‹ Les trois Maupin;Chapitre 2 sur 125 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CATHERINE, BEATRIX, assises près de la table et travaillant. BÉATRIX.

Ton ouvrage avance-t-il?...

CATHERINE

Pas beaucoup, ma marraine; et le vôtre?...

BÉATRIX

J'ai travaillé toute la nuit, et je n'ai pas fini.

CATHERINE

Une d'Aubigné! travailler ainsi, comme une paysanne !...

BÉATRIX

Quand une d'Aubigné est devenue une paysanne !

CATHERINE, se récriant.

Ah ! ma marraine !...

BÉATRIX

Et qu'elle n'a personne pour la servir!...

CATHERINE

Et moi donc, ma marraine !...

BÉAT» IX

Toi ! ma filleule, ma cousine ! une d'Aubigné comme nous !

CATHERINE

De bien loin, bien loin! Et puis, je ne suis pas comme vous, qui avez reçu de votre mère de l'éducation, qui connaissez les livres, le dessin, la musique, je me soucie peu d'un nom que je ne saurais pas dignement porter; mais je m'en soucie pour vous et pour M. Henri, votre frère ! C'est que ça m'indigne que vous ne soyez pas au rang où vous devez être, et pour vous y voir replacés, je donnerais tout au monde, fût-ce ma vie!...

BÉATIUX.

Ma bonne Catherine...

CATHERINE

Quand je compare aux autres châteaux du pays, ce château de Gouraze où vous êtes nés, et dont, faute de réparations, la toiture et les murailles menacent chaque jour de s'écrouler...

BÉATRIX

Ça te fait peur?

CATHERINE

Si ce n'était que cela! (a demi-voix.) Ça m'humilie !

BÉATRIX, sourinnt.

Allons donc!... la mort de mon père et les procès qui en ont été la suite, le malheur des temps, ont peu à peu amené notre ruine... Je m'y résigne... Mais quand je pense à mon frère et à son avenir! Mon frère... mon seul bien, ma seule famille !... lui que j'aime tant!

Et qui vous le rend bien, car il ne vit que pour vous ! (voyant Bëatrix qui essuie une ianr,e.) Mais jusqu'à présent, ma marraine, je ne vous avais jamais vu de ces sombres idées-là ! C'était plaisir de vous voir tous deux riants, insouciants, grandir gaiement côte à côte dans ce vieux château, comme qui dirait deux) branches de lierre qui poussent au milieu des ruines.

BÉATRIX

Oui, l'amitié et la jeunesse nous tenaient lieu de tout ; mais malgré ses efforts pour paraître tranquille et joyeux, je m'aperçois depuis quelque temps que Henri est triste.

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