XXVI.— l'anniversaire
Les dernières fêles de l'hiver était annoncées ; c'était ce dernier mois où Paris semble avoir mis en réserve pour répancher a flots, toute la sève de ses folles joies. L'heure de lappel, auquel pas une ne manque parmi les riches et les belles, avait sonné. Maric-Laure, jusqu'alors sobre de plaisirs bruyans, les recherchait avec empressement, disons mieux^ avec une sorle de fureur.
Depuis plusieurs jours , M. Laneuville, qui ne reculait jamais devant une honorable réparation, avait ramené madame d'Auherive dans la maison de son amie. Placée auprès de celle-ci comme la conscience auprès du repentir, Ange-Marie était heureuse de ce goût pour le monde sinon nouveau , du moins plus décidé. C'était pour Ange-Marie un indice d'heureux augure. Ses conseils et sa présence, croyait-elle, avaient contribué à chasser une passion coupable. Si parfois elle pensait que l'amour ne peut s'en aller si vite, elle se disait aussitôt que l'on aime autant avec son caractère qu'avec son cœur. Marie-Laure avait
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obéi quelques heures à la loi commune, et puis c'é tait tout. Gomme une fleur se courbe sous un souffi ardeut , et se redresse ensuite pour demander au so Icil de plus vives couleurs, elle aussi s'élail relerâ riante et dégagée. D*ailleurs , le fait ne parlait-il pas Marie-fjaure avait oublié Tiburoe. Et comment va»dame d'Auberive ne Taurait-elle pas dit? Unauln aussi le disait , et c^élait Tiburce lui-même. Il ani; long-temps attendu un mot, un dernier ordre, ei rien n'était arrivé 1 Lui aussi avait su bientôt que la jeune femme allait chercher partout des fêles et des plaisirs. Le bruit du monde lui apprit qu'elle était b plus rieuse , et Rose-Marie lui dit qu'elle se moD(ni( toujours la mieux parée. Il courba la tête ; un souni découragement s'empara de lui. Cette fois pourtant ce fut dans le travail seul qu'il chercha le calmant qni lui était nécessaire. Peut-être moins éprouvé, eneùlil fini avec la vie, mais il avait mesuré le suicide; il savait maintenant que ce courage des âmes faibles était la lâcheté des âmes fortes.
Marie-Laure était donc devenue la reine des brillantes assemblées. Rivale des plus belles, elle ne voi^ lait jamais être vaincue. Il était surtout une femmt qu'elle semblait avoir pris à tâche de surpasser : c'était madame de Temay. Souvent dans les mémo cercles , elles étonnaient par l'assaut incessant de leor luie. Entre elles , c'était chaque jour des coups d'f«< clat et des surprises; et pour les voir briller, non point ensemble, mais l'une contre l'autre, un seul mot convoquait la foule : Elles viendront I La l)on volonté de continuer cette lutte ruineuse ii'^
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LIS TBOIS HABIB. 2l3
tonnait pas dans la femme du gentilhomme; mais c'était merveille qu'elle pût la soiilenir. Ces défis ré* pétés auraient rendu deux femmes ennemies, et pourtant on voyait celles^se sourire; souvent même on les surprit à se parleroas avec une sorte d'intimité nfue, jusqu'à ce moment, on n'avait pas remarquée. Celte apparente contradiction semblait une énigme ï deviner dont la société aristocratique fit son tra* vailde plusieurs matinées. Madame deTernay étaitelle absente des lieux où brillait Marie-Laure, celle-ci paraissait inquiète, tourmentée. Quelle était donc l'insatiable vanité qui la guidait? ou plutôt, car il est temps de le dire, quelle était l'affreuse tyrannie qui pesait sur elle?
Un fait suffit pour l'expliquer :
Au milieu d'un brillant quadrille, et parmi les cavaliers qui y figuraient, un soir Donatien se trouva Taire vis-à-vis à Marie-Laure. Profitant des passes rapides pendant lesquelles la contredanse permettait ie lancer à la volée une interrogation et d'écouter une réponse, celle-ci dit vivement au chevalier du Saint-Empire : Où donc est madame de Ternay? ~ Chez elle, assez malade. — Malade! — Ëllo n'a pas votre santé ûorissante et votre force. — Oui, ma force, répondit avec un amer sourire la jeuno femme.
Ce dialogue fut suspendu ; mais à l'instant où les mains se croisaient pour la chaîne : J'ai à vous parler. Monsieur, dit madame Laneuville.
Quelques minutes passèrent encore; le quadrille Gnit; alors on aurait pu voir Marie-Laure se glissef^
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dans une des pièces désertes de l'appartemeot, el Donatien Ty rejoindre : Voudrez-vous bien , Monsieur, rendre ceci à madame de Ternay?dit la jeune femme qui tenait à la main une riche agrafe.
Le cavalier seryanl rougit , et reg .rda autour de lui avec inquielude.
— Cela vaut trente mille francs, continua Marie-| Laure en femme qui lient peu de compte de la sincérité des scrupules de celui à qui elle parle ; j'espère que madame la baronne voudra bien attendre. Puis, sans donner à l'intrigant déconcerté le temp^ de se reconnaître et de trouver un de ces raols tout briilans d'esprit avec lesquels un lâche essuie sa honte, elle s'esquiva et revint en riant à la vals^ obligée.
