‹ Les trois MarieChapitre 24 sur 25 · S0 LIES TKOIS MIRTS · texte numérisé non relu

S0 LIES TKOIS MIRTS

divers rayonncmcns. Là, les convives qac le maître de céans avait en affcclicin, claienl reçus; ici, se Iroiivail le salon où l'abat-jour place sur la lumière éclairait la partie de whist des joueurs qui ne voulaient que se distraire, et, là-bas, dansFendroit qui s'éloigne le plus de la rue, quand minuit sonnait, apparaissait I une vive clarté que bientôt on voyait s'éteindre, pour être remplacée par une pâle lueur; c'était là que Marie-Lauresc relirait à l'heure du sommeil. Presque lousles soirs, depuis cet hiver, Tiburce était le dernier qui prenait congé d'elle, et bien long-lemi» après l'adieu des élus de la maison, bien long-temps après le baiser de Tépoux , il trouvait un vœu à adresser au Ciel pour celle qu'il aimait d'un amour si pur : Repose, disait- il, repose, et qu'un ange plus puissant que le mien veille sur loi. Mainte fois aussi, avant Tiiistant où Tiburce laissait partir du fond de son cœur cette fervente prière, il lui était arrivé de longer le mur humide du jardin et d'écouler; mainte fois il lui avait semblé entendre crier doucement le , sable des allées ; des pas légers et lents lui avaient indiqué la marche d'une femme. Qui pouvait-cc ôlre que Marie-Laureî Et alors, mesurant ses pas sur ceux ^ de la femme qu'il ne pouvait voir, mais que son cœur devinait, il marchait comme elle, s'arrêtait avec elle. Une sorte d'inluilion confiante l'assurait que lui aussi , éUit deviné et qu'une secrète sympathie, qu'un mystérieux avertissement allait de lui à elle, comme il était sûr qn'il venait d'elle à lui. Ce soir-là, il compla sur cette rêveuse promenade : la nuit était noire, mais les âmes frappées aiment à adresser un snlut

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an del de la naît; paré de sa tristesse, on dirait que ce cid soit plus iotime, qu'il soit plus à vous et se prodigue moins à tous que le ciel où le jour se réjouit et éclate. H semblait à Tiburce que Marie*Laure eût avec tuî une commune espérance à demander à cea étoiles lointaines, et, sans qu'il eût d'autre raison de croire que sa croyance eiie-même, il se dit que la jeune femme, seule et libre; viendrait à ce rendez- ^ousque sa pensée lui donnait. Ainsi le Gis du peintre (\*ex voio laissait aller son ame à toutes les superstitions, parce qu'il avait toutes les craintes. Il écouta donc, il écouta long-temps, mais vainement ; aucun de ces bruits qui lui étaient familiers ne porta jusqu'à lui. Pris de cette fiévreuse impatience qui lui venait quelquefois et que le danger de la situation redoublait, il précipita ses pas aupiès de ces murs qu'il battait, comme un aigle bat les barreaux de sa ca^e.

Déjà il les mesurait pour les franchir, lorsque, partant de l'angle de Tbôtel le plus éloigné de la rue, et parcourant toute la ligne du jardin, une vive clarté se projeta au travers des branchages en voûte de l'allée, dont les tiges entrelacées et quelques feuilles tenaces allèrent se découper en noir sur les murailles neu?es d'une maison en construction. Tiburce regardait ces ombres vives qui couraient comme si un invisible crayon était venu tracer à cette heure les.feuillea d'acanthe du fronton de la façade inachevée* Il caU colait la route parcourue par la lumière silencieusement portée. Une idée lui vint. Dérangeant quelque» planches de la cJôture contre laquelle il s'était adossé^

