ACTE III, SCÈNE II Gl
BÉATRIX
Mais leur vengeance dont ils m'ont menacée et qui sera terrible...
SABINE
Ne la craignez pas! vous êtes plus puissante qu'eux... Vous ne savez pas ce qu'une artiste , une cantatrice en renom a d'influence et de crédit. Devant elle, tous les obstacles s'abaissent, toutes les portes s'ouvrent. Places, faveurs, pensions, rien ne lui est refusé. On est trop heureux de tout lui accorder... même une injustice... car une injustice se paye plus cher... c'est connu. Sous mon règne, j'ai été trop clémente, trop débonnaire : je n'ai pas su me servir du pouvoir absolu. Mais si jamais il m'est rendu... ce qui (à demi-voix) n'est pas impossible...
Que dis-tu?
SABINE
J'essayais ce matin par désœuvrement, par souvenir... quelques sons, quelques cadences.
BÉATRIX
Eh bien?...
SABINE
Eh bien... je ne suis pas mécontente, il y a de l'espoir... cela reviendra!
BÉATRIX,, avec joie.
En vérité !
SABINE, d'un geste menaçant.
Ah! qu'ils tremblent tous! je veux... (souriant.) Mais ce n'est pas de moi dont il s'agit, c'est de vous... c'est de la reine actuelle !
BÉATRIX
Qui ne demande qu'à abdiquer en ta faveur!
SABINE
Je le sais... je le sais... et jusqu'ici vous avez tout partagé avec moi... qui ne vous apportais rien...
BÉATRIX
Que ton appui, ta force, ton courage.
SABINE
Dites mon amitié.
BÉATRIX.'
Tu as raison... ce mot-là résume tout.
SABINE
Aussi tout nous a réussi... et le dieu des arts qui nous protège nous permettra de mener à fin notre périlleuse entreprise. Vous voilà donc encore une fois rassurée et consolée.
BÉATRIX
Hélas! non.
SABINE
Il y a encore quelque chagrin !... Allons, dites? achevez?
BÉATRIX
Je le voudrais...
SABINE
Et vous n'osez pas! alors, je devine; monsieur d'Albret...
BÉATRIX
Tais-toi !
SABINE
Hélas! ma pauvre maîtresse, c'est le seul danger dont je n'ai pas pu vous préserver ! Sous prétexte que nous vivons entourées de jeunesse, d'hommages, d'ardentes passions, les dames du monde croient que nous ne pouvons jamais aimer, comme si le feu rendait incombustible, (a Béatrix qui veut faire un gesie.) Eh bien, oui! je m'en doutais, vous l'aimez, il vous aimait tant !
Dis plutôt que je suis pour lui un objet de haine!
SABINE
Allons donc!
BÉATRIX
Comment en serait-il autrement? comment le détromper? Il me faut donc vivre avec son mépris ! Voilà ce que je ne puis supporter... voilà ce qui me tue.
SABINE
Voilà ce qui doit vous rassurer. Il vous aime malgré toutes les raisons qu'il a de vous détester... C'est ce qu'il y a au monde de plus beau, de plus sublime, et pour vous ce qu'il y a de plus flatteur et de plus glorieux.
BÉATRIX, écoulant.
Tu crois?... Silence!... on a marché! Non... je me trompais... Il n'est pas encore sept heures.