— Voyez-la donc! disait-on en se la montrant, comme elle est légère et joyeuse I
Joyeuse I... nous connaissons la joie de Marie^ Laure, nous ; elle dansait, la jeune femme, mai^ aussitôt elle allait exposer à l'air murlel sa poitrine haletante; elle était la première à la valse; maisi quand ses forces étaient épuisées , c'était en s'emparantd'un sorbet glacé qu'elle les ranimait ; si M. I^ncuville jetait sur ses épaules en sueur un châle de duvet de cygne, la trompeuse s'y enfonçait avec deH:ilité, cachée comme si elle n'eût voulu laisser passer que son sourire; mais furtivement elle échappait aux yeux vigilans, aux mains protectrices, et elle allait demander à l'air d'une fenêtre ouverte ou d'une terrasse le coup qui devait la tuer : Mon Dieu I frappez la coupable , disait-cllc. Puis elle appuyait ses
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bras nus sur le froid de la pierre, du fer ou du martyre, jetant au vent ses cheveux humides ; plus d'une fois même , familiarisée avec des idées où le désespoir seul peut faire ployer une nature élégante, la hardie enfant posa sur la dalle ses jolis pieds dépouillés de leur étroite chaussure; elle voulait mourir, et déjà elle souffrait assez pour espérer. Mais il est des haltes dans la douleur, s'il n'en est pas dans le remords. Il fallail recommencer souvent ce supplice lent où la vie s'en allait ainsi éparpillée ; il fallait surtout une grande adresse à mourir ainsi pour tromper tout le monde, et particulièrement M. Laneuville étonné de ces nombreux accès de dissipation. L'honnête homme s'était dit bien des fois le vieux proverbe de sa mère la forgeronne : Il faut que jeU'nesse se passe. Mais enfin, inquiet, il avait fait de vives représentations, auxquelles Marie-Laure ré-* pondait toujours avec son charme d'enfant qui se mutine : Encore ce bal! ce sera le dernier. Par mal* heur les travaux de la session empêchaient souvent Texact député de suivre sa femme, et alors Marie- Laure était heureuse , heureuse du bonheur d'un dés^ espéré près de qui l'on oublie le couteau dont il veut se percer la poitrine. Libre de toute surveillance intéressée, elle partait accompagnée d'une famille d'aluis ou de quelques-unes de ces femmes chez lesquelles quarante ans semblent avoir pris racine, nobles chaperons admis dans le monde comme des tantes par substitution , comme d'inexorables porterespect, vraies amphibies qui tiennent de la dègue et de la dame de charité , administratrices ordinal^
Si^ LES TK0I8 MiaiB.
ree doi deaiers des pauvres dans la journée et de la vertu des jeunes femmes lorsqu'on allume les flambeaux. Or c'était avec deux de ces dames investies d'une confiance de tradition que madame Laneuville devait s^ler pour la troisième fois à une somptueuse et dernière soirée. Rose-Marie, devenue la couturière en vogue, avait été mise en réquisition; la robe de la coupe la plus heureuse était étalée, les bijoux les plus précieux étaient sortis de leur écrin ; jamais la jeune femme n'avait montré plus d'impatience. M. La neu ville, qui d'ordinaire attendait l'bcare du dlncr pour faire de sérieuses observations quand il s'agissait d'aller au bal , ne dit rien ce jour-là, et Marie-Laure en fut étonnée et reconnaissante. Longtemps parée avant l'heure, elle attendait quand un léger bruit se fit entendre tout à côté d'elle. Assise k ce moment, pioyée sur elle-même, elle rêvait, et d'un mouvement fébrile elle faisait glisser entre se& doigts l'étpffe flottante de son écharpe; mais devinant qu'elle n'était pas seule, elle se leva vivement et se redressa comme un ressort courbe qui reprend son élasticité.
— Qui est-ce donc? dit-elle. — Moi, répondit une voix douce et connue.
C'était Ange-Marie. Elle ne venait pas du dehors : die était donc dans la maison depuis long- temps? Madame Laneuville eut peur : Ange- Marie la surveil- Ûit-clle?
— Voilà tout-à-fait une surprise, dit-elle en essayant de mettre un peu de joie dans son regard. — Est-ce que jç peux te surprendre, moi? répondit ma-
kKS TROIS MAU& S4^
dame d*Auberive, Ma visite pourtant n'est {>as une visite ordinaire.... Tu u*iras pas au bal ce soir, poursuivit-elle avec un air de mystère et en attirant en lace du sien le fauteuil de son amie.
Trouvée au moment où elle méditait sa mort et où elle s'interrogeait pour ainsi dire au fond d'ellemênae« Marie-Laure cherchait à faire bonne contenance; mai# ce fut en balbutiant qu'elle demanda une explication dans laquelle ne voulut pas entrer Ànge-Marie.
— Je ne m'explique pas» disait-elle en affectant un sérieux qui déconcertait madame Laneuville; mais tu n'iras pas au bal ce soir, j'en réponds.
Ensuite, sans rien ajouter, sans entendre les ob-^ jcctions de Marie-Laure, elle détacha pièce à pièce la parure qui avait tant coûté à arranger.
Le soir est venu, et tout ceci se passe aux lu* mières.
