‹ Les trois MarieChapitre 14 sur 25 · II.— PAS A PAS, lOUB PAR JOUR · texte numérisé non relu

II.— PAS A PAS, lOUB PAR JOUR

Il reste maintenant à savoir corament Tiburce avait accueilli les surprises de la fortune. Pour cela , on voudra bien remonter jusqu'au jour de sa rencontre avec Rose-Marie, heureux événement qui les sauva tous deux : «lie d'un grand péril, lui du désespoir. On n'a pas oublié, sans doute, la joie qui brlliail sur -son visage lorsque rentra chez lui, sa munificence inaccoutumée envers madame Mouchenoltc, et le ton assuré qu'il prit en Finvilant à lui présenter le lendemain le mémoire de ses ports de lettres. En 13^ moment la bourse de Tiburce était-elle donc mieux garnie que le matin? Non; mais il venait de recouvrer l'espérance, mais il se retrouvait riche de tout l'avenir dont il avait voulu se déposséder ; c^élait lieaucoup déjà, bien plus, il avait ajouté à son trésor un souvenir plein de charmes.

Uâtons-nous de le dire, de peur qu'on ne s'y trompe, ce qui avait remis le courage au cœur de Tiburce, ce .n'était pas une de ces passions subites, violentes, ir-

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réfiîstifoles, peut-être, mais extravagantes, c*est prouvé , qui changent tout à coup la destinée de r homme, ou plutôt qui douent rbonime à un malheur comme le martyr sur la croix où il doit suer peu à peu son sang et toutes ses larmes. Si l'image de la jeune inconnue au petit ruban bleu devait être désormais inséparable des rêves de notre amj , sachons bien que celui-ci, loin de se sentir enfiévré, n'était que doucement ému par cette gentille apparition ; il se plaisait k lui sourire comme on sourit il 4ine pensée pure et consolante qui repose au lieu d'épuiser.

Tiburce se trouvait donc heureux de vivre; c'est bien, mais ce n'est pas tout; il fallait encore aviser au mo^en de sortir de cette gêne déjà trop longtemps subie et qui menaçait de nouveau son lendemain. — B.ih ! se dit-il quand il eut fait filer lentement et avec une sorte de volupté la dernière aspiration de son tabac parfumé, la nuit porte conseil, je vais rêver à cela. 11 se coucha afin d'attendre l'heureuse inspiration sur laquelle il comptait pour se tirer d'embarras. €'est le sommeil qui vint, et un sommeil si profond, si complètement réparateur, que Tiburce, en rouvrant les yeux a[Hrès dis heures de repos, ne fut nuQement étonné de se retrouver dans son lit. Il ne se rappelait pas, notre découragé de la veille, combien peu s'en était fallu qu'il ne se réveillât ni ce jour' là ni les autres.

-La mémoire, cependant, ne pouvait lui faire longtemps défaut : un nœud de faveur bleue , qu'avant de se coucher^ il avait fixé à sa choninée, bien en

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vue, lool pr^ do petit miroir de toilette et comme pour faire pendant à son porte-cigarres, lui rendit le souvenir de sa course désespérée vers la rivière et de la protection qu'il avait eu le bonheur d'accorder à une pauvre enfant qua$i*morte de lassitude et de frayeur. Il se rappela aussi cette dette contractée h veille envers l'obligeante limonadière, dette qui ne laissait pas que de l'inquiéter un peu : dans un mouvement irréfléchi de générosité, il avait disposé en faveur de sa portière de la somme destinée à payer la conrse de fiacre.

