir les deux charmantes créatures revenir sur leurs pas, et, se plaçant à la portière de M. Laneuvilie, lui faire courtoisement escorte. Gelui-ci, qui savait être jeune avec les jeunes, se car-

LES TBOtS MARÎB. 101

rait alors gravement sur les coussins de soii coupé, félicitant les nouveaux cavaliers de leur bonne tenue et de leur zèle. Puis, après un moment de bienveillante audience, il leur donnait Fessor et la liberté.

Mais un observateur attentif et bien au fait de toutes ces nuances qui mettent en relief les mouvemens cachés du cœur, aurait pu remarquer qu'en présence de M. Laneuville sa femme éprouvait une sorte de contrainte.

Disons tout d'abord que madame lianeuville, jolie comme une femme qui hier encore n'était qu'un enfant, était redevenue peu à peu, et après quelques mois de mariage, la Marie-Laure du pensionnat qu'elle avait quitté depuis tout au plus une année. U semblait qu'elle n'avait voulu qu'essayer, mais essayer avec l'ardeur d'un commençant, l'apprentissage d'un état auquel il lui était permis de renoncer. Jeune recrue dans la vie conjugale, après les premiers jours de sa sortie de pension, après ces instans de bonheur où la jeune fille prend possession d'un monde nouveau, elle était retournée à des habitudes oubliées. Et quelle joie pourtant quand on lui donna M. Laneuville I car, il faut le dire, on le lui donna plutôt qu'elle ne l'avait choisi. Mais il était si glorieux d'être la femme d'un tel homme !

Sans idée du monde> inexpérimentée, mademoiselle de Fernis était entrée avec audace dans la vio de ménage. Gomme toutes les natures ardentes, comme toutes les vives imaginations, elfe avait, pour ainsi dire, poétisé sa situation, et, parce que le far-

10S un TKOIS MABIB.

deaa qa*dle s'étail donné à sapporter était brillant, elle semblait avoir eu peur quand elle le vit de plus près, du moins eut-elle Tair de n'en pas vouloir accepter la responsabilité. Un beau jour elle rentra dans ses dix-sept ans. Elle devint rieuse hors de pro* pos, boudeuse par caprice; elle avait de ces petites tyrannies si gaies à voir, et auxquelles il est si bon de^e soumettre ; pois, après réflexion, elle tremblait elle-même de son despotisme, souvent elle se cher* chait d'amusantes occupations au moment où il aurait fallu se livrer à des occupations plus importantes, le tout pour se dire peut-être : Je suis ma maîtresse 1 Mais, annonçait-on M. Laneuvilie, aussitôt, avec ce trouble comique et ce sourire charmant des jeunes filles qui cherchent un semblant de gravité, elle reprenait de plus sérieux travaux, comme lorsque dans sa pension, au moment d*une espièglerie, ses compagnes lui disaient à l'oreille : Jlibdame va te voir!

Et lui, son mari, préoccupé le jour par l'entraînement de&affaires, rapportant le soir au logis conjugal la sincérité de sa passion, il n'avait pas pris garde à ce changement. D'ailleurs Marie-Laure ainsi faite lui plaisait : une femme enfant était pour lui une douce chose. Il lui fallait aimer; mais il était bon aussi que son amour ne devint pas ce travail de toutes les heures, cette incessante application au même sentiment qui dévore le cœur et dissipe la vie. Il lui fallait aimer sans trop y prendre garde, comme on respire, peut-être un peu bourgeoisement, peut-être un peu paternellement; non pas qu'il eût le c^ur froid et

IBS noit màMMé IM

blasé : ear, inen que M. Ijaneavilte fât amié«»Aii«* fiea de Tâge, sa jeunesse ne s'était usée au feu d'au'^ cune passion : aussi sa paternité n'était pas une p»* teroité de précepteur qui dogmatise et régente^ Biais une paternité bonne» jeune et joueuse, un sentioMBl sans fougue, mais persévèremment indulgoit et te» dre; ce n'était pas une paternité que Tâge prescrivj»l4 mais une paternité de caractère dont on n'avak pas à médire : car elle n'allait jamais plus loin que le seuil de l'alcove. Une autire femme que llarie*Laure, sérieusement femme» sérieusement passionnée, énev* giquement aimante, se serait emparée de toute l'eiis^ tence de 11. LaneuviUe ; et il ne ^lait pas qu'il en M ainsi : cette existence était encore nécessaire à :taDt d'autres.

SL LaneuviUe était une de ces natures de forte et riche étoffe que Ton peut encore trouver de mw jours, quoi qu'on eu dise, mais qu'il faut se donner la peine d'aller chercher, parce que de pareils hom«mes ne sont pas de ceux qui viennent nous trouver* Ge sont de ces hommes à qui la société dQil absolu^ ment aller dire : Voilà ce que vous êtes et ce que nous voulons de .vous. Car, eux, ils l'ignorent et s'î*» gnorent : c'est tout auprès d'eux qu'ils exercent kvn forces, qu'ils les étendent, qu'ils les concentrât.

Fils d'un forgeron qui avait à peine en toute pr<K priété une enclume et un marteau, M. LanaiviMt était devenu maître de forges sans une grande cobh plication d'évènemens et par la seule valeur niMf pliée de vingt années de coups de marteau à douai heures de travail par jour. Quinse autres aoBéesausii

1IM Lift non MAui.

■tâeaieiit^fiiiployées étendirent ses relations, augmentèreàt son influence, déyeloppèrent en lui nn homme nouveau : le cerveau se trouva aussi vigoureux que le coeur. Ses concitoyens l'envoyèrent à la diambre; là, comme à sa fonderie de St-<î^eorges, M. Laneuville fut un travailleur. Il devint un de ceux qu'on employa le plus à ces travaux sans apparat, oiais si utiles, que le député est encore plus là l'homme du pays qu'à la tribune.

Il n'aurait tenu qu'à lui d'avoir des honneurs, mais il n'en fallait guère parler : il ajournait. Une première fois on lui offrit la croix, il la refusa pour loi, il la demanda pour son curé. Il avait des idées à lui ': dans son enfance, la misère l'avait rendu religieux, la reconnaissance le confirma religieux dans son âge mûr. Il aurait voulu que ses forgerons allassent de temps en temps feire la prière en commun; mais sur cela seulement il n'était pas écouté : Ce n'est pas mon ouvrage! — lui répondait chacun de ses zèles ■travailleurs ; car c'est ainsi qu'ilsdisent, ces rustiques penseurs : la prière, c'est l'ouvrage du prêtre; allumer les hauts fourneaux, l'ouvrage des forgerons; des deux parts les assistans sont les oisifs. Quand il fit accorder la croix au pauvre curé, bon vieillard qui venait on ne savait d'où, car il ne parlait jamais de lui, M, laneuville, mieux instruit, insista pour (fofon mit sur son brevet : Accordé à M. le curé de SMieorges, ancien capitaine de dragons, oublié à Wagrara. Les forgerons, qui n'allaient pas entendre to messe du prêtre, allèrent depuis entendre la messe de H« le capitaine, et notre maitre de forges préleu*

dait que les fHles du pays s'en mariaient mieux et plus sûrement. A chaque croix qui lui fut offerte, il avait toujours à désigner un mérite resté sans récompense, une vertu inconnue, un talent sans prolecteurs : Après toutes ces boutonnières-là , M. le ministre, disait-il en riant. Tel était ce noble et naïf caractère : aussi le recherchait-on sans jalousie, Taimait-on sans arrière-pensée. Sa maison de Paris avait Goi par être une sorte de salle d'attente où se trouvaient les hommes de valeur qui aspiraient au pouvoir, et bien souvent aussi ceux qui le possédaient; car )e député forgeron ne s'occupait guère de politique générale. Il voulait, avant tout, que Von organisât l'administration, comparant ceux qui ne gouvernent qu'en proposant à chaque session des catéchismes politiques, à cet architecte qui avait construit une maison à superbes étages et avait oublié l'escalier.

Tel que nous le dépeignons, et avec bientôt quarante-cinq ans, nous craignons que M. Laneuville ne paraisse pas un époux assorti à l'âge et aux goûts do Harie-Laure. Mais, outre ce que nous venons de dire, le contraste est moins frappant qu'on ne pourrait h croire. Il semble que la jeunesse de cœur de cet homme se répande sur tout lui-même ; toujours active et presque toujours heureuse, aucun événement n'a flétri sa vie et n'a mis sur son visage plusieurs années en un seul jour. Sa tempe n'est point dégarnie, sa chevelure est noire encore. Une seule lide traverse son front large et pur, mais cette ride est celle que lui a donnée l'habitude du commandement ;

106 LB8 TftOIB MAMI.

die lai sied comme une cicatrice au f^nt du gaer* rier. Sa tète est noblement supportée sur son torse robuste ; son aspect est celui de la puissance. La colère d'un tel homme pourrait être terrible ; sa bienveillance est un bienfait, sa présence est une proteo* tion. Quand son épouse aimée s'appuie sur son braa^ elle si gracieuse, lui si fort, il semblerait voir réalisée une de ces bibliques unions si souvemi reproduites par les poètes hébreux.

Après ceci, que faudrait-il penser de Marie-Laare, si un repentir coupable était entré dans son cœur ? Non, elle était heureuse^ elle l'avait dit ; elle aimail son mari, elle l'avait dit encore.

Mais quelle était donc cette chose inconnue qui la rendait si capricieuse ? Quelle pensée portait-elle au fond d'elle-même qu'elle ne l'eût pas encore révélée à son amie, à Ange-Marie, sa Gdèle, et depuis les beaux jours de la pension, sa confidente nécessaire ? Celle-ci était triste de voir cette ame, si peu éproavée encore, se replier déjà sur elle-même ; elle ne se plaignait pas de ce silence, car elle savait qu'il est des secrets qu'il faut gjirder dans le saactuaire de sa pensée. Elle attendait un moment d'efi^usion, on jour de confiance ; elle attendait , et pourtant elle était inquiète.

Mais cette grande joute où devait se trouver toute la France aristocratique offrait une occasion fiLVorable à l'observation. Madame d'Auberive, ayant quelques années de plus que son amie, mariée avant elle, devenue mère et déjà veuve, avait acquis vite cette expérience du cœur humain que donnent les cha-

LB8 raOIS HABIB. 107

grins précoces, les affections brisées de bonne heare, et, par dessus tout, la maternité, cette seconde vue de la femme. Elle savait que chez soi Ton peut clore son cœur comme on clôt sa demeure, mais qu'en présence du monde il est rare si notre secret ne nous échappe, aux choses que nous voyons, à l'imprévu d'une rencontre , aux émotions que peuvent donner certaines similitudes.

Madame d'Auberive vit la joie bruyante de Blarie* Laure, puis bientôt la fatigue de cette joie. Elle Texcita de nouveau et y parvint. Alors on parcourut tous les rangs, on chercha, au milieu de ce public nièléy les élus de chaque salon ; on alla rqoindre les groupes, dire un bonjour, recevoir un hommage» puis on s'en retourna. Ange-Marie eut beau suivre son amie du regard, étudier chaque mouvement» chaque geste, scruter chaque parole, rien ne la mit sur la voie. L'œil noir de la jeune femme brillait bien plus sur une parure qu'il ne s'arrêtait sur la belle tenue d'un cavelier.

— Eh bien ! t'amuses-ta, Marie ? lui dit madame d'Auberive qui respirait et paraissait rassurée. — Moi !.». oui, oui. Ma foi, non, reprit-elle presque aus* sitôt.

Mais, remarquant le singulier effet de cette réponse, elle s'empressa d'ajouter : ^e ne sais pas* Attends.

Puis, voyant une trouée au milieu de la foule, sans tenir compte de l'étiquette qui lui prescrivait de ne pas s'éloigner de la tutelle de ses cavaliers-servans„ elle tourna tout à coup par un à-gauche, fouetta vive^

ment son cheval, dépassa les marges da chemin, et, trouvant devant elle un espace libre, essaya un temps de galop ; mais madame d'Âuberive, alarmée, Tavait suivie, elle l'appelait. La jeune folle se retourna, revint au pas vers son amie, et lui dît avec un sourire qui déplissait sa lèvre boudeuse : Je m'amuse beaucoup.

Cependant la fête s'anime. Tous les spectateurs attendus sont arrivés. Le peuple a pris sa place, assis ou debout sur les amphithéâtres de verdure que les accidens de terrain lui présentent. Que ce soit chez Franconi ou à la barrière du Combat qu'il Tait pris, le peuple a désormais le goût du cheval. Il vient là avec une science toute faite et des points de comparaison redoutables : n'a-t-il pas vu la jument blanche danser, valser et se posera l'imitation des chefs-d'œuvre de Marochelli, de Coustou et des statuaires de la place Saint-Marc à Venise ? Le beau monde aussi est au complet. Le défilé d'équipages et de chevaux est superbe. Quel coup d'œil I quel mouvement I quelle cohue I C'est un véritable raout équestre. De temps en temps se détachent quelques coursiers qui ont déjà un nom, une célébrité. Habilement maniés, ils sautent quelques halliers, traversent quelques cours d'eau : il semblerait qu'ils veulent se rendre compte des obstacles; puis, comme ce ne sont aujourd'hui que des curieux, ils rentrent dans les rangs. Là, quelques uns des combattans du jour (nous parlons des hommes), empressés, confiansou timides, parcourent les files ; ils attendent l'heure suprême ; ils vont à toutes ces jolies femmes, à tous ces modèles de la

LBS TftOIS MAKIS. 109

fashion^se (aire encoarager ou préparer des excuses à une défaîte : c'est que c'est une terrible bataille à livrer, une bataille devant le public I II s'agit de faire preuve de courage, d'adresse, d'audace, et, quel que soit le danger, comme l'athlète antique, il faudra bien lui faire beau visage, tomber avec un sourire, aller au chirurgien avec un trait d'esprit. C'est une course généreuse ; ce n'est pas votre jockey qui court cette fois, c*est vous, c'est le gentleman. Le gentleman, comprend-on bien? car on parle beaucoup anglais ici. Que de choses y sont anglaises I Les chevaux, les écuyers-servans, les vêlemens, les uniformes ; mais quoi ! ces Ggures charmantes, ombrées sous le parasol, rafraîchies au soufre des éventails, ces petites mains gantées, ces prunelles qui brillent, sont-elles anglaises aussi ? Oh I non, à ces paroles si vives, si pétulantes, si pressées de s'échapper, à ces épigrammes de bon goût, jetées et rendues, à cette animée et riante 9tretta de paroles, reconnaissez-le, tout cela est national, tout cela est français, tout cela nous appartient : ces coursiers même I et qu'on nous pardonne de mêler toutes ces choses, car ici, comme au sixième jour de la création^ tout se nomme ensemble; nos pétulans Limousins, nos Gers Navarrais, nos souples Auvergnats, n'y brillent-ils pas aussi? Devant ce grand jury de chevaux anglais, n'ont-ils pas la beauté, la vitesse, la force I

Quels sont ceux-ci, qui, déjà vainqueurs, déjà célèbres, pour cette fois seulement ne se font pas ouvrir l'arène? Et ces autres, l'espérance des courses illustres, les candidats du prix royal, au prix des pa->

110 tBS mois MARIE.

