‹ Les trois mousquetaires. Illustrés (volume 2)Chapitre 33 sur 46 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

LE PAVLLLOn.

A neuf heures, d'Artagnan était à l'hôtel des gardes; j) trouva Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé.

Planchet était armé de son mousqueton et d'un pistolet.

D'Artagnan avait son épée et passa deux pistolets d Sk ceinture, puis tous deux enfourchèrent chacun un cheval ôt s'éloignèrent sans bruit. Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit à la suite de son maître et marcha par derrière à dix pas.

D'Artagnan traversa les quais, sortit )iar la porte de la Conférence et suivit alors le charmant chemin, bien plui beau alors qu'aujourd'hui, qui mené à Saint-Cloud.

Tant que l'on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la distance qu'il s'était imposée; mais, dès que le chemin commença à devenir plus désert et plus obscur, il se rapprocha tout doucement, si bien que, lorsqu'on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout naturellement marcher côte à côte avec son maître. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l'oscillation des grandi arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquiétude. D'Arta gnan s'a jierçut qu'il se pa» sait chez son laquais quelque chose d'extraordinaire.

— Eh bieni monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu'a» vons-nous donc?

— Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les églises?

— Pourquoi cela, Planchet?

— Parce qu'on n'ose parler haut dans les uns pas plus que dans les autres.

— Pourquoi n'oses-tu pas parler plus haut, Planchetî parce que tu as peur.

— Peur d'être entendu, oui, monsieur.

— Peur d'être entendu? Notre conversation est cependant morale, mon cher Planchet, et nul n'y trouverait à redire.

— Ah ! monsieur, reprit Planchet en revenant à son idée mère, que ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de déplaisant dans le jeu de ses lèvres I

— Qui diable te fait penser à M. Bonacieux?

— Monsieur, l'on pense à ce que l'on peut et non pas^i ce que l'on veut.

— Parce que tu es un poltron, Planchet.

— Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la po» tronnerie; la prudence eslurâe vertu.

— Et tu es vertueux, n'est-ce pas, Planchet?

— Monsieur, n'est-ce point le canon d'un mousquet qui brille là-bas? Si nous baissiv,ns la tête?

— En vérité, murmura d'Artagnan, à qui les recommandations de M. de tréville revenaient en mémoire; en vérité, cet animal finirait par me faire peur. Et il mit son cheval au trot.

Planchet suivit le mouvement ae son maître, exactement comme s'il eût été son ombre, et se trouva trottant près de lui.

— Est-ce que nous" allons marcher comme cela toute la nuit, monsieur? demanda-t-il.

— Non, Planchet, car tu es arrivé, toi.

— Comment! je suis arrivé ! et monsieur?

— Moi, je vais encore à quelques pas.

— Et monsieur me laisse seul ici?

— Tu as peur, Planchet?

— Non, mais je fais seulement observer .i monsieur que la nuit sera très-froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatis-mes. et qu'un laquais qui a des rhumatismes est ua trisie serviteur, surtout pour un maître alerte comme monsieur.

LES ÏROIS MOUSQUETAIRES.

Eh bien ! si tu as froid, Plauchcl, lu entreras dans un de CCS cabarets que tu vois là-bas; et tu m'attendras demain matin à six heures devant la porte.

— Monsieur, j'ai bu et mançé respectueusement 1 ecu que TOUS m'avez donné ce matin, àe sorte qu'il ne me reste pas un traître sou dans le cas où j'aurais froid.

— Voici une demi-pistole. A demain.

D'Artasnan descendit de son cheval, en jeta la bride au bra< de Planchet et s'éloigna rapidement en s'enveloppant de son manteau.

— Dieu! que j'ai froid! s'écria Planchet dès qu'il eut perdu son maître de vue. Et, pressé qu'il élail de se réchauffer, il se hâta d'aller frapper à la porte d'une maison parée de tous les attributs d'un cabaret de banlieue.

Cependant d'Arlagnan, qui s'était jeté dans un petit chemin de traverse, continuait sa route et atteignait Saint- Cioud : mais, au lieu de suivre la grande rue. il tourna derrière le ch.àleau, gagna une espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt eii face du pavillon indiqué. 11 était situé dans un lieu tout a fait désert. Un grand mur, à l'angle du-

r A.liEAUCE.

Li Arlagiian descendit de son clievjl, en jeta b bride au bras de l'Ianctict, et s'éloigna rapidement.

3uel était ce pavillon, régnait d'un côté de cette ruelle, et e r»ulre uni; haie défendait contre les passants un petit jardin, au fond duquel s'élevait une maigre cabane.

Il était arrivé au rendez-vous, et, comme on ne lui avait pas dit d'annoncer sa présence par aucun signal, il attendit.

Nul bruit ne se faisait entendre, on cîit dit qu'on était à cent lieues de la capil ilc. D'Artagnan s'adossa ,i la haie apn.'S •voir jeté un coup dœil dcrrit'rc lui. Par delà cette haie, ce trdin et cette obanc, un brouillard somlt^') enveloppait de

ses plis cette immensité où dort Paris, vide béant, océan de vancurs ou brillaient quelques points lumineux, étoiles funi'lnes de cet enfer.

Mais pour d'Arlagnan tous les aspects revêlaient une forme heureuse; toutes les idées avaient un sourire; toutes les ténèbres étaient diaphanes- L'heure du rendez-vous allait sonner.

En eiïet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint- Cloud laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.

LES Tr.OlS MOUSQUETAIRES.

Il y avail quelque chose de lugubre à celle voix de bronze qui se lamentait ainsi au milieu de la nuit. Mat chacune de ces heures qui composaient l'heure attendiv vibrait harinonieasemenl au cieur du jeune homme. Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l'angle du mur, et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, excepté une seule du premier étage.

.\ travers celle fenêtre brillait une lumière douce qui arpentait le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui

s'élevaient formant groupe en dehors du parc. Evidemment derrière cette petite fenêtre si gracieusement éclairée, la jolie madame Bonacieux l'attendait.

Bercé par cette douce idée, d'Artagnan attendit de son côté une demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant petit séjour, dont H apercevait une partie du plafond aux moulures darées, attestant l'élégance du reste de l'appartement.

Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie

— Oh I monsieur, si je tous disais ee que j'ai tu, ij ne m'arriverait rien de bon. — P»ob 94.

Cette fois-ci, sans que d'Artagnan comprit pourquoi, un frisson courut dans ses veines Peut-être aussi le froid commençait-il à le gagner, et prenait-il pour une impression morale une sensation tout à fait physique.

Puis l'idée lui revint qu'il avait mal lu et que le rendezvous était pour onze heures seulement.