Les situations extrêmes ont cela de bon qu'elles exigent l'emploi de toutes les forces de l'homme, et par là elles le mettent à même de savoir jusqu'à quel point il peut compter sur lui dans le besoin. Jamais moment plus favorable ne pouvait s'offrir à Ttburce pour tenter une expérience qui nous donne la juste mesure de ce que nous valons. Les faibles recalent devant cette connaissance de soi-même ; hier l'enfant bien-aimé de la bonne tante Sophie était de ceux-là ; mais depuis quelques heures Tiburce avait rompu avec la pusillanimité qui dorade et qui tue, aussi prenant à deux mains sonoi^ueil et le regardant bien en face il lui dit : Tu n'es qu'un sotl Puis, satisfait de ne lui avoir pas marchandé cette vérité, il s'habilla et alla droit chez la personne qui , la veille encore, l'avait pressé pour qu'il acceptât une place de commis dans l'administration des douanes. Bien qu'il se fût résigné à solliciter maintenant ce qu'il avait repoussé naguère comme une injure faite à son génie, le sauveur de Rose^Marîe n'entendait pas ce-

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pendant renoncer aai idées ambitieuses qui l'avuenl amené à Paris ; mais comme la raison avait à pea près triomphé de son désir impatient de parvenir de prime saut aux premiers emplois, il se disait: Pre* nons toujours celui-ci , c'est un acheminement vers quelque chose de mieux. Si étroit qu'on nous fasse la porte de la fiaiveur, il ne faut dédaigner aucune honorable issue; entrons d'abord et puis nous marcherons en avant I Cette réflexion sensée, il ne la dut pas seulement à son sang rafraîchi par un sommeil prolongé, mais encore aussi à l'influence mystérieuse qu'exerçait sur lui la petite protégée que pourtant il n'espérait plus revoir.

^Certes Tiburce avait sagement fait de laisser au logis celte malheureuse vanité si prompte à saigner de la moindre blessure; l'accueil qui l'attendait chex le protecteur dont il avait méprisé les offres de service ne devait pas, tout d'abord, être de nature à l'en* courager au rôle toujours pénible de solliciteur.

— !- Comment, mon cher Monsieur, vous venez me revoir? ma foi, après notre rencontre d'hier, je ne comptais plus sur vos visites, et je vofis avoue que j'en avais fait mon deuil.

Le ton sec de ces paroles et le froncement de sourcils qui les accompagna arrêtèrent au milieu du salon Tiburce qui s'était avancé avec une sorte d'empressement. Le premier moment de trouble passé, ii reprit : Sachez«le bien , Monsieur, en me présentant ce matin chez vous, mon dessein a été de confesser franchement mes torts; je reconnais que j'ai été coupable de 4ie pas profiter de vos bonnes intentions

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pour moi ; mais si voas me les avez conservées, malgré mon élourdorie de jeune homme, j'espère maintenant m*en rendre digne à force de reconnaissance et de zèle.

— G'est'à-dire que vous sollicitez aujourd'hui ce qui ne vous convenait pas hier? — Jnstement, Monsieur; j'ai réfléchi, et mes réflexions m'ont prouvé que mon refus était une folie. — Fort bien, mais je suis désolé, mon cher Monsieur; vous arrivez trop tard. — Trop tard ! répéta Tiburce en pâlissant et ne sachant trop quelle contenance tenir devant le regard sévère qui s'attachait sur lui. — Eh I sans doute, irop tard, poursuivit l'homme à qui II s'adressait, une autre personne qui avait eu soin de réfléchir à l'avance^ s'est empressée de prendre ce matin même possession de Teoiploi que vous jugiez indigne de vous. Le monde est ainsi fait, monsieur Ttburcc, tAchez de ne pas l'oublier h l'avenir : rien ne toml>e, rien ne reste vide ; ce que celui-là jette avec mépris, les autres, et ce ne sont pas les moins sages, tendent la main pour le recevoir; la place que le génie dédaigne, le talent s'en empare, et l'administration n'en va pas plus mal, je vous en réponds.

Bien que cette leçon à laquelle il avait été loin de s'attendre fût pénible pour Tiburce, il avait fait trop bonne provision de courage pour être homme maintenant à se laisser abattre du premier coup : aussi, malgré l'intention cruellement railleuse qui perçait dans chacune des paroles de celui qu'il ne pouvait plus compter au nombre de ses protecteurs, Tiburce ne se découragea pas; la porte du sakm était restée

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ouverte, il la ferma ; on ne l'invitait pas k s'asseoir^ il. prit un siège, et, pressé par l'embarras de sa situation, il exposa si ingénument les fautes de son of« gueil, sa folie, son désespoir, sa misère, qu'il changea subitement en un véritable intérêt pour lui, les dis» positions d'abord assez peu bienveillantes de l'homme qu'il avait blessé par ses refus précédcns.