Là-bas, au fond du jardin, est un homme dont le cœur est joyeux et impatient. Il s'avance : Ange-Marie, placée vis-à-vis delà croisée, aperçoit M. Laneuville ; bientôt, il est si près , que , parfois, son souiïlo ternit la vitre et parait envelopper son visage comme d'une nuageuse vapeur. Ange- Marie alors tend le bras derrière le fauteuil de son amie : elle a fait toucher à la glace qui les sépare un ruban détaché de la parure de la jeune femme : l'époux discret y pose un instant ses lèvres; puis, sur un signe, il disparaît eu remerciant par un geste silencieux. Cependant Marie-Laure réfléchissait. Est-elle devinée? l'œil vigilant du médecin a-t-il signalé le mal qui la dévore?
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ces mouchoirs qu'elle porte à sa bouche et qu^ell^ relire teints de sang, n'ont-ils pas été entièrenaent la proie des flammes? Ah ! peut-être n'a-t-elle pas ^ssei dissimulé dans un sourire la toux convulsive qoj pourtant la tue par les seuls efforts de celte dissimulation t Si madame d'Auberive est avertie, certes, elle vient user de son autorité pour la contraindre à vivre encore; mais Marie-Laure n'osera feire aucune question : elle obéira. Fidèle à ce système d'obéissance qui fait ses réserves et que l'on remarque dans les malades à idées fixes; elle n^opposera k son amie qu'une de ces résistances qui, prochainement, deviendra plus vive, et qu'ensuite on ne pourra plus vaincre.
Trompée par cette docilité apparente, madame d'Auberive souriait à la jeune femme. Ainsi dépouillée de ses ornemens de bal, elle lui sembla plus belle; et, soit que la lueur des bougies prêtât à Marie- Laure un charme tout particulier, soit que la jeune femme, pour tromper le regard qui s'attachait snr elle, rassemblât toutes ses forces intérieures afin d'y puiser Tessence de vie qu'elle répandait h la surface ^ madame d'Auberive était heureuse en la conlem-< plant.
—Il est temps de le faire part do tout le mystère, lui dit-elle.
Alors , la prenant par la main , elle la conduisit dans une chambre où nulle bruit ne venail du dehors. Le feu brillait au foyer, deux lampes, dont la (lamme était tempérée par des globes d'albâtre, éclairaient une table snr laquelle s'étalait uoe nap|>c
LES TROIS HARIB* âol
I blanche. Trois couverts étaient mis; une étagère sur laquelle était déposé d'ayance le service de la l.al>1e indiquait que même les serviteurs de la maison ne seraient pas admis dans cette mystérieuse retraite.
— C'est moi qui te sers ce soir; y consens-tuf Maric-Laure ne répondait pas; elle regardait tour à tour son amie et les apprêts qu'elle lui désignait. Celle-ci continua : Tu soupes en petit comité ce soir, c'est réglé: un couvert pour toi, un couvert pour ton mari, un troisième pour moi, la demoiselle d'honneur. — - Je ne te comprends pas, dit Marie- L.aure en rougissant comme si elle avait compris, et en pâlissant ensuite comme si elle eût eu peur de comprendre. — N'est-ce pas aujourd'hui le troisième anniversaire de ton mariage? reprit madame d'Auberive avec un doux reproche. Tu ne fen es pas souvenue; mais notre ami n'a pas perdu la mémoire, luil  ces derniers mots, écoules à peine, Marie-Laure se leva brusquement; elle échappa des mains d'Ange- Marie; d'un mouvement rapide, elle alla pousser devant elle une porte qui était restée fermée. Aussilôl, comme si celli» porte se fût ouverte sur un parterre, de suaves odeurs, mais douces et affaiblies, pénétrèrent par lentes ondulations: on aurait pu croire qu'elles étaient enlevées aux campagnes par le courant de la brise. Marie-Laure vit la chambre nuptiale, blanche et coquette, comme au premier jour de son mariage, parée de fleurs que les riches oblicnnenl en trompant les saisons. Une lampe brûlait; enveloppée de son voile do porcelaine. Dans
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Tensemble» dans Ses détails, là tout était riant comine l'amour, solennel comme la bénédiction de Dieu sur la fécondité.
A cet aspect, la jeune femme poussa un cri et recula: on eût dit qu*un effrayant spectacle se fût offert à sa vue : Maudite! maudite que je suis ! dit-elle.
Puis elle courut se réfugier dans la pièce où Favait trouvée madame d'Auberive.
Consternée, celle-ci la suivit. Elle ne voulait point appeler : personne au monde qu'une amie ne devait entendre les paroles qui pouvaient échapper à ce remords qu'elle devinait maintenant. Elle fit tomber vivement les rideaux des fenêtres où s'était montré M. Ijaneuville ; ensuKe, revenue en bâte auprès de la jeune femme, elle la trouva debout, placée devant une glace ; elle avait mis à sa portée les omemens dont elle venait d'être dépouillée; puis, agissant par mouvemens brusques et saccadés, elle les replaçait avec une sorte de colère. Ange-Marie la regarda.
— Je veux aller au bal , entends- lu I dit madame Laiièuville, répondant à ce silence qui l'interrogeait.
— J'y veux aller, répéta-t-elle au bout de quelques secondes, interrompant par un geste impératif et décidé l'observation qu'elle lisait encore sur les lèvres de son amie. J'ai promis , je dois me trouver à ce bal. N'y suis-je pas attendue comme la reine de la fête? poursuivit-elle en essayant d'assujettir dans ses cheveux le riche diadème qu'avait fait tomber Ange- Marie.— Tu souffres? dis- Ic-moi, murmura madame d'Auberive sans tenir compte des étranges paroles de Marie-Laure; ta têjlc est en feu, n'est-ce pas? les
tempes battent de fièvre? Oh! réponds-môi I Marie, dis-moi, me reconi)ais*tu?