Il s'approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière, lira sa lettre de sa poche et'la relut; il ne s'était point irompé : le rendez-vous était bien pour dix heures.

Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce silence et de cette solitude '

Onze heures sonnèrent.

D'Artagnan commença à craindre véritablement qu'il ne fût arrivé quelque chose à madame Bonacieux.

H frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux, mais personne ne lui répondit, pas même l'écho.

Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme s'était endormie en l'aCtendant.

Il s'approcha du mur et essaya d'y monter; mais le mur était nouvellement crépi, et d'Arlagnan se retourna inutilement les on?!es.

(in ce nionienl il avisa les arbres, donl la liuiiiere conli- i nuait d'argenter les feuilles, et, comme l'un d'eux faisait ssillie sur le cliemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait pénétrer dans le pavillon.

L'arbre était facile à escalader. D'ailleurs, d'Artagiian ivail vingt ans à peine, et. par conséquent, se souvenait de son métier de colléoien En un instant il fut au milieu des branches, et. p.:r les vitres transparentes, ses yeu.\ plongeront dans l'intérieur du pavillon.

Chose étrange et qui fit frissonner d'.\rtagnan de la plante û -s pieds à la racine des cheveux, cette douce lumière, cette ralme lampe, éclairait une scène de désordre épouvantable; 11 ne des vitres de la fenêtre était cassée, la porte de la chambre avait été enfoncée, et, à demi brisée, pendoit à ses gonds: une table q>ii avait dû être couverte d'un élégant souper gisait à terre, les tlacons en éclats, les fruits écrasés, jonchaient le parquet ; tout témoignait dans celte chambre d'une lutte violente et désespérée; d'Artagnan crut mènie reconnaître, au milieu de ce péle-raêle étrange, des lambeaux de vêtements et quelques taches sanglantes maculani la nappe et les rideaux.

Il se hâta de redescendre sur la route avec un horrible battement de cœur; il voulait voir s'il ne trouverait pas d'autres traces de violence

La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit. D'Artagnan s'aperçut alors, chose qu'il n'avait pas remarquée d'abord, car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu ici, troué là, présentait des traces confuses ae pas d'hommes et de pieds de chevaux. En outre, les roues d'une voiture, qui paraissait venir de Paris, avaient creusé dans la terre molle une profonde empreinte qui ne dépassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris.

Enfin d'.\rtagnan, fTi poursuivant ses recherches, trouva

prés du mur un gant de femme déchiré. Cependant ce gant.

par tous les points où il n'avait pas touché la terre boueuse,

\j était d'une fraîcheur irréprochaole. C'était un de ces gants

fiarfumés comme les amants aiment à les "iracher d'une joie main.

A mesure que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus abondante et plus glacée perlait sur son front; son cœur était serré par une horrible angoisse; s,i respiration était haletante, et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n'avait peut-être rien de commun avec madame Bonacieux ; que la jeune femme lui avail donné rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon; qu'elle avail pu être retenue à Paris par son service, par la jalousie de son mari peut-être. Mais tous ces raisonnements étaient battus en Dréche, détruits, renversés par ce sentiment intime qui, dans certaines occasions, s'empare de tout notre être et nous crie, par tout ce qui est destine chez nous à entendre, qu'un grand malheur plane sur nous.

Alors d'Artagnan devint presque insensé ; il courut sur la grande route, prit le même chemin qu'il avait déjà fait, s'avançant jusqu'au bac et interrogeant le passeur.

Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la rivière à une femme enveloppée d'une niante noire, qui paraissait avoir le plus grand intérêt à ne pas être reconnue; mais, justement à cause des précautions qu'elle prenait, le passeur avait prêté une atlenlion plus grande, et il avait reconnu que la femme était jeune et jolie.

Il y avait alors, comme aujourd'hni. une foule de jeunes et jolies femmes qui venaient à Saint-I^loud et qui avaient intérêt à ne pas être vues, et cejieiidant d'Artagnan ne dou- Liit point uo instant que ce ne fui madame lionacieux qu'avait remarquée le passeur.

D'Artagnan profita de la lampe (|ui brillait dans la cabane du passeur pour relire encore une fois le billet de ma'iame Bonacieux et s'assurer qu'il ne s'était pas trompé, que le reodez-vous était bien à Saint-Cloud et non ailleurs, aevant le pavillon de M, d'Ëstrées, et non dans une autre rue.

fout concourait à prouver à d'Artagnan que ses presscntinieiits ne le trompaient point et qu'un grand malheur était arrive.

Il reprit le chemin du chiMeau tout courant : •! lui semblait (lu'en sou absence <)uel<|ue chose de uouveaa s'était

peiil-olre passe an pavillon ri i|ue de^ renseignements ),'»♦tendaient là.

La ruelle était toujours déserte, et la même Tueur calme et douce s'épanchait de la fenêtre.

D'Artagnan songea alors à celte masure muette et aveugle, mais qui sans doute avait vu et qui peut-être pouvait parler.

La porte de clôture était fermée ; mais il sauta par-dessus la haie, et, malgré les aboiements d'un chien à la chaîne, il s'approcha de la cabane.

Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne répondit. Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon ; cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il s'olistina.

Bicnlôl il lui sembla entendre un léger bi'uit intérieur, bruit craintif et qui paraissait trembler lui-même d'être entendu.

Alors d'Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein d'inquiétude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa voix était de nature à rassurer les plus peureux, lînfin, un vieux volet vermoulu s'ouvrit ou plutôt s'entreliSilla, et se referma dés que la lueur d'une misérable lampe qui brûlait dans un coin eut éclairé le baudrier, la ] oigiiée de l'épée et le pommeau Ces pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'eût été le mouvement, d'Artagnan avail eu le temps d'entrevoir une tête de vieillard.

— Au nom du ciel, dit-il, écoutez-moi ; j'attendais queli|u'un qui ne vient pas; je meurs d'inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur aux environs? parlez.

La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de nouveau; seulement elle était plus paie encore que la première fois.

D'Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms I rés; il dit comment il avait rendez-vous avec une jeune l'emme devant ce pavillon, et comment, ne la voyant pas v(uiir, il était monté sur le tilleul, et, à la lueur de U lampe, il avait vu le désordre de la chambre.

Le vieillard l'écouta attentivement, tout eu faisant signe que c'était bien cela; puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la têle d'un air qui n'annonçait rien ae bon.

— Que voulez-vous dire'? s'écria d'Artagnan. Au nom du liel, voyons, expliquez-vous.

— Oh ! monsieur, dit le vieillard, ne m'interrogez pas, car, si je vous disais ce que j'ai vu, bien certainement il ne (n'arriverait rien de bon.