— Allons, je vois bien, répliqua celui-ci quand Tiburce eut cessé de parler, qu'on serait encore plus coupable que vous si l'on ne prenait pas intérêt k votre sort. Vous vous êtes contié à moi comme un fils à son père; c'est bien, mon ami, vous n'aurez pas à vous en repentir, car je veux à mon tour agir en père avec vous. Tout.à l'heure, je ne vous le ca* obérai pas, j'étais décidé à vous fermer ma porte; maintenant, je vous le dis avec franchise, vous me fâcheriez en refusant de regarder ma maison comme la vôtre. Je ne vous offre pas d'argent, monsieur Tiburce, parce qu'il n'est pas bon que les jeunes gens trouvent dans la bourse des autres ce que le travail doit nécessairement amener dans la leur. Mais le travail qui vous a manqué, un peu par votre faute, je me fais fort de vous le procurer bientôt; j'emploierai pour cela le crédit de tous mes amis. Jusque-là, sou* venez-vous que votre couvert est mis à ma table, et que je me croirai en droit de vous retirer mon amitié le jour où votre amour- propre vous donnera le mauvais conseil de dîner par cœur plutôt que de dîner chez moi.

Tiburce qui, non seulement voulait vivre, mais qui s'étonnait h présent que l'on pût vouloir mourir,

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pressa avec reconnaissance la main que le digne homme loi tendait, et prit congé de loi en disant : A tantôt. — Nous nous mettons à table à six heures précises. — J*y serai , répliqua le sauveur de Rose* Marie, et il partit.

Voilà son diner de tous les jours assuré; mais cela ne payait pas ses dettes. Le mémoire de madame Mouchenotte Tatlendait au retour; il fallait aussi qu'il s'empressât de rendre à la limonadière l'argent qu*elle lui avait prêté. Tiburce pensa d'abord à s^a* dresser à ses anciens amis du restaurant de la place Saint-André-des-Arcs. Cependant il craignit de ne faire auprès d'eux qu'une démarche inutile : il y avait si long-temps qu'il évitait leur rencontre ! Pour un cœur guéri seulement depuis la veille du mal de l'orgueil, c'était trop que de s'exposer à deux affronts dans un seul jour; il renonça à cette ressource d'alU leurs assez problématique. A force de se creuser l'esprit, il lui vint une antre idée, et comme la position était critique, le danger imminent, il s'arrêta an dernier moyen qu'il venait de trouver. Une heure ne s'était pas encore écoulée depuis l'instant où il avait pris sa grande résolution, que madame Mouchenotte, plantée sur la porte de sa loge, voyait avec inquîê>lude un marchand d'habits descendre de chez Tiburce, emportant sur son bras une partie de la dé* froque de celui-ci, tandis qu'un marchand de meubles faisait charger, au milieu de la cour, dans une voiture tapissière, presque tout le mobilier de son locataire du quatrième. Et vite et vite la grosse maman prit le mémoire qu'elle avait dicté à iaiie, et monta

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josqn^à la mansarde qu'elle troBva à peu près vide*

— £8t-ce que Monsieur déménage? demanda-t-ellet ^ Noii, madame Mouchenotte, répondit gaiment Tiburce; je mets de l'ordre chez moi, voilà tout. — Il est vrai qu'avec ce qui reste ici, observa-t-elle en promenant çà et là un regard de déâance, il n'y aura pas grand mal à se donner pour ranger le ménage de Monsieur : plus de commode ni de secrétaire à frot* ter, rien que deux chaises à épousseter et un seul matelas à retourner sur le lit de sangle, ce sera bientôt fait. — Tant mieux pour vous, car, à compter d'aujourd'hui, je vous institue ma femme de ménage et je vous paie votre premier mois d'avance.

