X.— UNE MAIN QUI SB CAGHB
Peut-être... nous verrons... je ne sais pas encore, avait dit madame Laneuville à Rose-Marie; mais on la connailrait bien mal si Ton pouvait la croire indé» cise; c'est que déjà elle songeait aux moyens de con* tenter bien vite la maman Sophie; c'est qae déjà, dans sa pensée, elle se consultait pour amener à bien s» nouvelle mission. Pour elle la situation n'est pas ordinaire, et précisément elle se trouve sons conseil au moment où elle en aurait le plus besoin. Ange- Marie à qui elle dit tout, hors un sc^cret qu'elle a gardé jusqu'à présent, celle avec qui elle pourrait partager la l)onne action qui lui est confiée, car cellelà aussi à été une des favorisées de la correspondante de Lyon, Ange>Marie est absente : une affaire de famille l'a appelée à Bordeaux; cette absence même pourra durer plusieurs semaines. Ainsi la jeune femme est réduite à ses propres forces. Une autre qu'elle, sans doute, se fût tout d'abord adressée à son mari : la maman Sophie en disait bien quelque chose dans sa lettre; mais la maman Sophie connaissaitelle M. Laneuville? Certes il aimait à obliger, et chaque fois qu'un meritefbien prouvé venait à lui, il en devenait le plus chaud protecteur; mais aussi quand il s'agissait de répondre de quelqu'un, son
LES TROIS MAttll^ 1R7
examen était sévère, il ne se hâtait pas do dire son dernier mot. D*aillcars, qui sait : Tibiirce Jourdan est bien annoncé comme un jeune homme d'un tablent remarquable, mais l*ancietme sous -maîtresse ne le voit-elle pas avec des yeux de mère? Elle le sait bien, elle, Marie-Laure, la maman Sophie n'aime jamais quelqu'un sans que son cœur ne trouble un peu son jugement. M. Laneuville, peut bien se plier aux exi^^nces du monde, et, quand il le faut, accorder un sourire aux choses les plus futiles, mais s'il allait voir dans ceci une affaire de conscience, de devoir, de responsabilité môme! s'il allait ne trouver que l'étoffe d'un commis dans ce jeune homme aux grandes espérances! quelle nouvelle affligeante donner à la mère adoplive de Tiburce ! la balance impartiale du maitre de forges ne convenait donc pas dans celle circonstance, et comme il s'agirait peut-être de partialité, Marie-Laure se la réservait. Elle ne voulait pas que le recommandé fût protégé d'après ses mé* rites, mais d'après la reconnaissance qu'elle devait à celle qui l'avait tant aimée : et puis, se disait-elle, si ce jeune homme est vraiment tel qu'on l'annonce, quel bonheurde lui avoir, la première, tendu la mainl oh I une main bien mystérieuse, bien cachée.
Enfin voilà un événement dans la vie de la rêveuse et voilà le rêve qui se fait; voila les scrupules qui devaient naître à l'idée de cette hasardeuse protection qui disparaissent. Pourquoi des scrupules? elle ne verra pas Tiburce; jamais peut-être elle ne le rencontrera. Elle n'a pas dix-huit ans, Marie-Laure, et le recommandé en a vingt-trois; mais il y a réponse à
188 lES TROIS MARIB.
cela : protéger quelqu'un est une sorte de magistni* ture qui donne à toute action de la convenance et dtt la dignité. Et voilà l'enfant qui se drape : quel plaisir de jouer k distance un rôle tout plein de sollicitude comme celui de la Providence, comme celui des bonnés fées d'autrefois, dont la maniian Sophie aimait tant h lui conter les histoires; d'étendre sa baguette magique sur la destinée qu'on lui conGc! Quel charme et quelle innocence dans cette protection qui se fait sentir sans se montrer I quelle bonne fortune à noter dans sa vie que ce jeu de cache-cache où la bienfaisance et la gratitude ne se verront jamais face à face ! ainsi montant son imagination à mesure que ces riantes images se présentaient, la providence, le magistrat, la fée, l'enfant enfin applaudissait à sa résolution: et même, toute réflexion faite, elle était presque bien aise que madame d'Auberive ne fût pas à Paris. Sans doute, celle-ci aurait pesé tout cela trop gravement; et le fallait-il? Non. Et puis, pour l'aider, madame Laneuville n'avait-elle pas trouvé Rose-Marie? à elles deux elles tiendraient conseil, et, puisque les affaires de l'industriel St-Georges i'empéchaient cette année de se livrer aux plaisirs de la villagiature, eh bien! ce serait une occupation pour tout l'été, une occupation douce et méritoire : un petit mystère à conduire et une destinée à mener à bonne fin.
Elle avait dit à Rose-Marie : Tu reviendras demain. Ija jeune fille ne manqua pas à la promesse qu'elle avait foite d'être aux ordres de madame Laneuville; à son arrivée lllarie-Laure avait déjà pris ses disposi-
LBS mois MABIir» 18f
lions; elle confia à la fidèle messagère an billet de banque, et, pour faire agréer ses offres, elle lui dicta quelques lignes que la pauvre ouvrière écrivit et or- Ihographia d'une façon si étrange, qu*il fui convenu qu'elle les ferait mettre au net par un écrivain public dont récriture belle et bien formée dérouterait encore plus le jeune homme.
Les lignes dictées par madame Laneuville contenaient ce qui suit : Un ancien ami de la famille de votre mère et son débiteur depuis long-temps, a appris votre arrivée à Paris; il vous a cherché, il vous a trouvé; et, grâces en soient rendues à Dieu, il pourra faire son devoir! 11 connaît votre sort et saura vos projets; peut-être ne pourra-t-il pas vous être utile autant qu'il le voudrait, mais il l'essaiera. Cette somme n'est que la moindre partie de ce qui vous est légitimement dû. Ne cherchez pas à connaître celui qui vous l'envoie; car ni le cœur reconnaissant, ni la main qui paie la dette ne se montreront jamais.