— Vous avez donc vu quelque chose? reprit d'Artagnan. l'-ii ce cas, au nom du ciel, coutinua-t-11 en lui jetant nue (jistole, dites, dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos paroles ne sortira de mon cœur.

Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'écouter et qu'il lui (lit à voix basse :

— Il était neuf heures à peu prés, j'avais enlendu (|uelque bruit dans la rue, et je dé.sirais savoir ce que ce pouvait être, lorsqu'en m'approchant de ma porte je m'aperçus qu'on cherchait à entrer. Comme je suis pauvre cl que je n'ai pas peur qu'on me vole, j'allai ouvrir el je vis trois Iniiniiies à linéiques pas de l.i. Dans l'ouvbre était un carrosse avec lies cnevaux altehs et des chevaux de main. Ces chevaux île main appartenaient évidemment aux trois hommes qui étaient vêtus en cavaliers.

— Ah ! mes bons messieurs, m'écriai-je, que demandcivous?

— Tu dois avoir une échelle? me dit celui qui paraissait le chef de l'escorte.

— Oui , monsieur, celle avec laquelle je cueille nies fruits.

— Doiine-nous-la et rentre chez loi; voilà un écu pour le dérangement que nous te causons. Souviens-loi senleineni que, si tu dis un mol de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et lu écouteras, queliiues menaces que nous te fassions, j eu suis sûr), tu es perdu.

A ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, cl il prh mon échelle.

Liïcctivemcnt, après avoir refermé la porte de la hait

M'S ■rno!^ :»;'^uï;QiiETAmr:s

derrière eux, je fls semblant de rentrer à la maison; mais j'en sortis aiissilol par la porte de derrière, et, me glissaut dans l'ombre, je parvins jusqu'à celle loulTe de sureau, du milieu de laquelle ie pouvais tout voir sans tire vu.

Les trois hommes avaient fait avancer la voilure sans aucun bruit; ils en tirèrent un petit homme, gros, court, grisonnant , mes']uinement vêtu de couleur sombre, îequel monta avec précaution à l'échelle, regarda sournoisement dans l'intérieur de la chambre, redescendit à pas de loup el murmura à vois basse .

— C'est elle I

Aussitôt celui qui m'avait parlé s'approcha de la porte du pavillon, l'ouvrit avec une clef qu'il avait sur lui, referma la porte et disparut. En même temps les deux autres hommes montèrent à l'ichclle- Le [lelit vieux demeurait .é li portière; le cocher maintenait les chevaux de la voilure, et un laquais les chevaux de selle.

Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme accourut <i la fenêtre et l'ouvrit comme pour se précipiter. Mais, aussitôt qu'elle aperçut les deux hommes, elle se jeta en arrière ; les deux hommes s'élancèrent après elle dans la chambre.

Alors je ne vis plus rien ; mais j'entendis le bruit de meubles que l'on brise. — La femme criait et appelait au secours. M /is bientôt ses cris furent étouffés; les trois hommes se rapprochèrent de la fenêtre, emportant la lemme dans leurs uras ; deux descendirent par i'echelle el la transportèrent dans la voilure, où le petit vieux entra après elle. Celui qui était resté dans le pavillon referma la croisée, sortit un instant après par la porte el s'assura que la femme était bien dans la voiture; ses deux compagnons l'altendaient déjà à cheval, il sauta à son tour en selle ; le laquais reprit sa place près du cocher; le carrosse s'éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, el tout fut fini.

A partir de ce moment-là, je n'ai plus rien vu, rien entendu.

DArtagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie hurlaient dans son cœur.

— Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet désespoir causait certes plus d'effet que n'en eussent produit des cris et des larmes; allons, ne vous désolez pas: ils ne vous l'ont pas tuée, voilà l'essentiel.

— Savez-vous à peu prés, dit d'Arlagnan, quel est l'homme qui conduisait celle infernale expédition?

— Je ne le connais pas.

— Mais, puisqu'il vous a parlé, vous avez pu le voir.

— Ah ! c'est son signalement que vous me demandez ?

— Oui.

— Un grand sec, basané, moustaches noires, œil noir, l'air d'un gentilhomme.

— C'est cela ! s'écria d'Artagnan ; encore lui ! toujours lui ! C'est mon démon, à ce qu'il parait! El l'autre?

— Lequel?

— Le petit.

— Oh! celui-là n'est pas ud seigneur, j'en réponds-,

d'ailleurs, il ne portait pas d'épée.et les autres le traitaieni sans aucune considération.

— Quelque laquais, murmura d'Arlagnan. Ah! pauvre femme! pauvre femme! qu'en on^t-ils fait?

— Vous m'avez promis le secret, dit le vieillard.

— Et je vous renouvelle ma |iromesse, soyez tranquille, je suis gentilhomme. Un gentilhomy^e n'a que sa parole, et je vous ai donné la mienne.

D'Arlagnan reprit, r,inie navrée, le chemin du bac. Tantôt il ne pouvait croire que ce fut m.idame Bonacieux, et il espérait, le lendemain, la retrouver au Louvre; tantôt il craignait qu'elle n'eût une intrigue avec quelque autre et qu'un jaloux ne l'eût surprise el fait enlever. Il llottail, il se désolait, il se désespérait.

— Oli! si j avais là mes ^mis I s'ècriail-il, j'aurais au moins quelque espérance de la retrouver; mais qui sait ce ■luils suui devenus eux-mêmes?

Il était minuit à peu prés ; il s'agissait de retrouver Flanchet. D'Arlagnan se fil ouvrir ïuccessivement tons les cabarets dans lesquels il aperçut un peu de lumière ; dans aucun d'eux il ne retrouva flanchet.

Au sixième, il commença de réilèchir que la recherche était un peu hasardée. D Ârtagnan n'avait donné rendezvous à son laquais qu'à six heures du malin, et, quelque part qu'il fût, il était dans son droit.

D'ailleurs, il vint au jeune homme celle idée qu'en restant aux environs du lieu ou l'événement s'était passé, i/ obtiendrait peut-être quelque éclaircissement sur cette mv» térieuse affaire. Au sixième cabaret, comme nous l'avons dit, d'Arlagnan s'arrêta donc, demanda une houleflle de vin de première qualité, s'accouda dans l'angle le plus obscur el se décida à attendre ainsi le jour ; mais celle fois encore son espérance fui trompée, et, quoiqu'il écoutât de toutes ses oreilles, il n'enlendil, au milieu des jurons, des lazzis et des injures qu'échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l'honorable société dont il faisait partie, rien qui pùl le mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc, après avoir avalé sa bouteille par désœuvrement et pour ne pas éveiller les soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus satisfaisante possible et de s'endormir tant bien que mal. D'Arlagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des droits imprescriptibles qu'il réclame impérieusement, même sur les cœurs les plus désespérés.