Il lui mit deux pièces de cinq francs dans la main. h^ bonne femme, ébahie à la vue de tant de misère et de générosité, fut un moment sans pouvoir répondre; cependant elle reprit bientôt la parole.

— Il y a aussi le mémoire que Monsieur a demandé. — C'est juste , voyons : quatre francs cinquante ; voilà encore cinq francs. -^Je vais vous ren-idre dix sous. — Non, gardez-Ies; c'est un à-compte sur l'avenir.

Encouragée par l'abandon avec lequel Tiburce laissait eouler de ses doigts les pièces blanches, ma • dame Mouchenotte ajouta : Il y a de plus le demiterme que Monsieur a laissé en souffrance. — Ah I quant à celui-là, répliqua Tiburce en refermant le cordon de sa bourse, je le condamne à souffrir jusqu'à la fin 'de ce trimestre; votre propriétaire n'aura pas un sou de mon argent avant le huit juillet. — C'est différent, dit la portière en palpant tout bas les quinze

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francs qn'dle venait de recevoir; an snrplus, il est ricbe, lui, il a le temps d'attendre. Enlre noos, je ne ■uit pas fâchée quand on le TaiL languir : c'est un vieux révolutionnaire qui est capable de tout, Croirici-voas qu'il m'a retiré le sou pour livre que j'avais ■or les loiyersf il n'n pas voulu me dire pourquoi, mais je lésais bien, moi, c'est à cause de mes opinions. Voilà un homme avec qui nODsne cadrons pas ensnnblcl

Madame Houchenolle était lancé«; Dieu sait jusqu'où elle aurait poussé sa harangue, mais Tiburu l'interrompit. Quitte envers la portière, il étail pressé d'aller solder la dette qu'il avait contractée la veille au café; il laissa i sa chambrière le soin ppu emltarrassant déranger le ménage ; il lui recomoiaiida particulièrement le nœud de faveur bleue, seul ornetnent de sa mansarde depuis qu'il avait renoncé au luxe des rideaux delitetdecroisée,et, labourseun peu mieui arrondie qu'il ne l'avait euedrpuis langtonps, il sortit en disant : Je ne reviemlrai que ce soir.— Monsieur peut rentrer à l'heure qu'il voudra, répondit madame Mouchenottc en lui faisant une gracieuse révérence, je veillerai pour l'altendre.

Arrivé au caré, Tiburce acquitta sa délie; puis, comme il allait se retirer, la limonadière le rappeU pour lui demander des nouvelles de sa sœur , ce qui amusa beaucoup le frère soi-disant de Rose-Marie; il Trouva charmant de pcnier qu'il y avait dans ce monde quelqu'un à qui il pourrait parler quand il le vouilrail de son inconnue; aussi se promit-il , malla dislaoce , de revenir souvent dans ce café afin

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cfavoir occasion de s'entretenir autrement qa*avec lui-même de sa petite protèjg^ée. II n'était entré chez la limonadière que pour un moment , l'aiguille de la pendule marquait près de six heures quand il se décida à sortir. Muni d'argent, il eût volontiers renoncé à l'invitation qu'il avait acceptée le matin , mais c'eût été peut-être indisposer contre lui un homme dont il devait se ménager les bonnes grâces. Il alla donc là où il était attendu ; il n'eut qu'à se féliciter d'avoir tenu la parole qu'il avait donnée, car la réception qu'on lui fit cette fois fut aussi affectueuse , aussi paternelle que celle du matin avait été pénible pour lui au commencement. Le diner termiii^ y les promesses d'intérêt renouvelées, le protecteur de Tiburce laissa celui-ci libre de l'emploi de sa soirée.

— J'ai mes habitudes , mon ami , lui dit-il , je n'entends pas gêner les vôtres , à demain.