On comprend qu'un tel billet, si laconique qu'il Cùt, ne pouvait pas être écrit de la main d'une jeune ouvrière dont la plume et la grammaire étaient si inexactes. Madame Laneuville, qui, imprudemment, l'avait voulu d'abord, découvrit ainsi qu'elle pourrait bien faire quelques fautes dans la direction de cette affaire délicate, aussi se promit-elle de ne plus agir sans avoir mûrement réfléchi.
Compterons-nous maintenant. chaque course de Rose-Marie, et suivrons-nous jour par jour cette protection cachée, persévérante et bien entendue? Disons seulement, quant à présent, que cette sollicitude
190 LB6 TBOIft HABIB»
ne devait plus rester inactWe, et que c'était toujours le débileiir inconnu qui se manifestait. Un jour Ti< burce rentra chez lui malade; dès le soir méiDe un médecin célèbre vint le voir. Le docteur n'avait pas une longue prescription à donner, mais en descendant chez madame Mouchenolte il dit : Ce jeune homme est l)ien tristement logé. Ceci fut entendu et bientôt porté chez la protectrice. 11 y avait un petit appartement de trois pièces à Tétagc inférieur, commodément coupé, il ne lui manquait pour être élégant que des meubles et des draperies. Le débiteur anonyme le fit meubler; des tapis unis mais d*un bon choix cachèrent le froid aspect de In brique; les eroisées furent ornées. Le pied d'un convalescent pouvait maintenant se poser sur le moelleux duvet, sou œil pouvait s'égayer sur un joli papier où s'espaçaient quelques estampes riantes; tout avait été prévu, et un soir, comme Ti burce revenait d'essayer ses forces à la promenade, madame Mouchenotte lui remit la dé du troisième en lui disant : Vous êtes chez vous.
Ainsi ces premiers soins et d'autres encore moins essentiels, mais charmans de prévenance, de presque maternité, arrivèrent à leur heure, à mesure que Ton foisail de nouvelles découvertes dans les souffrances et les privations passées de Tiburce. Gomment cela se faisait-il, et, par exemple, comment sut-on que la bague de sa mère avait été vendue, et où trouva-t-oti à la racheter pour donner à l'enfant cette joie filiale de la remettre à son doigt qu'elle ne devait plus quitter?
LB9 TBOIfl IMBU» 191
Noos ne l'avons pas dit encore; Tîburce était en* toaré d'espions, d'espions actifs et assidus, mais on s*était bien gardé de mettre madame Moucbenotte dans la confidence; n'eût-elle pas trahi le secret? aurait-elle compris comme il le fallait la délicatesse de sa mission? La bonne femme n'était dans tout ceci que pour s'étonner et faire des questions à Tiburce. Les con>pIices de Rose-Marie étaient ces deux chanteuses de la fameuse chanson qui une fois troubla notre jadis désolé, c'étaient celles qui faisaient si joyeusement retentir :
Nous n'iroDs plus au bois, Les lauriers sont coupés.
C'étaient Julie et Florentine, la fille et la nièce de la vieille portière, deux cœurs discrets, deux fines oreilles, deux observateurs au courant, car bien qu'un jeune homme ne soit pas très^^useur, sa vie n'est pas DQurée. Ne voit-on pas les fournisseurs qui viennent s'altaclier à sa sonnette? ne l'a-t-on pas vu, lui, passer furtivement en essayant de cacher le paquet qu'il va mettre en gage? L'orfèvre juif n'est-il pas venu savoir si Ton peut acheter sûrement un bijou au lo* cataire du quatrième? Pourtant Julie et Florentine ne savaient pas tout; Rose-Marie, sans faire de men-* songe, avait expliqué d'une façon spécieuse sa position d'intermédiaire : c'était une certaine tante Sophie, disait-elle, qui protégeait ainsi et suivait de 1 œil un enfant prodigue qui lui était échappé.
Madame Laneuville et son premier lieutenant, comme se nommait quelquefois Rose-Marie, pou-
t9â LES TItOIS MABUr.
▼aient donc faire usage de leur puissance et savoir sur quel point il fallait l'exercer. Quant à en prendre du souci et à se dire : Comment le jeune homme recevra-t-il cela? quelle condition met-il à racceplalîon de ce paiement d'un débiteur inconnu? elles s'en inquiétaient bien, ma foi, ces deux fortes lélesf leur grande affaire était de trouver souvent occasion de se redire entre elles : Eh bieni où en est-il? Comme il a dû être étonné! — Oh I oui, Madame, j'aurais voulu être bien cachée dans un petit coin pour jouir de sa surprise. — Sais-tu s'il désire quelque chose? — Non, Aous n'avons rien oublié. — Mon Dieu I sois exacte, vois-tu ; c'est une existence dont nous répondons à nous deux.
