ACTE IV, SCÈNE I
LA DUCHESSE, faisant signe au milieu du bruit qu'elle demande la parole.
Pour célébrer sa mémoire et pour, prolonger le dessert, je propose que chacune de nous raconte une histoire d'amour.
LA MARQUISE
Adopté! adopté!
Une histoire dont elle soit l'héroïne...
LA MARQUISE
Si c'est possible.
Adopté!
LA BARONNE
LA PRESIDENTE
Et je demande que la dame châtelaine commence.
LA MARQUISE
C'est trop juste...
LA DUCHESSE
Que voulez-vous, que préférez-vous, mesdames, du sentiment ou de la gaieté?... de l'eau sucrée ou du Champagne?
TOUTES, gaiement.
Du Champagne! du Champagne!
LA DUCHESSE
Allons, va pour du Champagne !... Il y a quelques jours, nous étions avec madame de Thémines et madame d'Ayen à l'extrémité de l'Orangerie... à l'endroit où s'élèvent les plantes des tropiques, lesquelles formaient autour de nous comme un bosquet. Madame de Thémines me dit : « Écoutez donc, Duchesse, on a prononcé votre nom... » Trois personnes, debout près du poêle de l'Orangerie, causaient d'un air animé... C'étaient trois jeunes officiers!...
LA BARONNE
C'est intéressant.
Et l'on parlait de vous?
LA DUCHESSE
Non... de mon mari!... «Monsieur le duc de Navailles, disait l'un, a toujours excité mon envie, et si l'on était maître de souhaiter, je ne souhaiterais qu'une chose, c'est son poste de gouverneur de Versailles... Quelle belle place!... — Bah!
répondait l'autre, la faveur est changeante et les places aussi. Mais la fortune reste. Moi, je demanderais son immense fortune. — Ma foi, messieurs, s'écria le troisième, vous n'êtes guère ambitieux : la place, les honneurs, la fortune de monsieur de Navailles, je donnerais tout pour un baiser de sa femme. »
LA PRÉSIDENTE, avec chaleur.
C'est bien !
LA BARONNE
C'est un bon jeune homme!
LA DUCHESSE
Midi sonnait au château ; les officiers, qui étaient de service, s'élancèrent tous trois sans qu'il fût possible de les distinguer.
TOUTES, d'un air chagrin.
En vérité !
LA DUCHESSE
Un seul à peine ! J'étais de service ce jour-là comme dame de compagnie près de madame de Maintenon, et je me tenais dans la première pièce où, toute seule, m'ennuyant à périr, je me promenais d'un bout à l'autre du salon... passant et repassant devant une large cheminée où flambait un ardent brasier. Tout à coup, je pousse un cri, le feu venait d'atteindre l'extrémité de ma jupe, et d'effroi... j'avais perdu la tête, lorsqu'un jeune officier, gravissant le long du treillage du jardin, s'élance par la croisée que je venais d'ouvrir, se jette à mes pieds, m'entoure de ses bras, étouffe la flamme aux dépens de ses mains horriblement brûlées, puis se relève, se recule de quelques pas et se tient respectueusement debout devant moi, qui venais de tomber dans un fauteuil. «Monsieur, lui dis-je, tout émue... je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. — Je n'en mérite aucune, madame ; et puis celle que j'oserais, non demander, mais souhaiter... me serait à coup sûr refusée. »
LA PRÉSIDENTE, vivement.
C'était l'officier de l'Orangerie?...
LA DUCHESSE
Lui-même !
la présidente; Et il demandait un baiser?...