En disant cela, madame d*Aubcrire cherchait à pénétrer dansl'ame de Marie-riaure;eUeaurait voulu que la jeune femme n'eût pas la conscience de Ta- Iroce douleur morale dont elle la voyait souffrir; elle eût voulu, quand elle Tinterrogeait ainsi, entendre celte réponse : Oui, ma tête en est feu ; oui , mes tempes battent sous Teffort de la fièvre ; oui, je cherche à te reconnaître; mais je ne sais pas qui tu es : comment te nommes4u? Madame d'Auberive eût alors pensé que son amie était foile, et elle, que nous avons vue frappée de terreur une fois en présence de la pauvre enfant dans le délire, comprenait qu'il est des momens où le délire est le repos; mais Marie- Laure la détrompa'.
— Ohl je le comprends, lui dit-elle, non, je ne suis pas folle; non, je ne te méconnais pas: tn es Marie, Marie autrefois ma joie, ma consolation, mon secours f Marie comme moi; mais lu es Marie la pure, Marie la chaste ; je suis , moi , xMarie Tinfàme I Marie l'adultère!— Tais-toi! dit madame d'Auberive étouffant sa voix et posant sa main sur la bouche de la désespérée. — Adultère! Oui , le crime est dans mon ame. Je l'aime, lui ! Ne le sais-tu pas? continua Marie- Laure, et elle donnait à ce mot, lui I l'accent de con^ sécration de l'amour. J'ai voulu fuir avec lui ; mais Dieu, qui ne m'a pas donné de force contre moimême, m'a fortifiée pour sauver mon mari que j'aurais tué par l'infamie. Je suis restée, je reste encore. Mais je sens qu'il faudrait enfin aller le trouver, lui
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raimcl lui, toujours présent, toujours |)artont où je |)asse! Ecoute: ]a nuit, traînée aux fêles par des chevaux ardens, je le vois, il me suit; moi seule jfî le vois , il est là ou là, assis ou debout ; il m'allend, il s'arrête , il reprend sa course : c'est mon ombre, c'est mon ame, c'est mon amour I II ne peat venir dans les salons où il me croit peut-être oublieuse et frivole; mais, j'en suis sûre, il n'est pas loin. Pauvre et cher Tiburcel lu souffres alors et trembles dans l'obscurité... Mais j'ai froid aussi , moi ! poursuivit la jeune femme en jetant un cri de triomphe qui fui suivi de ce cri de douleur sourd et déchicanl : Âh ! le froid me tue 1
Madame d'Âuberive courut à Marie>Laure, il lui sembla que la malheureuse allait tomber et mourir; mais comme si quelque main puissante l'eût relevée: Il faut que le froid me tue, entends-tu? dit-elle en redressant sa taille. Je veux mourir I je veux mourir I... Allons, aide-moi, pare-moi, fais-moi belle. Vois-tu, si tu ne m'aides pas, Marie, si je ne meurs pas bientôt, je vais à lui! Que m'importe l'estime da monde? j'ai encore un dernier souffle de cet honneur que tu as voulu sauver , j'en ai assez pour Touloir mourir; mais si la vie revenait, je me sentirais la force d'aller hautement à Tiburce. Qu'importe la honte? Quand je le sens là, quand je le devine, quand mon ame l'aspire, la honte est un mot. -~ Malheureuse 1 murmura Ânge-Marie. — Mais pour ce mot je me tue pourtant, continua Marie-Laure par un prompt retour sur elle-même. Je veux épai^ner la honte a M. Laneuville; pour lui je meurs lentement, le soa-
LES TROIS MABIB. 2^>tt
rire sur le visage, je meurs de la (orture; il faut bien mourir dans les fêtes pour qu*on nintcrroge pas mon suicide.
Après ces mots écoutés dans la terreur par madame d'Auberive, Marie-Laure lui prit la main et la conduisit près du foyer ; là, remuant les cendres rougies, elle lui fit remarquer des éclats de cristal brisé; puis sur le marbre blanc une longue tache brune qui s*y était attachée et le creusait.
— C'est du poison, dit-elle... Hier je souffrais tant! Mais j*ai eu le courage de résister, j'ai brise ce flacon sous mes pieds. Tu vois, la liqueur empoisonnée s*est répandue; ce soulier en est empreint encore... c'est mon soulier de bal !
Il était temps pour madame d*Auberive que cette horrible confidence eût une fin. Accablée sous le poids de son émotion, ses forces s'en allaient. Elle s'était assise. Pour changer l'affreuse résolution de son amie, elle trouvait au fond de son ame d'éloquentes paroles, des paroles de pitié et de persuasion, mais sa bouche se refusait à les prononcer. Un nuage était sur son regard, ses oreilles incessamment frap* pées d'un sourd bruissement n'entendaient pas. Pourtant il lui sembla qu'une femme de chambre était venue, il lui sem-bla que Marie-Laure allait lui échapper. La jeune femme, en effet, paraissait alors brillante et dans tout l'éclat que donne la promesse d'un plaisir que Ton court chercher. Elle avait repris le masque sous lequel elle voulait mourir : Adieu I avait-elle dit à Ange-Marie. Celle-ci la regardait avec angoisse; elle éprouvait la douleur que doit éprouver
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une mère dont Tenfant se débat dans les flammes d qui, frappée de faiblesse, tombe au pied de réchcllJ où elle allait monter pour le sauver. Mais quand elK^ vil Marie-La ure au moment de sortir, sa langue se délia.