Cependant il fallut s'arrêter : il était temps. Un mot de Tiburce avait prouvé qu'il serait désormais rebelle à de nouvelles manifestations, et une lettre partie pour Lyon pouvait bien avoir été écrite pour demander à la tante Sophie des renseignemeos sur la dette payée par des moyens si mystérieux. D'ailleurs le tact de madame Laneuville l'avait avertie; elle sentait bien qu'elle ne pouvait pousser celte protection occulte au delà de la vraisemblance; puis, sans trop y prendre garde, elle s'était attachée à son recommandé, elle voulait en penser beaucoup de bien, et, si elle fût allée trop loin, elle eût été désolée de voir Tiburce accepter tout insoucieusement. C'était à présent un aide d'une autre sorte qu'il fallait au jeune homme, c'était l'emploi de son intelligence qu'il fallait trouver, intelligence qu'à cette heure elle royait vantée à boiv^scicnt par la tante Sophie. ïi-
LES TBO» lUaiB. IdS
borce est à l'aise pour quelques mois; il peut aiton* dre, il peut revoir le monde, tenter la fortune; mais comment la tente-t-il? à quelle porte va-tril frapper? madame Laneuville n'en sait rien, personne ne peut le lui dire; il faut donc qu'elle reste inactive en si lion chemin ! et pourtant rien n'a plus de tentation que le bonheur que Ton fait. La bienfaisance est une sorte d'ambition du cœur qui a aussi ses entraîne-* mens. Marie-Laure était en goût, il hii était pénible de se voir arrêtée ; mais ici la baguette de la fée est brisée, la jeune providence se trouve en défaut. Elle sait seulement que, depuis quelques jours, Tiburce s'habille plus souvent ; qu'il ne rentre que fort tard après être sorti très-matin ; qu'il a pris deux ou trois fuis des fiacres et a mis des gants jaunes ; qu'il est gai parfois, mais encore plus souvent triste, et, ceci est une observation de madame Mouchenotte, que le comple des chemises à jabot a augmenté de beaucoup le dernier total de la blanchisseuse. Chaque circonstance fait penser madame Laneuville. Qu'estce à dire? ce jeune homme contracte-t-il des liaisons qui puissent lui nuire? s'occupe-t-il, au contraire, de démarches utiles? que faut-il croire? Marie-Laure est inquiète. Oh ! ce n'est pas elle qui accomplit avec tiédeur une mission qu'elle a acceptée 1 elle voudrait que Rose-Marie se tint à la piste et que ce fût eller même qui vit Tiburce; puis un sentiment de convenance la relient, ^Ue révoque, non pas l'ordre qu'elle a donné, mais la prière qu'elle a faite.' D'ailleurs Rose- Marie a ses /journées à reniplir et ses nouvelles prati- <iues à contenter; madame Laneuville se ferait un 1 Î3
191 ISS mots MAftlB.
reproche de ladétoamer trop souvent de son travai!. fiHe ne hri a pas prêté son appui pour qu*ene changeât aa vie, mais pour que sa vie devint plus facilement heureuse. Les visites de la jeune ouvrière s'étaient donc ralenties. Mais un jour que, sans rien espérer de nouveau, et comme par habitude, elle était aAlée chez madame Mouchenotte, laquelle, nonchalammentassise devant sa porte, attendait qu'une conversation lui vint de quelques uns des étages dont elle avait la surveillance, Rose-Marie vit ses espiègles amies qui se tenaient dans la loge et lui faisaient signe. Elle ne s'arrêta pas long-temps avec la portière, qui cependant paraissait bien disposée. Julie et Florentine étaient là, elle fut à elles : H est chez lui ; il va sortir, lui glissèrent à Toreille les deux complices. Ce mot la fît tressaillir et lui donna une émotion dont elle avait peine à se rendre compte. Ce jeune homme qui descendait, ce Tiburce qu'elle allait voir pour la première fois, du moins elle le croyait, fut dans son esprit comme un 61 de rappel qui se rattachait à sa rencontre avec le protecteur qu'elle voulait oublier; car si elle n'en avait pas reparlé à madame Laneuville, chaque fois qu'une peur ou qu'une émotion déjeune fille lui venaient, c'est-à-dire quand son cœur battait plus fort que de coutume, une image se représentait à elle, bien malgré elle, et dans ce moment il en était ainsi.
— - Il vient ! dit vivement Julie en entendant une porte se fermer au troisième. — Il va descendre! ajouta Florentine qui écoutait une clé donner un double tour à la serrure. Rose-Marie^ était debout,
LM TROIS tUftlt. ICQS
mais elle seath ses genoux fléchir, elle s^assil smt une chaise qui était à côté du lit de madame Mou6henotle, puis, presque cachée par les rideaux, elle écouta à son tour des pas qui se faisaient entendre. On s'avançait.
— Huml encore une démarche inutile! grommela une voix qui rassura fort Rose*Marie; car cette voix était cassée et tremblante, et elle reconnut dans celui qui venait de descendre un vieillard qu'elle avait vu quelquefois faire salon dans la petite loge. — Qu'y a-t*it ? dit ia portière enchantée de trouver enfin à qui parler. Est-ce que Ton refuse de vous payer votre pension, maître Dubourg? — Bon ! il est bien question de moi. Il s*agit de mèn jeune voisin. Voyezvous, ma chère madame Mouchenotte, continua-t-il en se posant à demeure devant la portière, c'est-àdire en s'appuyant fortement sur sa canne, ce qui donnait la base solide du trépied à son corps qui chancelait, je ne sais pas pourquoi nous avons fait la révolution de juillet; on méconnaît le talent, on mécontente les capacités.
 cet exorde qui était toujours le même quand, par hasard, le bonhomme était de mauvaise humeur ou quand il était tourmenté de son catbarre, les jeunes amies de Rose-Marie la tirèrent doucement par la robe pour fixer son attention, puis à travers le vasistas, montrant furtivement le troisième étage, elles semblaient dire : Chut ! on va parler du jeune homme de là-haut.
Ici il faut se reporter tout au commencement de notre récit et se rappeler l'officieux voisin dont notre
108 LES TBOIS HABIB.
voisin Dinboifrg. Gela suffit pour mettre Marîe-Laure au fait et pour savoir où teodaient les vœux de Tihurce, combien il espérait peu et combien il eût été en droit d'espérer.
— Boni il travaille, il s'occupe, il veut parvenir, se disait-elle; il a du talent, puisqu'il écrit, il a des idées, puisqu'il trouve des admirateurs.
Ces conclusions n'étaient pas autrement raisonnables, mais l'intérêt qu'elle avait pris à son protégé avait été en raison des services qu'elle lui avait rendus, et maintenant il semblait croître en raison de ceux qu'elle voulait lui rendre; aussi, entrant tout-àfait alors dans la pensée de la tante Sophie, elle tinl Tiburce pour un génie à qui il fallait faire son piédestal. Elle trouva donc que, s'il était bien de Si'en être d'abord occupée par reconnaissance, maintenant il fallait le faire par devoir. Le titre de l'ouvrage de Tiburce, les graves sujets qu'il avait traités, roulaient sans cesse dans cette tête de dix-huit ans; les pensées du jeune écrivain , bien qu'estropiées par Rose-Marie, et sans doute dénaturées par le père Dubourg, même en arrivant ternes et affaiblies à Marie-Laure, lui semblaient éclater de lumière et de vérité : c'était pour elle comme un bel ouvrage que de mauvais comédiens peuvent gâter, mais qu'ils laissent entrevoir.