▼illoin, au prix du Jockey-€lab? On les flonitiie, on les cite; le généalogiste vous dira à quel sang ils appartiennent; ils sont inscrits dans le Stud-Boock; le racing calendar leur ouvre ses colonnes. Ils sont venus honorer la fête; ils oiît nom, armes et blason; ils appartiennent aux races pures. Bravo donc à ceux qui passent! C'est Regina, c'est la Nonne, c'est lady Fly, c'est White-Face, c'est Branche d'Or, c'est la noble et^ jeune Gamarine, fille de damel et de Yoful- Mare, c'est l'élégante miss Edwards, par Doctor Sintax et Desting; c'est The Black-Domino, Falklandica et Jerry. Un bruit s'est répandu, serait-ce possible ! on annonce Quoniam et Gigès; mais on se lève dans les équipages, les ombrelles se ferment pour mieux voir. Silence! c'est miss Ânnette, c'est Volante! Quelques uns prétendent, mais ils se trompent peut-être, que celui qui se dessine là-bas sur la hauteur et jette à l'horizon sa découpure noire et nerveuse, c'est Félix; si c'est lui, si ce sont elles, honneur aux vainqueurs! Gomme ils sont beaux sous le cavalier, comme le cavalier est noble sur eux! N'est-ce pas que c'est un spectacle à ravir que le coursier et son guide, unis, identifiés? que l'obéissance et le commandement marchant ensemble, fiers tous deux? n'est-ce pas que le plus beau comme le plus noble des animaux , le coursier, est bien le piédestal de l'homme?

Mais après avoir vu cette foule, distingué ces illustrations et suivi ce mouvement, cherchons si, au milieu d'un tel concours, nous ne retrouverons pas trois personnages que nous avons montrés à peine, et que l'on a même nommés pour nous ; ne fussent-

lm VÊtm HAin. ^ 111

Is pas iHumi les actean impoitatis de notre drame, 0e sont de ces physionomies sur lesquelles il serait bon de s'arrêter.

On 86 rappelle le regard et le mot échangés entre Bonatien Stévens et madame de Ternay, à Tentrevue de Massy : Ils viendront I avait-elle dit, et le front du jenne homme s'était épanoui. Citée entre les plus belles et parmi celles dont on était fier d'obtenir un sourire, d'ordinaire c'est avec un autre mot qu'une femme comme elle porte la joie au cœur de celui à qui elle parle bien bas. Elle dit alors : Je viendrai!

Ainsi donc, entre ce jeune homme et cette jeune femme il n'y a nul mystère d'amour? Peotrètre, nous l'apprendrons h son heure. Pour le moment, disons que, s'ils ne sont amans, ce sont deux fidèles associés, unis ensemble pour quelque œuvre qu'ils veulent envelopper de ténèbres; ce n'est pas en vain que nous avons pris garde k la portée de leur premier regard, à la singulière inflexion du premier mot qu'ils se sont dit. Sans doute il existait une secrète alliance, un pacte intime entre madame de Ternay et Donatien; au milieu de cette grande joie et de ce fracas incessant, leur pensée, à eux, n'était que de se mêler en apparence à cette joie, et de faire le semblant de jeter, comme tout le monde, un peu de bruit à ce grand bruit de la multitude.

L'ombrelle à la main, gracieusement penchée sur un des côtés de sa voiture, madame de Ternay se promenait, croisant des sourires avec les nombreux amis et les amies non moins nombreuses qui procès-

113 LBs noM lumu.

sionnaient de chaque côté de la route. De temps en temps, elle s'arrêtait aux statioos désignées. Tour à tour, ses convives et ses habitués de Tbiver venaient prendre congé et parader devant elle. Heureux ceux qu'elle avait remarqués I heureuses celles dont la parure avait été approuvée par ellet bonheur et orgueil aux hommes à qui elle avait dit un mot aimable 1 Us partaient aussitôt, emportant dans la foule ce mot de triomphe comme s'il avait dû les désigner et retentir encore autour d'eux et bien loin d'elle.

Depuis une heure environ, la baronne de Ternay passait cette véritable revue de son monde et du monde qui aspirait à devenir sien. Le jeune Stévens n'était plus avec elle. Son époux, magistralement superposé sur son coursier docile, ne l'avait pas quittée; mais ce serait erreur d'attribuer à la présence de celui-ci la sérieuse préoccupation qui la saisissait de temps en temps malgré elle. M. de Ternay était une excellente décoration de mari, et, pour ne point omettre de le dire, nous le disons ici : dans toutes les occasions solennelles, sa femme le voulait toujours avoir auprès d'elle, à peu près avec l'intention qui domine l'artiste lorsque, dans certain ordre d'architecture, il place en avant du portique le sphynx de costume éternellement accoudé. Ceux qui feraient autre chose que passer et disparaître ensuite devant madame de Ternay pourraient remarquer qu'il y a quelque pensée importune dans cette tète qui fait si vaillamment face à tous les saluts. Constamment gracieux, le visage sourit, mais le sourcil se fronce, l'œil inquiet cherche : que cherche madame de Ternay ?

LES TROIS BIAHIK. 115

Peul-étre ceux dont elle a dit à Donatien : Ils Tiendront! Enfin elle aperçoit le coupé de M. Laneuville. Son prenjier mouvement est de donner des ordres pour aller à lui. Mais elle se retient. Elle comprend que le coupé va venir vers elle : elle attendra. Plus joyeuse alors, elle entame avec son mari un dialogue dont on chercherait en vain le sens. Cet homme est excellent à trouver sous la main pour toutes les circonstences où madame de Ternay est embarrassée Elle rinlerroge, il parle; elle ne l'écoute pas ou Técoute pou. La conversation du baron a cet avantaire que Ton peut la suivre et suivre sa pensée, c'est un petit bruit, grave, monotone, qu'on fait partir quand on veut, qu^on arrête à temps, mais qui sert à la fois a détourner l'attention de quelqu'un qui s'aviserait d'observer, ou à se donner une contenance d'éco»leur. Madame de Ternay, avec le caractère que nous lui connaitruns bientôt, avait fait en fille habile quand elle accepta la main du baron de Ternay.

— Quels sont donc ces gens-là? lui dit-elle entre autres questions, entre vingt peut-être dont elle n'attendit pas la réponse; car il s'agissait simplement pour madame de Ternay, de dissimuler le contentement qu'elle avait de voir venir à soi la seule personne qu'elle semblait ne pas reconnaître.

Si M. de Ternay était long à répondre chez lui et quand il se trouvait de plain-pied, à cheval, il Téteit bien davantage, sa main et son cerveau étant obligés alors de foire un double travail qui n'avait nulle concordance. 11 tenait cependant le commencement de sa réponse, lorsqu'il s'aperçut que sa femme répli-

1(4 LES TKOIS HABIB.

quaît déjà au compliment que lui adressait M. LnncQville dont le coupé s*arrétait et prenait rang.

— C'est miracle que de vous voir ici et de vous y voir seul ! dit la baronne à M. Laneuviile. L'occasion est bonne à vous gronder. Faut-il n'entendre parler de vous qu'en lisant le journal ! Qu'étes-vous donc devenu cet hiver?

La réponse de M. Laneuviile fut empressée, et l'originalité de sa galanterie ne déplut pas à madame de Ternay. Il expliqua, sans avouer pourtant qu'il en était bien aise, que sa femme avait mis leur jour de réception au jeudi ; et sur ce, madame de Ternay se récriant parce que c'était son jour aussi, à elle, jour bien traîtreusement pris, elle prétendit qu'il fallait le lui rendre, puisqu'à ce prix seulement elle pourrait espérer de recevoir les deux époux.

— Impossible, répondit M. Laneuviile, car c'est par amitié pour madame d'Auberive que nous avons fait ces nouvelles dispositions.

Au nom de madame d'Auberive, un trouble évident passa dans le regard de madame de Ternay ; mai»* personne n'eut le temps de s'en apercevoir. Elle baissa son ombrelle sur son visage un seul instant, el elle fut remise. Ce fut elle qui parla la première.

— Comment I madame d'Auberive a donc reparu dans le monde?

— Si c'est le monde pour elle que notre maison. Deux longues années de deuil, n'est-ce pas assez? Il lui a fallu céder aux instances de son amie. Ange- Marie et Marie-Laure, vous le savez, s'aiment coramo deux sœurs. Ange-Marie nous faisait faute, nous la-

LKS TROIS MARIB. 11$

▼ons amenée à capituler avec nous, el comme elle nous donnait pour prétexte la première éducation de son fils qui l'occupe tous les jours, nous lui avons demandé le jeudi , le jour de repos des écoliers. — Allons, madame d'Âuberive (puisque c'est elle qui règle tout cela ) me forcera à changer mon jour aussi* dit la baronne en donnant un étrange accent à la parenthèse. Puis elle reprit vivement, et avec sa légèreté de parole ordinaire : J'ai de l'orgueil, et je ne veux pas qu'on dise que, le jour où vous recevez, je n'ai personne chez moi. D'ailleurs nous pourrons faire des échanges : vous m'enverrez quelques uns de vos graves députés, je vous donnerai un peu de ce qui vous ira le mieux; quel est votre programme? — CMi! terrible, répondit en souriant M. Laneuvilleje surs un vrai despote chez moi; je veux que la conversalion soit animée toujours, instructive par accident; que, si l'on chante, le chant soit bon ; mais j'exige que Ton danse mal, et pour cela .je me contente do mes pairs de France, de mes députés et de mes grand'-croix. — C'est-à-dire que ma proposition ne vous va pas? — Tenez, je suis trop solidement chaussée-d'Antin; vous, vous recevez chez vous toute la jeune noblesse de l'aristocratique faubourg; qu'irait faire là un forgeron?

Madame de Ternay avait trop de tact pour répondre précisément à la question. M. Laneuville n'était pas tout-à-fait exempt de cette faiblesse qui fait porter trop Gèrement et relever trop haut une origine plébéienne : aussi passa-t-elle ce qui pouvait être une réplique à cette pensée, heureuse d'ailleurs du

voir que l'entretien tournait de lui-même où elle dé* sirait qu*il arrivât.

— £h l mon cher Laneuville, lui dit-elle avec cette douce et attrayante familiarité qui supprime le mousieur et donne de Tami. Il faut bien que la jeune noblesse aille quelque part. En conscience, ce n*est pas la faute de nos jeunes gens de qualité, comme on disait autrefois, s*ils sont ce que Dieu a voulu qu'ils fussent. Il faut leur passer d'être Ilohan ou Montmorency , comme s'ils étaient Nicolas ou même G rus- Pierre. On a supprimé les castes, on ne peut pas supprimer les races. Aussi j'ai pris en pi tic ces pauvres humiliés. Entre nous, continua- t-elie en se penchant ^ vers M. Laneuville et en donnant au sourire qu'elle possédait si bien son charme le plus puissant, je vous le dis à l'oreille, ils viennent chez moi pour que les vôtres aient occasion de les voir quelque part et tic se convaincre qu'ils ne sont atteints d'aucime fièvre contagieuse. — En ce cas, permettez-moi de vous le dire aussi tout bas, riposta M. Laneuville eo imitant le mouvement de sa jolie interlocutrice : ce n'est pas un salon que vous leur avez ouvert, c'est un lazaret. — Justement, reprit madame de Ternay avec une gaité qu'elle ne chercha pas à contenir; et tenez, voici tout là-biis un jeune homme qui a le malheur d*étre chevalier du Saint-Empire. C'est un de ceux à qui j'ai fait faire quarantaine. J'ai bien envie de le prier de venir nous dire bonjour. — Si c'est ce jeune homme qui monte avec tant de science ce lier alezan, ce serait inutile, il passe : il ne vous voit pas. — Oit! s*il savait que je suis ici I dit la noble dame avec ua

LÉS TBOIS MARIE. 1 I i

nplombdc fausseté qui aurait fait honneur à un diplomate des plus retors.

Le haron de Ternay , ot)éissnnt en ce moment à une pensée qui prenait forme depuis quelques minutes, parut enGt étonné, et ne sachant rien des secrels de sa femme, il laissa entrevoir qu*il allait parler.

— Mais..., commenea-l-il. — Mais, riposta sa femme en Tinterrompant, il faut qu'il nous voie, n'est-ce pas? Allez donc ! mon leste écuyer ; et puisque me voilà sous la protection de M. Laiieuvillc, ramenez-nous M. Donatien Stévens.

Le cœur de madame de Ternay se faisait en ce moment une grande fête intérieure; elle voyait arriver les choses qu'elle avait rêvées , s'accomplir les pensées qu'elle avait mi'iries. La présentation de Donatien Stévens à M. Laneuville était une des affaires importantes de sa vie du moipent, et, comme elle ne voulait pas que cette importance fût remarquée, comme il avait été réglé dans sa tête que ce ne serait qu'une rencontre fortuite, qu'un simple coup de hasard, elle se félicitait du succès d'une ruse qui faisait moins d'honneur à ses hauts calculs d'intrigue qu'à la bonne foi de l'honnête homme qui en pouvait devenir dupe. Mais pendant que sa joie masquée s'étalait en elle-même, ou s'épanchait avec calme, et seulement en rares et sobres éloges de son protège,^ ànge-Marie et Marie-Laure, lasses des allées, des venues et du piétinement continuel de leur promenade, étaient revenues au lieu convenu où de temps en temps devait stationner M. Laneuville.