Vers six heure» du matin, d'Arlagnan se réveilla avec ce malaise qu'accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa toilette n'était pas longue à faire ; il se tâta pour s'assurer qu'on n'avait point profité de son sommeil pour le voler, el, ayant retrouvé son diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche el ses pistolets à sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille, el sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la première chose qu'il aperçut à travers le brouillard humide et grisâtre, ce fui riionnéte Flanchet qui, les deux chevaux en main, l'attendait à la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel d'A^ tagnan avait passé sans même soupçonner son existence.

CHAPITP.E XXV.

Ll MAITBESSE DE PORTBOS

Aï *i€u oe rentrer chez lui directement. d'Arlagnan mil ^ed 4 -Orre à U porte de M. do Tréville. et monta rapide-

ment l'escalier. Celte fois, il était décidé à lui racontei tout ce qui venait de se passer. Sans doute, il lui donnerait de bons conseils dans toute cette affaire; puis, comme M. de Tréville voyait presque Journellemeut la reine, il pourrait peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur U pau\Te femme à qui l'on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.

M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui prouvait qu'il voyait autre chose, dans toute celte aventure, qu'une intrigue d'amour; puis, quand d'Arlagnan eut achevé :

La première cbcue qu'il iperçut, ce futriionnête Planchet. qi.i, les deui ciievaui en muni, l'attendait

à la (lorle. — Page Oô.

— Hum ! dit-il , tout ceci sent Son Eminence d'une Beue.

— Mai.? que faire? dit d'Arlagnan.

— Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je vous l'ai dit, le plus tôt possible. Je verrai U reine, je lui raconterai les détails de la disparition de telle fi.-iuvre femme, qu'elle ignore sans doute; ces détails \a guideront de son coté, cl, â voire retour, pcut-itre aurai-je quelque bonne nouvelle a vous dire. Ileposez-vous lar moi.

D'Arlagnan savait que, quoique Gascon, M. de Treuil» n'avait p.is riiabilude de pnimcllrc.et que, lorsque par hasard il promellail, il tenait plus qu'il n'avait promis. II le salua donc, plein de rcconMais>ancc pour le passé et pour l'avenir, et le digne capitaine, qui, de son colé, éprouvait un vif inli'rét poiir ce jeune lioininc si brave cl si résolu, lui serra affectueusement la main, en lui souhaitant un bol voyage.

Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l'instant même, d'Artaf^nan s'achemina vers la rue des

Fossoyeurs, afin de veiller à la confection de son portemanteau. En s'approchant du n° 11, il reconnut M. Bonacieux, en costume du matin et debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit la veille le prudent Planchet sur le caractère sinistre de son hôte revint alors à l'esprit de d'Artagnan, cmi le regarda plus attentivement qu'il n'avait fait encore. 2n effet, outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l'infiltration de la bile dans le sang, et qui pouvait d'ailleurs n'être qu'accidentelle, d'Artagnan re-

marqua quelque chose de sournoisement perfide dans Fhabiluae des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la mêm« manière qu'un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu'un homme de bonne foi. Toute fausset* est un masque, et, si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d'attention, i le distinguer du visage. Il sembla donc à d'Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et même que ce masque était dei plus désagréables à voir

^ n parait qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de irarers

Il .lUait donc, vaincu par sa répugnance pour cet homme, passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille, M. Bonacieux l'interpella.

— Eh bieni jeune homme, lui dit-il, il parait que nous faisons de grasses nuits? sept heures du malin, peste! Il me semble que vous retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à l'heure où les autres sor-

le:it.

%■ On ne vous fera pas le même reproche, maître BonaricMX, dit le jeune homme, et vous êtes le modèle des gens ran;;'S. Il est vrai que, lorsqu'on possède une jeune et jolie

femme, on n'a pas besoin de courir après le bonheur; c'est le bonheur qui vient vous trouver, n'est-ce pas, monsie-jr Bonacieux?

Bonacieux devint pâle comme la mort et grimaça un soo rire.

— Ahl ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où diable avez-vous été courir celle nuit, mon jeune maitre? Il parait qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse.

D'Artagnan baissa les yeux vers ses bntles toutes couverte s d^. boue; mais dans ce mnuT?.ment ses regards seportèient

Wi

en même temps sur les souliers et les bas du mercier ; on eût dit qu'on les avait trempés dans le même bourbier ; les DOS et les autres étaient maculés de taches absolument pareilles.

Alors une idée subite traversa l'esprit de d'Artagnan. Ce petit homme gros, court, grisonnant, celte espèce de laquais, vêtu d'un habit sombre, traité sans considération par les gens d'épée qui composaient l'escorte, c'était Bonacieus lui-même. Le mari avait préside a fenievement de sa femme.

11 prit à d'Artagnan une terrible envie de sauter â la gorge du mercier et de l'étrangler; mais, nous l'avons dit, c'était un garçon fort prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s'était faite sur son visage était si visible, que Bonacieux en lui erfiayé et essaya de reculer d'un pas; mais justement il se Uouvâit devaat le battant de la porte, qui 4tait fermé, et l'obstacle matériel qu'il rencontra le força de ie tenir à la même place.

— Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d'Artagnan, il me semble que, si mes boites ont besoin d'un coup d'épongé, vos bas et vos souliers réclament bien aussi un coup de Drosse. Est-ce que, de votre côté, vous auriez couru la prétantaine, maître Bonacieux? Ah! diable! ceci ne serait point pardonnable à on homme de votre âge, «t qui. de plus, a une jolie femme comme la vôtre.

— Oli '. mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j'ai été à Sainl-Mandé pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis absolument me passer, et, comme les chemins étaient mauvais, j'en ai rapporté toute cette fange, que je n'ai pas encore eu le temps de faire disparaître.

Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le bnl de sa course fut une nouvelle preuve à l'appui des soupçons qu'avait conçus d'Artagnan. Bonacieux avait dit Sainl-Mandé, parce que'Saint-Maodé est le point absolument opposé à Saiui-Cloud.

Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper son secret. Il s'agissait seulement de changer cette probabilité en certitude.

— Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j'en use ivec vous sans façon, dit d'Artagnan; mais rien n'altère comme de ne pas dormir : j'ai donc une soif d'enragé; permetlez-moî de prendre un verre d'eau chez vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.

Et, wons attendre la permission de son hôfe, d'Artagnan entra vivement dans la maison, et jeta un coup d'œil rapide sur le lit. Le lit n'était pas de&il. Bonacieux ne s'était pas couché. Il rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux; il avait accomp.igné sa femme jusqu'à l'endroit où on l'avait conduite, ou tout au moins jusqu'au premier relais.