Elle qui fuyait les conversations quelquefois sê^ rieuses que tenaient les convives de M. Laneuville, s'y plaisait maintenant ; elle écoutait, elle comparait, elle cherchait dans ceux qui venaient s'il ne se trouverait pas un protecteur à envoyer à Tiburce. Par-
LBS TBOIS MAWa^ f89
lait-on de places à dooner» de places données, de la difficulté de trouver des hommes capables, pourvu que la place fût belle et éclatante, elle se surprenaîl toujours au moment d'offrir son candidat.
Hais comment entamer la conversation sur un sujet si délicat? H. LaneuviUe était celui à qaî elle pensait le dernier; pourtant lui plus que personne y pouvait quelque chose ; mais précisément c'était lui qu'elle craignait. Elle avait été bien avant dans kl protection accordée à ce jeune homme l à présent it lui semblait, non pas qu'elle eût fiaût mal, mais que l'on pouvait penser qu'elle eût fait mal. Ëtte se rçpron chait d'avoir été si vile; elle s'avouait qu'elle s'était mise en position de nuire à Tibnrce en le servant elle-même; quelquefois elle se sentait près de tout dire à son mari, car, après tout, quel reproche avaitelle à se faire? mais, au moment de hasarder l'aveu» la parole expirait sur ses lèvres. Elle rougissait et elle s'étonnait de rougir. Ainsi rien n'était dit, et elle res<tait boudeuse et inquiète. Pourtant, et comme nous ne devons pas aller plus rapidement que le cœur de Marie-Laure, disons qu'elle n'en était pas encore a» point d'oublier sa parure, mais depuis bien des jours sa harpe était muette.
Ce dernier abandon était une des grandes privations de M. LaneuviUe; il aimait à trouver Marie- Laure à sa harpe. Dès qu'il entendait l'arpège harmonique, il venait, il s'arrêtait à la voir et à l'écouter. Elle était si gracieuse ainsi posée 1 sa voix, qui n'avajjt pas d'étendue, mais qui était dirigée par le sentimenjt et le goût, portait à l'ame. C'était un de ces chants
^M LR8 TBOI8 MABIS.
i|tii vîennetil è vous doncement , un chant qui commandait le silence et ne le troublait pas. Marie-Laure, folle le plus souvent, le plus souvent rieuse et évaporée, était une antre femme quand elle chantait : peutnètre seulement alors était-elle elle-même; rien d'éclatant, rien qui peignit l'amour ardent, mais Faceent de la plainte et de la rêverie; quand elle chantait, toute mélodie, de quelque auteur qu'elle fût, devenait sienne dans sa voix ; la note ne s'afiaiblissait pas, mais elle prenait une autre nature, c'était comme une parole intime, comme un chant qo*on devait se dire à l'oreille et qui ne devait être écouté qu'à deux.
— Pourquoi ne chantes-tu plus, Marie? tai dit son mari en la voyant dans un de ses jours de tristesse; sais-tu que je t'en yeux? sais-lu que c'est me faire tort? 11 faut que tu me rendes ces mélodies que j'aime, parce que c'est toi qui les chantes; pourquoi m^voir donné cette bonne habitude de t'en tendre, si tu dois te taire? les affaires et bien souvent aussi les hommes causent parfois de grandes colères; il fani apaiser cela. Madame I... Tiens, je me compare quelquefois à ce pauvre roi de la vieille Bible de mon père : il me semble que je deviens meilleur quand j'entends ta voix , alors ce n'est pas d'ici où nous sommes que tu chantes, c'est de là-haut : voyons, est-ce que tu ne veux rien faire pour moi?
Et, à ce moment, il s'était emparé des douces mains de sa femme qu'il serrait avec tendresse dans les siennes ; puis, prenant un k un ses doigts effilés, il les portait avec un effort suppliant vers les cordes
kKS nois vâRn. 101
de la harpe, et cherchait à les foire se coarber pour accrocher un accord. Si Marie-Laare eût osé, si elle eût eu an seul instant de cette force qui, pour si peu, manque à la plupart des femmes qui deviennent coupables, alors elle pouvait tout dire, elle en était h celte heure décisive qui sépare la vie calme de la vie Bgilée, à ce point de partage, k cette limite suprême où il TOUS est donné de choisir la bonne part. Un aveu naïf, un mot du cœur, tout était expliqué, tout était pardonné; car il y avait bien peu à pardonner ce jour-là. Marie-Laure fut retenue par une fausse honle, elle n'osa pas vouloir, et comme si quelque signe extérieur dût rendre sensible cette funeste résolution, ses doigts désobéissans ne se posèrent sur les cordes que pour en tirer une dissonance.
— Obi tu me joues un tour, méchante! tu es inquiète, n'est-ce pas?
Marie-Laure lit un signe de tète qu'on pouvait interpréter par: Oui, un peu, pas trop. — Oh! plus que cela, répondit M. Laneuville, à cette pantomime qu'il comprit, et veux-tu que je te dise ce qui te tourmente? C'est l'absence de madame d'Auberive; quand elle part , c'est la moitié de ton ame qui s'en va, et moi , c'est ma joie tout entière , car tu es triste. N'est-ce pas que c'est cela ?
An nom de son amie, madame Laneuville avait souri ; puis , sans entendre les paroles de tendresse qui lui étaient adressées , ce qui l'aurait fait revenir à elle-même, elle avait regardé devant elle, vaguement et comme lorsqu'on regarde dans sa pensée. Elle avait trouvé le moyen de parler de Tiburce.
— Piuvre ADge4iarieI dit-elle, je ràî oubliée. J*ai UD tort à réparer envers elle, vous m'y aiderez. Le voHlez-vous?
La voix de Marie-Laure en disant cela deYrail se eoDparer, si Texagéralion de l'image poavait être pardonnée , à la marche de quelqu'un qui va traverser un abime sur un frêle appui, et qui n'y pose son pied qu'en tremblant, sans oser jeter un coup d'œil à droite ou à gauche pour en mesurer la profondeur.