— Jamais ! jamais I dit-elle en tombant à genoux! devant son amie. — Laisse-moi I — Tu n'iras pas, c'est un crime, vois- tu? ~ Ahl laisse-moi! laissemoi I
Madame d'Âuberive, désespérée, saisit alors Tècharpe de Marie-Laure.
— Laissez- moi passer. Madame! dit celle-ci en $•: redressant comme devant une ennemie. Mais aussitôt, prenant les mains de la désolée et les serrant avec force dans les siennes, elle lui dit bien bas : A Tiburce ou au bal ! — Au bal ! au bal I murmura la chrétienne, puisque cette fois le suicide qui perd une femme coupable sauve un honnête homme!
Bien loin de la maison conjugale un grand bruit d'instrumens se faisait entendre, Téclat des lustres, en jetant ses lueurs sur les draperies des croisées, dessinait, passant et repassant, les ombres animées du peuple de la fête où s*était rendue Marie-Laure. L'admiration, ce sentiment des hommes, la jalousie, cet hommage des femmes, l'avaientaccueillie à son entrée; bientôt, entre toutes, elle se montra la plus vive et la plus animée. Ce soir-là vingt cavaliers s'empressaient auprès d'elle; on tenait à honneur de lui donner la main. Deux fois elle tomba pourtant : Oh' dit-elle, je suis maladroite ce soir; je trébuche toujours. L'instant arriva où les valets à riche livrée pc-
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létrërent dans les rangs; les froits glacêis palissèrent, e panch circula. Jamais Marie-Laore n'avail approché de ses lèvres aucune liqueur forte, elle choisit le punch : A vous ! dit-elle à madame de Ternay à qui elle porta ce toast ironique. — Encore un ange qui tombe I dit celle-ci avec sa sèche joie en se penchant ▼ers Toreille de Donatien.
Ranimée un instant par cette force artificielle, Harie-Laure s*€laiiça de nouveau : ardente à la danse, fougueuse k la valse, elle s'élevait, elle tournait; et cependant, aux momens de repos, il lui fallait s'appuyer aux consoles, se soutenir sur le dos des fauteuils. La mort la brisait. Malgré cela, elle donnait k son corps cette courbure gracieuse qui n'est que la fatigue du plaisir; mais quand l'archet résonnait, quand le rhythme battait ses temps égaux, elle se levait encore, la vibration musicale trouvait encore en elle des restes de vie à ranimer. Une dernière fois une vive stretta la fit partir, elle avait alors Donatien pour partner, elle tournait avec lui : dans les bras de cet homme qu'elle avait en haine, son corps ployait, sa tête ondulait, ses cheveux flottaient au vent; les spectateurs battaient des mains : ils ne savaient paa qu'ils applaudissaient comme jadis au cirque devant la victime; car la jeune femme qui les charmait au-» rait pu s'écrier aussi : Les mourans vous saluent! Pendant ce tournoiement fougueux, Marie^Laure pouvait penser encore ; le corps obéissait à la volonté de destruction pendant que l'esprit foisait un dernier retour à la vie. En décrivant ses cercles rapides, elle cherchait à distinguer le visage de ceux qui Tavaient a 17
aimée. A cefle^'Ci, jeune enfant en fleur, elle souhaitait un amour pur; à cette autre, épouse de la veille, un bonheur sans tache; dans quelques jeunes femmes elle remarqua des indices de maternité : Adieu ! disaitrelle, vous qui allez être mères. Ab I sans doute un fils m'aurait préservée. Un fils I c'est la bénédiction du foyer, c'est le commandement suprême à l'amour de l'époux ! Que votre fils soit heureux I Pois elle pressait de la voix et du regard l'archet du musicien, ses pieds qui se croisaient rapidement sur le parquet, hâtaient la note et battaient toujours une mesure plus rapide. L'orchestre était entraîné, Donatien criait grâce en riant, tous les danseurs avaient quitté la place, Marie-Laure tourbillonnait toujours; ses traits se distinguaient à peine, les plis de sa robe étaient poussés comme par un vent furieux, ils allaient frôler au visage toute cette jeunesse qui se réjouissait ; des femmes tendaient les mains et se portaient entre elles le joyeux défi à qui toucherait l'étoffe ondoyante de la belle danseuse, et la danseuse, elle, qui sentait arriver son heure, murmurait en tournant toujours : N'y touchez pas! c'est on suaire I
Madame d'Auberive n'avait voulu dire qu'un mot à M. Laneuville : Elle est partie. — Partiel aujourd'hui ! s'était écrié celui-ci en allant cacher dans son appartement une de ces violentes colères contre lesquelles il avait passé sa vie à combattre. Là, il se rappela la révolte qui deux ans auparavant avait eu lieu dans ses forges; la tentation lui vint d'aller chercher encore sa femme, et au milieu de ce monde élégant,
comme il Tavait fait au milieu de ses ouvriers mutinés, de lui crier pour la seconde fois : Madame, ce n*est pas ici votre place I Mais il se contint; il sentait que s'il partait sous le coup de Torage qui grondait en lui, Taffront serait grand et peut-être irréparable. Les yeux attachés sur l'aiguille de la pendule, il compta les heures. Mais il finit par détourner son regard ; l'attente était trop longue à la mesurer ainsi : il ne savait pas qu'il fallait à Marie-Laure le temps de mourir ou la certitude qu'elle mourrait. Immobile, il écouta, espérant quand un bruit lointain venait à lui, furieux quand il passait et allait s'éteindre. Tout à coup l'horloge fit entendre ce bruit intérieur qui précède l'instant où va sonner l'heure; alors comme si c'eût été un être vivant qui eût voulu parler, comme si c'eût été un de ces amis officieux et cruels qui viennent vous jeter au cœur un avis qui le brise, il courut, et, sans vouloir regarder, il saisit le balancier dans ses deux mains et le pressa comme s'il eût voulu lui dire : Tais-toi 1 II était là encore, lorsqu'une grande rumeur se fit entendre dans sa maison; des lueurs passaient et disparaissaient : Ah ! s'écria-t-il avec un sentiment où la joie se mêlait au reproche, enfin elle est arrivée I
Elle arrivait, en effet, la fugitive, et Ange-Marie la lui annonça : Mon Dieul votre femme se meurt, ditelle.