118 LIS TBOIS VABIS.

— Madame de Ternsfy ! s'écria Marie-Laare en arrivant et en saluant cette dame avec cette joie si naïve et si bien sentie d'une femme jeune qui a devant elle une autre femme à laquelle il est convenu de céder le pas en fait de beauté, de goût et d'élégance, et auprès de laquelle, vu la possession d'état, il est arrêté que toute jeune femme qui commence n'aura ni plus de jalousie ni moins de joie qu'elle n'en ressent à la vue d'une brillante parure ou à l'oavcrture d'un riche écrin.

— Elle! s'était écriée presque en même temps madame d'Auberive, mais avec un accent tel , que, sans l'envahissante distraction que l'on avait devant soi et autour de soi, toute ame eût été déchirée, ton! cœur d'épouse ou de mère eût été averti qu'un danger, de ceux que les épouses et les mères ont à craindre, était présent et menaçait.

Ce cri alla jusqu'à ^ baronne qui se retourna vivement comme si on l'eût appelée; car madame d'Auberive était placée alors un peu en arrière des deux équipages.

— Quoi! c'est vous, chère madame d'Auberive!| s'empressa de dire madame de Ternay, qui pourtaotj cette fois changea de couleur et trembla d'émotion. Après votre long abandon, on vous revoit! continu» t-elle se rassurant à mesure. Heureux enfin vos ami^ et ceux que vous avez oubliés I 1

Puis, revenant à M. Lanenville, elle continua i Pourquoi ne m'avoir pas dit que madanie LanenvilM était venue? pourquoi ne pas nous dire que sa GdèU Marie l'accompagnait? M. de Ternay vous en voudnJ

Lr.f TROIS MARIB. 119

Il aurait été se présenter à ces deux dames et leur porter un bonjour amical qu'elles me pardonneront de leur offrir un peu tard.

En disant cela, la baronne donnait à son visage son expression la plus affectueuse, puis elle tendait la main aux deux amies. Madame Laneuville avança la sienne pour répondre à ce salut tout anglais et par conséquent de circonstance. Ange-Marie feignit de ne pouvoir gouv'erner son cheval, qui restait sur place. Pâle et immobile, elle tiaissa ses longues paupières. Madame de Ternay, pâle aussi, mais animée par une force qu'elle trouvait toujours en elle dans les inomens difficiles, promena ses regards sur cette figure ainsi faite; elle examina madame d'Auberive avec une curiosité inquiète. Elle regrettait de ne pouvoir traverser du visage à la pensée. Un doute lui vint; mais elle le combattit aussitôt. Cependant ce qu'elle redoutait sans vouloir le croire était arrivé. Ainsi, elle prenait seulement pour ce mystérieux avertissement du cœur, auquel toutes les femmes ont foi, ce qui chez madaiûe d'Auberive était une affreuse conviction, une conviction qui l'eût fait mourir naguère, si la maternité ne Teùt sauvée.

Nous voulons parler ici d'une de ces communes histoires du cœur qu'un narrateur peut dire en quelques mots, et qui, pourtant, renferment de ces douleurs infinies qui accompagnent toute une vie.

A deux ans de là. quand M. d'Auberive vivait encore, ces deux jeunes femmes, liées par des rapprochemens de position, avaient l'habitude de se voir; Ange-Marie ne pouvait aimer une autre amie comme

m LVS TKOlfl HABIE.

die aimait Maric-Laure, maïs elle se sentait attirée vers madame de Ternay par cette sorte de charme qui faisait tous les succès de celle-ci. Il semblait à Ânge-Marie que Véducation du monde, ce second prestige, pi as fort que la beauté, aussi puissant que la grâce, lui manquât, et elle voulait l'acquérir pour toujours plaire au mari qu^eile adorait. Bientôt elle crut deviner que la vie de son modèle n*était pas sans tache; mais bientôt aussi, sévère pour clle-niéme autant qu'elle était indulgente pour les autres, elle se reprocha cette pensée qui n'était appuyée d'aucune preuve, et elle fit à la baronne de Ternay des caresses qu'elle croyait lui devoir pour son injustice : c'était une sorte d'expiation que s'imposaK cette ameAendre et affectueuse. Pourtant, au fond t!u cœur, un doute^ pénible lui restait. Un jour, V . d'Auberive fut apporté chez lui mourant, devant 'Celle qui l'avait jusque-là entouré de tant d'amour. Pauvre Marie, elle ne voyait rien de plus doux que cet amour, parce qu'elle ne voyait rien de plus pur! H. d'Auberive venait d'être blessé à mort dans un duel. Il s'agissait d'une malheureuse* querelle politique, dit-on à la femme désolée quand elle put entendre rhorrible récit. Cependant, près de mourir, M. d'Auberive resta seul avec Ange-Marie; alors, la vérité fut révélée à la pauvre crédule; alors elle apprit que cet amour auquel elle s'était consacrée n'était qu'un mensonge, que la tendresse de son mari n'était qu'un voile qui servait à cacher une criminelle intrigue, et la rivale qui lui avait enlevé le cœur de M. d'Auberive, celle qui, souvent sans doute,

LKS IIKOIS HAUfE. IbSl

encore tout émue des baisers de Tépoux, avait pressé la main de réponse abusée, c'était madame de Ternay. Non, la politique n'avait été pour rien dans ce duel. Deux hommes s'étaient trouvés pour aimer la femme adultère, et tous deux, tour à tour heureux et sacrifiés l'un à l'autre, voulurent, en se la disputant, lui conserver l'honneur. M. d'Auberive mourait pour madame de Ternay. Il implora son pardon : Ange-Marie aimait trop pour ne point pardonner; elle aimait trop aussi pour oublier jamais.

Et maintenant ces deux femmes se trouvaient en présence, au milieu de celle joie, de ce délire d'une Icte, au bruit incessant de ce babil sans but qui se divertit du son qu'il pousse plus que de la pensée ^u'il exprime; parmi ces projets de folie, cette attente du plaisir, ce bonheur des conqpétes ; si près de cette jeune femme qui souriait et de cet honnête homme qui faisait si bon visage à la gaité dont il était environné. Ces deux femmes portaient en ellesmêmes et cachaient dans le plus profond de leur ame toutes les pensées tumultueuses qui déchirent, le doute qui interroge, la souffrance qui se tait et s'observe; là étaient en présence les deux grands drames de la vie de la tèmme : je malheur et la honte.

II aurait fallu une plus puissante voix que celle du baron de Tertiay pour faire diversion aux idées des deux rivales et pour attirer l'attention de M. Laneuville et de Marie-Laure, toutefois le retour de H./de Ternay (it événement : il annonçait le jeune chevalier du Saint-Empire, M. Donatien Stévens.

1^2 LES Tao» ukniE.

vu. — tA CROIX DE BEBNT.

Donatien Stévens était remarquable de beauté. Celait un de ces hommes que nos bourgeoises, qui se piquent le plus de s'y connaître, nomment un beau brun. Sur son visage pâle cependant couraient des lignes qui laissaient deviner la vigueur d'expression de sa physionomie dans les momens animés. Aux inslans de repos on pouvait observer, en le regardant bien, celle sorte de jeu détendu des muscles que l'on remarque dans la belle figure des acteurs dont l'étude est d'exprimer les passions. Sa taille était ordinaire, et, pour nous servir d'une expression toute bourgeoise encore, c'était plutôt un homme bien tourné qu'un homme grand. Si nous avons dit, quand nous l'aVons aperçu à Massy, que Donatien était beau de taille et de visage, c'est que nous avons voulu peindre la première impression qu'il faisait sur tous, car c'était par le buste et par la télé que Donatien était bel homme : on aurait dit que la sève humaine allait s'épanouir de préférence chez lui au cœur et au cerveau. Son front large et uni semblait le siège des grandes idées; il était admirable à voir et à ouir lorsque, dans la chaleur de la parole, il relevait de sa main droite ses longs cheveux bruns qui venaient embarrasser son front. Il semblait alors rejeter en arrière un voile qui le com-

LES TBOIS MABIE. 1:23

primait el donner de Tair à Tabondance de ses pensées. C'est-à-dire que Donatien parlait, oh ! il parlait avec une facilité rare : ii parlait comme i*oiseau ch'rinte aux beaux jours. Personne au monde ne savait mieux que lui employer l*adjeclif et marier les mots à rimagc; personne mieux que lui ne savait parcourir la gamme de la parole. 11 était un de ces hommes que Dieu a doues de résonnance et de sonorité : instrument de la pensée, celle qu'ils mettent au jour bien souvent ils rempruntent ; mais toute pensée en passant par leur bouche prend du corps el marque sa place. S*il avait possédé une usine, exploité une manufacture, s'il avait été connu comme industriel, s*il avait payé patente comme marchand, si on lui avait su en biens au soleil, en France, les six mille francs de rente qu'il faut posséder pour être un avocat sans causes ou un médecin sans malades, infailliblement Donatien Stévens eût été nommé député quelque part; mais il n'avait rien de tout cela, quoique le bruit qu'il était riche se fût généralement répandu. Expliquons cette sorte de contradiction. •

Donatien était Français, mais, quand il touchait les traites qui lui faisaient vivre une vie facile et aisée de garçon, ces traites lui venaient de Berlin, de Vienne, ou de l'une des grandes capitales de la confédération. Il était gentilhomme, non pas de titre français, mais de titre allemand. Son père, Saxon d'origine , s'était fait naturaliser sous l'empire. — Quel dommage, disait-on, que ce jeune homme, appelé à tout, ne convertit pas en propriétés nationales

tâ4 Les TROIS MARIE.

ses propriétés d'outre-Rhin. ïl s'en serait bien g?ir(ît'; car ses propriétés étaient ol)érées, perdues, ses terres n'aumiont pu payer la culture qu'on aurait voulu leur donner. Son père était tout simplement un de ces lansquenets de l'empire germanique dont Napoléon aimait h se faire suivre, et qui, sans médire de Vhommc qui nous fît plus grands qu'il ne nous fît heureux , représentaient à la suite du conquérant l'enthousiasme allemand, à peu près comme le raamoluck Rustan représentait l'enthousiasme égyptien, courant des Pyramides, à l'Escurial et de l'Kscurial au Kremlin. Donatien Stévens n'avait la libre disposition que d'une petite rente dont ta substitution lui avait été faite, et avec laquelle il pouvait trouver de quoi mener h Paris la vie d'étudiant. Il avait de plus la terre de Stévens réduite à sa plus si m pie expression, c'est-à-dire au jardinet et au pigeonnier dans lequel on peut donner retraite à sa vieille nourrice, ou aller mourir soi-même un jour, quand on a fini toutes ses affaires avec ce monde. Mais Donatien avait de l'industrie, de l'audace, une télé pleine d'invention, et, s'il n'eût eu l'esprit faux que l'on remarque dans presque tous les parleurs abondans, il aurait pu se faire une place brillante dans le monde : c'était ce qu'il voulait pourtant; mais jamais cet homme n'avait été travailleur ; jamais il ne s'était levé avant l'aube, et, cherchant par quel chemin sa vie serait utile et bien employée, jamais il ne s'était mis à un labeur sérieux, constant et raisonné.

Il savait trop vite pour avoir jamais rien appris : la science allait à lui comme la voix va à l'écho. Pins

LES TROIS MABIE. 12-9

tard, mainles découverles ravertireni qu*il ne savait rien que parler, parler et colorer. Pourtant il fallait se caser. Il était dévoré d'ambition; il ne voulait pas prendre les roules battues. Un jour, il avait étalé devant lui une carte de France, et, muni d*épingles à tête de couleur, comme un grand général qui va tirer ses lignes, il avait percé le papier partout où il avait vu : manufactures, mines, hauts fourneaux, ports de mer et grandes voies de. communication : J*ai trouvé! s'était il écrié. Puis il était parti, visitant toutes les machines, étudiant tous les rouages de cet immense mécanisme de Tindustrie dont la puissance des grands capitaux fait mouvoir les ressorts. 11 avait interrogé sur place les capacités si diversement employées dans le pays. Avec sa docilité d'enthousiasme, il avait plu à toutes les intelligences avancées. Stévens avait, par la parole, par le regard, par le geste, par la force de volonté qui poussait tout cela , la faculté de faire sortir d'un homme tout ce qu'il possédait de savoir. Il allait, électrisant les tètes riches, et laisant rayonner au dehors tout ce qu'il y avait au dedans. Vous parliez, il parlait après vous, et c'était lui .qui avait tout dit. Il résumait vos développemens, il développait vos simples données, il faisait devant vous votre contrefaçon, et vous vous laissiez aller à l'admirer de vous si bien instruire. Nous l'avons vu procéder à Lyon, au café Neuf, portant toutes ses tentations à Tiburce, le frappant de folle ambition, et forçant le jeune homme, à son insu, il laisser échapper sa verdeur de savoir, d'intelligence vX de création que Dunatien emmagasinait pour lui-

même et à mesuro. C'était sa manière de s'armer partout pour ses destinées futures. Faute de pn»f«»ndeur et d'étnde, il aspirait à éblouir ; il verrait plus tard où le sort le placerait pour s'appliquer utilement. En attendant, il s*était fait table des matières, table variée, riche et vaste, qui promettait un beau livre.