~ Diable t répondit M. Laneuville, ne disais^e pas bien? comme tu as peur de l'ofifenser t quel est donc ce grand tort à réparer, et comment puis-je t'y aider? — Oh! mon Dieul cela vous sera facile, dit Marie- Laure en donnant plus d'assurance à sa voix. Avant de partir, madame d'Auberive m'a recommandé une personne que vous pourriez appuyer. — Une personne? ah , ah t reprit M. LaneuTÎIle étonné ; mais il Êiut que je la connaisse, cette personne ; est-ce que c'est une veuve d'officier qu'il faille recommander au ministre de la guerre?
Marie-Laure rougit de l'interrogation et du visage moqueur que prenait son mari en la lui adressant. Elle vil que ce mot : Une personne, employé souvent avec précaution comme s'il s'agissait de glisser doucement sur le sexe de l'individu dont on parle, était dans cette occasion une timide maladresse qu'il bllait promptement réparer; aussi reprit-elle en essayant un sourire bien aimé de H» Laueuville :
— Vous, ne m'avez pas laissé achever. Cette personne, Monsieur qui soulignez les mots, est uu jeune
UN nott MAk». 903
iMtitrae, un honnête garçon, trèsnlistingué... un joli garçon même, du moins me l'écrit-on.
HadaDte I.aneuvilte avait parlé plus vite qu'elle ne l'aurait voulu, elle aurait donné tout au monde pour reprendre la (ferniëre parole qui lui était échappée.
— Qui t'écrit? On te donne, à loi, de* renseignemens sur le protégé d'Ange-HarieT tu es en correspondance sur les vertus et le signalement d'un jeune homme? Madame d'Auberive te parle d'abord, pui» d'autres l'écrivent \à dessus? Marie, il faut avoir une eiplicatioul — Hais non, non, vous ne m'entendez pas, reprit madame LaneuviUe dont le sourire Ibrc« avait de la peine à tenir. C'est ntadame d'Auberive qui m'écrit, parce que j'avais oubliée.
Il fut heureux pour Uarie-Laured'élre interrompue et que son mari se prit à la gronder. Elle avait comoicncé par un mensonge, elle continuait par un autre, c'était peul-èlrc à la fois le premier et le second mensonge de sa vie, mais comme il y avait de la probité et de la timidité dans cette ame, elle n'osait plus continuer et sentait en ce moment mËme que la panriu allait lui désubcir.
— Hais sais-tu que c'est fort mal! dit M. Laiieuvilte. Cornmentl on te parle et tu oublies. Un t'écrit et lu oublies encore ; ob 1 je te renverrai chei mademoiselle Saulieu, étourdie 1
Et il lui Iiaisait les mains pour (aire passer le mot qui gronde avec le geste qui caresse..
— Allons, il faut répondre k ton amii', cimlinnat-il, il faut le faàlcr; lu as perdu du tein|isjj[- ne veux pas que madame d'Auberive se Tâche cuntrL' moi â
S04 L1» TBOIS MARIK.'
son retour. Explique-toi, que puis-je faire? je suis prêt.
En ce moment, soit pour se donner une contenance, soit parce qu'elle était heureuse de Teropressèment de M. Laneuvîlle, soit qu'elle sentit qne c'était l'instant de plaire et de séduire, pour une seule de ces choses ou peut-être pour toutes ces choses ensemble, Marie-Laure fit venir à elle sa harpe; sa main en parcourut les cordes, ses doigts, tout à l'heure rebelles, y trouvèrent des notes qui murmuraient doucement, et tout cela se fit pendant que la jeune femme parlait; elle glissa ainsi le nom de Tiburce Jourdan, puis, enhardie, elle vanta ses études et la portée de son esprit, sans que les capricieux préludes qu'elle faisait entendre en sourdine cessassent de vibrer. La voix parlait, et, sans la couvrir, la harpe résonnait; M. Laneuville, riant de cette manière de solliciter, toute nouvelle qu'elle fût, était loin delà croire mauvaise. Mais quand sa femme expliqua ce que voulait le jeune Tiburce ou ce que sa protectrice prétendait pour lui : Halte-là! ma bonne Marie! s*écria-l-il, il n'y a' pas d'accompagnement qui puisse faire passer cela. Ah çà ! mais ce jeune ambitieux veut donc commencer par où les autres finissent? — Qu'importe I s'il est capable, riposta Marie-Laure qui s'était affermie et animée elle-même au bruit harmonieux qu'elle avait fait. Aussi, poursuivil-eKe, ne l'adresse-t-on qu'à vous. C'est un compliment que l'on vous fait en vous envoyant un homme de mérite. On ne l'enverrait pas à celui qui appuierait des médiocrités; on l'envoie à vous qui faites des ministres.
^LE8 TROIS MAUB. 803
— Je fais Hes ministres» folle I dit presqtie gravement M. Laneuviile, est-ce que quelqu'un fait des ministres? les ministres se trouvent tout faits, pauvre enfant, et même il n'y en a pas toujours de cette espèce... mais tu m'y fais penser, est-ce que M. Tiburce Jourdan prétend débuter par être ministre?
Madame Laneuviile, bien qu'elle parût souvent craindre son mari, n'aurait pas accueilli favorablement rironique question, si elle n'avait compris que cetait le moment d'avoir du calme. Elle avait fait beaucoup pour son protégé, et beaucoup peut-être contre elle-même : aussi ne voulut-elle pas tout perdre par une réponse qui aurait mis fin à la discussion et en même temps à ses espérances. Suivant l'impulsion qu'elle s'était donnée elle-même, et comme si elle n'eût pas compris la position dangereuse dans laquelle elle se plaçait , elle parla avec toute la chaleur de son ame pour le prétendu protégé de son amie. Elle conta ce que madame d'Auberive était censée lui avoir appris de l'histoire de Tiburce, et peut-être, pour le bien de sa cause , fit-elle trop le roman de la position du jeune homme; ensuite prenante la lettre l'opinion du voisin Dubourg qu'elle réchaufia d'heureuses expressions et de bons termes, elle aussi« elle parla de génie délaissé.