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siu risque de se tuer en passant sar des voûtes encore béantes, ou de se précipiter de TescaHer sans rampe qni tremblait sous ses pas, il monta jusqu'au premier étage du bâtiment inachevé. Pbcé ainsi, Tiborcc plongea son regard dans le jardin : ô bonheuri Mari^ Laure était là ! non point à quelques pas de lui, non point h portée d'entendre sa voix s'il voulait lui pa^ 1er, mais dans un pavillon qui faisait face au peiit salon de rhôlel. La jeune femme se tenait deboolt pensive et recueillie; son œil se fixait sur les cordes détendues de sa harpe. Un profond sentiment de tristesse était irépandu sur toute sa personne. Elle semblait regarder cet oracle de douce joie maintenant muet pour elle ; on eût dit qu'elle craignait de l'interroger. Sa main allait chercher l'instrument, pois elle l'éloignait avec une sorte de mouvement désespéré. Cependant elle s'assit, et Tiburce entendit resonner doucement les pédales qui se mirent en accord. Dans quel recueillement il se rendit attenlifi Pris d'une douce extase, il oubliait pourquoi il était tenu, et il admirait son aimée dont le profil pur et suave, inondé d'une atmosphère lumineuse au milieu de la nuit bien obscure qui l'encadrait, semblait ane douce vision descendue do ciel pour lui, pour Tibarce leuL Le jeune amant crut que la destinée lui donnait eette compensation, à lui qui n'avait osé regarder Marie-Laure que d'un furtif regard, à lui qui ne l'avait contemplée qu'à son passage rapide. Qu'elle était belle ainsi , la jeune femme I la tête penchée en arrière, le regard élancé, les cheveux retombant ainsi qu'on voile que Ton a repoussé pour que rien ne s'in-

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lerpose mite le front qoi s'inspire et le del qui envoie l'inspiration. Tibarce regarda aatoar de lai comme s*il ehl voulu dire à tous les bruits : Faites silence ! Il posa sa main sur sa poitrine pour commander à ses pétulantes pulsations. Marie -Laure commençait alors une mélodie connue, Tessor était donné, ses lèvres s*entr'ouvraient, la voix aussi allait partir; mais comme si cette harpe, qui naguère chantait avec la joie de son ame, lui eût rappelé quelque souvenir affligeant, tout à coup ses mains étouffèrent les sons déjà commencés, ses bras retombèrent ensuite, sa télé se pencha, un mouvement convulsif gonfla sa poitrine. De si loin , Tiburoe n'entendait pas les sanglots, il ne voyait pas les larmes, et pourtant chaque sanglot le brisait lui aussi, chaque larme trouvait dans ses yeux une larme semblable. Alors il se leva, car c*était à genoux que Tiburce avait voulu regarder et entendre Marie-La nre. — Âh ! dit-il, elle pleure, et pourtant elle ne sait pas encore la menaee que je vais lui porter 1 Mais je vais aussi lui porter mon coeur et mon amel continua-t-il avec une religieuse exaltation, je vais lui offrir ma force ! ^ Après ceci il avait fait quelques pas, puis, à l'instant, il s'était arrêté. Il courait avertir cette femme, il devait la sauver; mais s'il était vu, s'il était surpris auprès d'elle! Quoi! il veut la soustraire à la calomnie des Ternay, et lui-même vient appuyer celte calomnie! il veut sauver Marie-Laure du déshonneur, et sa présence la déshonore! Eh bien! s'il est surpris, si on le trouve là, il est prêt à répondre; il avouera..... Qu*avouera-t-il donc? mon Dieu ! Il Iremble, il frémil,