Rendu à lui-même , c'est vers la rue Thérèse que Tiburce se dirigea. Bien qu'il fit nuit close , il n'eut pas grand'peine à reconnaître la porte où il s'était arrêté la veille quand la jeune fille au petit ruban bleu , quittant le bras de son protecteur , lui avait dit: C'est ici que je demeure. — Oui, c'est ici ; mais dans quelle partie de la maison? à quel étage? Voilà ce que se demandait Tiburce. Il prit le parti d'interroger un boutiquier du voisinage, qui , devinant bien le butde ces questions, lui apprit en clignotant d'un air malicieux que l'atelier de couture de madame Hamelin était situé au second , sur le devant.

Tiburce alla se placer en sentinelle de l'autre côté de la me, et, les regards fixés sur les fenêtres de ce 1 15

second ctage si intéressant pour lui , il chercha à deviner parmi les ombres (fue la lumière dessinait sur le grand rideau blanc, la jolie tête qu'il avait sou< • tenue la veille avec une sollicitude un peu plus que fraternelle. A chaque silhouette qui venait se découper en noir devant ses yeux , il se disait ; C'est elle, je la reconnais.

Tiburce, sans s'en douter, les passa toutes en revue Tune après l'autre ; pour lui c'était toujours elle tant qu'une seule ombre se montrait; mais un groupe de > jeunes têtes étant venu à se former, il fut bien embarrassé pour se désigner à lui-même celle qui occupait sa pensée. 11 n'y était plus; ses idées se bouleversaient, ses conjectures nageaient dans le vague, et son cœur, allant de celle-ci à celle-là , ne savait plus où se fixer. Enfin la lampe de l'atelier s'éteignit et l'obscurité qui régna tout à coup fit cesser ce travail fatigant de l'esprit.

Tiburce résolut alors d'attendre le départ des ouvrières de madame Haraelin : elles étaient dix. Il les vit sortir toutes à la fois, ce qui rendit son examen peu facile, surtout dans cette rue toujours à peine éclairée, et sous un ciel nuageux qui lui dérobait la lumière de la lune. Craignant de se rendre suspect en suivant les jeunes, filles de trop près , il se tint discrètement à l'écart ; d'ailleurs pourquoi se serait-il fait remarquer des petites couturières de la rue Thé- f^ rèse? il ne voulait pas même être aperçu par sa protégée de la veille; c'était l'entrevoir seulement qu'il désirait. Son imagination remise enjeu la lui montra au milieu de ses neuf compagnes, et, bien qu'elle ne

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fût pas descendue, Tiburce demeura tellement persuadé qu'il Tenait de la reconnaître dans la plus gracieuse de toutes, qu'il s'en alla content en se disant: Je l'ai vue I C'est seulement lorsqu'il fut rentré chez lui , et face à face avec le petit ruban bleu , que le rêveur se souvint de sa conversation de la veille avec Rose-Marie; celle-ci lui avait dit : Je demeure chez ma maîtresse couturière; ainsi, pensa-l-il, c'est pour rien que j'ai fait ce soir le pied de grue; ma protégée ne pouvait pas être parmi celles que j'ai vues sortir de la maison ; je retournerais là tout les jours que je ne la rencontrerais pas davantage; c'est une leçon, on ne m'y prendra plus. Le lendemain à la même heure on aurait pu l'y reprendre; car Tiburce, involontairement attiré rue Thérèse, amusait encore ses yeux du spectacle des ombres qui, déjà une fois, l'avaient retenu si long-temps à la même place.