Quand la voiture de Marie-Laure s'était arrêtée dans la cour et au moment où la jeune femme dut descendre, elle fit un effort pour s'avancer; mais ayant à peine la perception du mouvement machinal
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auquel elle obéissait, en cherchant à s'appuyer sur 11 bras du chasseur, elle tombait et allait se briser,! un homme ne s'était élancé de la rue où l'obscorN le dérobait à tous les yeux ; il reçut llarie-Laure daot ses bras. Cet homme, c'était Tiburce. Supportaol son précieux fardeau, qu'au premier moment dt trouble personne ne songeait à lui disputer, il rnoo^ tait le large escalier de Thôtel ; son cœur t>altait violemment près du cœur de la jeune femme, son souffla cherchait le souffle qu'exhalait cette bouche qui loi avait dit : Je vous aimel Ses yeux se Gxaient sur ces paupières fermées, il attendait un regard ; dans toute la ferveur de son ame, il appelait le retour à la vie; car pour Tiburce encore la pâleur de Marie-Laure n'était que le signe de l'évanouissement : Oh I malheur à moi, disait-il, malheur! s*il faut que je la quitte ainsi : un regard ! un regard pour Tiburce.' il y a si long-temps que je le cherche I
Ce vœu devait être exaucé. Marie-Laure sov}eri péniblement ses paupières; mais le regard que Tiburce devait emporter comme une joie, comme une assurance qu'il n'avait pas été oublié, fut toute une révélation du sacrilice que la repentante achevait i cl'accomplirTEn proie au désespoir et frappé au cœac^ lui aussi, Tiburce, sentit fléchir ses genoux sous le poids de cette femme aimée : Â moi! à moi! dit-ii^j M. Laneuville qui s'avançait rapidement vers euxt pâle, aussi pâle que Marie-Laure, aussi pâle et aussi désespéré que Tiburce.
L'époux et l'amant, réunissant leurs forces que U
douleur emportait, déposèrent la mourante sur le IH nuptial.
--™.i «necUdel Celte femme Ohl ce fut alorswi ff^V^J^Ti l'éclat des bou-
lont le reg«d se «t^'^fT^^edu bal. expirant -ies. ««««Bée encoreda d«deme ^
ux suaves 9*'^'"^ ^^^ détail navrant i tel fête des Boces leBOUvdees,
ir. . . . fi.;«,ient entendre autour dw
viUe oe saun-t «««^""''i^e; car, lui. il ne lui burce était pl»» P««8«?^ ^^tr; ses lannes. Il se éUit pas permis «»« » !*f .^.„ne plainte ne le decetenait à l'écart, ^«""^Xnjoisse, afin que personne Ut, t«fo«>««'t^*':aSc«t étranger 1 ..e s'avisât de «l;'*^; ^*£^^s«n éui. arrivé. Tou, Enfin le <»«^" H consulta long-temps chaque étalent d*"?/*"*"^' ^fondement la mourante i (j pulsaUoD, .1 f«»^.;^.,ou8? s'écria M. Laneuvillç^ docteur! me la »" . médecin le fil asseoir pr^ pour touu «P^^^J JféSire l'unique prescripU^ <»« .»» 'S froïvée : Faites éloigner tout le monde ; ^^ qu II e ^ prêtre.
*^"i''rÎAt An«e-«arie et M. Laneuville furent vsuU
^""^ tf luterive s'était p\a(«e devant lui. el dèiW; dame d ^""V^ le gigue silencieux auanel oiT * ^'n'oS^Sb quaS eue l'eut regaràSla^'^' *''"":^^ on se» mains jointes, ellereiontn^*J\?;^ 'f "^ï^ôù son amie semblait l'allendr,, "" ^'' ^* •**!!!: J'ai tenu parole. murmur4-i,çY\fe p^
26i LES TEO» KABiir.
comme ette essayait de se sonlerer, M. Lanenville passa son bras sous l'oreiller et la soatint : les deux époux se trouvèrent face à face. Un imperceptible mouvement de crainte passa sur le visage de Marie- Laure ; mais quand elle eut pensé qu'elle allait se réfugier dans la mort, elle se raffermit. Son œil éclatant et lucide alors, cherchait avec inquiétude; enfin il alla se poser sur Tiburce, qu'elle semblait avoir deviné; M. Laneuville suivit ce mouvement. Tous les personnages de ce drame déchirant étaient en présence : c'était l'heure de l'aveu comme c'était celle de l'expiation. En quelques mots, car la mort est sobre de paroles, elle dit sa faute et son entraînement coupable. Elle ne pouvait donner que sa vie pour se racheter; elle l'avait donnée, et pourtant les yeux de M. Laneuville s'étaient séchés. 11 regardait Tiburce, et le pli dont s'était tant effrayée Marie-Laure quand elle le voyait traverser d'une tempe à l'autre le front 'du forgeron, cette cicatrice de la colère fit ressortir sa terrible saillie. La mourante Taperçut.