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il ose h peine se répéter à luf-méme ce qii*il dira i cous qui l'interrogeront : J*élais dans le besoin, s'écriera4-il, je venais voler! Tiburce avouer cela 1 lui que nous avons vu si fier chez le ministre, si inexorable aux prières d*Ange-Marie ! Tiburce -s'accuser d'uB crime si bas et jeter à l'amour d'une femme la vieille probité de famille, rhcrilage intact des Joardanl Âlais cette femme, il l'aime, elle est malheureuse, elle est menacée, elle pleure I Ah! qu'importe? l'orgueil de Tiburce trouve place encore à côté de son amour, il cherche à entourer son cœur d'une triple armun^ que ne puisse pas percer le mot magique: Je l'aime'. mais je l'aime ! Oui, malgré les larmes de Marie-Laure .et bien que Marie-Laure soit désormais sa vie, son paradis ou son enfer, sa destinée heureuse ou-funestf\ il hésite, il hésite et il s'appelle lâche d'hésiter, lâche de ne point courir à elle. ËnGn, désespéré d'avoir voulu et de ne plus oser vouloir, perdu d'anxiété, mais toujours poussé vers la femme chérie, il arracha de son doigt la bague de sa mère, la plaça dans un fragment de lettre du curé de Fourvièrcs, puis, avec un mouvement rapide, comme s'il eût craint une réflexion entre la pensée et l'acte, il jeta la bague et le |)apier dans le jardin en s'écriant : J'irai bien cherclter la bague de ma mère, peut-être!

Un instant après, Tiburce était aux pieds de Marie- Laurc.

Nous l'aurons aussitôt dit en quelques lignes que nous le dirions en lieaucoup de paroles, ces deux amours avaient ln>p tardé à se rencontrer pour ne pas éclater au premier instant où ils seraient mis en

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prcsonce, où ils seraient livres à eut-mémes. Le torrent s*était enfin révolté contre ses digues, il courait, il dél>ordait; car de toutes les élémens de vie qui fer* mentent en rhomme pour s'épancher au dehors « l'amour est celui qui frappe le plus violemment k toutes les issues du cœur pour retrouver sa pente et chercher son niveau. Marie-Laure et ïiburce n'étaient-ils pas en avant de tous les aveux? Mais si leurs chagrins reprirent haleine dans un long moment de tendresse, ce fut bientôt aussi une longue scène de torreur. Les promesses de l'amour, ses illusions, 3es chlouissemens, ce n'était point cela que Tiburce apportait à Marie-Laure. L'aveu qu'ils se fireul fut presque la confession de deux martyrs; Dieu qui vit leur faute la leur pardonna, car ils furent purs, car s'ils se dirent: Je vous aime! ils se le dirent, comme VOlinde et la Sophronie du Tasse, sur le bûcher des souffrances humaines. Nous n'oserions affirmer toutefois que ce moment n'eut plus de douceur que d*amertume; ils se voyaient enfin 1 ils se parlaient, ei parfois le terrible mouvement do crainte que leur inspirait l'odieuse domination dont ils éUuent menaces, cédait un instant, non point à quelque moyen raisonnable qu'ils venaient de trouver, mais à un regsird qu'ils avaient échangé. Si leur pensée se heurlait contre un des invincibles obstacles de leur position, aussitôt cette idée de refuge et de salut qui s'attache à l'amour, leur revenait malgré eux, ils se trouvaient si aimans, qu'une fiiis même ils se surprirent à penser que la tmronne de Ternay n'avait voulu qnc rendre à Ttburcè peur pour peur et qu'elle s'ca

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tiendrait là; puis, an fablean répété de lliornbk scène da matin, l'entratnement cessa, et, muets H frémissans, Marie-Laure et Tibarce se prirent par li main comme s'ils eussent été prêts à marcher ensemble au même supplice.

Cependant, au milieu de ces intermittences d'espoir et de terreur, les deux amans étaient menacés d'une catastrophe imminente. A souffrir et à espérer, ils avaient oublié que le temps marchait : ce fut Marie-Laure qui la première s'aperçut du danger : Omon Dieu 1 on vient, dit-elle.

Quelqu'un marchait avec lenteur dans le jardin; on aurait dit qu'une pensée soucieuse pesait sar chacnn des pas de celui qui s'avançait.

Tiburce eut le temps d'interroger Marie-La are qui demeurait immobile, le visage caché dans ses mains, en répéiant le nom de son mari.