Gomme notre Tiburce, il avait long-temps vécu pauvre et ignoré. Les parleurs ne sont pas rares chez nous, aussi ne les cherche-t-on pas, mais on les rencontre, et alors ils peuvent pousser très-loin leurs prétentions. Donatien n'avait pas encore exercé l'art de faire des dettes. Ainsi il n'avait pu mettre en usage cette éblouissante méthode, qui établit le crédit, de se faire faire des envois par les banquiers étrangers; * ear, en fait de dettes, à Paris, il faut devoir pour

qu'on vous prête. Il semble qu'il y ait une sorte d'affinité entre les grosses dettes et les prêteurs empressés; mais Donatien n'en était pas encore aux grosses dettes, il voulait y venir. On le connaissait à peine; il fallait se faire connaître : il le fallait d'une manière qui marquât. Les présentations utiles ne sont pas si faciles qu'on le croit communément; puis, nous l'avons fait remarquer, le jeune homme ne voulait pas passer par les routes battues. Voici ce qu'il trouva. Chaque jour il faisait le dépouillement des journaux de la capitale, et, aussitôt que ses regards etaicfil frappés de l'annonce d'une mort illustre, avec Tavertissement ordinaire aux personnes à qui l'on aurait omis d'envoyer des lettres de part, il prenait la date de la pieuse cérémonie, puis, le jour venu, décemment vêtu de noir, la tête baissée, l'air recueilli, on

LKS TROIS HABIB. 1^7

le voyait marchera pied, suivant le convoi, côtoyant ainsi les grandes réputations de la finance, de Tadmi-. nistration et de l'armée. 11 avait bien calculé que chacun des parens se dirait : Il est venu sur l'invitalion générale, et que chacun des amis penserait qu'il était venu sur l'invitation des parens; mais pour tous il était l'ami du défunt; sans doute il devait l'être depuis peu, car il était Tort jeune; mais il suffisait de le voir là pour qu'il entrât dans le souvenir des notabilités et se casât peu à peu. Son air noble, une parole jetée h propps, marquaient qu'il n'était jamais parmi les indifferens, mais qu'il accomplissait un pieux devoir d'amitié ou de reconnaissance. Lui parlait-on, l'interrogeait-on sur ses relations avec nilustre défunt, alors il poussait un soupir contenu, hochait silencieusement la tête, et , à quelque rang de la société qu'eût appartenu le mort, pourvu qu'il fût grand ou célèbre par la naissance, le talent ou la fortune, Stévens vous serrait la main avec cette émotion qu'on aime à trouver dans un ame jeune : J'ai perdu un bien bon ami, disait-il. Puis il se taisait, à moins qu'il ne prit la parole pour jeter un dernier adieu à cet ami qu'il n'avait pas connu. Ainsi Donatien rendit son visage familier aux hommes exerçant la puissance; car ceux qui gouvernent le monde sont aussi ceux que l'on voir le plus souvent aux cérémonies funèbres. L'ambition fait tant de cliens à la mort! Notre habile jeune homme le savait ; et comme il s'était dit qu'il lui faudrait bien du temps, quand il serait admis dans les salons, pour y faire connaître sa science ou l'apparence de

128 LES TKOH MARIE*

son savoir, il n'avait jamais manqué de prendre la parole quand il s'agissait d'un organisateur comine Carnot, d'un savant comme Guvier, d'un publiciste comme Sièy es, d'un soldat comme Lamarque. Chaque échelon de sa réputation se faisait sur un cercueil, ei de cimetière en cimetière, d'oraisons funèbres en oraisons funèbres, Donatien était parvenu à dérouler chaque page de sa science plaquée. 11 ne lui manquait plus que la mort d'un banquier pour compléter la série des connaissances qu'il étalait d'une manière si neuve : Séguin irK)urut, et, sentimentalement, Donatien groupa des chiffres sur la pierre tumulaire de Séguin. La fortune semblait l'attendre là. Une règle de trois faite sur un cadavre lui fît faire sa première entrée dans le monde.

Nous ne dirons pas par quels anneaux il Ha ses diverses relations. On comprend que désormais partout où il fut présenté il trouva des gens qui disaient» cherchant leur souvenir, car la mort s'oul.lie vite: Ah ! oui, je me rappelle monsieur. Ne l'ai-je pas vu en compagnie de M. le duc ou de M. le banquier un tel? Quel passeport I Ce fut par cette singulière roule, et ensuite de salons en salons, que ce comédien habile arriva chez M. de Ternay.

Voir la baronne de Ternay et la connaître, voir Donatien et savoir ce qu'il avait dans l'ame, fut l'affaire de peu d'inslans pour ces deux, personnages : il y a entre les cœurs de leur trempe une sorte de franc* maçonnerie qui les fait s'entendre au premier mot, se juger au premier regard, s'unir à la première en* t revue.

LC8 TtOIS MARIB. t29

Donatien et madame de Ternay s*aîmaient*ils? 5*é(aîenl-îls aimés un instant seulement? Non. Ils étaient nécessaires l'un à l'autre ; ils avaient vu que leur ame contenait les mêmes besoins, leur vie la même destinée. Pour se sauver l'embarras des confidens, ces deux jeunesses et ces deux vices allèrent l'un à l'autre. Pour s'être fidèles associés, ils se donnèrent les étages de leur âge et de leur beauté.

On a dû deviner que le caractère de madame de Ternay n'était pas quv d'une pièce. Peu de mots l'expliqueront : elle était dévorée du besoin de la puissance et de tous les besoins du luxe. Le luxe ne va qu'aux riches y l'influence qu'à ceux qui respectent l'opinion. Aussi madame de Ternay, dont la fortune était ruinée et la vertu nulle, menait-elle de front deux existences : l'une au grand jour, brillante, parée et ayant tous les semblans de la prospérité; l'autre dans les ténèbres, inquiète, mystérieuse, occupée k ourdir des intrigues et à en cacher les ressorts. Bizarre existence qui a quelques enivremens et ton* jours dn malheur.

Pour conduire sans dévier ainsi ces deux parts de sa vie, il faut supposer qùémadame de Ternay n'est pas une femme ordinaire. A ce que la nature a fait pour elle, il faut ajouter ce qu'elle a acquis par le vice ou à cause de lui : car le vice est un grand éducateur. Il donne des qualités de société, à défaut de qualités sociales; il vernit, il polit, il masque; il cherche en lui-même une monnaie dont il puisse payer la permission de nwre et souvent d'opprimer; flous ne parlons que du vice qui se cache : le vice au 1 9

130 LES TROIS MAIHE*

grand jour va plas généreusement; mais celui-là n'a plus de place dans le monde, et madame de Temay ne pouvait vivre ailleurs. Elle avait ruiné son mari, qui s'était laissé faire, et lui avait persuadé que c'était lui qui s'était ruiné. Pauvre homme, et pourtant homme bien utile à madame I Avec Tair profond qui appartient aux figures maigres et aux nez aquilins, le iMiron de Temay ne pensait guère, et l'honneur non plus, ne faisait pas grand bruit dans son cœur. Ce n'est pas lui qui se serait aperçu de l'intinne liaison de M. d'Auberive et de sa femme, et pourtant il avait vécu des revenus de l'époux d'Ange-Marie. Ç'ayait éic par M. d'Auberive que la maison de M. de Ternay s'était soutenue florissante. La dot d'une femme sans tache et la fortune de son enfant supportant le double fiirdeau du luxe connu et de la débauche cachée! Pour tout dire enfin, madame de Ternay, en fait de mœurs, était de l'école du dix-huitième siècle, école qui s'est relevée deux fois à chaque temps de repos que s'est donné l'activité du dix-neuvième. Cette femme se disait à elle-même qu'une date seule la rendait coupable; elle effiiçait la date pour elle et s'y conformât pour le public. Elle avait fait une sorte d'essai avec M. d'Auberive, honnête homme gênant dont un duel la délivra : avec l'habile Stévens son plan s'agrandit.

Voici le thème actuel :

Un mari nul, mais sous le couvert duquel on pouvait se produire. Un amant ardent, inverrlif, homme i propre à tout, destiné aux grandes choses. Associa- i lion de ces deux aetivités, association antsi de cesi

deux fortunes, voile mystérieux jeté sur les moyens de parvenir, tous moyens d'ailleurs étant déclarés bons. Tunique faute consistant à ne pas réussir.

Jusqu'à présent pourtant les intéressés Ti'avaient trouvé dans le monde que bon accueil et promesses brillantes ; mais rien comme efiet, du moins comme effet qui cadrât avec leurs grandes vues. En cela, la fortune deStévenset celle de Tiburce couraient presque parallèlement. C*est que, il faut le prodamer à la gloire de notre siècle, rien ne se fait plus guère sans talent réel, e*est qull faut le dire d'autre part à sa honte éternelle, rien ne se met plus en lumière sans le puissant appui du coffre^fort. Toute idée pour être féconde a tiesoin d'un banquier : capitaliser la pensée est le but, la première mise de fonds, l'obstacle. Malheur à la force, quelle qu'elle soit, qui ne peut être l'ouvrière d'une banque ! Madame de Ternay et Stévens jetèrent les yeux sur M. Laneuville ; mais la maison n'était pas d'un facile accès. Cet homme scrupuleux choisissait ses gens. Il faisait lui-même ses listes, et pourtant, malgré l'allure décidée qu'il avait su prendre à rencontre de notre politesse de convention, il n'était pas homme à refuser une invitation qui lui était demandée par ceux à qui il est convenu de ne rien refuser, par ces maîtres de cérémonies que la haute société a choisis pour faire circuler les nullités titrées ou les curieux en visite. Il avait pour cela ses soirées livrées à tout le monde^ ses jours de bruit et d'éclat. Mais ces inutiles et ces curieux n'étaient pas chez lui, autant qu'ils le pensaient ; ils n'étaient que des promeneurs quand ils se

croyaient des convives. Pour ses soirées întimesy n'y pénétrait pas qai voulait. Là se pressaient et apprenaient à se connaître grand nombre de capacités qui avaient fait leurs preuves et fourni leur œuvre. Si, comme M. Laneuville l'avait dit à la baronne de Ternay, ses députés, ses pairs et ses grand'croix y brouillaient les contredanses, avec eux se trouvaient d'atertes danseurs pour rétablir Tordre et reprendre la mesure : la réunion de famille de M. Laneuville avait ses aînés et ses cadets.

C'était à celte intimité que voulait être admis Donatien ; c'était la tête calme du forgeron qu'il voulait enflammer, ces idées solidement établies qu'il espérait troubler, ce travailleur qu*il voulait jeter dans le domaine des spéculations; c'était enûn la caisse de cet homme exact qui devait s'ouvrir devant les paroles dorées de l'aventurier.

Madame de Ternay devait tout faire pour que cela arrivât.

Une fois admis , on devine quelle devait être la conduite de Donatien. Toute latitude d'ailleurs lui avait été donnée , et si Marie-Laure se trouvait sur sa route, permis à lui de tout entreprendre dans l'intérêt commun : l'amour de madame de Ternay n'était exigeant qu'au jour du règlement des comptes.

Enfin, à la faveur du steeple-chase, Donatien avait été présenté sans que nulle démarche officielle eût annoncé l'intention des deux complices. Bientôt une causerie facile s'était engagée entre le nouveau venu et l'homme sans façon dont il venait conquérir le patronage. Madame de Ternay eût bien voulu assis-

LK9 THOIS MARIB. 135

1er à la séance ; mais, troublée par la rencontre imprévue de madame d'Auberive, elle prit uu prétexte pour s'éloigner. Ange -Marie elle-même était partie, mais non pas cette fois entraînée par madame Laneuville. Témoin de la présentation de Tami de la baronne, un sentiment qui tenait de la pudeur et de l'effroit Tavertissait qu'elle ne devait pas rester lè^ et qae cet homme était le successeur et peut-être le meurtrier de son mari. Elle venait de trop souffrir, elle souffrait trop encore pour ne pas chercher à secouer ses souvenirs et ses tristes pensées. Elle si calme, il lui fallait le mouvement et le bruit. Saisie de fièvre et cachant des larmes, elle lança son cheval au plus épais de la foule, et ce fut au tour de Macie- Laure à la suivre et à avoir peur. Cependant Donatien commençait sa tâche. Dans celte réunion sous la voûte du ciel et au t)eau soleil tout était prétexte. Toutes les questions pouvaient s'accrocher à ce personnel, qui passait et repassait comme une galerie vivante qui vient poser devant le peintre. Tout était là. Rien n'y manquait : ni les illustrations , ni la bourgeoisie, ni le peuple. Slévens pouvait choisir. Chaque individu, chaque groupe fournissait à ses brillantes improvisations. A lui la science, à lui le gouvernement des choses et des hommes I à lui la poésie et l'art I à lui surtout les questions difficiles uù s'engage la vie de l'ouvrier, les capitaux des mai- Ires, l'intérêt des populations I M. Laneuville l'écou- Uit et le regardait. Un jeune homme ! presqu'un étranger I c'était merveille ! Jamais aux beaux jours de la chambre il n'avait rien entendu de pareil. €•-

pendant, après le premier entraînement, le maître de forges écouta mieux et se prit à juger l*homme ; Quel grand musicien, dit-il ensuite en lui-même en se résumant. Puis tout doucement il se mit à troubler quelque peu Tharmonie de Thabile instrumentiste. Une objection, un mot sensé jetait Donatien dans des courbes immenses qu'il décrivait avec sa facilité ordinaire. M. Laneuville le ramenait au fait, à la raison, à la pratique ; il semblait avoir pris l'office d'un homme qui dégonfle des ballons à coups d'épingle. Mais jamais la parole de Donatien n'agonisait : il trouvait toujours à répondre et à étonner. Nous nous garderons de le suivre. Grâces en soient rendues à la foule qui passe et aux rafales de ces paroles qu'elle jette à l'air, et qu'elle perd aussi, nous ne saisirons que la fin d'une conversation qui , au ' temps employé et à l'action tantôt posée, tantôt riante, tantôt animée de l'orateur principal, avait dû suivre plus d'un détour pour en arriver là. Cétail Donatien qui répondait à M. Laneuville, dont l'épigramme de bon homme venait de repousser des affaires les gens propres à tout.

^ Il nous faut aujourd'hui des têtes d'organisateur, disait le feint enthousiaste. N'ayez donc qu'une lêted'artiste maintenanl, qu'une spécialité 1 Lemonde se fait vieux, mais, contre l'ordinaire des vieillards, il devient fécond. On ne peut plus se dire i Je prendrai la place qui me convient ; je serai utile là. Il faut se dire : Je prendrai la place libre ; je serai utile partout. Il y a, de nos jours, nécessité d'être universel. On essaie d'arriver au conseil d'Etat, si on n'y réussit

pas, on se fait Gontre-maltre. Teoez, ag^uta Stévens^ en souriant, je ne dis pas que je n'aille un jour vou» demander à travailler dans yos forges.

— Voyons vos mains, s'il vous plaît, dit M. I^neuville avec on sérieux ironique. Le jeune iiomme prè> seota alor3 des mains petites et potelées, dont un gant de femme faisait resso/tir le galbe aristocratie, que. — Ohl oh! si vous ne devenez pas conseiller d'Ëtat, vous gagnere^ chez moi de bien mauvaisesjournées. Ecoutez, BC Stévens, continua le maître de forges, mais cette fois avec une gravité qui donoail du poids à ses paroles, j'ai fait ma fortune en fiyppant l'enclume, et voici qui est contre vous.