— Tiburce 1 appela-t-elle ; et sa voix avait r^ris toute sa force, Tiburce I
Celui-ci s'avança docilement.
— Voici celle à qui vous devez rendre l'honneur, poursuivil-elle en montrant Ange-Marie; vous ferez cette réparation ; c'est ma dette, entendez- vous, que vous acquittez. Puis, à cet appel suprême et reparaleur, elle soulevait vers Tiburce la croix d'or que son amie venait de détacher de son col pour que celle qui allait quitter la vie eût sous les yeux le signe re-
' lîgieux du pardon. Elle semblait, en exigeant une
iromesse solennelle de celui qu'elle avait aimé, dire i son mari : La mort m'épure. Je m'en vais sans nulle passion coupable. Il n'y a que vous que je laisse sans consolation : ce n'est donc plus qu'avec irous que je vais être. Il la comprit; son ame fut désarmée. Pour la faute commise, l'expiation était si grande! Un ruisseau de larmes inonda son visage.
— Ange, épouse, amie! s'écria-t-il , reste avec nous 1 Oh ! ne nous quitte pas I Tous ceux qui t'aiment sont là. Regarde-les I écoute-les I Cest ta volonté qui a appelé la mort, cherche des forces au fond de ton cœur ; que ta volonté rappelle la vie I Le veux-tu? disait*il, comme si la volonté humaine, qui avait pu lentement détruire, pouvait aussitôt réparer; le veux-tu? Ohl continua-t-il en prenant les mains de Tiburce, exhortez-la à vivre, vous!... Tiens, nous sonnmes tous là, tes aimés; regarde-nous, écoute I Ecoute donc, enfant, continuait-il avec une impatience désespérée. Mais Marie-Laure allait bientôt ne plus entendre ; les convulsions de l'agonie l'avaient reprise et Tagitaient violemment. Jamais plus de souffrances n'avaient assailli un corps plus frêle. Tiburce et madame d'Auberive s'étaient unis dans une même prière. M. Laneuviile ne priait pas, lui, il avait ouvert les fenêtres : C'est l'air qui manque à cette enfant, avait-il dit; puis, il avait jeté les fleurs dont la chambre était semée : Ce sont ces odeurs qui la tuent. Mais un cri terrible le rappela auprès de sa femme, et pour la première fois on entendit une voix aimée appeler la mort sur un être chéri.
SOI JCBS fWMS HABIB.
•^ Abl 8*écriaUHl, meurs, amiel meurs, pvisqw to dooleur te fait souffrir ainsi! Meers, enfaoll Ne lulle pas Gommeceia t mais si tu souffres de ta fiiote, elle t'est pardonnée, Marie, enlends-tu? Entends-lv, ma fille bien-aimée? Regarde^moi, je ne suis que ton père; c'est ton pèrec^i te pardonne; c'est tou père qui te bénit. Ecoute, écoute, écouteencore, lui disait-il bien bas à Poreiile, et comme s'il n'eût voulu parler qu'è la pensée, que le pardon d'un père donne le calme à ton ame, comme il fait ta paix dans le ciel.
Un long moment de silence succéda à ces paroles. Petiché sur le visage de sa femme, dont la douleur ^vait rendu les traits méconnaissables, M. Laneuvillc écoutait, attentif, sans mouvement. Il semblait qu'A écoutât comme si, à leur départ, les âmes pures avertissaient par quelque battement d'ailes. Tout-à-coup ce visage dont il épiait tous les mouvemens devint calme et beau.
-- Elle n'est pins ni à vous ni à moi, s'écria l'époux désolé, en montrant du doigt Marie-Laure à Tiburoe, elle appartient à Dieu!
X1VII.~LES TBOIft MAB».
— Non, Paris qui a tué mon enfant, ma femme, mou trésor, Q*aura pas sa dépouille i avuk dit M. La-
LIS TAOM MAUB. 961S
neuviUe, cette ame si forte, cet homme si jeime encore hier, mais aujourd'hui ployé à. ce poiot sou» la douleur, que ceux qui le rencontrent doivent se dire en s*écarlant de son chemin : Place à ce vieillard qui passel
Place à la fleur brisée par Forage I place au chêne robuste que Torage a frappé I place à la mort enfin l car dans ce carrosse drapé de noir qui va bientôt franchir les limites de Paris, c'est elle qui s'avance : la mort et toutes les espérances de la jeunesse dans ce cercueil de plomb, la mort et toutes les souffrances de rétre'sur ce visage flétri par les larmes.