— Où ceci donne-t-il? dit Tiburce en désignant une porte placée vis-à-vis de celle par où il était entré.— Dans ma bibliothèque. — Point d'autre issue? — Une fenêtre donne sur le jardin; mais n'essayez pas de l'ouvrir; on vous verrait I on vous entendrait.' — Pensez à vous ! dit bien bas Tiburce.

Puis il passa rapidement dans la pièce que Marie- Laure loi désignait; mais à peine y fit-il quelques pas qu'il s'arrêta : le parquet criait sous la forte chaussure du contre-malt re.

Quand M. Laneuville entra, Marie-Laure tournait d'une main tremblante les feuillets d'un cahier de musique. Ses yeux semblaient regarder, ses lèvres semblaient répéter les notes de la Cavaiine des Puri-

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iainê; mais c'étaient des paroles d'intercession qu'elle adressait à Dieu.

— Depuis quelque temps vous avez d'étranges idées, Marie, dit M. Jianeuville en abordant sa femme avec une parole froide et sévère. Je ne pensais pas qu'il fallait venir vous trouver ici.

Après ce peu de mots, il se tut. D'abord il posa son chapeau et ses gants sur une chaise. Marie-Laure frémit : cette chaise s'adossait au chambranle de la porte par où avait fui Tiburcel puis il se promen comme un homme qu'une pensée agite. Il toucha à plusieurs objets et les rejeta avec humeur; la trame de son foulard se déchirait aux tiraillemens qu'il lui faisait subir. L'anxiété de Marie-Laure ne saurait se décrire; mais quelle terreur la saisit lorsque tout à coup son mari, se plaçant devant elle, lui dit : Vous m'avez trompé, Marie!

Elle allait tomber si ses mains ne se fussent retenues à sa harpe. M. Laneuville ne vit rien de cela. 11 avait recommencé sa silencieuse promenade.

— Madame de Ternay était à ce diner d'où je vien;», dil-il en marchant toujours et sans rien ajouter.

Marie-Laure aurait voulu mourir, car son mari li&ait ses yeux sur elle. Il semblait lui demander un aveu. Si ce silence eût continué, M. Laneuville, au lieu d'une femme qu'il avait devant lui, n'aurait eu qu'un cadavre, mais presque aussitôt il reprit : Vous ne me dites rien, Marie?.... madame de Ternay, qui ne savait pas de quelle portée ses paroles étaient pour moi, poursuivit-il , prétend qu'elle vous a vue entrer chez madame d'Auberive.

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Un peo de sang remonla du cœur au visage di Marie-Laure, un pou de vie cl de chaleur rc\Ml l'animer. La colère de son mari l'eût déjà écrasée si eût tout connu. Madame de Ternay n'avait dit qu'uM moitié de la vérité, elle semblait vouloir avertir m Marie-Laure qu'elle élail prêle à ouvrir la main ikub laisser échapper l'autre moilié si l'indigne marcht qu'elle proposait n'était pas accepté. Un peu rassorée, madame Laneuville, sans oser lever les yeux s» son époux, laissa échapper quelques mots sur la ualadie d'Ange-Marie.

— Je ne l'ignorais pas, dit M. Laacu ville, doni l'esprit de justice lui lit faire alors un retour sw^ passé et sur lui-même, et s'il ne s'eicusa pas dWif été trop sévère envers leur amie commune, il l3>^^ du moins apercevoir que son premier mouvemcai contre elle s'était fort adouci. La rencontre qu'il avait faite en allant chez Tiburce, rencontre qui avait occasionné sa grande colère, lui paraissait, maintenaiil qu'il y avait réfléchi, et peut-être aussi parce quil n*étail plus dominé par toutes les impressions qu'i^ avait vues autour de lui ; cette rencontre, dis^msnous, lui semblait aujourd'hui plutôt une visilo i^ccessaire de madame d'Auberive au jeune homme | qu'un rendez vous habituel... Peut-être, disait-i^ <^^ il disait juste du moins en partie, peut-être n'allailelle là que comme j'y allais, pour empêcher un coup d'éclat; car depuis, ce jeune Tiburce, ce fou assc* fou pour croire que la probité sans auxiliaire pcul livrer bataille comme si elle était une puissaiiccN avait dis()('iru de la scène du monde; on l'avait s^'^^ faire humble cl travailleur.

