‹ Les trois Maupin;Chapitre 16 sur 125 · ACTE I, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IX

Eh! oui, vraiment, soyez la bienvenue... et dites-moi comment on vous a trouvée presque évanouie près des murs de ce vieux château ?

SABINE, souriant.

Secourir d'abord et interroger après... c'est bien!... Quand j'étais riche et que je roulais sur l'or... je faisais ainsi.

BÉATRIX

Vous avez été riche?

SABINE

Sans en être plus fière.

CATHERINE

Et vous avez tout perdu?...

SABINE

Sans en être plus triste; et si l'histoire d'une pauvre femme comme moi peut amuser une noble dame telle que vous, tant mieux: ! car je n'ai pas d'autre manière de reconnaître votre hospitalité.

BÉATRIX

Parlez, parlez! (Elle la fait asseoir.)

CATHERINE1

Nous vous écoutons*

SABINE

Eh bien donc, ma chère demoiselle, fille d'un prévôt de régiment qui servait dans l'armée de monsieur de Vendôme, j'ai suivi en Espagne mon père qui m'avait donné une éducation toute militaire. A quinze ans, je faisais des armes, j'étais cantinière; à seize ans, orpheline; à dix-sept ans, une flûte du régiment de Navarre me proposait de m'épouser, quoique je n'eusse rien...

BÉATRIXi

C'était beau!

SABINE

Attendez,., quand je dis rien... j'avais des yeux noirs... et une voix superbe : voilà ma dot. Quant à mon mari, monsieur Maupin, il n'avait, comme musicien, qu'un talent nul, une grande paresse... et une soif ardente. Comme homme, il avait

1 Béatrix, Catherine debout derrière le fauteuil île Eéalrix, Sabine.

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tous les péchés capitaux, bien entendu qu'il ne les montra pas tout d'abord; chaque semaine j'en découvrais un.

CATHERINE

Pauvre femme !

SABINE

En attendant, et par protection d'un colonel espagnol qu'il avait connu à l'armée, monsieur Maupin m'avait présentée, comme première chanteuse, à la chapelle de Sa Majesté PhilippeV, et comme prima donna au théâtre de Madrid. Je ne vous parle pas de mes succès qui aujourd'hui me semblent un rêve. Tous les grands seigneurs étaient à mes pieds; les hommages, les piastres, les diamants brillaient à mes yeux. Je refusais tout... De là, des scènes avec mon mari.

CATHERINE

Qui était jaloux?...

SABINE

Lui ! ma gloire eût fait la sienne. Ivre une partie du jour, il dormait l'autre; autant dire qu'il avait les yeux fermés, il ne les ouvrait que pour ses intérêts. Profitant de ma vogue en Espagne , monsieur Maupin avait contracté pour moi , en France, avec monsieur Campra, un engagement de quarantecinq mille livres tournois, pour chanter trois mois de la présente saison à la chapelle de Versailles.

BÉATRIX

Quarante-cinq mille livres pour trois mois, c'est fabuleux!

SABINE

Que voulez-vous ! toutes les gloires ont leur grandeur et leur décadence : la mienne arriva vite. Sortant en plein hiver d'un bal masqué où l'on étouffait de chaleur, ma voix se trouva tout à coup perdue... Impossible de donner une cadence, une roulade, un son ; vainement le médecin de la cour assurait que cela reviendrait, L'amour et les égards de monsieur Maupin avaient disparu avec mes appointements, et quelques mois après, de toute cette splendeur, de ma fortune, de mes bijoux... il ne me restait rien qu'un mari toujours altéré, qui, dans ses moments d'ivresse, voulait me battre ; et moi, par les fleurets de mon père, je ne le voulais pas; aussi, dans ses moments de raison, il me parlait de rompre notre mariage.

CATHERINE

Et vous n'acceptiez pas?

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