Si M. Laneuville l'avait permis, un cortège nombreux de cœurs affligés lui eût fait escorte, et au dernier moment de la séparation, bien des maios amies se seraient tendues vers lui en témoignage des regrets profonds, ineffaçables qu'il laissait en partant. Mais non, il a-voulu être seul, seul avec elle, jusqu^à l'heure fatale où il déposera ces restes précieux dans la sépulture de famille, ce temple de marbre où reposent maintenant ceux qui ont vécu abrités sous un simple toit de chaume: son père, le pauvre ouvrier forgeron, l'humble paysanne sa mère, bonnes âmes qui ne soupçonnaient pas, en léguant à leur Ois un nom d'honnête homme, qu'il en ferait un jour un nom si beau.
Nous l'avons dit : M. Laneuville a voulu être seul et ne recevoir l'adieu de personne; mais son espoir sera trompé. Là-bas, sous les premiers arbres de la roule, une femme, une jeune fille, l'attendent au passage. Elles ne se parlent pas, elles pleurent. Qu'au-
d66 LK8 TBOIS HABIB.
nienl-elles h se dire, et pourraient - elles ne pas pleurer? L'ooe se nomme madame d'Auberive, Tautre Rose-Marie, et c*est Marie-La ure qui va passer! Toat-è-coup quelqu'un est accouru vers elles, et d'une voix éteinte par les sanglots, il a murmuré: Ija voilà ! Elles se redisent : La voilà! mais des yeui, mais du cœur, car leurs lèvres sont muettes; puis ta voiture s'arrête, et cet instant suprême réunit encore, mais pour la dernière fois , les trois Marie.
M. Laneuville s'est montré; il adresse aux deoi femmes un signe désolé, à Tiburce, il jette ces mois : Songez au dernier vœu de la mourante : il vous reste un devoir à accomplir, un honneur à réparer.
Un instant après, plus rien sur la route que le brait lointain des roues qui mordent le pavé.
Tiburce alors regarde Ange -Marie et semble lui demander grâce et pitié, il n'a pu proférer une seule parole; cependant elle l'a compris.
— Oui, dit-elle, oui, ce serait un sacrilège; ceux qui l'ont aimée ne peuvent se réunir que pour la pleurer. — Ohî merci, merci I a balbutié Tiburce; et il demeure fixé à la même place, les yeux tournés vers le chemin qu'a suivi la voilure de M. Laneuville, tandis que Rose-Marie et madame d'Auberive regagnent silencieusement Paris. Bientôt elles aussi se sont dit : Adieu I et voilà comment un seul chaînon qui se brise disperse presque toujours les autres anneaux de la chaîne.
L'époux qui emporte au loin son orgueil et sa joie dans les plis d'un linceul, ne reviendra pas demander, plus tard, des consolations à ce monde dont il était
l*honneur, dont elle était la parure; son espoir mainlenant sera dans ce caveau funèbre oCi il va marquer sa place ; mais, eux, ces trois autres cœurs qui portaient le même deuil , se sont-ils séparés pour ne plus se retrouver ensemble? ils le croient, ils se trompent : tous les sacriGces ne sont pas accomplis.
Les jours ont succédé aux jours, et plusieurs mois se sont passés depuis celte dernière et triste rencontre à quelques pas d'un faubourg de Paris; mais si le temps a marché, la médisance aussi a fait bien du chemin. Des bruits injurieux à la mémoire de Marie* Laure circulent maintenant de salon en salon : on s'est dit d'abord tout bas, à Toreille, et puis tout haut , publiquement , que ce ne sont pas les feligues du bal qui 1 ont tuée. On parle de traces de poison retrouvées sur les meubles de son appartement, et le nom de Tiburce est mêlé au rçcit d'un désespoir d'amour. C'est toujours le même drame dont l'adultère fait le nœud , et le suicide le dénouement , ce drame que le théâtre a emprunté à la société , et que la société se hâte de reprendre au théâtre , comme si elle ne voulait pas qu'on l'en dépossédât.
Ange-Marie , qu'autrefois on s'était empressé d'accuser, est partout réhabilitée ; on ne voit plus en elle qu'une victime de la calomnie; son silence est expli* que : la noble femme s'est généreusement dévouée pour une coupable amie; on admire sa résignation, on exalte son martyre, et déjà le cri de réprobation qui s'élève contre celle qui a donné sa vie en expiation de son amour menace de franchir les distances et d'aller déshonorer les regrets d'un époux qui n'a
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plosà souffrir qoe de lu honte poor avoir subi toutes les douleurs qui tuent.
Le monde a mis cette fois le doigt sur la ▼érilé; mais il ne fiiut pas toujours laisser au monde le droit de la dire; il est de pieux mensonges que Dieu loimême inspire quand il s'agit de détourner le niépris humain des faiblesses auxquelles il a pardonné. lit donc fallu contraindre Testimeà protéger one tombe; Tiburce s'est présenté chez madame d'Aoberi ve.
— Ge n'est plus votre honneur, Madame , c'est te sien qui est compromis^ lui dit-il ; on Taccose de m'avoir aimé et de s'être soustraite par une mort violente aux reproches de sa conscience; aurec-vousle courage de donner on démenti à ceux qui la condamnent? ~ Aimer après la mort, c'est le devoir des cceurs fidèles; que Marie-Laure soit donc justifiée, a répondu Ange-Marie, en tendant la maioii Tiburce.
Tous les amours ne restent pas sans récompense, et lorsqu'un matin Rose-Marie apporta à la veuve du vicomte d'Aoberive la robe des secondes noces , elle put lui dire : Que Dieu bénisse votre union, comme il a béni la mienne]
Depuis trois jours la fille de Vincent Juredieu se nommait madame Fargeau.
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