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— Il n'y a donc pas eu d'hypocrisie, ainsi qoe je Tavais cm d'abord, poursuivit-il, l'hypocrisie ne retourne pas à Falelier quand elle est monlée si hanl. La conduite de ce garçon justifie assez madame d'Auberive; mais rien ne le justifie, toi, d'aller la voir malgré ma prière; d'y aller furtivement, comme une femnie qui se cache, comme une femme qui n'ose faire UD franc appel au cœur de son mari... Qui sait? peat-étre je t'aurais dit : Prends mon bras, allons-y ensemble... Tiens, Marie, il n'y a plus de confiance enire nous!

C'était à ces dernières paroles qu'en voulait venir M. Laneuville, et il fut presque heureux que Marie- Laure eût commis une faute pour avoir à lui en faire un reproche : Tiens, il n'y a plus de confiance entre nous! était le cri qu'il voulait laisser échapper et qu'il retenait depuis long-temps. Il n'y a pas que les poètes et les orateurs qui cherchent leur premier mot pour épancher tout ce qu'ils ont dans l'a me : les scntimens ont aussi besoin de savoir comment s'y prendre pour arriver à leurs mélancoliques récriminations» 11 est surtout pour les époux de l'âge de M. Laneuville des hontes qu'il est diftîcitc de vaincre, des reproches qu'ils ne sauraient faire. Depuis longtemps la froideur de Marie-I^aure , ses craintes mal déguisées , ses brusque caprices , son respect , dont il ne voulait pas, le tenaient éloigné d'elle. Il sentait qu'il ne pouvait avoir de ces retours que l'on trouve dans les ménages où vingt ans parlent a vingt ans, où les bouderies ont tant de grâce , et les plus vives colères, de si charmantes fins. Â l'époque sérieuse de

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la Tie, les caresses se font avec le cœar ; il foui qi| le baiser que Ton donne soit appelé , que la vsà que Ton presse ait été jetée dans la vôtre , qae lent affectoeui ait été lu dans le regard du plus jeui avant que l'autre ose le prononcer. G*est un si gi ataissement qu'un amour de quarante ans qui mande grâce ou faveur ! M. Laneuville le compreitf si bien qu'il avait retenu, autant qu'il avait en <M forces , les plainte^ pleines de tendresse qu'il labsti échapper enfin 1 .

Ces reproches retombaient sur le cœur de Mam Laure, mais elle n'avait pas de réponse à fairei sfi^ tout en ce moment , où elle se trouvait si coupabir. Si Tiburce n'eût pas été là , elle se traînait aui^ pKè de son époux , et lui demandait de la prendre à fliem Mais elle ne pouvait que pleurer, et de silencicoseï larmes coulaient en abondance.

— Sais-tu, dit M. Lanenville qui la vit ainsi repentante et qui voulut amener un sourire sur ce ^ visage, sais-tu que j'ai bien envie qu'il y ait déscfmais divorce entre toi et l'époux que tu dédaignes; cl pour commencer, je vais, là , reprendre mon por trait.

M. Laneuville désignait la bibliothèque, et il avaij fait un léger mouvement. Marie-Laure désespérée « leva.

— Où courez-vous. Monsieur?... mon amilCè portrait , laissez-le-moi !

Heureux de celte bonne parole, l'époux allait à sa femme pour l'embrasser. Alors Tiburce marcha.

