LES DEUX FEMMES
Ah I mon Dieu !
HENRI
Mon voyage en carrosse s'était opéré (à Sabine) comme tu l'avais prévu, sans le moindre danger. Arrivé dans un vestibule encombré de monde, je m'étais glissé, perdu dans la foule des masques, et je me croyais sauvé. Pas du tout, j'étais suivi par trois jeunes fats, qu'à leur conversation je reconnus pour être des seigneurs de la cour. Ils sortaient de table, ils étaient très-gais, et l'un d'eux disait : « J'en suis sûr, c'est laMaupin qui, sous un domino, porte un habit de cavalier; c'est elle, je l'ai vue descendre du carrosse que Son Altesse venait de lui envoyer. — C'est vrai, répondait un autre, ne vois-tu pas comme elle nous écoute, comme elle a l'air embarrassé, comme elle veut se soustraire à notre poursuite; elle n'y parviendra pas. » Ils s'étaient en effet élancés sur mes pas jusqu'à une espèce de serre ou de jardin d'hiver, où nous étions à peu près seuls. Que vous dirai-je? Impatient de leurs propos, de leurs insultes, du masque qu'ils voulaient m'arracher, et oubliant mon rôle, je saisis l'épée d'un mousquetaire qui passait près de nous : « Lâches, m'écriai-je, qui osez attaquer une femme, c'est la Maupin qui vous défie! — En effet, s'écrie l'un d'eux en riant et l'épée à la main, c'est une héroïne invincible, dit-on. » Celui-là n'achevait pas sa phrase, je l'avais blessé légèrement, je crois, je n'en sais rien, et un instant après ses deux compagnons étaient désarmés. Au bruit, on était accouru des salons voisins. On voulait s'emparer de moi, mais les jeunes gens et surtout les dames s'écriant : «Vive la Maupin ! » m'ouvraient un passage, et masqué, moi-môme traversant l'épée à la main cette foule de masques, j'arrivai à une des portes de sortie et je m'élançai dans la rue. Là commença une poursuite plus vive : les gardes de la porte, les Cent-Suisses, le guet... que sais-je!... chacun courait après moi. Je courais mieux, mais dans ce Versailles (à Béatnx) dont je connais peu les rues, j'avais grand'peine à retrouver la tienne... Enfin, essoufflé, hors d'haleine, j'arrivais devant ta