Alors il avança ses mains elles mit auprès de celles de Donatien, qui se recula honteux de son élégance mise en contraste avec tant de force.

— N'est-ce pas que ceci est une spécialité? dit M. Laneu ville en faisant faire l'éventail à ses doigt& robustes, gonflés de nerfs , marbrés de veines.

Donatien allait répondre, mais tout à coup une der ces houlées humaines que fait la multitude poussée comme le vent pousse les vagues dans la mer imprima un mouvement au coupe de M. Laneuville, et lit broncher le cheval du. jeune Stévens. Puis eu même temps un cri de femme se ût entendre, il fut suivi d'un autre, mais qui n'était plus sorti de la même bouche. M. Laneuville frémit : ces cris l'avaient frappé au cœur. Debout sur son coupe, il regarde : il ne s'est pas trompé I il voit sa femme éperdue, et, bien au loin, au milieu des équipages, madame d'Auberive en danger. Stévens, averti.

136 LIES TBOIS MAUX.

pousse son cbeval vers le lieu de la scène; M. Laneuville appuie sur le coupé sa large main et saute à terre. Il court en ligne droit où est le péril; en vain mille obstacles s'opposent à son passage; en vain les forces de tous se réunissent contre les siennes. 11 niarche, il écarte les chevaux; il pousse les voilures de répaule, et arrive au moment où Ange-Marie quittait rétrier de son cheval emporté. Madame Laneuville est là aussi : elle va desc^dre et se précipiter.

— Marie ! lui crie le forgeron d'une voix puissante» d'une voix qui commande, et aussit6lla jeune femme reste sur place , clouée, sans bouger, regardant son amie, qui n'est pas encore sauvée, avec Tangoisse de quelqu'un qui , ne sachant pas nager, reste douloureusement sur la rive, et voit périr dans les flots une personne qui lui est chère.

Plus prompt que l'éclair, M. Laneuville venait de i:elevcr Ange-Marie. Il la tenait sur ses bras robustes, il la préservait, mais il était cerné par les rangs compactes de la foule. Hommes, animaux, équipages, venaient tourbillonner autour de lui; il luttait, mais il perdait ses forces. La masse serrée marchait à lui, et le cercle qu'il s& faisait faire se rétrécissait aussitôt qu'il l'avait élargi: Place! place! s'écriail-il d'une voix désespérée et retentissante, et sa femme, qui l'entendait, qui le voyait delà hauteur de son cheval, faisait signe à la foule , et s'écriait comme lui : Place I place! Mais cette parole et ce geste étaient mal compris. Où fallait-il faire place? et comment, quand te flot puissant de tout un peuple vous entraînait , repousser le flot?

LBS TROU HABIB. 137

— J'étouffe I dit Ange-Marie, dont les yeox étaient fermés, et qui ne savait ni où elle était ni qui était ▼eou à son secours. Oh ! j'étouffe ! répétait-elle.

Alors, par un dernier effort et d'un mouvement désespéré, M. Laneuville souleva cette femme qui allait mourir. II fit deux puissans leviers de ses bras, et d*an coup d'oeil juste, appréciant les distances et mesurant son élan, il la lança dans le landau le plus voisin.

— J'en prendrai soin , dit une voix de femme : c'était celle de madame de Ternay. Rassuré maintenant, et obéissant à l'impulsion donnée, à laquelle il n'avait plus la puissance de résister , M. Laneuville prit par la bride le cheval de sa femme, et lui recommandant de se tenir ferme, il suivit le courant.

D'abord empressée auprès de madame d'Auberive encore évanouie, la baronne de Ternay cherchait à la faire revenir. Elle avait passé un de ses bras autour de la taille élégante de sa rivale. Elle la soutenait, elle la soulevait vers elle. Bientôt une pensée infernale, une pensée digne d'elle la saisit au cœur. Elle aimait presque à la voir ainsi; elle la contemplait comme si c'était elle qui l'eût briséee et non pas le mal. Elle approchait son visage du visage d'Ange-Marie comme pour en faire urie orgueilleuse comparaison avec le sien , et elle souriait à ses souvenirs. Son œil brillait sur cette pauvre veuve, qu'elle avait eu tant de peine à arracher du cœur de son époux : Elle. était pourtant bien belle I se disait madame de Ternay. Puis, se reportant encore aux jours de ses luttes et à l'heure où il lui fut dit : Tu es plus

13)^ LM^ raOIB HABIB»

Mie et c'est toi que j'aime I elie rellavaii la tète et fedressait le corps^ dominant ainsi de tout le boste Ange-Alarie ployée, presque morte. Odieuse vanité de femme t elle s'aimait ainsi, posée dans l'altitude de la victoire;. mais elle eut peine à soutenir ce ûer maintien : madame d*Auberive revint enfiû à elle* Noas n'essaierons pas de peindre le saisissement, TefEroi de cette dernière quand son œil presque éteint, qui cherehait Marie-Laure^ rencontra le visage ennemi de madame de Ternay i Ahl lui dit-elle avec un regard qui fut toute une révélation^ il fallait me laisser moulir. Madame I Imprudente Ange-Marie, il fatUait taire votre secret, vous I ear, deviAée, madame de Térnay peut se porter à tout. C'est maintenant de vous à elle comme le malfaiteur qui. s'est d^isé pour cominet- Ire.un voK Ne tentez jamais de lui arracher le masque ; s'il est vu au visage, le voleur tue I

Pendant que ceci se passait^ un grand bruit s'était Êtit entendre vers le bois de Verrières; des heoiiissemens lointains annonçaient le moment solennel, l'heure de la course. Donatien était déjà à son poste, brûlant d'impatience.

La foule avait dégagé le terrain et s'était portée entre les deux points principaux : le point d'arrivée et le point de départ, mais moins ici que là- bas; car tout le monde veut voir le vainqueur, et puis c'est là que se dénoue le drame; là on prend |)arlî, on s'échauffe pour ou contre des couisiers dont la réputation est faite; on les dénigre, on les loue, on les injurie; leur gloire est usurpée ou leur gloire est bien acquise, suivant le côté où. se placent les enjeux. Là

LB6 T90IS MAB». fS^

aiJ5sl est une arène; l'or roule, on joue mîettff ^uede Tor, ou pis que de l'or; c'est comme à la Bourse : là de grandes fortunes vont se faire et se défaire. Qui ne parie pas ! jusqu'au peuple qui jette sa pièce de trente sous sur le gazon, jusqu'à ces dames qui parient ea riant des cachemires, des parures, des gants ou des bonbons. Des éclaireurs annoncent le point où senties chevaux. Us viennent, ils vont paraître : regardez, sur la hauteur, suivez le ravin, fixez votre attention sur ce large fossé! Tout s'anime, tout espèi^, tout attend. Pendant cela, madame de T^may a couru en plusieurs endroits; elle lient un pari ici, elle en en* gage un autre là; elle est riante, elle semble heureuse, elle traîne Ange-Marie comme dans uti char de triomphe; Ânge-Marie, elle, baisse toujours le re-< gard, elle est toujours pâle comme si son évanouisse*ment n'avait pas cessé; elle se tient sur son séant comme si une puissance galvanique la soutenait. Mais elle est belle encore, et, à côté de madame de Ternay, dont le visage resplendit et dont Le regard s'anime de joie folle, on dirait de la statua de Miolïè que traîne une bacchante.

A ce moment une respiration haletante et forte» indiqua un cheval. I^a baronne se retourna : c'était Stévens qui passait au galop : Courage! lui fit-elle en l'applaudissant de réventail. Alors trois cbevaux seulement étaient au concours. Donatien avait habilement couru, sans extravagance, sans tour de force,, entretenant, sans la fatiguer, Tardeur de son superbe Major-Buridan. Arrivé près du lieu où s'était trouvé» madame de Ternay, il avait mesuré les forces de sesi

140 m TltOlS HAB».

dimx adfcnaines. Jugeant Tinstant décisif, il donna un coup d'éperon, et, lancé comme un trait, il laissa tout è coup les deux coursiers rivaux bien loin derrière lui; mais à Vinstant on entendit des aboiemens furieux, un chien se précipita vers le cheval de Stévens; ardent à la course, intrépide, acharné, on pou> vait reconnaître le chien du maquignon qui avait reçu le coup de cravache. Stévens vit qu'il allait perdrela victoire; vainement essaie-t-il de se débarrasser, le chien s'attaahe à sa proie. Tout à coup, un peu à gauche, se trouve un petit jardin bien clos d'une haie épaisse; au delà est une cour, puis, après la cour, un portail fermé dont la petite porte entr'ouverle laisse apercevoir le but. Prompt comme la pensée, hardi, Imprudent peut-être, mais se confiant en son sangfroid et en son adresse , le jeune homme pousse un cri d'avertissement, fait un à-gauche habile, recule de quatre pas, revient sur lui-même : il a franchi la haie. Le chien, détourné de sa voie, cherche à pénétrer à travers le fourré d'aubépine; mais le cheval a feft trots bonds de cerf dans la ligne des cinquante pieds qui vont de la haie à la petite porte. Un cri de terreqr s'élance : 11 va se briser t si la carrure du cheval est trop forte, si sa taille est trop haute, si l'homme ne prend pas bien son temps, que de périls l Stevens pousse un second cri, le cheval file, il frappe la terre une dernière fois, s'élance, s'alonge dans l'air; le cavalier suit ses mouvemens, s'identifie, les imite. Ce n'est pas un homme à cheval, c'est un homme qui nage; tous deux passent, tous deux sont passés! un peu de poussière qui s'élève sur les deux

montans et la porte indique ia piéciaion de ee mouvement. Le cheval de Stévens est aa but, les pieds eu avant, le jarret tendu, faisant arc-boutant contre aa propre vitesse : il a dépassé de tout le poitrail le plus avancé de ses concurrens.

Qu'on juge des crb, des acclamations, des applaudissemens. Voilà désormais deux gloires établies.

Mais nul compliment ne pouvait valoir pour Doua* tien celui de M. Ijaneuville : aussi se débarrassa*t-il promptement des félicitations oiseuses pour pénétrer jusqu'à lui. Le coupé était alors occupé par les deux amies; Ange-Marie venait de descendre du landau de madame de Ternay, et bien vite elle s'était serrée près de Marie-Laure, l'attirant de la main^ comme si elle eût voulu, pour se puriûer, sentir un noble coBur battre près du sien.

-—Je crois qu'il m'est permis de vous féliciter de votre courage, dit Donatien en abordant M. Laneuviile avec un visage de triomphateur, et comme s'fl eût aimé à trouver une sorte d'association entre les actes hardis qu'ils venaient d'accomplir presque en même temps.

Peu flatté du rapprochement, le front de M. Laneuville se plissa.

—Monsieur, répondit-il avec assez de brusquerie, j'aimerais à vous rendre votre compliment; mais vous avez failli périr^our faire la réputation de votre cheval. — Aujourd'hui je n'avais que ce but, répondit Stévens animé par sa victoire, et, quel qu'il soit, quand on est lancé, on meurt ou on arrive! —

14f LBS TBOIS MABIK.

la jeane ooTrière a ralenti le pas. Il s'avisait bien, vraiment , de regarder en arrière ! C'est devant lui, déjà loin et de Taulre côté de la rue, que le guide intelligent de notre ami Tiburce aurait dû diriger ses regards; alors il eût aperçu Rose-Marie continuant sa course à ciel nu et sans y songer : la pauvre enfant portait avec elle un trop gros chagrin pour prendre souci, ce jour-là, de la pluie qui fripait son joli bonnet de grisette, qui débouclait les anneaui coquets de sa chevelure et pénétrait ses vétemens.

Cependant le jeune garçon se souvient que pareille frayeur de la petite brune les a déjà séparés depuis qu'ils sont en roule; il feit de nouveau voltc fiice et ne tarde pas à reconnaître, à cinquante pas devant lui dans la brume, certaine tournure élégante et modeste qui lui tient au cœur. A son tour il enjambe le ruisseau considérablement grossi parTeau qui tombe sans relâche depuis le matin. 11 rejoint la jolie désolée de seize ans qui Ta quitté, bien innocemment, il faut le dire, car, toute à son inquiétude, elle se croyait encore auprès de son cavalier.

— En vérité, vous n'êtes pas raisonnable, Mam'selle l C'est un meurtre que de vous laisser mouiller de la sorte I — Damel c'est un peu votre faute, monsieur Antoine; si vous teniez mieux votre parapluie, ça n'arriverait pas. — Je vous conseille de me faire des reproches; est-ce que je pouvais deviner qu'il allait vous prendre une lubie et que vous passeriez de ce côté, quand nous étions de l'autre?

— Au fait, je crois que vous avez raison, dit 1a distraite en regardant autour d'elle; nous n'étions

LES TKOIS HABIB. 143

pas par ici tout à l'heure; j'aurai traversé la me sans m^en apercevoir ; il faut me le pardonner, monsieur Antoine; je suis si tourmentée, le ne sais pas comment je marche; voyons, ne vous fâchez pas; je vais taire attention... ra ne m'arrivera plus. —liai s prenez donc garde à vous! interrompît brusquement lejeune Fargeaa en se jetant entre elle et un cabriolet dont la roue frôla l'épaule du brave garçon : un peu plus, ii vous étiez écrasée.

Rose-Marie, pins confuse de sa nouvelle distraction [{ue du péril auquel elle venait d'échapper, grâce h la présence d'esprit de son cavalier, promit encore une fois de mieux s'observer à l'avenir. Un instant iprès, elle avait de nouveau traversé la me; son pro* tecteur la suivit, car désormais il ne voulait plus se laisser mettre en défaut. C'est en continuant de zigzaguer de gauche à droite et de droite à gauche, qu'ils arrivèrent enfin devant la grande porte d'un riche hôtel de la me de la Victoire.