— Merci, maître Bonacieux, dit d'Artagnan en vidant son verre, voila tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi; je vais faire brosser mes boites par Flanchet, et, auand il aura fini, je vous l'enverrai, si vous voulez, pour bro^se^ vos souliers.

Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu, et »c demandant s'il ne s'était pas enferré lui-même.

Sur le haut de l'escalier, d'Artagnan trouva Planchet tout «ffaré.

— Ah ! monsieur, s'écria le laquais dès qu'il eut aperçu "son maître, en voilà bien d'une autre, et il me tardait fort

que vous rentrassiez !

— Qu'y a-t-il donc? demanda d'Artagnan.

— Oui, je vous le donne en cent, monsieur, je vous le 'i'ioneen mille, de deviner la visite que j'ai reçue pour vous ■Il votre absence.

■ — Quand cela ?

— Il va une demi' heure, tandis que vous étiez chez M. de Iréïille.

— El qui donc est venu ? Voyons, parle.

— M. de Cavois.

M. de Cavois?

— En personne.

— Le capitaine des gardes de Son Eminence !

— Lui-même.

— Il venait m'arrèter ?

— Je m'en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin.

— 11 avait l'air patelin, dis-tu ?

— C'est-.i-dire qu'il était tout miel, monsieur.

— Vraiment?

— Il venait, disait-il, de la part de Son Eminence, qui vous veut beaucoup de bien, vous prier de le suivTe an Palais- Royal.

— Et tu lui as répondu ?

— Que la chose él,-iit imp-ssible, attendu que vous étiez hors de la maison, comme il le pouvait voir.

— Alors, qu'a-l-il dit?

— Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée; puis il a ajouté tout bas : « Dis à ton mnilre que Son Eminence est parfaitement disposée pour lui, et que .s.i fortune déjiend de cette entrevue. »

— Le piège est assez maladroit pour le cardinal, lepri; en souriant "le jeune homme.

— Aussi, je l'ai vu, le piège, et j'ai répondu que vous seriez désespéré à votre retour.

— Où est-il allé? a demandé M. de Cavois.

— A Troyes, en Champagne, ai-je répondu.

— Et quand est-il parti?

— nier soir.

— Planchet, mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es véritablement un homme précieux.

— Vous comprenez, monsieur, j'ai pensé qu'il serait toujours temps, si vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir, en disant que vous n'étiez point parti; ce serait moi. dans ce cas, qui aurais fait; le mensonge, et, comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.

— Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputatîoD d'homme vèridique ; dans un quart d'heure nous parlons.

— C'est le conseil que j'allais donner à monsieur; et où allons-nous, sans être ti-op curieux?

— Pardieu ! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit oue j'étais allé. D'ailleurs, n'as-lu pas autant de hâte d'avoir des nouvelles de Grîmaud, de Mousqueton et de Bazin, que j'en ai, moi. de savoir ce que sont devenus Athos, Portbos et Aramis ?

— Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez; l'air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce moment, que l'air de Paris. Ainsi donc...

— Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et parlons ; moi, je m'en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne se doute de rien. Tu me rejoindras à l'hôtel des gardes. A propos, Planchet, je croîs que tu avais raison à l'endroit de notre hôte, et que c'est décidément une affreuse canaille.

— Ah ! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je suis physionomiste, moi. allez!

D'Artagnan descendît le premier, comme la chose avait été convenue; puis, pour n'avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois vers la demeure de ses amis. On n'avait reçu aucune nouvelle d'eux ; seulement une lettre toute parfumée et d'une écriture élégante et menue était arrivée pour Aramis. D'Artagnan s'en chargea. Dix minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l'hôtel des gardes. D'Artagnan, pour qu'il n'y cùl pas de temps perdu, avait déjà sellé son cheval lui-même.

— C'est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le portemanteau à l'^uipement; maintenant selle les Iro; autres montures, et partons.

— Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux? demanda Planchet de son air narquois.

— Non, monsieur le mauvais plaisant, répondît d'Artagnan, mais avec nos quatre chevaux, nous pouiTons ramener iios trois amis, si toutefois nous les retrouvons vivants.

— Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet; mais enfin il ne faut point désespérer de la miséricorde de Dieu.

— Amen, dit d'Artagnan en enfourchant son ctieval.

Et tous deux sortirent de l'hôtel des gardes, s'éloigoani

ehacun par un boni de la rue, l'un devant quiUer Paris par la barrière de la Vil.ette et l'autre par la barrière Montmartre, pour se rejoindre au delà de Saint-Denis, manœuvre stratégique qui, ayant été exécutée avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats. D'Arlagnan et Planchet entrèrent donc ensemble à Pierrelitte.

Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que a nuit.

Cependant p. prudence naturelle ne l'abandonnait pas un «eul instan» , il n'avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait pour ennemis tous ceux qu'il rencontrait siir la route. Il en résultait qu'il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de sévères mercuriales de la part de d'Arlagnan, qui craignait que, grâce .i cet excès de politesse, on ne le prit pour le valet d'un homme de peu.

Cependant, soit qu'effectivement les passants fussent touchés de l'urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposlé sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans accident aucun et descendirent à l'hôtel du Grand-Saint-Martin, le même dans lequel ils s'étaient arrêtés lors de leur premier voyage.

L'hôte, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux chevaux de main, s'avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme il* avait déjà fait onze lieues, d'Artagnan jugea à propos de s'arrêter, que Poithos fût ou ne fût pas dans l'hôtel. Puis peut-être n'était-il pas prudent de s'informer du premier coup de ce qu'était devenu le mousquetaire. Il résulta de ces réllexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée .i recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son voyageur à la première vue.

Aussi d'Artagnan fut-il serviavec une céléritémiraculeuse. Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers genilsho'mmes du royaume, et d'Arlagnan suivi d'un laquais et «■oyageant avec quatre chevaux magniflques ne pouvait, maigre la simplicité de son uniforme, manquer de faire sensation. L'hôte voulut le servir lui-même ; ce que voyant, d'Artagnan Dt apporter deux verres et entama la conversation suivante :

— Ma foi, mon cher hôte, dit d'Artagnan en remplissant les deux verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin, et, si vous m'avez trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre et buvons. A quoi boirons-nous, voyous, pour ne blesser aucune susceptibilité? Buvons à la prospérité de votre établissement.

— Votre Seigneurie me fait honneur, dit l'hôte, et je la remercie bien sincèrement de son bon souhait.