— Qu'est-ce donc? dit M. Laneuville étonné , cher-

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chant k se rendre compte du bruit. -^ Rien, rien, répondit aussitôt Marie-Laure dont un frisson glacial parcourut tous les membres , et qui , dans une vision d'une seconde, vit deux hommes morts pour elle;' j'avais posé mon pied sur la pédale de ma harpe, et^ en me levant , je Tai laissée échapper. — Â propos, dit M.Laneuville sans faire plus mention de ce qu'il avait entendu, désobéissante! voilà une harpe qui me tient rigueur. On attend que je sois sorti pour se renfermer avec elle. Ou m'en veut tant , que Ton a voulu m'ôler tous mes bonheurs à la fois.

La main de Marie-Laure tira un accord, comme pour répondre à ce reproche par un acte de docilité ; mais ce son qu'elle faisait partir avec une sorte d'obéissance machinale, dès qu'elle l'eut entendu, lui fut comme une parole intelligible; oui, sa harpe la sauverait I Elle sauverait Tiburce et son mari, peut- HtqI Aussitôt ses doigts agiles se promenèrent sur les cordes , bien doucement d'abord; puis, avec l'harmonie de l'accompagnement, sa bouche murmura les paroles du poète. Toutefois, son oreille attentive écoutait au loin : Tiburce marchait. La voix de Marie- Laare s'éleva alors ; ses mains agitèrent les cordes de l'instrument avec plus de force. M. Laneuville s'était assis. La musique exécutée par sa femme était sa séduction, sa folie; nous l'avons dit autre part, jamais là voix de Marie-Laure n'avait eu d'éclat : douce comme ces voix qu'on entend dans les rêves, on eût dit qu'elle chantait sous un triple voile; c'était une sorte d'harmonieux a parte qu'une ame seule devait recueillir. Mais cette fois, et par'degrés , elle la poussa

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jusqu'aux accens inspirés des grands artistes, et ce*, pendant , comme si elle eût eu la faculté de dédoubler ses perceptions en ce moment , elle écoutait, elle entendait toujours Tiburce. La main du prisonnier touchait à Tespagnolette ; le fer grinça. Oh ! ce furent alors des intonations à séduire, à ôtcr toute raison. Bravement jetées, les notes s'élançaient , et les accords de la harpe multipliaient le bruit harmonieux. Il fallait enfin que la fenêtre s'ouvrit , et peut-être crieraitelle sur ses gonds rouilles 1 Que les forces de l'ame viennent en aide à la pauvre femme ! disait-elle , el elle chanta avec toute la puissance des forces intérieures. Ces paroles italiennes, cette musique inspirée sous le ciel de Naples, cet accent de l-amour qui se plaint, devinrent les paroles et les intonations d'une douleur semblable à celle de Phèdre : c'était le «ri de l'ame chanté, le cri passionné, entraînant. Tout chantait en cette femme, ou plutôt tout parlait ! d*amour en elle : et le regard qui brille, et la voix qui vibre, et le sein qui bondit. Le chant, la harpe, la femme, l'artiste et l'épouse enivrèrent M. Laneu- • ville ; tous ces sentimens de tendresse affluèrent à son cœur; c'est pour lui que Marie-Laure a chanté I C'est un hymne de réconciliation et de bonheur que sa i voix fait entendre! Il se lève; il court à elle^ il la presse dans ses bras; Marie-Laure se débat, accrochée à sa harpe; son époux essaie de l'en détacher ; ^ mais, faible enfant, quelle résistance opposera-t-elle à ces forces qu'elle-même a doublées? Les lèvres de M. Laneuville ont touché les siennes; elle pousse an cri, se raidit et tombe. Mais, pendant qu'elle lutte

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contre révanouisseinent, dans sa pensée s'illuminaient ces mots qu'elle voyait courir en larmes de feu : Aussi coupable, aussi fourbe que madame de Ternay ! aussi infâme qu'elle !

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