— Nous y voilà! dit Antoine en consultant le nu* méro de la maison. — Déjà! reprit Rose-Marie en levant les yeux au ciel comme pour demander à Dieu du courage. — Mais il me semble que nous avons passablement trotté, riposta l'obligeant cavalier avec lin sourire bon-enfant. Sans reproche, je peux dire, ajouta-t-il, que les évolutions que vous m'avez fait faire ont plus que doublé le chemin. — Est-ce possible? Que je m'en veux donc alors de la peine que vous vous êtes donnée pour moi I aussi je vous le disais bien, quand j'ai été conter mon chagrin à voire graud'-mèrc : Il ne faut pas vous déranger de 1 10

146 LISS TftOlS MAB».

yotre dîner, monsiear Antoioe; maïs vous aves Toola m'accompagner. — EsUce que vous pouviez tenir le grand parapluie, embarrassée comme vous Tètes et par le temps qu*il fait?

L'heure sonna à Notre-Dame-de^^Lorette* — Trois heures! dit Antoine Fargeau en se grattant le front. — Partez vite, monsieur Antoine I ou vous allez perdre votre demi>journée« — Bah I interrompit'il avec résolution. Je veillerai une heure de plus ce soir chez mon maitre ébéniste, et il n*y aura rien de perdu pour personne; d'ailleurs il faut bien que je vous attende.— -A quoi bon ? la pluie va cesser^ observa Rose-Marie. — C'est possible, mais je suis bien aise de savoir comment vous aurez été reçue. — Ne me parlez pas de ça, j'en tremble d'avance 1 Que va-t-elle dire, cette dame, quand elle verra dans quel état je lui rapporte sa robe? — On ne sait pas} vous en serez peut-itre quitte à bien meilleur marché que vous ne croyez... Mais restez donc sous le parapluiO) Mam'selle. — Oh! s'il faut qu'on veuille me la faire payer comme on m'en a menacée à l'atelieri qu'est-K;e que je deviendrai, monsieur Antoine? ~ Faudra voir.<. Qui sait s'il n'y aura pas moyen de s'arranger. On demande du temps d'abord, beaucoup de temps, et puis ça n'est peut-être pas si cher. ~ Douze aunes d'étoffe à vingt francs ! rien que ça !..« Vous voyez bien que je suis perdue t * Rose-^Marie recommença à pleurer. Ge n'était pas par la parole que brillait l'honnête Antoine Fargeau; aussi, mis bientôt à bout de son éloquence, il ne savait plus dire à la pauvre désolée que ces deux mois s

LIS TlOIS MABIB* 147

Atodra voir, Mam'selle, faudra voiri Puis il ajouta maladroitement : Aussi pourquoi diable avez-vous des distractions qui tous font gâter les belles robes des pratiques de madame Hamelin ?

A ce ressouvenir qa*il évoquait, la petit ouvrière l)ft1it et dégagea sa main qu'Antoine Fargeau avait prise, et qu*il pressait en signe d'encouragement.

Au même instant un équipage qui entrait dans rhôlel sépara les jeunes gens.

—C'est elle 1 c'est madame Laneuville I se dit avec effroi Rose-Marie en plongeant un coup d'œil rapide à travers la glace de la portière.

Quand l'équipage fut entré et que la porte se trouva libre, Antoine Fargeau s'aperçut, avec surprise, que sa compagne lui avait encore une fois échappé. £n effet, surmontant tout à coup sa terreur, la pauvre enfant s'était glissée, au risque même de la vie, entre le mur d'entrée et l'équipage; puis elle avait gravi lestement le premier étage afin de se trouver à la porte de l'appartement au moment où madame Laneuville rentrerait chez elle. Après quelques réflexions, le jeune ébéniste devina le parti que Rose- Marie avait pris ; du fond du cœur il souhaita bon succès à sa démarche, et, s'asseyant sur une borne, les jambes pendantes, le dos au mur, il attendit pa-* tiennnent le retour de son affligée.

La jeune et gracieuse femme du maître de forges, cette presque enfant que nous avons vue cherchant le plaisir dans le bruit, dans le mouvement de la foule, puis capricieuse et folle, s'élançant au galop de son cheval pour aller demander à l'isolement cet épa<^

184 us nois ■ABiK.

DOuisKBent de l'ame qu'elle avait vainement àsacbé ao milieu da tmnôlte de la fête chevaleresque t la pensionnaire mariée , qai se plait à toat, et qui partout se demande cependant : Est-ce que je m'amuse? Marie- Lanre enûn adressa un bienveillant sourire à la petite ouvrière, et, bien qu*dle n'eût guère songé depuis quelques jours à la robe nouvelle qu'elle avait achetée par désœuvrement, commandée par caprice, elle dit à Rose-Marie : Enfin, voici ma robe. Cest bien heureux*, il y a assez long-temps que madame Hamelin me fait attendre.

Ce début était peu encourageant pour la paune jeune fille qui venait confesser une maladresse et implorer rindulgence de madame Laneuville; elle baissa la tète, et, le cœur comprimé, les yeux pleins de larmes, frissonnant sous la sueur glacée qui la couvrait de la tête aux pieds, elle suivit Marie-Laure dans sa chambre à coucher.

—Pourquoi madame Hamelin n'est-elle pas venue elle-même? Elle a eu peur d'être grondée, n'est-ce pas?... Oh I elle le mérite bien; vous lui direz que je suis furieuse, mon enfant, mais voyons ma robe. Elle doit être charmante !

Ici Rose-Marie perdit tout-à-£iit contenance. Dans son trouble, elle joignit les mains pour implorer la pitié de madame Laneuville ; en ce moment, son tablier de soie, abandonné à lui-même, s'ouvrit, et la robe qu'il renfermait tomba sur le tapis.

«-Que faites-vous, ma petite? vous perdez la tête, J» crois ) dit Marie-Laure sincèrement effrayée da fnouvement désespéré de la jeune fille* ^ On pieu-

LES THOIS MABIE. 149

reraît à moins, Madame ; tenez, regarde-la, celte mal* heureuse robe, et ne soyez pas trop méchante; car elle m'a déjà causé tant de chagrin !

Rose-Marie, en disant cela, essaya de se baisser afin de ramasser la robe et de Tétaler aux yeux de madame Laneuville; mais elle était si émue, ses jam* , bes tremblaient si fort, qu'elle tomba un genou en terre et demeura, sans pouvoir se relever, dans cette altitude suppliante.

— Mais qu'est-il donc arrivé pour que vous vous présentiez devant moi avec tant de terreur et d^affliction? ma robe est-elle donc en lambeaux, Ta-t-on brûlée à vingt places? Quand cela serait encore, il ne faudrait pas pleurer ainsi, mon enfant; voyons, remettez-vous, on vous a fait peur de moi , on a eu tort ; et, puisque vous m'en avez priée, ajoula-t-elle en souriant, je tâcherai de ne pas être trop méchante^ Mais d*abord j'exige que vous vous releviez et que vous vous asseyiez; c'est à ce prix-là seulement que je puis vous promettre d'être bonne.

il ne fallait rien moins qu'un chagrin accablant comme celui qui pesait sur Rose-Marie pour ne pas se sentir complètement rassurée par ces eucoura* géantes paroles. Cependant elle se releva enfin , elle ramassa résolument la robe, objet de toutes ses peines, et alors, levant les bras aussi haut qu'il lui était possible d'atteindre, Rose-Marie la déploya devant elle comme un rideau à l'abri duquel la coupable ouvrière cacha sa confusion et sa douleur.

Pendant quelques secondes elle attendit avec anxiété l'explosion prévue du mécontentement de

150 LBS TB0I8 MARIE.

madame Laneuville. La jeune fille avait courbé le front et baissé ses longues paupières, tant elle eraignait de voir l'éclair foudroyant de la colère traverseri pour l'atteindre, la cloison diaphane qui la séparait de Marie-Laure. Il y eut un moment de silence des deux parts, puis, au lieu de l'éclat terrifiant de la foudre, Rose-Marie entendit un petit éclat de rire. Bien que toujours intimidée, l'enfant dont le cœur battait un peu moins fort pourtant, abaissa la robe jusqu'à l'arc de ses sourcils, et, s'enhàrdissant de plus en plus, elle osa regarder de la hauteur du corsage, celle qui prenait ainsi son malheur en galté.

— 11 n'y a pourtant pas de quoi rire. Madame, dit-€lle ingénument, car ces grandes taches que vous voyez là, là et encore là ne s'en iront jamais; c'est l'huile de la lampe qui les a faites. Tenez! tenez! mais voyez donc, poursuivit-elle, car madame Laneuville la regardait d'un air si peu fâché, que Rose- Marie supposait qu'on ne la comprenait pas; cette robe, c'est la vôtre !

Elle la tourna de devant derrière, et la passant en revue des manches à la ceinture, de la taille aux riches garnitures dont le bas était orné, elle ajouta : Ça à l'air d'un fait exprès ; il n'y a pas eu un lé d'épargné : tout le contenu de la lampe y a passé : la malheureuse robe n'en a pas perdu une goutte. Dites, voilà un beau chef-d'œuvre, n'est-ce pas?

Rose-Marie ne se désolait pas sans raison : la précieuse étoffe était comme marbrée d'huile dans tous les sens.

— C'est dommage, cependant dit Harie-Laure, elle me plaisait assez, et la façon me parait charmante; mais, tout bien considéré, il n'y a pas si grand mal ; M. Laneuville n'aimait pas cette nuance-là. — Gomment, Madame I reprit la jeune ouvrière avec étonnement, voilà tout ce que vous me dites pour me punir de ma maladresse I Ohl ce n'est pas assez; grondez-moi, grondez-moi bien fort; je mériterais d'être battue. — Aussi je ne te tiens pas quitte, mon enfant : tu as fait une faute, il faudra la payer.

Ces derniers mots, quoique prononcés d'une voix douce, on pourrait même dire caressante, firent de nouveau frémir Rose-Marie. Son cœur à peu près rassuré se gonfla encore une fois, et des larmes lui vinrent auK yeux, elle répéta tout bas : 11 faudra la payer I — D'où vient que vous pleurez encore? lui demanda madame Laneuville, que vous ai-je dit de si désolant? — Hélas I Madame, vous ne m'avez rien dit que de juste; votre robe est perdue, il faudra vous la payer; c'est moi qui ai commis la faute, elle ne doit retomber que sur moi; je comprends ça. Mais comment voulez-vous que je fasse pour remplacer cette étoffe gâtée? elle coûte si cher, je gagne si peu, et mon père n'a que son travail. — Ah çà, tu es folle, petite, repartit vivement Mane-Laure qui comprenait enûn le véritable motif des sanglots de la jeune fille, moi te faire payer celle robe que je n'aurais peut-être jamais portée! mais ce serait une cruauté de ma part. — Ohl certainement, Madame, répondit Rose-Marie en essuyant ses yeux; d'ailleurs, conti- Bua-t-elle du ton le plus naïf, vous seriez obligée

1B9 LU TKOii mus.

(l'altendre si long-temps, qu'autant vaut pour nous (Jeux que tous me Tassiez grâce tout de suite. — C'est Inea mou intention, mais la vas me dire, au uteins, comment ce malheur-là a pu l'arriver, car il est inconcevable qu'on Tasse de pareilles étourderies quand on a un air aussi raisonnable, aussi intelligent que le tien. — Ohl Madame, c'est que vous ne savei pas que c'est une terrible chose que la peur I — La peurl répéta madame Laneuville avec une émotion visible. Elle baissa les yeux comme pour Taire retour sur elleinëme. La peurl oui, je sais ce que c'est. Elle demeura pensive. Rose-Marie n'osait interrompre ce silence. Tout à coup la jeune femme, élevant la voix lie façon à s'étourdir et à chasser la pensée sérieuse, pénible peut-être qui était venue soudain l'assaillir, dit à la jeune ouvrière : Hé bienl mon enfant, ne veui-tu pas me conûer ce qui l'a fait peur? — Par exemple! moi vous refuser çal au contraire. Madame, je ne demande qu'à parler ; il y a si long-temps que jegarde ce secret-là en moi-méme;j'ai grand besoin, allez, de le dire à quelqu'un. Mais que j'étais donc loin de me douter, mon Dieu! que vous seriez assez bonne pour vouloir m'écouler. Vrai I Madame, vrai, vous êtes cent fois meilleure pour moi que je ne le mérite.

La gentille brune, q^i s'était montrée si (imide en entrant, devint tout à coup expansive jasqu'i la familiarité. Heureuse de se sentir soulagée du poids qui l'avait long-temps oppressée, elle osa, dans l'élan irrcHéchi de sa reconnaissance, prendre les maîas de miktlame Laneuville et les presser sur ses lèvres. La

LES tBOM HAIIE. 155

jeune femme fut loin de s'offenser de celle hardiesse; elle laissa Taimable enfant obéir aux inspiration^ de son cœur, et s'abandonna elle-même à une sorte d'attendrissement en contemplant cette joie naïve.

— En voilà assez, dit-elle cependant; tu ne m'as déjà que trop remerciée; voyons maintenant quelle est cette grave confidence dont tu veux bien méjuger digne.

Rose-Marie rougit et balbutia, car il y avait dans ces paroles un ton léger que madame Laneuville n'avait pas pris soin de dissimuler assez.

— Eh bieni te voilà toute honteuse à présent. — Non, mais je crains de ne pas parler à Madame comme je le devrais, et puis ça nous conduira peut-être un peu loin. — Ah I bien; c'est une histoire? — Justement, Madame. — Tant mieux, car je les aime. Voyous, petite, dis-moi l'histoire de ta peur.