M. Laneuviile, qui depuis un instant se mordait les lèvres pour ne pas éclater au visage de sa jolie solliciteuse, à propos de ce génie qui faisait faire la . quête pour lui , prit ici un air de moquerie chagrine, et arrêtant sa femme au milieu d'un beau mouvement :.Ah ! mon Dieu! que tu me fâches, lui dit-il;
M6 LU neif makii.
tu vwns trop tard; pourquoi aussi madame d'Anberive a^t-elle tant attendu I sais-tu ce qui arrive? c'est que, importuné, obsédé, de la meilleure grâce da monde sans doute , enlacé dans de flatteuses paroles, je me suis laissé entraîner à parler en haut lieu d'un génie méconnu aussi, d'un génie bien autrement placé que le lien. Il a titre de chevalier, il dompte des chevaux, il parle à vous charmer : il parle comme tu préludes; mais par malheur il vient d'être recommandé au ministre, et, ce qui est plus malheureux encore , recommandé par moi. Ce sont les mêmes travaux que ceux du protégé de madame d'Âuberive, presque les mêmes vues; enfin, par une fatalité singulière, mais réelle, je me trouve faire de ToppositioD contre ton amie et la mienne.
Bfadame Laneuville voulut insister, mais son mari ne la laissa point lui faire une inutile réponse. Ge fut même avec quelque sévérité qu'il la pria de ne le pas mettre en contradiction avec lui-même; puis, -adoucissant sa voix et tournant derrière la harpe sur laquelle s'appuyait sa femme,il vint tout près d'elle.
— Nous songerons à ce jeune Tiburce, dit-il, quand madame d'Auber^ve sera ici; mais, en alten- .dant, comprends bien que je ne puis pas aller dire an ministre qu'à moi tout seul j'ai mis, en moins de quinze jours, la main sur deux grands hommes. Ensuite, pesant un peu sur les blanches épaules de Marte- Laure, il la força de s'asseoir, et après s'être courbé sur son front, après y avoir déposé un affectueux baiser, il poussa vers elle l'instrument dont die avait semblé vouloir le .séduire, et partit.
L«S mois HARfff. S07
— Ouï, c'est cela : à ta poupée, enfant! voift ce qu'il veut me dire : à ta poupée I répéta madame Laneuvilleen se levant impatiente et animée. Mais il n'en sera pas ainsi ; j'ai donné ma parole à ma bonne mère de Lyon , je la tiendrai. Alors, saisie d'une idée subite, elle parcourut la chambré à grands pas; de son mouchoir qu'elle agitait, elle cherchait à rafraîchir son visage qui brûlait, elle ne songeait plus qu'elle venait d'être coupable : M. Laneuville avait blessé son amour-propre, elle en était à sa première fièvre de vanité conjugale, fîèvre ardente et si pernicieuse aui femmes.
Sans donner le temps à cet état nerveux de s'apaiser, madame Laneuville a porté sur la sonnette une main qui tremble , un domestique a paru ; une demiheare après, Rose-^Marie arrivait, toujours empressée, toujours pleine de zèle pour sa bienfaitrice. A peine la jeune femme IVt-elle vue qu'elle lui fait signe de la suivre, elle a passé vivement devant ell^. On s'enferme dans le cabinet de Marie-Laure; une courte conversation , mais une conversation animée, a lien. On parle pourtant à voix basse. Madame Laneuville dit ses intentions, et, pour la première fois, Rose-Marie oppose quelque résistance : mais enfin elle cède; tout est convenu, car la jeune ouvrière, grondée, sans doute, encore rouge, et essuyant du revers de sa main une dernière larme, sort en disant: J'obéirai , Madame; je vous dois tout, c'est bien à moi à examiner, ma foi ! Sotie que je sois 1 J'obéirai : ce que vons voulez est toujours bien. ^ ,
Où donc allait si vite la jeune ouvrière? franchis-
t08 LU TROIS auiiB.
sons Tespace» et du cabinet de la Mie dattie transportons-nous encore une fois djins la loge où dort madame Mouchenolte, car c'est l'heare de sa sieste; ne troublons pas l'exacte portière dans cette œuvre quotidienne, suivons sur l'escalier les pas légers de deux jeunes filles : c'est Julie qui monte accompagnée de Rose-Marie.
La jeune envoyée de madame Laneuville montait lentement, Julie paraissait enchantée; elle faisait faire le moulinet' à une clé dont l'anneau était passé dans son doigt. C'était la deuxième clé de l'appartement de Tiburce, celle qui était confiée à naadame Jlouchenotte, chargée, comme on sait, de l'adminis* tration du petit ménage du jeune homme. De temps .en temps Julie regardait derrière elle en souriant, et elle haussait les épaules quand elle trouvait sur le visage de Rose-Marie un mouvement de tristesse ou d'indécision. Cependant elles montaient toujours.
— C'est ici , dit la plus joyeuse des deux complices en s'arrétant sur le carré du troisième étage.
Rose-Marie trembla; elle fut obligée ée s'accouder sur la rampe de l'escalier pour se soutenir, sod j)ied n'avait pas encore franchi la dernière marche qui séparait le second étage de celui où l'on arrivait; Julie allant à la timide, la prit par la main, et la tirant à elle avec la mine de quelqu'un qui prête son aide pour franchir un pas dangereux.: HoupI dit-elle, nous y voilà. Ce n'est pas sans peine;, al Ions, poltronne!
La poltronne en effet n'avançait guère; .arrivée là , elle pensait à Tim prudence de sa promesse et à la dit-
LU TEOn MARIV. S09
licuUé do Faccomplir. Ëlte se consallatt pour savoir s'il fallait aller plus loin ; mais Julie vint à elle, et hti mettant la dedans la main, elle alla vivement coller son oreille à la porte du voisin Dubourg pour savoir s'il y était , car, en ce cas, elle devait rester là à veiller pendant que Rose-Marie entrerait dans Tapparte* menideTiburce.