Dans le courant de la même semaine le protecteur de Tiburce lui trouva , non pas encore un emploi fixe et solide comme il l'aurait désiré, mais le moyen d'occuper utilement son temps : c'était la correspondance à suivre dans une maison de commerce; les livres à mettre à jour chez un autre négociant, et enfin , pour que chaque heure apportât son produit net, on confia bientôt au zèle actif et discret de Tiburce un travail plus en harmonie avec ses habitudes studieuses. 11 s'agissait du soin laborieux de fouiller les bibliothèques de Paris , afin d'y puiser et de réunir, pour la plus grande gloire d'un annaliste fameux , les précieux documens historiques que celui-ci prétend , dans ses préfaces , avoir amassés au

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prix de trente ans de recherches. On voit que le jeane ambitieux se trouvait bien loin de compte avec Ta- >enir doré qu'il s'était promis; mais il se résignait à l'attendre. C'était assez pour lui de ne plus se sentir talonné par le besoin qui l'avait poursuivi sans relâche depuis six mois dans sa mansarde démeublée. En présence de son ambition déçue , il se considérait comme le naufragé jeté nu sur la grève ; il n'a plus rien, mais il existe; que Dieu soit béni!

Ses journées de travail, nous les connaissons; quanta ses plaisirs, il ne les variait guère : le soir une heure au café où on lui parlait de sa sœur ; puis il passait rue Thérèse , s'arrêtait un moment devant la maison de madame Uamelin, et rentrait chez lui. Là le petit ruban bleu l'entretenait encore de sa pro* tégée; alors il prenait la résolution de lui écrire; car il devait bien une preuve de souvenir à celle qui lui avait fait reprendre goût à la vie. Sa lettre restait presque toujours inachevée; cependant un jour il alla jusqu'au bout, et, content de lui , attendu que son épltre ne lui semblait avoir rien de compromettant pour la jeune GUe, il se décida à la lui faire parvenir ; mais par quel moyen? — Tiburce le trouva bientôt. Rose-Marie exceptée, il avait passé tant de fois en revue le personnel de l'atelier de couture, depuis qu'il revenait chaque soir devant la maison de madame Hamelin, qu'il pouvait mettre un nom sur presque tous les jeunes et rians visages dont sa station quotidienne avait peuplé sa mémoire. — Celle-ci , c'est Henriette; voilà Félicité, cette autre c'est Adriennei puis Hortense, puis Clara; quant à la

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tOQte petite blondinette que voici , e'est Loniw, Fappreotie de la maison ; elle a Tatr intelligent 9 pokit sattvage : on peut lui parler, elle ne s^eflifouciiera pas au premier mot ; on peut loi confier on message : innocente et discrète, elle n'en comprendra pas rimportanœ et le remettra fidèlement. C'est donc à Louise que Tiborce se décida à donner son billet; H désigna si bien celle à qui il était adressé, querenfant répondit: Je sais, c'est pour mademoiselle Rose- Marie, c'est ainsi qu'il apprit le nom de sa protégée. G)mme il ne demandait et n'attendait aocone réponse , Tiburce ne pot pas apprendre plos tard que sa lettre, saisie et lue par la maltresse couturière ^ avait été le prétexte d'un arrêt de proscription lanc^ contre la gentille brune, qui ne soupçonnait goèfe^ que son sauveur eût songé à lui écrire.

Cependant l'heure était venue où la protection mystérieose de madame Laneuville allait se mani<fester. Quand Tiburce reçut avec le billet de miilefrancs la lettre du débiteur anonyme, il se trouva que l'argent lui arrivait si à propos, qu'il ne pensa pas même à douter un instant de la sincérité de soa oon'iespoiidant.

— Qu'il soit le bien venu, dit-il en tournant daos^ tous les sens le papier de soie à précieuses vignettes,, je ne t'attendais pas ; maia certes il était le bien désiré.

Tiburce pouvait penser avant tout à remeubler sa mansarde, mais pour lui ce qui pressait le plus c*étaU de racheter la montre d'or de son père et la bague de fiimille qui lui avait été envoyée par sa tante Sophie.

8Sd ut» mon marib.

