ACTE V, SCENE IV
Vous savez cette femme, dont pendant quelque temps je vous ai cru amoureux, et que vous ne connaissiez même pas, mademoiselle Maupin...
HENRI, à part.
0 ciel! moi qui n'y pensais plus!...
D'ALBRET, à demi-voix.
Malgré ses amants... malgré son indigne mari... malgré tous les bruits qui ont couru sur elle... je l'aimais comme un insensé.
HENRI
Vous qui la méprisiez!...
d'albret.
Oui... c'est inouï... odieux... invraisemblable... pour d'honnêtes gens tels que nous!... Mais mépriser ces femmes-là n'empêche pas de les aimer... Vous vous rappelez peut-être l'aventure du bal masqué chez la princesse palatine... ce triple duel que j'ai toujours nié... et que je nie encore!... On ne me persuadera jamais qu'une femme si douce... si timide en apparence... Vous êtes de mon avis... ce duel n'a pas eu lieu, n'est-ce pas?...
HENRI, se conlrai^uaul.
Si... vous le voulez...
d'albret.
Ah! vous êtes comme tout le monde!... vous y croyez... Eh bien, soit!... Le lendemain de ce duel, d'autres bruits plus absurdes encore avaient été répandus... trois ou quatre Maupin avaient pris d'assaut le château de Navailles, et malgré les ordres de madame de Maintenon , les recherches du lieutenant de police et de tous les espions du royaume... anéanties... disparues... évanouies... quant à celle que j'aimais, impossible de savoir ce qu'elle était devenue... et quant à moi... pendant plusieurs mois...
HENRI
Vous n'y pensiez plus... vous me l'avez dit. d'albret.
Oui... je le disais... et ma seule occupation était de m'informer d'elle... à prix d'or... Enfin, j'apprends qu'elle a reparu à l'extrémité de l'Europe, en Suède, à l'Opéra de Stockholm... où elle faisait merveille... C'était au théâtre de brillants triomphes, et autour d'elle de nouveaux et nombreux adorateurs, et je m'apprêtais à partir...
HENRI
Pourquoi?...
d'albret.
Je n'en sais rien.
HENRI
Vous aviez renoncé à elle...
d'albret.
Certainement... aussi je ne voulais que la voir... de loin... sans lui parler... ou peut-être l'accabler de reproches, d'outrages, d'amour... que sais-je?... Mais retenu par un devoir... par mon oncle mourant...
HENRI
C'est vrai... vous l'avez perdu... je l'oubliais ! . . . On m'a même dit qu'il vous a laissé son titre de duc.
D'ALBRET, avec impatience.
Oui... n'importe!
HENRI
Et son immense fortune...
D'ALBRET, de même.
N'importe"!... sa mort me laissait le droit de partir pour la Suède... Quelques semaines après, j'étais à Stockholm... et vous voyez si la fatalité... ou plutôt si un juste châtiment ne poursuit pas toujours un amour coupable... Savez-vous, au moment où j'arrivais à Stockholm, quel événement occupait toute la ville?
HENRI
Non.
d'albret.
La mort de mademoiselle Maupin.
HENRI, avec trouble.
Ah! que me dites-vous là?
d'albret.
Une maison superbe lui appartenait, tout avait été brûlé, incendié pendant la nuit... On n'avait pu rien soustraire aux flammes! On n'avait pu sauver mademoiselle Maupin!... Ah! si j'avais été là!... Enfin, il n'est que trop vrai, elle n'existe plus!... Depuis ce temps, il semble que sa mort ail atténué ses torts, anéanti mes reproches... et augmenté mon amour... J'ai pu lui pardonner... mais je ne peux l'oublier... (ils se lèvent.)
Ah! mon ami, mon pauvre d'Albret M 1 Henri, d'Albret.
AGTE V, SCÈNE V 135
d'albret.
Depuis un an, voilà ma vie... ou plutôt, c'était ne pas vivre... J'ai donné la démission de tous les emplois... de toutes les charges dont j'avais hérité de mon oncle... J'ai quitté pour jamais Versailles... et demain je quitterai ce pays...
HENRI
Et que comptez- vous faire?
d'à LB RE T.
Voyez-vous, mon ami, je ne suis pas sûr que mes idées soient bien nettes, que ma tête soit bien saine... je vous le confie à vous... Il y a des moments où la raison semble près de m'abandonner, et vous comprenez que sous peine de devenir un objet de ridicule... je ne peux plus rester dans le monde... il faut que je m'en retire... pour quelque temps du moins.