— Mais ne vous y trompez pas, dit d'Artagnan, il y a plus d'égoïsme peut-être que vous ne le pensez dans mon toast , il n'y a que les établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu ; dans les hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et le voyageur est victime des embarras de ';on hôte ; or, moi qui voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire fortune.

— En effet, dit l'hôte, il me semble que ce n'est pas la première fois que j'ai l'honneur de voir monsieur.

— Bah I je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et, sur les dix fois, je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, j'y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près ; je faisais la conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l'un d'eux s'est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui lui a cherché je ne sais quelle querelle.

— Ah ! oui, vraiment! dit l'hôte, et je me le rappelle parfaitement. N'est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler?

— C'est justement le nom de mon compagnon de voyage. Mon Dieu ! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?

— Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu'il n'a pas pu eootinuer sa route.

— En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, ei nous ne l'avons pas revu.

— Il nous a fait l'honneur de rester ici, continua l'hôte.

— Comment! il vous a fait l'honneur de rester ici?

— Oui monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets.

— Et de quoi?

— De certaines dépenses qu'il a faites.

— Eh bien ! mais les dépenses qu'il a faites, il les payera. Ah! monsieur! vous me mettez véritablement du

baume dans le sang. Nous avons risqué de fort grandes avances, et ce matin encore le chirurgien nous déclarait aue, si M. Porthos ne le payait pas, c'était à moi qu'il s'en prendrait, attendu que c'était moi qui l'avais envoyé chercher.

— Mais Porthos est donc blessé?

— Je ne saurais vous le dire, monsieur.

— Comment, vous ne sauriez me le dire ! vous devrie» cependant être mieux informé que personne.

— Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons, monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles répondaient pour notre langue.

— Eh bien! puis-je voir Porthos?

— Certainement, monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et frappez au n° 1 . Seulement, prévenez que c'est vous.

— Comment, que je prévienne que c'est moi?

— Oui. car il pourrait vous arriver malheur.

— El quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive?

— M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison, et dans un mouvement de colère vous passer son épée au travers du corps ou vous briiler la cervelle.

— Que lui avez-vous donc fait?

— Nous lui avons demandé de l'argent.

— Ah ! diable ! je comprends cela ; c'est une demande qu'il reçoit très-mal quand il n'est pas en fonds, mais je sais qu'il devait y être.

— C'est ce que nousavions pensé aussi, monsieur; comme la maison est fort régulière et que nous faisons nos comptes tontes les semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre note, mais il parait que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, an premier mot que nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables; il est vrai qu'il avait joué la veille.

— Comment, il avait joué la veille, et avec qui?

— Oh ! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.

— C'est cela, le malheureux aura tout perdu.

— Jusqu'à son cheval, monsieur, car,lorsque l'étranger n été pour partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous vGgardait pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce aui se passait, mais il nous a fait répondre que nous étions Jes faquins de douter de la parole a'un gentilhomme, et que. puisque celui-là avait dit que le cheval lui appartenait, il fallait bien que cela fût.

— Je le reconnais bien là, murmura d'Artagnan.

— Alors, continua l'hôte, je lui fis dire que, du momenl où nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l'endroit du payement, j'espérais qu'il aurait au moins la Imnté d'accorder la faveur de ta pratique à mon confrère le mailre de l'Aigle-d'Or; mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester. Cette réponse élail trop flatteuse pour aue i'insislasse sur son départ. Je in€ bornai donc à le |jrier ue me rendre sa chambre, qui est I-. plus belle de l'hôtel, et de se contenter d'un joli petit cibinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d'un moment à l'autre sa maîtresse, qui était une des plusgrandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi était encore un peu bien médiocre pour unefiareille uersonne. Cenendant. tout en reconnaissant l.i vérité

de ce qu'il disait, je crus devoir insister; mais, sans même se donner la peine d'entrer en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit et déclara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un déménagement quelconque à l'extérieur ou à l'intérieur, il brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se mêler d'une chose qui "e regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce n'est snn domestique.

— Mousqueton est donc ici?

— Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de fort mauvaise humeur de son côté ; il paraît que lui aussi a eu du désagrément dans son voyage. Malheureusement il est plus ingambe que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander.

— Le fait est, répondit d'Artagnan, que j'ai toujours re-

JA JsrMICE

— Aussi, depuis ce temps-li, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce n'eil

son domeiitique.

marqué dans Mousqueton un dévouement et une intelligence très-supérieurs.

— Cela est possible, monsieur; mais supposez qu'il m'arlive seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec one intelligence et un dévouenkônt semblables, et je cuis UD homme ruiné.

— Non, car Porlhos vous payera, -'flum ! et l'hôtelier d'un ton de doute

— C"fest le favori d'une très-grande dame qui ne le laisttn pas dans l'embarras pour une misère comme celle qM'il reuii doit.

— Si j'osais dire ce que je crois là-dessus..

— Ce que vous croyez?

— Je dirai plus : ce que je sais.

— Ce que vous savez?

— Et même ce dont je suis sur.

— Et de quoi êtes-vous sur, voyons?

— Je dirai que je connais cette grande dame.

— Vous?

— Oui, moi

— Et comment la connaissez- vous

— Oh ! monsieur, puis-jeme âer à voire discirélion?...

— Parlez, et, foi de gentilhomme, vous n'aurei pas â vous repentir de votre contiance

— Eh bien ! monsieur, vous concevez, l'Inquiétude fait faire bien des choses.

— Qu'avez- vous fait?

— 01) ! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un créanciei . ^

— EnOnîX

— M. Porlhos nous a remis un billetpour cette duchesse, en nous recommandant de le jeter â la poste. Son domestique n'était pas encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien qu'il nous chargeât de ses commission.^.

— Ensuite?

— Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n'est jamais bien sûr, nous avons profité de l'occasion de l'un de mes garçons qui allait à Paris, et nous lui avons recommandé de la remettre à celte duchesse elle-même. C'était remplir les intentions de BI. Porthos, qui nous avait si fort recommandé cette lettre, n'est-ce pas?

— A peu prés.

— Eh bien ! monsieur, savez- vous ce que c'est que cette grande dame?

— Non ; j'en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.

— Savez- vous ce que c'est que cette prétendue duchesse?

— Je vous le répète, je ne la connais pas.

— C'est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur

D'Artagnan retrouve Poithoi.

nommée madame Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans et se donne encore des airs d'être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours!

— Comment savez- vous cela?

— Parce qu'elle s'est mise dans une grande colère en recevant la lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c'était encore pour quelque femme qu'il avait reçu ce coup d'épée.

— Mais il a donc reçu un coup d'épée?

— Ah! mon Dieu! qu'ai-je dit là?

— Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d'épée.

— Oui, mais il m'avait si fort défendu de le direl

— Pourquoi cela?

— Dame ! monsieur, parce qu'il s'était vanté de perforer cet étranger avec lequel vous l'avez laissé en dispute, et que

c'est cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l'a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté envers la duchesse, qu'il avait cru intéresser en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à personne que c'est un coup d'épée qu'il a reçu.

— Ainsi, c'est donc un coup d'épée qui le retient dans son lit?

— Et un maitre coup d'épée, je vous l'assure. Il faut que votre anii ait lame chevillée dans le corps.

— Vous étiez donc là?

— Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j'ai vu le combat sans que les combattants me vissent.

— Et comment cela s'est-il passé?

— Oh! la chose n'a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis en garde, l'étranger a fait une feinte et s'e»i

LES T.CUl^ MOUSQUETAIRES.

fendu, tout cela si rapidement, que, lorsque M. Porthos est irrivé à la parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poilrine. Il est tombé en arrière. L'étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge, et M. Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s"est avoué vaincu. Sur quoi l'étranger lui a demandé son nom, et, apprenant qu'il s'appelait M. Porthos et non M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramené à l'hôtel, est monté à cheval et a disparu.

— Ainsi, c'est à M. d'Artagnan qu'en voulait cet étranger?

— 11 parait qu'oui.

— Etsavez-vous ce qu'il est devenu?

— Non ; je ne l'avais jamais vu jusqu'à ce moment, et nous ne l'avons pas revu depuis.

— Très-bien, je sais ce aue je voulais savoir. Maintenant vous dites que la chambre de Porthos est au premier, n° 1?

— Oui, monsieur, la plus belle de l'auberge; une chambre que j'aurais déjà eu dix fois l'occasion de louer.

— Bah! tranquillisez- vous, dit d'Artagnan en riant; Porthos vous payera avec l'argent de la duchesse Coquenard.

— Oh ! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de sa bourse, ce ne serait rien ; mais elle a positivement répondu qu'elle était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier.

— Et avez-vous rendu celte réponse à votre hôte?

— Nou3 nous en sommes bien gardés, il aurait vu de quelle manière nous avions fait la commission.

— Si bien qu'il attend toujours son argent?

— Oh ! mon Dieu oui ! Hier encore il a écrit; mais, cette fois, c'est son domestique qui a mis la lettre à la poste.

— Et vous dites que la procureuse est vieille et laide?

— Cinquante ans au moins, monsieur, et pat- belle du tout, à ce qu'a dit Pathaud.

— En te cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand'chose.

— Comment, pas grand'chose ! Une vingtaine de pistoles déjà, sans compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez; on voit qu'il est habitué à bien vivre.

— Eh bien ! si sa maîtresse l'abandonne il trouvera des amis, je vous le certifie. Ainsi, mon jiier hôte, n'ayez aucune inquiétude et continuez à avoir pour lui tous les soins qu'exige son état-

— Monsi^'^i m'a promis de ne pas ouvrir la bouche au sujet de la procurense et de ne pas dire un mot de la blessure.

— C'est chose convenue, vous avez ma parole.

— Oh ! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous!

— N'ayez pas peur, il n'est pas si diable qu'il en a l'air.

Et en disaul ces mots, d'Artagnan monta 1 escalier, laissant son hôte un peu plus rassuré à l'endroit de deux choses auxquelles il paraissait tenir beaucoup : sa créance et sa vie.

An haut de l'escalier, sur la porte la ]dus apparente du corridor, était tracé, à l'encre noire, un n" 1 cigantesque; d'Arlagnan frappa un coup, et, sur l'invitation 3e passer outre qui lui vint de l'intérieur, il entra.

Poilhos était couché et faisait une partie de lansquenet avec .Mousqueton, pour s'entretenir la main, tandis qu'une broche chargée de perdrix tournait devant le feu, et qu'à chaque coin d'une grande cheminée bouillaient sur deux réthauds deux casseroles d'où s'exhalait une double odeur de gibelotte et de malelotle qui réjouissait l'odorat. En outre, le haut d'uB secrétaire et le marbre d'une commode étaient couverts de bouteilles vides.

A la vue de son ami, Porthos jria un cri de joie, et Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place et s'en alla donner un coup d'wil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir l'inspection particulière,

— Ahl iiardieu! c'est vous, dit Porthos à d'Artagnan, tovez le bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas nu-deïinl de vous. Mais, ajouu-l-il en regardant d'Artagnan avec une certaine- inquiétude, vous savez ce qui m'est arrivé 1

— Mou.

— L'hote n« vous i rien i dit?

— Je me suis informé de vous, et, sachant que vous eliei ici, je suis monté tout droit.

Porthos parut respirer plus librement.

— Et qiie vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos continua d'Art.ignan.

— Il m'est arrivé qu'en me fendant sur mon adversaire, .i qui j'avais déjà allongé trois coups d'épée et avec lequel je voulais en finir d'un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je nie suis foulé le genou.

— Vraiment!

— D'honneur ! Heureusement pour le maraud, car je ne l'aurais laissé que mort sur place, je vous en réponds.

— Et qu'est-il devenu ?

— Oh ! je n'en sais rien ; il en a eu assez, et il est parti sans demander son reste. Mais vous, mon cher d'Artagnai» que vous est-il arrivé?...

— De sorte, continua d'Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos, vous retient au lit.

— Ah! mon Dieu, oui. voilà tout; du reste, dans quelques jours Je serai sur pied.

-;- Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous devez vous ennuyer cruellement ici.

— C'était mon intention; mon cher ami, il faut que je vous avoue une chose.

— Laquelle?

— C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites, et que j'avais dans ma poche les soixantequinze pistoles que vous m'aviez distribuées, j'ai, pour me distraire, fait monter pros de moi un gentilhomme qui était de passage, et auquel] 'ai proposé de faire une partie de dés. Il a accepté; et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles sont passées (le ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu'il a encore emporté par-dessus lemarcné. Mais vous, mon cher d'Artagnan ?

— Que voulez-vous? mon cher Porthos, on ne peut pa être privilégié de toutes f,i(;ons, ilit d'Artagnan; vous .save le proverbe : « Malheureux au jeu, heureux en amour. » Vous êtes trop heureux en amour |iour que le jeu ne se venge pas, mais que vous importent à vous les revers de la fortune? n'avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n'avez-vous pas votre duchesse qui ne peut manquer de vous venir en aide ?

— Eh bien I voyez, moucher d'Artagnan, comme je joue de guignon, répondit Porthos de l'air le plus dèg.ige du monde; je lui ai écrit de m'envoyer quelque cinquante louis dont j avais absolument besoin, vu la position où je me trouvais.