Arrélé là veille de^nt la boutique du joaifiier, j comme il avait pu eontempler le bijou que sa mère avait porté, ii se dit : Essayons de retrouver d'abord . l'oint dont j'ai perdu la trace, je suis toujours sûr d'arriver à temps pour me remettre en possession de la bague. Ce ne fut qu'après trois jours de recher- j cbes, et d'informations en informations, qu'il arriva i au dernier propriétaire de la montre paternelle. L'empressement qu'il mit à vouloir la racheter fit hausser les prétentions du nouveau détenteur du ^ •joyau désiré; il ne l'obtint pas sans faire une brèche sensible è son billet de mille francs. Qu'importe 1 il «tait riehe , il était heureux , il ne marchanda pas. j Et le soir quand il alla, selon qu'il en avait pris l'ha- ^ kntude, dîner chez son protecteur ii put dire, d'un air tout glorieux, à celui-ci qui le gourmandait de ce qu'il était en retard : Voyez à ma montre ; elle ne marque pas encore six heures. C'était là une joie d'enfant que Tiburce se donnait ; mais celles-là, ce sont les bonnes , aussi n'avons-nous pas cru devoir la passer sous silence.

Mais il avait coroplé sur une autre conquête qui devait lui échapper. Sa consternation fut grande lorsque, le soir même , le joaillier brocanteur chez qui il se rendit en sortant de table, répondit que depuis la veille il avait vendu la bague que Tiburce venait réclamer. — Vendue, et à qui ? — Â un commissionnaire. — Comment se nomme-t-il ? où demeure-t-il ? quel est le numéro de sa médaille ? — Ah ! pour cela, je n'en sais rien ; nous prenons bien des renseîgnemens sur ceux qui nous veodeat des

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bijoax , mais nous ne demandons jamais le nom ni 'Tadresse de cens qai en achètent: le chaland qui paie est toujours un honnête homme.

Cette conclusion désespérante menaçait d'un éternel regret la tendresse filiale de Tiburce, pourtant le soir même il souriait à la- bague d'éraeraudes et de rubis qui brillait à son doigt.

— Parbleu ! se disait-il y mon débiteur inconnu est bien étrange, et ses procédés envers moi sont bien délicats. Non seulement il me révèle, en la payant, une dette de famille dont je n'avais jamais entendu parler, mais encore ii connaît mes désirs, il devine mes plus secrètes pensées. Madame Mouchenotte, ajoutat-rl tout haut en s'adressant à la por* tière qui venait de lui remettre la petite botte cachetée qui renfermait la bague, k Favenir, quelle que soit la personne qui vienne me demander, ou vous la prierez de monter chez moi, ou vous m'appellerez pour que je lui parle.

— Ça me sera difficile. Monsieur ; car c'est comme un fait exprès, on choisit toujours pour venir vous apporter des lettres, ou n'importe quoi, le moment où vous êtes sorti.

— Eh bien ! désormais, je resterai chez moi jusqti'à ce que j'aie rencontré celui que je veux voir, que je dois remercier.

Ce ne fut pas absolument pour tenir cette promesse que Tiburce demeura le lendemain chez lui. Les privations, les fatigues d'un travail assidu, avalent ruiné sa santé ; la fièvre le prit , il ne put se lever. Hadasie Moucbenotte avait à peine eu 4e temps de

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Nous avons dit plus haut comment le voisin Dubourg avait été mis dans la confidence du manuscrit; on suppose bien que, la fortune arrivant, les idées ambitieuses de Tiburce lui revinrent; il se lança de nouveau dans le monde ; il reparla de son grand ouvrage; mais les obstacles qui l'avaient arrêté une première fois se renouvelèrent. Cest alors qu'il jeta dans un carton, pour ne plus l'avoir sous les yeux, ce mémoire que le monde s'obstinait h ne pas vouloir connaître. Dirons-nous sa surprise, son inquiétude, sa colère le jour où, rentrant chez lui, ses regards cherchèrent vainement, pour la première fois, le petit ruban bleu qu'if avait précieusement conservé. 11 accusa madame Mouchenotte de négligence, elle se défendit; mais comme elle ne pouvait rien prouver pour sa justification, il resta entendu pour Tiburce que sa chambrière ajoutait un mensonge à sa première faute. Aux yeux du sauveur de Rose-Marie (fouvait-il y avoir un autre coupable?

Fin DD PREBIER VOLDIll.

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