Marie- Laure, avant de presser de nouveau l'ouvrière de parler, avait d'un coup d'œii consulté l'aiguille de la pendule. Elle n'attendait aucune visite; le babil de la jeune fille promettait de l'amuser; on était encore loin de l'heure du diner ; elle désigna un siège à Rose-Marie, et quand celle-ci fut assise comme madame Laneuville le voulait, elle fit à peu près ce simple récit :

— 11 y aura dimanche quinze jours, j'avais passé la journée bien loin de mon atelier, dans une maison où plusieurs jeunes ouvrières comme moi se réunissent le dimanche; c'est une des apprenties de madame Hamelin qui s'était chargée de me présenter à ces demoiselles que je ne connaissais pas. Leur accueil

1^4 LIS TR<Ht lUBIE.

avait été si bon, que je me trouvais bien heureuse, je vous assure; jamais, je crois, je n*ai pris autant de plaisir que ce jour-là. C'est au point qu*à huit heures du soir j'étais encore avec mes nouvelles amies, et que j'oubliais qu'il me fallait faire une longue course pour retourner chez ma maîtresse dont je suis la pensionnaire. La règle de la maison veut qu'à neuf heures du soir tout le monde chez nous soit dans son lit. Cependant je n'avais pas vu mon père depuis le dimanche passé; je vous l'ai dit, Madame : me laissant entraîner comme une folle par Louise, notre petite apprentie, je n'avais pu résister au plaisir qui me retenait malgré moi. Je partis enfin, et ce n'était pas sans laisser là bien des regrets. Je revenais avec Louise chez madame Hamclin, quand un remords me prit. Non, pensai-je, je ne peux pas attendre encore toute une semaine avant d'aller embrasser ce pauvre père. Au risque d'être grondée par ma maîtresse, je le verrai aujourd'hui. Va, petite, dis-je à Louise, je serai à la maison presque aussitôt que toi. Alors je me mis à courir de toutes mes forces jusqu'au milieu du Pont-Neuf, à la place Dauphine, où demeure mon père. Je fis bien de suivre mon inspiration; car il me fut facile de voir, à la manière dont il me reçut, qu'il n'aurait pas fait bon pour moi de remettre ma visite, ne fût-ce qu'au lendemain. Il Mme beaucoup sa fille, le père Vincent Juredieu, c'est son nom, Madame, mais il est terrible quand on le met en colère, et par malheur il se fâche pour un rien. Gomme le temps lui manquait pour gronder à son aiscy il ne fit que me montrer le poing; je lui

LEf no» IIABIE* 18i

saatai aa coo; ça le désarma tout de suite; je ne demeurai guère avec lui : on m'altendait chez madame Hamelin. Dix paroles, dix baisers, et puis je me sauvai sans permettre au pelil-fils de madame Grand-Champ, la voisine de mou père, de me conduire, comme il le fait quelquefois le dimanche. Ce jour-là, j'étais si pressée qu'à moi seule j'espérais bien arriver plus t6t qu*à deux. J'eus torl de ne pas accepter le bras de M. Antoine. Vous allez en juger. J'avais à peine fait quelques pas, que trois jeunes gens sortant de la rue du Harlai se mirent à ma poursuite ; je crus d'abord qu'ils n'avaient voulu que m'effrayer, puis continuer ensuite leur chemin. Je me hâtai d'arriver jusqu'au pont ; ils marchèrent encore plus vite que moi. Au bout d*un moment, ils s'arrêtèrent cl je me vis enveloppée par eux, sans savoir comment je sortirais du cercle qu'ils formaient pour me barrer le passage. — > Messieurs, de grâce, leur dis-je, laissezmoi. Je ne vous connais pas; je suis pressée; ce que vous faites n'est pas bien. Je ne sais plus, moi, Madame, tout ce que je leur dis; mais ils m'entouraient toujours, et mes prières se perdaient dans leurs éclats de rire. Le pont était désert; je ne pouvais me réclamer de personne. Le plus hardi d'entre ces vauriens avait eu l'audace de me prendre la main ; quoiqu'à peu près morte de frayeur, je parvins cependant à la dégager; le mouvement que je fis pour repousser le mauvais sujet dérangea le cercle qui me menaçait, et, à la faveur de cette éclaircie, je parvins à gagner le trottoir opposé : je n'étais pas encore sauvée, lis continuèrent à me poursuivre; plus je

15ê tMs mon maris.

hâtais le pas, plus ils allaient yite : et pas ane boutique ouverte pour me donner asyle. J'étais abîmée de fatigue et de peur, la respiration me manquait, je n'avais plus la tète à moi, et toujours, toujours j'entendais à quelques pas de dislance des rires et des propos qui m'épouvantaient.

EnGn , ne sachant plus quelle route suivre pour leur échapper, j'entrai au hasard dans la première rue que je trouvai devant moi. A chaque pas, je me sentais près de tomber, et j'ignore si j'aurais eu assez de force pour atteindre l'autre bout de la rue où je voyais de loin briller des lumières et passer des promeneurs. Notez bien , Madame, qu'en courant de la sorte, j'avais si peu d'avance sur mes persécuteurs, que je sentais leur souffle glisser sur mon visage, et que c'est à l'oreille maintenant qu'ils me parlaient ! Enfin, cédant à mon mauvais sort, je ne voyais plus qu'une ressource : c'était de me précipiter à genoux et d'implorer leur pitié, car j'étais mourante. J'allais le faire comme je vous le dis, quand, de l'extrémité de la rue étroite et obscure, je distinguai un homme qui venait au devant de moi. Celui-là devait-il se montrer moins impitoyable que les autres? était-il jeune ou vieux, fort ou feible, disposé k me protéger ou à se joindre à ceux qui me poursuivaient de leurs rires et de leurs insultes? Je n'en savais rien, je ne réfléchis pas à ce que j'allais dire, et, ne pensant qu'au danger du moment, j'obéis à la première idée qui me vint : ce fut de me précipiter au devant de l'inconnu; alors, m'attachant à lui, je m'écriai : Ah I te voilât mon frère! Pourquoi viens-tu donc si tard au devant

denMM 1 Je dois remercier Dieo, Madtiiie» de ce qu'il m'avait placée sur le chemin <f on si honnête jeone bomme, sans cda, que serais*je devenue! Epuisée par mon dernier ^orl de cooiage, je me trouvai mal ; ce n'est qu'un quart d'heure après que je rouvris les yeux. Mon protecteur m'avait transportée el Eût asseoir à la porte d'un café. Il soutenait ma tète et m'inondait d'eau de fleur d'oran|^ quand je revins k moi. — C'est ma soBur, disait41 aux curieux qui nous entouraient. Ces paroles me rappelèrent ce qui s'était passé. Il ne faut pas me demander si j'étais honteuse de me voir, en présence de tant de monde, Totijet des soins d'un jeune homme inconnu, et de m'entendre tutoyer par celui qui me nommait sa sœur. Mon Dieul il va falloir loi dire toi aussi, pensai-jel Je n'aurais pas eu le droit de m'y refuser ni de le démentir, car c'était moi qui lui avais donné, la première, l'idée de ce mensonge. Sa délicatesse m'épargna ce nouveau chagrin. J'avais repris mf» forces, l'heure avancée me faisait craindre les reproches de madame Hamelin ; aussi je me levai, et je dis à mon protecteur qu'il était temps de partir, que je me sentais capable de marcher. Ce fut un moment bien critique pour nous deux. Le garçon de café vint réclamer le prix d'une demi-bouteille d'eau de fleur d'orange employée à me rappeler à la vie. Je regardai mon soi-disant frère; il se fouilla d'un air si embar* fasse, qu'il me fut facile de comprendre que le bon jeune homme n'était pas plus riche que moi. Il pré« tendait avoir oublié sa bourse chez lui : j'aurais pu le croire ; mais ce qui m'en empêcha, c'est que, ne

ItfS LBS nOi» MARUE*

sachant comment Sortir d'erabarrasy il s'avi^ de me prendre en témoignage : Tu sais bien» me dît-il, cette petite bourse verte, je Tai laissée sur la cheminée. *^ Qu'à cela ne tienne, dit la maîtresse du café qui avait aussi pris intérêt à mon accident, M. votre frère me paiera en passant, et même, comme il est possible que vous ne puissiez pas aller à pied jusque chez vous, voilà cinq francs que je vous confie et que vous me rendrez avec le reste : c'est pour payer le fiacre qu'il vous faudra peut-être prendre en route. Mon protecteur se défendit long- temps avant d'accepter l'offre généreuse de la maîtresse de café ; enfin, pressé par elle, il céda; toutefois il ne voulut prendre que ce qui lui était nécessaire pour payer la voiture.

Madame Laneuville , qui jusque-là avait écouté d'un air bienveillant le rÀ^it de Rose-Marie, l'interrompit pour lui dire presque avec sévérité : Ainsi Mademoiselle a osé se laisser reconduire en fiacre par le premier venu? — Oh I non. Madame, répondit la jeune fille, quoique ce premier venu eût mérité d'être nommé le bien arrivé, je me sentais trop timide avec lui pouf ne pas essayer de vaincre le reste de faiblesse qui m'empêchait de continuer ma route à pied, et puis son bras me soutenait si bien I Quand je me vis seule avec lui dans la rue, je lui demandai pardon de ma hardiesse et lui en expliquai le motif; il l'avait deviné sans peine, et, d'après ce qu'il me dit, je vis que mes persécuteurs étaient aussi lâches qu'insolens : à peine me virent-ils sous la protection d'un honnête homme, qu'ils prirent la fuite

LM TBOiS HABIB. 1U9

comme pour échapper au châtiment qu'ils méri-* taieiil. Lorsque nous fûmes arrivés à quelques pas de la maison de madame Hamelin, je priai mon pro* tecteur de ne pas aller plus loin ; mais il ne voulut pas consentir à me quitter encore.

— Que je vous voie rentrer chez vous, me dit-il ; J'ai besoin de vous savoir tout-à-fait en sûreté pour avoir le droit de me dire que je puis être encore utile à quelqu'un dans ce monde. — Je ne saurais vous exprimer, Madame, continua Rose-Marie qui se lais* sait aller franchement à la confiance avec madame I^neu ville, l'effet que ces paroles produisirent sur moi; oh I il doit avoir de grands chagrins, ce bon jeune homme ; je ne lui ai pas demandé son secret^ mais , sans Connaître ses peines , j'en ai souffert.4* c*est bien naturel , n'est-ce pas ? ne lui dois- je pas beaucoup de reconnaissance à lui qui m'a sauvée d'un si grand péril?

Voyant bien, au regard en même temps înterro^ gateur et craintif que la jeune fille attachait timide* ment sur sa confidente, qu'il fallait pour l'encourager à parler rassurer sa conscience inquiète, Marie-Laure lui fit un petit signe de tête approbateur auquel se joignît un imperceptible sourire*

— le savais bien que Madame devait penser comme moi, reprit Rose-Marie, fière de voir ses sentimens d'accord avec ceux de la plus élégante des pratiques de madame Hamelin* Vous devez croire, poursuivit'* elle, que je ne laissai pas ce qu'il m'avait dit sans réponse. — Certes, Monsieur, lui dis-je, que votre présence m'a été utile. : sans vou? je serais morte de

160 LE9 TROIS MABIR.

Irayeur. -- Alors nous nous devons mutuellement la vie, me répondit le bon jeune homme d'une voix si émue, que j'en demeurai toute tremblante ; oui . ajouta-t-il, si je ne vous avais pas rencontrée, je ne serais plus de ce monde 1

Gomme il me parlait ainsi, moi je tenais le marteau de la porte ; le saisissement que j'éprouvai le fit retomber avec tant de bruit, que je ne pus me défendre de pousser un cri ; mon sauveur s'approcha aussitôt de moi avec intérêt, et croyant sans doute que je m'étais blessée ; je ne saurais vous dire Madame quelle folle terreur me prit alors ; mais j'ouvris précipitamment la porte, puis je la refermai de même sur moi, sans penser que je devais ao moins un dernier remerciment à celui qui m'avait secourue dans le danger.

— • Et vous fûtes bien grondée, ma pauvre enfant, par votre maîtresse ? — Moi ? c'est possible, je ne fls pas grande attention, je vous jure, à ce qu'on me disait ; ce n'était plus de madame Hamelin que j'avais peur 1 je pouvais m'excuser en racontant l'évènenaent qui m'était arrivé. Eh bien ! vous me comprendrez si c'est possible, car moi je ne saurais me comprendre ; mais jamais, non jamais. Madame, je ne pus me décider à parler de cette aventure h personne ; je craignais qu'elle ne m'attirât les railleries de mes compagnes : ces demoiselles sont si moqueuses t oui, je craignais cela, et cependant ce n'était pas par amour-propre, de peur qu'on ne blessât ma vanité par des quolibets d'atelier ; non, c'était pour garder mon secret, aGn qu'il fût bien à moi 1 j'y tenais sans

LE$ TBOIS «ARMS. 1(>1

pouvoir nie reodre compta 4e ce qai m'y attachait. — Et maintenant, il parait que vous avez cessé d*y tenir. — Vous vous trompez, l|fadame, ^lors comme aujourd'hui j'aurais tout dit, si j'avais pu rencontrer quelqu'un qui voulût m'écouter avec autant de bonté que vous le fiaiites; je oe me serais plus regardée comme ay^nt Jivré mon secret à la merci des rieuses djB la maison ; c'eût été le garder à deui^ ; aussi je suis bien heureuse de prouver à qui parler ; ça me pesait tant I — Mais tout cela, ma petite amie, ne me dit pas encore comment vous avez fait pour me rapporter ma robe dans un si déplorable état, — Vous allez le savoir, Madame, répondit Rose-Marie qui ne se lassait plus de parler. Dès le soir même, quand je fus seule dans ma chambre, les iQOuvemens de frayeur qui ne m'ont pas quittée depuis ce jour-là commencèrent à me prendre ; ce fut en me déshabillant, le m'aperçus que le nqeud de ruban bleu qui fermait ma çolerette avait disparu , cependant je Tavais si bien cousu le matin qu'il fallait qu*on me l'eût pris avec intention. Je me rappelai parfaitement qu'il était encore à sa place quand je quittai mes jeunes compagnes. Durant ma course pour fuir ceux qui s'étaient attachés à mes pas, je le sentais soiis ma main qu^ je tenais fortement pressée contre ma poitrine; c'était donc pendant mon évanouissement qu'on me )*avait dérobé , et bien que j'aie tort sans doute, je ne puis me défendre d'accuser en moi-même celui qui ne s'est I pourtant montré que généreux envers moi. C'est peu de chose quecencBud de faveur : je ne l'ai pas donné ; il ne Fa pas» c'est possible. Hé bien ! malgré moi, cel4 i 11

162 LB9 TEOIS MARIB.

me toarmente, cela me hïi peur : je Toadrais le savoir perdu.

Marie-Laure se détourna pour dérober à la con^ fiante jeune fille le sourire involontaire que l'aveu dd cette pudique inquiétude amenait sur ses lèvres. Ellei fit bien de hii cacher ce mouvement de malicieuse gaité, car Rose-Marie était aussi facile à intimideii que prompte à laisser lire dans son cœur quand on lui témoignait de l'intérêt ; elle ne s'aperçut pas de ce qui venait de se passer dans l'esprit de sa confidente : aussi termina-t-elle sou récit avec autant de! franchise et d'abandon qu'elle en avait mis au commencement.