— Eh bien ?

— Eh bien I il faut qu'elle soit dans ses terres, car elle ne m'a pas répondu I

— Vraiment?

— Non. Aussi je lui ai envoyé hier une seconde épiire plus pressante encore que la première ; mais vous voilà, mon très-cher, parlons de vous. Je commençais, je vous l'avoue, à être dans une certaine inquiétude sur votre compte.

— Votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu'il parait, moucher Porthos? dit d'Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines et les bouteilles vides.

— Coussi I coussi ! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou» quatre jours que l'impertinent m'a monte son comple, et que je les ai mis à la porte, son compte et lui; dr sorte que je suis ici comme une fai^on de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez, craignant toujours d'être forcé dans la position, je suis armé jusqu'au! dents.

— Cependant, dit en riant d'Artagnan, il me semble que de temps en temps vous faites des sorties.

Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.

— Non pas moi, malheureusement, dit Porthos. Cette rai sèr.'<ble foulure me retiend au lit; mais Mousqueton bat la rampagne, et il rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu'il nousariive du renfort; il nous faudra un supplément de victuailles.

— Mousqueton, dit d'Artagnan, vous me rcndrei un service, n'est-ce pas?

— Lequel, monsieur V

— C'est de donner votre recette A Planclict; je pourrais me trouver assiégé à mon tour, et je ne siTai-; pas f.iché qu'il me fil jouir des mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.

— Eh! mon Dieu, monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien de plus facile. 11 s'agit d'être adroit, voilà tout. J'ai été élevé à la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu braconnier.

— Et le reste du temps, que faisait-il?

— Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouvée assez heureuse.

— Laquelle?

— Comme c'était au temps des guerres des catholiques t des huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer es huguenots et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il s'était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d'être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or, il se promenait habituellement, son escopette sur l'épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et, quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitôt dans son esprit; il abaissait son escopette dans la direction du voyageur; puis, lorsqu'il était à dix pas de lui, il entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire que, lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un zèle catholique si ardent, qu'il ne comprenait pas comment un quart d'neure auparavant il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre sainte religion. Car moi, monsieur, je suis catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aine huguenot.

— Et comment t fini ce digne homme? demanda d'Artagnan.

— Oh ! de la façon la plus malheureuse, monsieur : un jour, il s'est trouvé* pris, dans un chemin creux, entre un huguenot et un catholique à aui il avait (kjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux ; de sorte qu'ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre, puis ils vinrent se vanter de la belle équipée qu'ils avaient faite, dans le cabaret du premier village où nous étions à boire, mon frère et moi.

— Et que fites-vous? dit d'Artagnan.

— Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis, comme, en sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla s'embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur celui du protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait à chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père, qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion différente.

— En effet, comme vous le dites, Mousqueton, voire père me paraissait être un gaillard fort intelligent. El vous ailes donc que, dans ses moments perdus, le bravé homme était braconnier?

— Oui, monsieur, et c'est lui qui m'a appns a nouer un collet et à placer une ligne de fond. Il en resuite que, lorsque j'ai TU que notre gredin d'hôte nous nourrissait d'un tas ae grosses viandes, bonnes pour des manants, et qui n'allaient point à deux estomacs aussi débilités que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout en me promenant dans le bois, j'ai tendu des collets dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d'eau, j'ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments légers et sains, convenables pour des malades.

— Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin? C'est votre hôte?

— C'est-à-dire oui et non.

— Comment, oui et non?

— Il le fournit, il est vrai ; mais il ignore qu'il a cet honneur.

— Expliquez-vous, Mousqueton , votre conversation est pleine de choses instructives.

— Voici, monsieur : le hasard a fait gue j'ai rencontré

dans mes pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays et entre autres le nouveau monde.

— Quel rapport le nouveau monde peut-il avoir avec les bouteilles qui sont sur ce secrétaire et sur cette commode?

— Patience, monsieur, chaque chose viendra à sou tour.

— C'est juste. Mousqueton ; je m'en rapporte à vous, et j'écoute.

— Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l'avait accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mou compatriote, de sorte que nous nous liâmes d'autant plus rapidement, qu'il y avait entre nous de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse surtout; il me raconta donc comment, dans les plaines des Pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples nœuds coulants qu'ils jettent au cou de ces terribles animaux. D'abord je ne voulais pas croire qu'on put en arriver à ce degré d'adresse, de jeter à vingt ou trente pa? l'extrémité d'une corde où l'on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à chaque coup il lui prenait le goulot dans un nœud coulant. Je me livrai à cet exercice, et, comme la nature m'a doué de quelque faculté, aujourd'hui je jette le lasso aussi bien qu'homme du monde. Eh bien ! comprenez-vous? notre hôte a une cave très-bien garnie, mais dont la clef ne le quitte pas ; seulement cette cave a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso. El. comme je sais maintenant où est le bon coin coin, j'y puise Voilà, monsieur, comment le nouveau monde se trouve être en rapport avec les bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secrétaire. Maintenant, goûtez de notre vin, et. sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez.

— Merci, mon ami, merci; malheureusement je viens de déjeuner.

— Eh bien! dit Porthos, mets la table. Mousqueton, et, tandis que nous déjeunerons, nous, d'Artagnan nous racontera ce qu'il est devenu lui-même depuis dix jours qu'il nous a quittés.

— Volontiers, dit d'Artagnan.

Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes dans le malheur, d'Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été forcé de s'arrêter à Crèvecœur, comment il avait laissé Athos se débattre à Amiens entré les mains de quatre hommes qui l'accusaient d'être un faux monnayeur, et comment lui, d'Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre.

Mais là s'arrêta la confidence de d'Artagnan ; il annonça seulement qu'à son retour de la Grande-Bretagne il avaitramené quatre chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses compagnons; puis il lermina en annonçant à Porthos que celui qui lui était destiné était déjà installé dans l'écurie de l'hôtel.

En ce moment, Planchel entra ; il prévenait son maître que les chevaux étaient suffisamment reposés, et qu'il serait possible d'aller coucher à l.lermont.

' Comme d'Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu'il lui tardait d'avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la main au malade, et le prévint qu'il allait se mettre en route pour continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la même rout-e, si, dans sept A huit jours, Porthos était encore à l'hôtel du Grand-Saint- Martin, il le reprendrait en passant.

Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui (lermeitrait pas de se lever d'ici là. D'ailleurs, il fa) lait qu'il restât à Cnantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.

D'Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne, et, après avoir recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à l'hôte, il se remit en rouw avec Planchetj déjà débarrassé d'un de ses chevaux de main

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