Il est temps de dire, bien que nos lecteurs aient déjà sans doute devancé nos explications, ce qu'ai* laient faire aussi hasardeusement les deux jeunes filles.
Dans son mouvement emporté, mille pensées étaient venues à madame Laneuville. Déjà des rivaux étaient opposés à Tiburce, déjà se présentaient des obstacles : il fallait combattre toutes ces if^uencefl et faire arriver le jeune bomme au ministre; elle y songeait, elle le voulait résolument; mais elle ne pouvait pas aller lui dire : Donnex-^moi ce manuscrit où TOUS avez consigné toutes vos utiles pensées, je veux que les puissans vous lisent et vous apprécient. — C'eût été lui avouer que c'était elle qui depal» long-temps veillait sur lui; elle qui l'avait entoure de soins et dont la sollicitude avait été si incessante et presque tendre. Non, elle ne pouvait pas faire cela : elle devint pourpre rien que d'y songer ; de plus, la conversation qu'elle venait d'avoir avec son mari lui faisait comprendre qu'il fellait, par un coup décisif, sortir, pour n'y plus rentrer, de la situation qu'elle s'était laite. Ne pouvant voir Tiburce, ne le devant pas, après le refus de M. Laneuville, et tout autre secours n'étant pas acceptable, jlIarie*'Laure se dit : 1 if
81<^ LB8 TBOI» MAI».
Sh bien 1 moi-mâine «t Rose*Harie nous ferons toa(; nous GonlinueroDS, mais pour un instant sealemenl encore, mais pour la dernière fois» à servir oe jeune homme k son insu. Un coup hardi doit tout décider. Il s'agissait seulement de voler le manuscrit de Ti* burce.
Cette enfant si docile, si douce, timide à ce point qu'elle se sentait mourir de frayeur quand de jeunes fous la suivaient à la trace ; Rose-Marie, qui se trouble si facilement que la pensée de son protecteur lui fait gâter à ne s'en plus servir la précieuse étoffe qui lui est confiée, cette fille que le père Juredieu briserait s'il savait seulement qu'elle eût eu la pensée de l'action qu'elle doit accomplir, voilà celle qui va commettre le larcin.
Le petit complot a été bientôt fait entre Rose- Marie, Jujie et Florentine; point de résistance : ne s'agit-il pas toujours du bonheur du même jeune homme? c'est l'œuvre qui s'achève, c'est la dernière main à mettre à une bonne action. Les meubles don- Dés, l'argent reçu* les surprises touchantes de la prétendue tante Sophie, expliquent tout et répondent de tout k ces jeunes enfans; et puis, est-il une idée vive et ayant de l'imprévu qui ne fasse spectacle dans la tète des femmes? Marie-Laure avait ses rêves, )e$ jeunes filles aussi avaient les leurs; pour être dores el rians, il n'est pas toi^ours nécessaire qu'ils montent Jusqu'au premier étage. Ces jeunes volontés avaient sans doute un point où elles se touchaient sens trop s'examiner. On a done escamoté sansscrupirie la dé de service* Florentine veille en bas, un si-
LIS nOM MABIS. S H
^I convenn avertira si quelque danger menace cpiles qui vont en maraude.
Après avoir prêté Toreille à la porte du vieux disnple de Tiburce, n'entendant rien et bien convain» eue qu'il n'y avait personne : Ouvre, dit Julie à Rose- Marie. Celle-ci mit la clé dans la serrure, et enûn, mimée par les encouragemens de son amie, elle se disposa à aller dérober un manuscrit, comme une pensionnaire va malicieusement voler un fruit au jar^ [iinier ou lui jouer le tour de couper sur la tige une Deur à laquelle il tient.
-~ Ça doit être gentil à voir l'apparlement d'un jeune homme, dit Julie qui, dans sa pétulance, était déjà passée de la petite entrée dans la pièce qui servait de cabinet de travail à Tiburce. Plus timide, sa compagne venait après; mais quand elle eut pose le pied sur le seuil que l'étourdie venait de franchir si bravement, Rose-Marie, émue d'un sentiment de pudeur naïve, croisa davantage son petit châle sur sa poitrine, et l'assujettit avec une épingle. ^ A toi cette pièce, à moi l'autre, dit Julie qui s'installa dans la chambre à coucher, prèle à répondre au jeune homme si elle était surprise : Ma fui! Monsieur, ce que nous en faisons, c'est pour votre bien.
Les deux jeunes filles se mirent à la périlleuse besogne dont. nous épargnerons les détails. Tout était fureté, visité, puis, avec adresse et promptitude, tout ctait remis en place. Contre l'ordinaire des gens à inoagination , Tiburce avait de l'ordre, et celte circonstance rendait te travail plus difficile et la séance plus longue. Julie s'amusait fort de la nouveauté de
219 L«8 TBOn HABIB.
son inspection, Rose-Marie Texhortait à se dépêcher, e(, pour ne pas se donner le temps do réOéchir, elleinèine mettait beaucoup d'action dans sa rcchercbe. Cependant le manuscrit ne se trouvait ni d'un cùlé ni d*un autre. Rose-Marie commençait à désespérer du succès. Un seul carton lui restait à visiter, elle rouvrit. Quel tH>nbeur I elle lit le titre précieux, déjà sa main s'empare du livre; mais tout à coup un petit cri de surprise part de la chambre à coucher. '
~ Qu'est-ce que c'est, mon Dieu ! dit Rose-Marie en. repoussant le fatal cahier, quelqu'un ? — Non, quelque chojse, dit Julie qui parut au seuil de la porte et fit signe à sa complice d'avancer. Tiens, conliDunt-olle en lui montrant un nœud de ruban bleu allachéà la cheminée, crois- tu que ceci soit un souvenir de sa tante?