— Folle ou bien fondée, la terreur qui m'a saisie ne me quitte plus; ce n'est pas seulement quand je suis seule dans ma chambre que je crains de le voir apparaître, ce jeune homme dont le nom m'est inconnu ; c'est partout et à chaque instant que je le redoute. Je n'ose plus regarder à la fenêtre, il me semble que la première personne que je vais apercevoir ce sera lui. Il ne m'a pas dit : Nous nous reverrons I Malgré cela je compte sur lui comme s'il m'avait Eut une promesse. C'est à ce point, Madame, que, dès que la sonnette retentit, aussitôt que j'entends ouvrir la porte, je baisse la tête, je rougis et je deviens tremblante comme s'il était devant moi. Madame Hamelin murmure, ces demoiselles rient et chuchottent, je vois bien que cela fait jaser ; mais que voulez*vous? c'est plus fort que moi. Je ne peux pas triompher de ma frayeur, et pourtant je le devrais, car elle ne me fait faire que des sottises. Si vous saviez que de

LU no» mAMSM. M9

eoups de ciseaux j'ai donnés de travers I il n*y a pas de jours que je ne gale quelque chose , et hier soir, comme on sonnait plus fort que de coutume h la porte de l'atelier, j'ai fait un tel bond sur ma chaise, qoe la lampe s'est éteinte en se renversant sur l'ou* vrage que je tenais. Voilà, Madame, comment le mal est arrivé. Vous voyez que, si je suis coupable d'étourderie, il ne faut pas m'en vouloir, car je suis déjà bien assez à plaindre de me sentir si peureuse.

Madame Laneuville, après avoir de nouveau rassuré Rose-Marie sur les suites de sa maladresse, l'engagea cependant à triompher de cette terreur d'en- &Dt qui lui faisait gâter les robes des pratiques de sa maîtresse. Pour l'encourager à se vaincre elle-même, Marie-Laure lui fit observer que son sauveur ne pensait sans doute plus à elle, puisqu'il n'avait fait aucune tentative pour la revoir. Ceci assombrit un peu le front de la petite ouvrière, elle soupira tout bas en se disant : Gela devait être ! Puis elle prit congé de la généreuse personne qui la tenait quitte , au prix d'une confidence déjeune fille, de ce qu'elle avait été d'abord menacée de payer si cher.

Rose-Marie était descendue de chez madame Laneuville, elle avait déjà franchi le seuil de la porte et se préparaît à traverser la rue, quand elle s'entendit appeler parsonnom ; elle se retourna et reconnut Antoine Fargeau , ce bon garçon qu'elle avait eu le temps d'oublier. Lui., il était demeuré patiemment sur la borne à attendre sa sortie de chez la grande dame : Vous avez été un peu long-temps, Mam'iseltot

I§€ LBS TftOU MARIBv

lai dit*il. — Gomment, monsieur Antoine, tous êtes encore là? — Est-ce que j'aurais pu partir sans savoir k résultat de votre démarche? Eh bien ? — Je ne paierai pas la robe. — Là! quand je vous disais: Faut voir, Mam'zelle, faut voiri j'avais un bon pressentiment. Allons, c'est au mieux; à présent je peux aller à ma boutique, il ne pleut plus, vous n'êtes plas inquiète; mon chemin est à droite, le vôtre est à gauche. Bonsoir; à demain! je ne dirai rien à votre père de ce qui s'est passé.

Le brave garçon fit tournoyer son parapluie en signe de joie ; il le laissa tomber sur son épaule comme le fusil au commandement d'arme à volonté, et il prit sa course dans la direction qu'il avait indiquée. La jeune fille lui sut bon gré intérieurement de ce qu'il n'avait pas demandé à l'accompagner; le récit qu'elle venait de faire à madame Laneuville lai eût rendu pénible la présence d'Antoine Fargeaa. C'était encore un sentiment qu'elle ne s'expliquait pas. Les jeunes filles ont ainsi au fond du cœur beaucoup de petits mystères faciles à pénétrer pour les autres, mais incompréhensibles pour elles : nous appelons cela les avertissemens de la nature.

Quand Rose-Marie, heureuse de rapporter une bonne nouvelle à l'atelier, rentra pour annoncer que madame Laneuville n'exigeait pas qu'on lui payât le prix de sa robe perdue , grande fut sa surprise de reconnaître dans la pièce d'entrée la cassette qui contenait ses vétemens et ses objets de toilette.

•— Pourquoi donc a-t-on descendu cela de ma cliambre? demande-t-elle à la petite apprentie qui

LB8 non iiARii. MS

était venue lui ouvrir la porte. — C'est que madame vous renvoie, lui répondit l'en font en la regardant d*un air chagrin.

— La jeune ouvrière allait demander à madame Hamelin l'explication de cette résolution subite, quand celle-<:i parut.

— Mais, Madame, lui dit Rose-Marie qui lisait sa condamnation dans les yeux courroucés de sa maltresse, vous le savez, je viens de chez madame La* Deu ville, je lui ai porté sa robe ; elle ne s'est pas filchée, au contraire : elle m*a reçue avec tout plein de bonté ; vous ne perdrez pas sa pratique. — C'est possible, répliqua d'un ton sec la couturière ; mais je perds la façon de la robe ; d'ailleurs vous n'êtes plus bonne à rien ; je ne veux plus de vous, faites emporter vos effets ou je mettrai votre cassette sur le carré, et la prendra qui voudra.

Rose-Marie, confondue devant tant de sévérité, ne trouva pas un mot à répondre; cependant elle ne voulait pas partir sans dire un dernier adieu à ses compagnes.

— Vous n'avez plus rien à faire dans l'atelier, lai dit la couturière en lui barrant le chemin , vous ne pourriez que déranger ces demoiselles ; si vous voulez les voir demain chez leurs parens, vous en êtes libre, mais ici, cela ne me convient pas.

Forcée d'obéir à l'arrêt de proscription, Rose-Marie courba la tête et lira sa cassette après elle. Bientôt on put la voir s'acheminer tristement vers la place Dauphine, suivie d'un commisionnaire qui portait son mobilier de jeune fille.

IM LKS nOIS MABIK.

La rigaeor extrême de madame Hamelin devait' «erabler inexplicable à la pauvre enfant. C'est qu'elle' ne savait rien de certaine lettre saisie par la mai-" tresse sur la jeune apprentie ; cette lettre sans signa* lure portait pour suscription : A la demoiselle au peHi ruban bleu.

On pourrait croire, d'après ce qui précède » qu*il devait y avoir à tout jamais rupture entre madame Hamelin et Rose-Marie ; cependant le lendemain du jour où celle-ci avait été si injurieusement mise à la porte par sa maltresse , la sévère faiseuse de robes se présenta chez le père Vincent Juredieu, qui fut fort étonné d'apprendre que , depuis la veille , sa fille ne bisait plus partie de l'atelier de madame Hamelin.

— Pourtant Rose^farie aurait dû vous en parler. — Mais je ne l'ai pas vue, cette malheureuse enfant! répondit-il. — Vous ne l'avez pas vuel répéta la coulorière, ce n'est donc pas ici qu'elle a couché? — Eh! non, dit le père ; puis, passant tout à coup de la surprise à l'inquiétude, et de l'inquiétude à la terreur, il s'écria : Âh ! miséricorde I où a-t-elte pu passer la nuit? elle aura fait un coup de tête ! — Ce n'est pas possible. — Si ! je vous dis que si I tout le monde a fiiit le sien dans la famille, mais ça ne devrait pas être si tôt son tour. En tout cas c'est votre faute, ajoutal-il d'une voix terrible. — Mais, monsieur Jurediea..., balbutia la maîtresse en pâlissant devant la colère du brave homme. -- N'y a pas de mais qui tienne ! on ne renvoie pas les jeunes filles sans prévenir leurs pirens; s'il est arrivé malheur, c'est vous qui m*en répondez, songez-y ! Alors, justifiant le nom qu'il avai

' ISA TK018 MARIB. 16?

reçu de son père, il fit entendre nn épouvanlaUe blasphème en menaçant des yeux et des bras l'imprudente Temme qui avait livré son enrant aux conseils du désespoir. — Il ne faut pas m'en vouloir, dit madame Hamdin de moins en moins rassurée, chacuDk ses momens de vi facile. — Pardieul on sait ça, j'ai les miens aussi , et voile pourquoi Rose-Harie n'aura pas osé rentrer hier soir; elle se sera dit : Je vais être baltue. — Précisément, répliqua en ouvrant la porte de Vincent Juredicu une vieille voisine qui depuis un moment se tenail aux écoules; mais ne voDS mettez pas martel en t£(e pour votre fille, voisin, continua la bonne femme; elle est là chez moi, die prend son café. Cette chère enfant I on peut dire qu'elle en avait besoin. Son chagrin était si grand hier soir, que la pauvre innocente n'a jamais voulu souper, quoique mon petit-fils et moi nous ayons tout fait pour l'engager à se restaurer un peu. Mais, contiuua la voisine, puisque le père Vincent promet de ne pas mal la recevoir, puisque madame vient la rechercher, il n'y a plus de raison pour qu'elle se cache.

La vieille avait dit vrai. Rose-Marte, saisie de terreur à la pensée de conter son malheur à son père, avait demandé asyle pour la nuit à la grand'mèrc d'Antoine Fargeau. Quand Vincent Juredieu et la maîtresse couturière entrèrent chez In voisine, ils trouvèrent Rose-Marie attablée dans tiiic arriérepièce du Ic^ment; cIlLMloJL'unail, sedoulaiil [n!u lie l'heurense surprise qui Votli.'ndail, j^ la vue de son pî-Ti'. l'ile irombla fort, mais tes

168 LKft TROIS MARIK.

premiers mots de la bonne femme qai l'avait iecQeil« lie et les caresses de madame Hamelin l'eurent biea« tôt complètement rassurée. Le plaisir de retrouver sa fille, après avoir supposé un instant qu'elle pouvait être perdue , ôla au père Juredien la force do garder rancune à la couturière. Une franche embrassade de celle-ci à sa jeune ouvrière scella la paix en* tre elles, et c*est pour ainsi dire triomphalement que madame Hamelin emmena la gentille brune dont la veille elle ne voulait plus entendre parler.

Le secret de ce retour subit vers Rose-Marie n'est pas difficile à faire comprendre. Le matin même madame Laneu ville avait envoyé chez sa couturière sous le prétexte d'une commande pressée. Madame Hame* lin s'était hâtée de charger sa première demoiselle d'atelier d'aller prendre les ordres de la riche pratique. Marie- Laure n'avait pas voulu la recevoir; une heure après, la maîtresse s'était présentée elle-même; on avait également refusé de l'introduire chez madame, et il lui avait été répondu que c'était seulement à la jeune fille venue la veille que madame Laneuville voulait parler. Tout en murmurant contre ce caprice, madame Hamelin ne laissa pas que de se dire qu'il valait encore mieux faire violence à la sévérité de ses principes que de s'exposer à mécontenter une pratique qui brillait au premier rang dans son élégante clienteile, et voilà comment, se laisant indulgente par calcul, elle se résigna à une démarche qui répugnait cependant beaucoup à sa dignité de maîtresse couturière. Cest en fiacre qu'elle était venue chercher Rose-Marie; celle-ci souriait déjà à

ridée de reprendre possession de sa petite chambre; mais la Yoiture ne suivit pas le chemin qui conduisait à son atelier; elle dépassa de beaucoup la rue Thérèse où demeurait madame Hamelin, et ne s'arrêta que devant la porte de Marie- Laure.

— Va, chère petite, lui dit la couturière, va savoir ce que nous veut cette dame, et surtout garde-toi bien de lui parler de notre petit différend d'hier; puisque tout est pour le mieux maintenant, il est inutile que Ton sache ce qui a pu se passer entre nous.

Sans comprendre l'importance de cette recommandation , l'enfant promit tout ce qu'on exigeait d'elle; descendue de voiture elle se fit annoncer chez madame Laneuville. Toutes les portes s'ouvrirent aussitôt devant Rose-Marie, et dès que sa confidente de la veille l'aperçut, elle dit en l'attirant du regard et du geste d'un air impatient mais joyeux : Allons donc, petite, allons donc! on a bien de la peine à vous avoir aujourd'hui. Je n'y suis pour personne, ajouta Marie-Laure en s'adressant à la femme de chambre qui venait d'introduire la jeune fille dans le petit salon. Aussitôt qu'elle se vit seule avec l'onvrière rentrée en grâce , madame laneuville poussa le verrou de la porte; elle vint s'asseoir sur son divan de cachemire et ordonna à Rose-Marie de se placer à son côté. Celle-ci, qui n'en était plus aux preBdières façons avec la riche pratique de sa maltresse, n'hésita qu'un moment ; à la seconde fois que Marie-Laure lui dit : Assieds-toi ici, elle se campa de la meilleure volonté du monde sur le siège élégant qui lui était désigné.

— Ta m'as donné ta conGance hier , lui dit madame Laneuville, j'espère qu'aujourd'hui tu vaste montrer digne de la mienne.

Rose-Marie, sans savoir encore, sans se demander même ce qu'on allait exiger d'elle , repartit : Hier Madame pouvait me mett^e pour long- temps dans un bien grand embarras ; mais au^ lieu de me punir du mal que j'avais fait, elle a écouté mes confidences et s'y est intéressée comme si j'étais son égale; je n'aurai jamais assez de bonheur pour trouver l'occa* sion de lui prouver ma reconnaissance; mais qu'elle vienne, cette occasion-là, et Madame verra bien que si je suis une étourdie, une maladroite surtout, aa moins je ne suis pas une ingrate.

Tandis que Rose-Marie pariait, la jeune femme avait tiré, d'une boite de palissandre à belles incrustations , une lettre déjà décachetée ; puis , sans répondre aux promesses de gratitude de la gentille brune , sans témoigner même qu'elle les eût entendues, elle dit : Chacun son secret, mon enfant; tû m'as instruite du tien hier, je vais t'en confier un autre à mon tour, le crois à ton zèle, à ta discrétion, à ton intelligence, écoute.

Marie-Laure lut ce qui suit avec l'accent pénétré d'une pieuse fille qui répète en se recueillant les paroles de sa mère.

LBS TROIS MARIS. 171

Page 1