Pouiféer un cri, aller à la cheminée, détacher le ruban, le regarder, le reconnaître, tout cela fut rapide comme l'éclair, rapide comme la pensée qui poussait cette jeune (ille. Ainsi, ce Tiburce dont elle s'était si souvent enquise , sur le bonheur duquel elle avait veillé, le protégé de madame I^neuville, c'était son sauveur! c'et<ût celui qu'elle ne pouvait arracher de son souvenir! Ce ruban n'avait donc pas été perdu 1 il lui avait donc été pris , et il se trouvait là si précieusement conservé î Pauvre flile, quelle émotion l'agite! c'est de la joie, c'est de la terreur, ce sont tous les mouvemens que ne peut reconnaître uneame qui s'essaie et que tout étonne; troublée, bouleversée, heureuse et mécontente, nfi sentiment pourtant se fait jour parmi tous les autres et les domine, une
LES nOtS MARIE. SIS
pensée chasfc Tavcrtit : elle voit alors qa'dle est dans la chambre où repose un jeune homme. Ohl ce ruban ne doit pas rester là !
— 11 me semitlaît avoir vu ce ruban quelque part, dit-elle à sa compagne. — Certes, ce n'est pas à moi, répondit vivement Julie qui alors s'expliqua le mouvement de son amie comme une accusation qui lui ètïtit adressée. Puis, regardant le nœud avec une grande attention : ce n*est pas non plus à Florentine, continua -t-elle. C'est du ruban pas cher. Quelque apprentie modiste! quelque ouvrière à la journée I Kh bien ! ça prouve qu'il n'est pas Ger.
Klle venait à peine d'achever et elle cherchait à piquer l'épingle dans le ruban pour le remettre à sa place, quand la voix éclatante de Florentine se fît entendre : La dame blanche vous regarde! chantait-elle avec une rare vigueur et de manière à faire pénétrer Tnificieux avertissement à travers les plus épaisses murailles.
— Ah! mon Dieu! et le manuscrit qui n'est pas (rouvé ! s'écria Julie. ~ Si; là, là! dans ce troisième carton, répliqua Rose- Marie qui mit furtivement le nœud de ruban dans son corsage, tandis que Julie se hâtait de prendre le manuscrit. Quand la chanteuse à pleine voix reprit, avec un courage qui faisait plus d'honneur à sou zèle qu'à sa méthode, l'avertissement convenu, les deux délinquantes arpentaient Tcscalier.
— Âh I ah ! on ne passe pas ! dit galamment le voisin Dubourg qui montait, pesant sur chaque marche, et dont la canne fît alors barrière aux jeunes fîUes.
âl4 LB9 TROIS MARK.
A tout risque Rose-Marie glissa sous la canne du bonhomme, et pendant que Julie, moins impatiente, se laissait arrêter, elle courut chez madame Laneuville.
Celle-ci t'attendait. L'œil fixé sur la pendule, elle comptait les instans; tout à coup la porte s'ouvrit: C'est toi enfin ! dit-elle en allant vers la jeune fille. Mais Rose-Marie, sans répondre encore, jeta le manuscrit sur le divan, puis, tombant à genoux, affaissée sur elle-même , comme si les forces lui eussent manqué pour s'asseoir, et que pourtant elle eût marché jusqu'où elle devait tomber :
C'était lui, Madame! s'écria>t-e11e. C'était mon sauveur! ne me demandez plus rien maintenant. Je n'aurais plus la force de retourner chez lui !
Sans relever la jeune fille, madame Laneuville regardait : elle eut peur de comprendre.
— Impossible! dit-elle en se baissant vers Rose- Marie. Impossible ! répéta-t-elle aussitôt et avec Tac- { cent de quelqu'un qui dit : Tu mens !
Pour toute réponse, l'ouvrière montra le nœod de ruban qu'elle éleva jusqu'au visage de Marie-Laure. ,
Pourquoi celle-ci le repousse-t-elle? pourquoi celte pâleur de son front, et d'où vient que son œil, si af- i fectueux d'ordinaire, brille ainsi sur la jeune ouvrière? mais Rose-Marie ne Yoit rien de cela, les larmes obscurcissent ses regards, les sanglots brisent sa voix.
— Enfant I dit enfin madame Laneuville dont le cœur ne pouvait donner qu'un instant aux mauvaises pensées; enfant! eh bien! si c'est lui, qu'importe?
LES TBOIg MABII. 915
tout n'e8t*41 pasmtjourd'tMii connue bierf Mais relèfetoi, console-toi. Voyons, qu'y a-t-il de changé? hn^ il tant s*émouvoir pour un ruban qu'on retrouve? — 11 le gardait. Madame!
Ce mot échappé du cœur de Rose-Marie alla retentir au cœur de madame Laneu ville; mais sans répondre, cette fois, elle entra dans son cabinet. Puis, an bout de quelques minutes, elle appela la jeune lille à laquelle elle dicta » pour la porter ensuite à leur écrivain ordinaire, une lettre adressée au secrétaire général du ministre.
Dans cette lettre dont devait être accompa{;né Ven^oi du manuscrit dérobé, madame Lancuville trouva toutes les séductions d'un style entraînant. Elle voulut que la femme du monde s'y montrât partout; il fallait, pour intéresser le secrétaire de rhomme d'État, que, sous l'écriture correcte et officielle de l'écrivain public, la main d'une femme se laissât entrevoir. La lettre était charmante : raison, grâce, éloquence, tout ce qui force à lire s'y trouvait. Ah ! c'est que cette lettre écrite pour le secrétaire devait, en même temps, faire faire de sérieuses réflexions à l'humble ouvrière, car l'avenir que Marie-Laure demandait pour Tiburce séparait à jamais deux existences si contraires.
— Encore cette démarche si facile, dit madame Laneuville à Rose-Marie en lui expliquant ce qu'il fallait faire. Encore ceci, et puis après plus de Tiburce pour nous. Demain c'est un nom ^ue nous aurons oublié. Qu'il suive désormais sa destinée, et ne trouble plus la tienne.
916 LBf TMIS MàBIB.
lbirie>Laiire ajoute «luelqaes autres paroles de oearagie ei de consolation, et congédia la jeune fille.
Nous ferons remarquer que, cette fois, elle ne posa pas sur son front le haiser qui jusqu'alors accompagnait toujours leur adieu.